Le scandale au collège ayant passé toute mesure et ma tante Valérie ne pouvant supporter l’idée que son petit-neveu fût un dévoyé, les décisions à mon sujet ne tardèrent pas. Je fus mis avant peu dans un four à bachot. Ma tante exigea le compte-rendu minutieux de l’emploi de mon temps : Paris est si mal fréquenté, si plein de pièges ! Par ailleurs, elle voulut affecter une façon d’indifférence hautaine à mon sujet ou même d’éloignement pour « cet enfant qui s’est déshonoré. »
L’enfant sans honneur ne s’en porta pas plus mal et ne parut guère s’apercevoir de sa déchéance. Il se fit, à l’institution Ménandre, quelques camarades et, bien que le travail fût assez dur, se plaça dans les compositions de manière décente.
Des camarades ? n’en avais-je donc pas à la pension récemment quittée ? à ce collège dont le recrutement était à tout point de vue surveillé ?
Non. Là-bas, Michel Duroy passait pour bizarre, parce qu’il ne détestait pas la solitude ; pour un mauvais esprit, parce qu’il se complaisait peu à gagner les bonnes grâces de ces Messieurs par des courbettes et le choix déférant de son langage, enfin, vis-à-vis des autres élèves, pour un faux bonhomme (on employait des termes plus nobles ou plus familiers), non point à cause de son aventure avec Lucette, dont il ne s’était pas encore rendu coupable, mais parce qu’il crayonnait volontiers, sur des feuilles glissées dans ses cahiers, subrepticement, (le bandit s’y montrait assez expert), des caricatures de ses maîtres, de ses camarades, de tout le personnel de la maison, caricatures peu charitables, grotesques, voire même offensantes.
Ce dernier reproche était mérité, mais eussé-je fait la même espèce de charge d’un ami, si j’en avais eu ?
L’institution Ménandre, choisie cependant pour sa rigueur, le haut niveau de ses études et sa bonne tenue, me sembla plus douce et, durant les deux années que j’y fus, je passai fort honorablement mes deux baccalauréats.
A coup sûr, ces lauriers laïcs ne suscitèrent aucun enthousiasme chez ma tante qui eût sans doute préféré me voir entrer au séminaire… la vocation importait peu. Néanmoins, elle daigna me sourire. Je me le rappelle, ce sourire ! Que n’ai-je un crayon entre les doigts ! J’en fixerais la réserve et la difficile amabilité.
Puis, j’entre dans une nouvelle période de ma vie… et quelque chose, déjà, m’inquiète. Je vais bientôt y arriver…
Ah ! je me sens tout agité par l’approche de ce quelque chose plein de mystère. Je sais qu’il y a, dans un lieu de la terre pas très loin de moi, du… comment dirais-je ?… du soleil, peut-être… mais il est voilé. Je le devine sans l’apercevoir.
Oui, oui, je me rappelle des faits d’ordre courant, banal. Ils entourent ce que je ne vois pas.
J’entre dans une banque, dirigée par un très lointain cousin par alliance de ma tante, et ce sont là de bons jours. Je jouis d’une liberté relative qui me semble complète, bien qu’il faille rentrer, le soir, à la maison. Alors, j’ai connu un peu de la vie de Paris, j’ai eu quelques aventures (flatteuses, bien entendu, mais toutes diurnes). Je me rappelle leurs agréables détails.
Autre événement : on m’accorda une bourse personnelle : je vais avoir vingt et un ans dans six mois ! mais il me faut subvenir, pour ma part, aux frais de la famille… Subvenir aux frais de Paul, de Virginie et d’Isidore, cela me dégoûte un peu. Qu’importe ? puisque les bons jours se suivent. D’ailleurs, je triture dans ma tête un projet gros de conséquences. Il s’agit de quitter ma chère tante Valérie et de m’engager au plus tôt, pour couper les ponts. Il me semble qu’elle et moi, sommes en quelque sorte quittes.
Souvenirs d’enfance, de jeunesse… En sortirons-nous, un jour ?
Voilà que l’on m’appelle au téléphone de la banque. C’est la cuisinière de tante Valérie qui a couru jusqu’à la poste en face de chez nous et me supplie d’arriver en toute hâte, Mademoiselle étant très malade !
Cette brave Angèle, très supérieure à Isidore et qui me montrait, quand j’étais gosse, une certaine affection, paraît toute bouleversée.
Et moi qui viens de parler de bons jours !…
Je saute dans un taxi.
Angèle disait vrai. Tante Valérie est très malade. Brusquement saisie par une attaque, elle n’y survivra pas, dit le docteur Vergnault. Tout espoir est perdu.
J’ai veillé ma tante, jusqu’au matin. J’entends que je suis resté assis près de son lit en tâchant de ne pas dormir. Le médecin, le prêtre et la femme de chambre étaient dans la pièce à côté. Je me rendais utile quand l’occasion se présentait…
A l’aube, elle est morte, sans trop souffrir, semble-t-il, mais, avant l’extrême-onction, elle a balbutié quelques paroles, disant qu’elle voulait embrasser Isidore.
Les bons jours se sont retrouvés ensuite, assez vite.
Le dimanche après l’enterrement, je me suis rendu chez mon directeur, M. Édouard Cernaux, non à la banque, mais à son domicile, boulevard Haussmann. M. Cernaux m’a reçu tout de suite et m’a parlé sur un ton presque affectueux. Il me dit que si je travaille bien, je pourrai devenir un employé utile. Tant mieux.
Ah ! voici que j’y vois plus clair… Je devine où se trouve le soleil.
Attendez ! ne m’embrouillez pas !
M. Cernaux me présente ensuite à une jeune fille :
« Michel Duroy ; ma sœur Madeleine. »
Il a dit : « Ma sœur Madeleine ? »
Il ajoute :
« J’espère que, plus tard, quand votre chagrin sera moins grand, vous viendrez chez nous ; on vous y verra avec plaisir. »
Madeleine…
Tout à coup, je suis ici, près du paravent replié contre le mur, dans cette atmosphère lumineuse et grise, tout seul. L’homme au lorgnon a disparu.
Madeleine… elle avait des yeux clairs…
Alors, de nouveau, je me pris très volontairement à hurler : clameurs excessives que j’animais de toute ma force renaissante. Madeleine ! Il me fallait revoir Madeleine, ma femme ! Où était ma femme ?
La bouche grande ouverte, les bras tendus, tous les muscles raidis, je beuglais comme une bête mon désir désespéré. Dans cette convulsion bruyante, je ressentais une sorte de joie à m’entendre moi-même, à me dépasser, à crier plus haut encore, d’une voix plus forte ou plus aiguë.
Soudain, je me tus, perdant le souffle, ma poitrine manquant d’air. Mon mal s’accroissait d’un affreux hoquet. Je sombrais dans une onde gluante qui se serrait autour de moi. Lentement, difficilement, mais sans recours, je coulais à pic ; l’eau poisseuse toucha mes lèvres, enfin je perdis connaissance, à la façon, me semblait-il, dont on meurt.