III

Écoutez : je vais tâcher de m’expliquer.

Mon séjour exotique ne fut, en somme, que l’effet d’un heureux hasard, certes très bienvenu mais qui m’offrait une étrange surprise.

Je me trouvais seul au monde, mes parents étant morts dans la même année, peu après ma première communion. Ma grand’tante Valérie me recueillit chez elle et m’éleva. Je ne veux pas médire de tante Valérie à qui je dois beaucoup, mais j’ai connu plusieurs vieilles dames qui m’apprirent, plus tard, à juger celle-ci, qui me charmèrent, qui, parfois, me contaient plaisamment de belles histoires où des personnages imaginaires plus vrais que ma grand’tante, cueillaient des fruits d’or aux branches d’arbres enchantés, pour les offrir à des oiseaux-lyres dont les plumes changeaient les brises en musique, de vieilles dames, enfin, auxquelles je m’attachai tendrement.

Tout à l’encontre, ma grand’tante Valérie était trop maigre. Ses dents lui sortaient de la bouche de manière offensive, ses propres dents : elle se vantait fort, en effet, de n’avoir rendu visite au dentiste que sept fois en soixante-sept ans ! Coiffée d’un singulier ornement chevelu, couleur d’étoupe, anguleuse comme il n’est pas permis de l’être, les yeux saillants, d’un bleu terne, sans expression, très stricte et guindée par d’inexorables principes, tante Valérie m’éleva avec rigueur, parce qu’elle m’aimait bien, paraît-il, suivant une juste méthode : la sienne.

Je crois qu’elle ne chérissait, pour de vrai, que ses deux chats, deux chats de gouttière, jaunâtres, gras à lard, trop nourris, auxquels toute fantaisie était permise… (aucune à moi).

Le troisième objet de sa tendresse était un perroquet chauve, gris, impitoyablement jacassant, qui distribuait sur le tapis les graines de sa mangeoire. Tante Valérie se mettait alors à genoux (à moins qu’il n’y eût du monde), balayait la nourriture répandue et se répandait elle-même en discours hyperboliques, pour louer les vertus, les mérites, les excellences de « mon admirable Coco, mon Coco chéri, mon trésor aimé, mon roi des perroquets », enfin, d’une voix presque amoureuse, « mon Isidore », car Coco portait le nom d’Isidore, comme moi celui de Michel, dit sur un ton très différent.

Il arrivait parfois que l’un des chats, Paul ou Virginie, ayant refusé son repas, j’étais expédié, afin de ne pas déranger les servantes, chez un certain charcutier, homme de confiance dont la boutique était assez lointaine, ce qui m’enchantait peu en hiver, pour acheter de la rate dont les deux bêtes se montraient friandes à toute heure. Cette course utile me donnait, je ne sais pourquoi, l’impression d’être privé de dessert.

J’entends, je vois Virginie, Paul, Isidore ; je vois aussi ma tante Valérie… tous quatre sans plaisir, mais, pensant à eux, je me souviens, vaguement d’ailleurs, de notre appartement triste, où l’on ne pouvait jouer aux billes, situé à la fois à Paris et en province et, bien qu’il appartînt au XVearrondissement, plus loin des boulevards et du Bois que Brest ou Besançon.

Aidez-moi, de grâce ! aidez-moi ! Voici l’ancien ennui qui menace de m’étouffer. J’en ai peur : il pourrait me saisir de nouveau ! Aidez-moi ! tirez-moi de son ombre ! donnez-moi du soleil !

Cette table austère, couverte de cahiers, de livres, de deux dictionnaires qui tiennent le coin de gauche, d’un encrier carré en porcelaine, d’un plumier et d’une feuille de papier buvard rectangulaire, d’un rouge gai, où j’ai arrangé des taches, à ma façon. Tout le reste paraît gris… Et puis, me faisant face, un homme en soutane qui me donne des leçons.

