IV

Je vous ai dit que j’entendais jacasser Isidore et miauler les chats de ma tante. Il se passe, aujourd’hui, quelque chose de tout différent.

Je regarde la cascade qui rejaillit sur une dalle noire et, durant que je contemple ces jeux d’eau, je me sens interrompu, en quelque sorte, par une voix toute proche de moi, tout à côté de mon lit (puisque je suis couché), la voix de l’homme au lorgnon.

Les autres bruits étaient des souvenirs de bruits, ce faible murmure semble d’une qualité différente : il appartient à l’instant présent. J’écoute et me dépêche de retenir la phrase nouvelle, si précieuse…

« Certainement, il va mieux, mais il parle encore beaucoup. On pourra, néanmoins, lui donner quelques libertés, avec prudence. »

Sa voix a baissé ; je n’entends plus rien. N’importe ! J’ai fermé les yeux et, contre mes paupières, j’ai inscrit la phrase sur un mur crépi à la chaux, en grandes lettres majuscules, bien noires. Ainsi je pourrai la relire à ma guise.

Une heure plus tard, je suppose, j’ai entendu des pas feutrés, j’ai vu des ombres qui bougeaient autour de moi, pendant que je m’exposais un problème très compliqué, très grave, et tâchais de lui établir une solution raisonnable… Mais comme ces travaux sont malaisés !

Je sais que je suis malade : mes douleurs de tête me le rappellent. Je sais que je suis en Chine : les quatre paysages que je vois me sont trop connus. Pourquoi donc ne m’a-t-on pas renvoyé en France, là-bas, où j’avais accoutumé de vivre ?… Je ne trouve rien, je m’y perds !

Oh ! que se passe-t-il ? La cascade se déplace ; je ne la vois soudain que de biais, et la masure n’a pas du tout le même aspect. Quoi ! se peut-il qu’elle résiste, si branlante, à un tel déplacement ? Aussitôt après, le bosquet de bambous s’en va et la courbe du fleuve se détord pour s’enfuir à la manière des serpents.

Un magicien a dû passer, un magicien de Chine, car tout a disparu.

Il faut que je réfléchisse, sans me troubler… Comment faire ?

« Je t’ai prié, Michel Duroy, de bien réfléchir, sans te troubler ! »

J’ai si grand peur, que je dois me donner des ordres, pour m’affermir.

« Posez-le contre le mur », dit une autre voix… La mienne ? la voix du magicien ? Non : celle de l’homme au lorgnon.

Du gris, du gris assez lumineux… je n’aperçois rien que cela, aux alentours. Plus de feuillage, ni de jonque, ni d’eau bourbeuse ou vaporisée ; rien, vous dis-je, sauf ce gris lumineux, coupé, dans le bas, par une longue barre de cuivre, surmontée à chaque bout par des boules du même cuivre… Mais… mais ne les avais-je pas déjà entrevues ? Il me semble… sans que je puisse l’affirmer, cependant.

Tout à coup, les souvenirs accourent de nouveau, se bousculent : je retrouve tante Valérie sous ses aspects les plus charmants, escortée de l’abbé Verdier, de ses deux chats et d’Isidore. Ils font de leur mieux pour m’exaspérer, sans rien inventer de nouveau, car ils manquent d’imagination, mais cette répétition me fatigue plus encore que de méchantes fantaisies.

Pourtant, Isidore ne m’a-t-il pas éventé, un soir, de ses grandes ailes ? Oh ! ce souvenir je veux le garder, sans jamais y faire allusion.

Maintenant, on parle de tout autre chose.

« Mon petit ! je crois que Virginie vient de s’oublier, la pauvrette ! sous la bergère brodée. Prends un torchon à l’office et ne manque pas de bien essuyer. Surtout, aucun reproche à la chère bestiole : il faut la traiter avec douceur ! »

« Mon petit Michel ! Isidore réclame son goûter. Ne dérange pas les bonnes. Va vite ! Pourquoi un perroquet comme celui-là serait-il privé de friandises, lorsque nous nous les permettons ? »

J’obéissais toujours, sans grâce, il est vrai, sans me montrer flatté de l’honneur que me faisait ma tante… mais j’obéissais.

