Aujourd’hui, je ne m’occuperai pas de la petite coalition qui s’est formée pour me rendre la vie plus cruelle et qui veut ma perte… ou ma folie. Depuis quelque temps, j’ai retrouvé le contrôle normal de ma volonté ; j’en profiterai donc pour garder le calme, malgré mon cauchemar de la nuit dernière.
Oui, la nuit dernière, un cauchemar m’a rendu visite, pas très horrible, en somme, supportable et de qualité assez ordinaire. Des camarades m’en contèrent du même genre, et plus d’une fois.
Je me promenais dans un grand hôtel moderne, un palace tout neuf, tout blanc, et me trouvais à son dernier étage, accompagné de Madeleine. Tout à coup, il me prit l’envie de descendre au rez-de-chaussée par le « lift ». (Nous avions, je crois, donné rendez-vous à une amie dans le salon de thé.) Je ne sais par quelle maladresse, j’entrai dans la cage de l’ascenseur, sa porte étant restée ouverte, et je tombai… je tombai… comme si c’était pour toujours. Madeleine n’avait rien vu et me cherchait dans les longs corridors blancs de l’hôtel. Moi, pendant ce temps, je tombais et l’apercevais, parfois, me cherchant encore. Enfin, je me trouvai assis, tout en bas, bien installé sur les coussins de la cabine.
La chute, c’est évident, ne fut pas agréable, mais la partie la plus pénible du cauchemar n’avait pas commencé, car il me fallut, ensuite, joindre Madeleine, qui errait de ci de là, pauvre chérie ! et s’impatientait de mon absence. Je mobilisai les domestiques, je l’appelai d’abord inutilement et la découvris, après combien d’heures ? dans sa chambre, se poudrant le bout du nez et s’imaginant que j’étais allé refaire ma provision de cigarettes !
« Et cette pauvre dame, dit-elle, qui nous attend pour prendre le thé ! »
Puis, avec un sourire :
« Suis-je à ton goût, Michel, dans cette robe ? »
Simple cauchemar, mais je me souviens d’en avoir eu plusieurs, au cours de cette semaine, où je dégringolais d’un toit en y posant des tuiles, ces jolies tuiles roses et moussues, si communes en Provence…
Pour effacer les moindres traces de mon aventure nocturne, voyons un peu ce que fait Jérôme…
Il n’est pas chez lui ; les fenêtres sont encore toutes ouvertes. Je crois que l’on remet en place les tapis mobiles et les meubles aussi. Le jour est assez clair… Si j’allais faire un petit tour dans cette pièce ? Jérôme avait bon goût ; d’un peu plus près, je pourrais juger de son installation et me plaire à cette visite, à moins que Madame n’adore le Louis-Philippe, les soies capitonnées, les poufs et que l’esthétique de Jérôme ne s’y accoutume.
Pour dire le vrai, j’ai gardé de l’affection pour Jérôme, si fort que m’ait peiné son éloignement, et, s’il ouvrait la porte, en ce moment, si son gros et grand corps venait encombrer ma chambre, peut-être ressentirais-je un certain plaisir, car on s’expliquerait… Je lui dirais ma façon de penser, il me dirait la sienne, ouvertement, brutalement, et l’on n’en parlerait plus.
Les bonnes ont débarrassé un piano de petits objets que je ne distingue pas bien. Il s’agit maintenant d’y poser une étoffe que l’on déplie avec soin, que l’on inspecte de près, comme pour y découvrir des traces de mites ou des brûlures de cendre : ces fumeurs de cigarettes sont des gens odieux ! Le vieux fumeur que j’étais en sait quelque chose…
Pour continuer leur examen minutieux de l’étoffe, les deux femmes s’approchent de la fenêtre. Tiens ! c’est un châle de Manille… quel beau châle ! Vert, d’un vert acide, avec, au centre, une guirlande blanche faite de roses, je pense. On dirait le châle que nous avons rapporté de Chine : une pièce ancienne en parfait état. Même là-bas, les amateurs les plus raffinés l’admiraient beaucoup pour sa rareté, ses broderies, sa couleur et surtout sa frange, une frange très longue, très souple, tombant bien et qui permettait d’admirables arrangements décoratifs. Ce châle vert ravissait Madeleine.
Ah ! que j’aimerais le voir de tout près… celui d’en face ! Il ressemble tant au nôtre ! Madeleine aussi voulait le mettre sur le piano… Décidément, Jérôme a eu de la chance.
Les deux bonnes sont des femmes méchantes : encore des ennemies ! Depuis que le châle a retrouvé sa vraie place et que les petits objets ont été placés comme avant…
Non ce ne sont pas les bonnes qui ont disposé ces objets, mais une personne qui vient d’entrer et a fait fermer les fenêtres.
Depuis lors le châle a disparu : demain matin, si l’on ouvre, il ne sera qu’une vague tache verte au fond de la pièce, même quand les lumières seront allumées.
Mais qui viendra me dire si le châle fut bien drapé ?
Triste après-midi… Ce grand carré vert acide, avec sa guirlande blanche, me hantait. Je le voyais couvrant les épaules de Madeleine qui en ramenait deux pointes sur sa poitrine, tandis qu’une autre retombait sur sa robe, dans le dos. Je ne puis penser qu’à la démarche de Madeleine que les danseuses d’Espagne, les princesses d’extrême-orient et le collège des fées s’unissent à rendre souple, singulière, légère… et je souffre de savoir Madeleine absente.
On allume les lampes, chez Jérôme, on n’a pas encore fermé les persiennes, je regarde de tout mon regard, je tâche de raccorder, de rassembler, de classer certains détails, de forcer ma mémoire à mieux se souvenir ; je mets ma cervelle au travail, ce qui me fait battre la tête… J’entrevois, je devine à moitié l’ahurissante solution à laquelle je ne veux pas croire, qui s’affirme pourtant, qui va, bientôt, hélas ! devenir trop précise…
J’ai compris ! je sais !