Je viens d’ouvrir les yeux… Que se passe-t-il ?
Je me réveille tout à fait…
Les persiennes, les fenêtres de Jérôme sont ouvertes. Je découvre de mon lit une large bande de son appartement, quelques meubles couverts de housses, d’autres nus. De temps en temps, deux femmes en tablier passent tenant un balai, un plumeau, un torchon, époussetant, balayant, essuyant, avec grand zèle, me semble-t-il, un zèle méritoire.
On dirait que l’on achève un sérieux nettoyage matinal. Comment n’ai-je pas entendu, plus tôt (il est à peine neuf heures) battre ces petits tapis qui restent pliés sur la balustrade du balcon ? L’une des deux femmes vient d’enlever encore la housse d’un fauteuil qu’elle a roulé devant la fenêtre. Il est rayé de jaune et de rouge… Ce jaune, ce rouge… où donc ai-je vu une étoffe, un fauteuil tout pareils ?
Faisons une inspection de ma mémoire. D’abord, je m’y retrouve moi-même, errant dans des rues de l’autre côté de l’eau, sans but précis, mais avec l’espoir de dénicher peut-être quelque gravure pas trop chère qui serait d’un plaisant effet, pendue au mur de ma chambre, ma chambre à moi, dans l’ancien domaine de tante Valérie. Aucune gravure ne se présente, mais j’aperçois un fauteuil rayé de rouge et de jaune (c’est bien le même !) N’aurais-je pas besoin d’un fauteuil convenable, voire élégant, pour recevoir, non plus les reliefs des repas d’Isidore, puisqu’il est relégué à la cuisine, mais certains peintres amis et peut-être de renom, venus afin de jeter un coup d’œil sur mes eaux-fortes, sur mes toiles ?
J’entre dans la boutique, j’interroge le marchand : ce meuble est d’un prix raisonnable. Aussitôt, je renonce à la gravure (désirais-je vraiment en trouver une ?) et me décide, non sans fastueuse vanité, pour le fauteuil.
Il m’appartint, il fut chez moi ; je n’ai pu le donner à Jérôme que je ne connaissais pas, à cette époque. Comment expliquer qu’il se trouve, aujourd’hui, dans son appartement ? Par hasard ?… non, c’est trop improbable. Les meubles auraient-ils des sosies que seul un petit détail distinguerait ?… N’insistons pas : ce fauteuil ressemble au mien ; voilà tout le mystère.
Si je m’obstine pourtant à penser à lui, c’est qu’il réveille un autre souvenir.
Douces heures que nous passâmes à Paris, Madeleine et moi, à la recherche d’un appartement, pour notre retour de Chine ! Un troisième étage, rue de la Baume, nous tentait beaucoup. Nous étions mariés depuis quinze jours et campions à l’hôtel. J’emmenai ma femme visiter mes chambres de garçon. Elle pourrait ainsi me dire ce qu’il lui plairait de conserver de mon pauvre mobilier… Rien, surtout, qui rappelât tante Valérie !
« Ce dessin anglais au joli cadre, me dit-elle en sortant, les quelques objets qui te sont chers, ta table de travail, fort jolie, quoi que tu en dises, et le fauteuil jaune et rouge, une trouvaille ! Rien d’autre : tu as été trop malheureux dans ce logis sinistre pour que j’étende mon choix… Quant au précieux Isidore dont la santé, vient de me dire Angèle, est bien chancelante, je ne puis me décider à l’aimer, fût-ce comme le témoin de ta jeunesse. Qu’il crève ! D’ailleurs, il semble s’y résoudre. Ne m’en veuille pas, Michel : je deviendrais folle, rien qu’à l’entendre et, une fois embarqués à Marseille, son jacassement nous poursuivrait et gâterait le chant des sirènes qui, sans faute, devra nous ravir. »
La première fois qu’elle l’aperçut, le fauteuil plut à Madeleine. N’est-ce donc pas le même fauteuil, si absurde que paraisse l’hypothèse ?…
On s’occupa, quelques jours plus tard, de cet appartement, rue de la Baume, qui agréait à Madeleine et nous fut loué, mais je jurerais que le fauteuil trouva sa place dans une chambre de débarras, en attendant notre installation.
Je ferme les yeux et tâche de voir le panneau de gauche, à l’angle duquel je voudrais planter un arbre aux larges feuilles étalées, d’un vert sombre, mais le ciel se raye tout soudain de jaune et de vert et l’une des branches de l’arbre, une branche en bois ancien, reste nue, se courbe et prend l’apparence d’un bras de fauteuil.
Cela est affreux ! On me gâte le paysage. Mon roi Gaspard veut s’asseoir ! Mon roi Gaspard veut s’asseoir dans le fauteuil de Jérôme qui fut le mien.
Mon panneau sera ridicule !
Ce n’est pas l’homme au nez pointu qui peut me jouer d’aussi vilains tours : si méchant qu’il paraisse. Il en est bien incapable ! Il m’a mystifié, je l’accorde, mais là s’arrête son talent. D’autres ennemis, plus experts, savent entrer dans ma tête… seulement, je ne les connais pas.
Je me suis souvent aperçu de l’hostilité d’un visage, néanmoins, je ne m’en souciais guère. J’étais un gars costaud, agile et musclé (quelques succès remportés jadis aufoot-ball, à l’escrime, en feraient foi). Je passais donc, sans daigner hausser les épaules, au lieu qu’aujourd’hui, ces gens qui m’en veulent m’attaquent dans mon lit. Ils ont la partie belle, puisque j’y demeure immobile, dans ce lit que mon poids a durci de façon désagréable.