Je n’étais qu’un jeune imbécile ! Refuser n’eût servi de rien, néanmoins il y a des moyens de se venger qui ne sont pas dépourvus d’un certain agrément. Je n’y songeais pas ! Aurais-je, moi aussi, manqué d’imagination, de fantaisie ? Puisque je rêvais, la nuit, des quelques lectures furtives que je pouvais faire, pourquoi ne pas en faire usage ? Ah ! les gosses sont bien peu dégourdis !

Tu ne peux supporter ta tante, ton professeur en soutane, Paul, Virginie et Isidore ?… Moque-toi d’eux ! Invente une mascarade où ils joueront les rôles qu’il te plaira de leur imposer. Transforme tante Valérie en vieille sorcière ! La voilà qui perd ses dents ; ses cheveux sont pleins de poux, une araignée lui pend au nez et le jour où elle reçoit l’évêque en tournée pastorale, au moment où elle lui fait sa révérence, je ne sais par quel accident sa jupe est tombée, son jupon a suivi, un vent-coulis venu de la cheminée relève sa chemise et l’évêque, très myope, se penche par courtoisie et met son lorgnon, afin de mieux voir.

Pendant ce temps, Paul et Virginie font des horreurs sur les pieds épiscopaux et le cher Isidore pris d’une crise de pudeur, grimpe le long des jambes de ma tante et ouvre ses deux ailes pour cacher le paysage… ses deux ailes d’ange ?

Alors tu entres, tu sauves tout, tu rabats les jupes de ta tante, tu tords le cou aux deux chats, tu donnes Isidore à l’évêque qui s’engage à le garder toujours et qui sort chaussé de soulier crottés.

Pour l’abbé Verdier que nous oublions, on trouvera autre chose, mais je te suggère, mon enfant, de le faire surprendre par ta tante, en train de violer la cuisinière sur son fourneau tout rouge, ce qui répandrait une insupportable odeur de roussi.

Oui… mais je n’y songeais pas ! non plus qu’à recevoir en cachette quelques amis de mon choix…

Ouvre leur la fenêtre ! appelle-les discrètement ! Ils ne tarderont pas à venir. Tu les connais d’après les livres, (interdits ou permis par ta tante,) mais ils vivent et tu pourras leur parler.

En voici un qui a couru le monde. Il te contera de belles histoires du Pacifique où les îles sont des lieux d’enchantement dont jamais on ne se lasse. Les femmes s’y promènent vêtues de pagnes, portant des fleurs dans leurs lourds cheveux…

Va te perdre ensuite dans la forêt où les singes se balancent aux lianes, à bout de bras, où le tigre miaule, où la gazelle fuit, où, sur le bord d’un fleuve, de grands sauriens mouillés claquent des mâchoires, où l’orchidée pousse en plein air, sans être garée par des vitres, où le paon blanc étale sa roue magnifiquement, comme pour une cérémonie…

Descends vers le bord de la mer… Les sirènes du flot, assises sur des rocs, se divertissent et jouent avec l’écume. On dirait qu’elles font elles-mêmes des bulles en baisant la crête des vagues et, chaque fois que la bulle crève, il en jaillit un chant, à tel point séducteur, que le roi d’Ithaque, voguant aux alentours, doit faire boucher à la cire les oreilles de ses compagnons.

Te plairait-il d’extraire l’or d’une mine ?… C’est un peu plus loin. Ton ami te conduira, mais attends quelques jours, car voici une fée qui vient d’entrer et se froisserait à coup sûr si tu ne l’admirais dans sa danse, au lieu que, si tu parviens à gagner ses bonnes grâces, je crois qu’elle daignera sauter à la corde avec toi.

Puisque tu t’ennuies dans ton lit, Michel, ne perds pas ton temps !


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