Non, ça ne marche pas du tout avec l’abbé Verdier. Tante Valérie s’en lamente, un jour sur deux ; elle prend à témoins de ma très honteuse indignité ses chats qui n’en peuvent mais et le chauve Isidore qui ne sait compatir qu’en jacassant sur un ton plus aigre. On va donc tenter une expérience : m’envoyer dans un collège pseudo laïc, mais bien pensant, à la campagne, jusqu’à mon baccalauréat. On s’est même arrangé pour que cette institution de tout repos me garde durant les mois de vacances.
J’ai, paraît-il, enfin bien travaillé. Trois ans, j’ai fait honneur à ma famille (telle est la formule), puis est venu l’affreux accident.
Mes maîtres m’ont découvert un goût pour les beaux-arts. Les beaux-arts… ces mots me forcent à m’interrompre.
Tout à l’heure, je vous parlais d’un paysage qui s’en allait en morceaux. Je comprends pourquoi ! Le paysage était simplement un paravent à quatre feuilles que l’on ouvrait devant la fenêtre. Il m’enchantait si fort que j’avais à peine remarqué la barre de cuivre de mon lit et ses deux boules.
Ce paravent, je l’avais peint moi-même, là-bas, en Chine. Mais je ne suis donc plus en Chine, aujourd’hui ? Je suis peut-être à Paris ! Ah ! que de choses m’assiègent ! Ne m’en veuillez pas : je me sens plus instable. Excusez… Je retourne en arrière.
Mes maîtres, dis-je, m’ont découvert un goût pour les beaux-arts. Combien ai-je dessiné de roses, de pots en grès, de chaises, de bustes en plâtre, jusqu’à satiété, jusqu’au découragement ! mais je m’en consolais, étant autorisé à fouiller dans la bibliothèque du collège, bien fournie…
Et puis est survenu l’affreux accident.
Un jour d’été, jour de vacances où l’on me laisse un peu de liberté, je me suis rendu au village, emportant de quoi dessiner, pour mon plaisir, cette fois. Ayant fait connaissance, dans un bosquet, d’une gentille paysanne de mon âge (quatorze ans), je causai avec elle et, comme nous pensions être à l’abri des indiscrets, je la suppliai honnêtement de se dévêtir, afin de faire un croquis de son corps que je supposais agréable à voir, surtout pas en plâtre. Le temps était chaud ; elle consentit et je commençai ma première œuvre d’après le modèle vivant.
A peine ai-je indiqué l’attache délicate de l’épaule qu’un de mes professeurs survient, l’un des moins tendres. Il pousse un cri d’horreur, il lève les bras au ciel et, ne trouvant plus les mots qu’il faudrait dire, il prend la fuite.
Lucette, la gentille jeune paysanne, se rhabille, sans hâte apparente, et ne peut s’empêcher de rire. Je ne lui donne pas tort. De quel crime sommes-nous coupables ? Certes, je l’ai un peu caressée, en manière de remerciement, et j’ai même baisé sa jolie nuque, mais le détournement de mineure ne s’est pas autrement accompli.
« Moi, dit-elle, je retourne chez nous. Tout ça : des histoires qui ne regardent personne, et papa se méfie des messieurs du collège qui nous ont joué de vilains tours. Au revoir ! vous finirez le dessin une autre fois. »
Je montrai, je l’avoue, moins de désinvolture et m’en fus, ayant accompagné Lucette jusqu’à la porte de son logis, l’oreille basse quand il fallut entrer dans le préau du collège.
Ah ! ce fut un scandale sans nom ! D’abord eut lieu une façon de jugement, devant le directeur et les maîtres, qui me rappela le sort de maintes nobles figures de l’histoire (avec leurs dates), condamnées aux flammes ou à la roue, pour avoir suivi les ordres de leur démon intérieur (en somme, j’étais peut-être la graine d’un peintre illustre…). Puis, ce fut le cachot, qui ne laissa pas de m’humilier, cette punition étant réservée d’ordinaire aux petits. Mettre au cachot un garçon de quatorze ans passés montrait chez mes maîtres un esprit bien rétrograde ! Cette peine afflictive dura trois jours, le temps de correspondre avec Paris ; on n’osa pas envoyer une dépêche, bien que le cas en valût la peine. Enfin, je fus conduit sous bonne escorte à la gare, mais mon amie Lucette, mon modèle, veillait, qui me salua au passage par des rires et même par l’envoi d’un baiser. Chère fille ! ses jambes étaient d’un galbe délicieux. L’un des répétiteurs du collège devait m’accompagner et remettre son prisonnier entre les mains de MlleValérie dûment instruite de mon crime.
Tant que le voyage dura, je songeai aux jambes de Lucette et pas un moment aux jambes de ma tante. Son accueil fut à vrai dire assez frais.
Le silence, le silence absolu ; un visage immobile qui ne s’émouvait plus aux caresses des chats, ni même aux proclamations d’Isidore. L’épreuve du cachot continuait. Pour achever cette belle journée, il me fallut subir un discours du père Verdier.
Oui, je comprends que cet homme vénérable se fût trouvé, jadis, un talent d’orateur sacré. Je l’imaginai me parlant du haut d’une chaire… Très éloquent, il me démontra ma honte et mon ignominie par des phrases de grand style, lourdes de sens, vigoureuses, animées par une indignation sincère et coupées seulement, de temps à autre, par des appels lancés par Isidore, se rapportant à un sujet qui l’intéressait davantage : son prochain repas.
« Pour me résumer en quelques mots, il convient que vous commenciez une longue et sérieuse pénitence, afin d’alléger un peu le poids accablant qui pèse, par votre faute, sur les épaules de votre sainte et bonne grand’tante, car, songez-y courageusement, sans faiblir ni discuter avec vous-même, vous qui ne vous êtes assurément pas signalé par vos études, mais en qui je voyais une conscience pure, vous, Michel Duroy, nous avez trompés, entendez-vous ? trompés !
— Carotte ! Carotte ! » s’écria Isidore qui, du moins, montrait de la suite dans les idées.
Et je ne pus, hélas ! étouffer l’éclat de rire qui surgit dans ma gorge…
« Ah ! Dieu soit loué ! prononça une voix tout près de ma couche. Il me semble bien qu’il vient de rire ! »
Mais oui, j’ai ri… Pourquoi s’en étonne-t-on ?