La voix de l’abbé Verdier sonne mal. Il bredouille et, comme il n’ignore pas ses travers, assure que ce défaut de langue l’empêcha de suivre une carrière de prédicateur qui promettait d’être brillante. Par contre ses leçons particulières passent pour inégalables. Il est lié avec tante Valérie à qui d’autres prêtres rendent visite et quelques dames, vêtues de noir ou de gris sombre : « Des personnes de notre monde, » a-t-elle dit.

L’abbé Verdier a une belle tête, une couronne de cheveux blancs, un peu jaunes, de belles mains sèches, une belle prestance. Il m’impose beaucoup, mais ne m’attire pas.

« La familiarité n’engendre rien de bon… »

Encore une phrase entendue, retenue, approuvée par ma tante.

Décidément, je suis un mauvais élève. Les jours passent, formant des semaines, des mois, des années. La série est interrompue par d’autres jours, d’autres semaines, où l’on ne fait rien, où l’on ne s’ennuie pas moins, cependant. L’abbé Verdier est fort mécontent de moi.

« Je rougirais d’avoir enseigné un cancre ! »

Ayant cherché « cancre » dans le premier volume des dictionnaires du coin de gauche, je trouve d’abord « crabe tourteau », ce qui m’amuse, car j’imagine mal l’abbé Verdier enseignant un crabe, et puis, hélas ! « écolier paresseux ».

Ce fut le début d’une période orageuse : reproches, paroles indignées, discours aigres de tante Valérie, tous très sévères et qu’il faut écouter de façon contrite, mais on assure que je ne sais pas m’y prendre.

« Figurez-vous, l’Abbé, il a le front de rire en dedans ! »

Ce front qui rit en dedans m’est incompréhensible.

Voici que je porte culottes, des bas de laine, puis des pantalons et une tunique. Je suis, paraît-il, un grand garçon. Je dois, faute d’être instruit par l’étude des chef-d’œuvres interprétés par l’abbé Verdier, ne point passer pour un ignorant. Et ce sont des leçons encore. On me fait connaître les monuments de Paris, ceux qui instruisent sans amuser. Quand je me promène ou, pour mieux dire, qu’on me promène (tante Valérie s’en charge) la visite proposée tourne à la leçon d’histoire : « puisque les livres ne lui apprennent rien ».

C’est ainsi que je fus mené à l’Observatoire, à la place Vendôme, à la Chapelle expiatoire, aux Catacombes de la place Denfert-Rochereau, enfin à diverses églises. Les notes mnémotechniques de ma tante, préparées par l’abbé, reposaient dans un sac de velours à fermoir de corne, puis étaient rangées très soigneusement, afin de servir plus tard.

« Quelle statue s’érigeait, jadis, où se trouve, aujourd’hui, la colonne Vendôme et comment se nommait alors cette place ? »

J’ai appris par moi-même qu’il est, à Paris, d’autres monuments, des musées où l’on voit certaines dames dépourvues de leurs vêtements et même des salles de concert où l’on joue de la musique voluptueuse.

Tante Valérie ne connaissait la volupté que par le spectacle des amours de Paul et de Virginie, qui passaient pour de gracieux divertissements puérils. Demeurée elle-même à l’état de demoiselle, ma tante ne s’offensait pas de ces jeux, elle en faisait part, au besoin.

« Regarde, Michel, comme ils s’amusent ! Sont-ils assez gentils ! »

Mais Isidore vient d’interrompre tante Valérie. Brusquement, il s’est envolé, une chaînette pendue à la patte gauche. Il plane, soutenu par des ailes immenses, et parle d’une voix que je ne lui connais pas : la voix d’un ange évadé de son vitrail.

« L’abbé Verdier, dit Isidore, est un vieil imbécile qui ne sait que raser Michel. Paul et Virginie sont des chats galeux ou le seront, un jour. Tante Valérie est une pécore mal coiffée, mal habillée, mal chaussée et moins gentille pour son prochain qu’Angèle, sa cuisinière.

« Dors, mon petit Michel ! dors ! Je t’éventerai de mes ailes et te donnerai de beaux rêves. »


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