XIX

Qu’il me soit arrivé quelque chose de très sérieux, de vraiment grave, une façon d’accident, je m’en rends compte, car ces derniers jours ont été mis entre parenthèses. Furent-ils nombreux ? Comment savoir ?… mais, aujourd’hui, je le crois du moins, je puis continuer la phrase coupée.

Je me rappelle quelques gestes. Certainement, j’ai voulu sauter de mon lit. Sauter ?… J’étais donc bien agile ! Sans doute, me suis-je cassé la jambe, car j’ai entendu, il y a quelques instants, dire : « Puisque la fracture est simple ! »… En tous cas, je me sens plus immobile que jamais !

Pourquoi cette fantaisie acrobatique ?

Eh oui ! le clown a tenté plus qu’il ne pouvait faire ; une chute s’en est suivie. Les spectateurs ont poussé des cris, quelques enfants ont rigolé, les pauvres petits ! pensant que cela participait au jeu normal et que le programme détenu par Maman le mentionnait, mais moi je me demande pourquoi le clown, si prudent d’ordinaire, a tenté un exercice trop difficile et quelle fut la cause précise de sa déconfiture.

L’orchestre jouait-il faux à ce moment ?

Un clown peut avoir l’oreille juste et se troubler pour une défaillance de clarinette.

La porte des écuries avait-elle battu, par hasard ?

La figure d’un des jeunes admirateurs du clown, d’une de ses admiratrices lui déplut-elle soudain ?

Tiens… j’y suis peut-être !

Procédons sans hâte : le sort de ce pauvre garçon me désespère.

Ou plutôt cette figure féminine l’a-t-elle, tout à coup, trop charmé ? charmé jusqu’à lui faire perdre l’équilibre ? médusé ? ravi vers les étoiles ?… Les étoiles obligent, quand on tâche de les atteindre, à des bonds déraisonnables. Cette figure encadrée d’une chevelure blonde lui a-t-elle subitement inspiré de l’amour ? (pensons au coup de foudre !) un amour où l’être entier se perd, devant lequel rien n’existe, un amour du genre de celui…

Oui, c’était bien ça ! je le sais ! je le vois !

Elle voulait rattraper son fichu qui se perdait dans la rue (un fichu violet, j’en suis sûr) ; elle s’est ensuite redressée, elle s’est tournée vers moi… et j’ai reconnu Madeleine ! Alors le clown renommé pour sa prudence a risqué le saut vers les étoiles… S’est-il cassé les reins, la patte ? Les gazettes sportives nous le diront : je m’arrangerai pour qu’on me les procure.

Et voilà Messieurs et Dames, fillettes et petits garçons, le récit de l’accident. Partez ! la représentation est finie. Les quelques numéros marqués à la suite du programme ne valaient pas la peine que l’on restât : Je m’en porte garant…

Mon numéro à moi était le numéro 13.

La journée fut longue. J’ai certainement une forte fièvre. Il me faut prendre beaucoup sur moi pour, si j’ose dire, me remettre d’aplomb et raisonner un peu.

Mon pauvre clown, tu es mal fichu, mais, promets-le-moi, ne tente plus jamais de cabriole stellaire. Imagine seulement que tu te prends la tête dans les mains (cela aide beaucoup), tâche de comprendre et demande à ton cerveau ce que tu demandais à tes muscles. Pour t’aider, je vais me mettre à ta place.

Quoi ?… J’ai vu Madeleine chez elle. J’ai simplement éprouvé le grand désir de l’embrasser, de la tenir dans mes bras. Rien d’étonnant, n’est-il pas vrai ? Tout homme épris sentirait de même, à coup sûr !…

Du calme, Michel Duroy ! du calme, mon vieux clown !…

Néanmoins, « Michel », comme nom de clown, ça sonne mal : ça fait plus mal encore sur l’affiche. (Question à étudier.)

Allons ! voilà que je m’échappe ! Rentrons dans ma coquille.

Madeleine est chez elle et n’est pas venue me voir. Elle a ses raisons. Je connais bien Madeleine ; son cœur est d’une autre qualité que les cœurs du commun : le sang qui coule dans ce cœur, qui le fait battre, est plus pur. Elle m’attend comme je l’attends, mais des raisons majeures s’interposent, empêchent la rencontre. Elle doit le juger ainsi : nous jugions si souvent de même !

Mais… mais Jérôme ne va-t-il pas la voir ? Oui, son amitié pour nous l’y oblige. Il s’en voudrait d’agir autrement. Fort attaché à Madeleine, il lui rend visite chez elle, en face… pas très souvent… Je déraille ! Très souvent au contraire, puisque je le croyais installé chez lui (dans mes meubles !) C’est Madeleine qui n’est jamais chez elle. Je n’ai vu Madeleine qu’une seule fois, en face, et j’ai de multiples raisons de m’en souvenir !

Je me résume : quel attrait engage mon ami Jérôme à se rendre si fréquemment chez Madeleine ?

Là ! ma question est posée !

Dites ! avez-vous senti cela : une idée qui se cache dans votre cervelle et refuse de se laisser dénicher ? Quand, par hasard, on l’entrevoit, elle a changé de sens, elle s’est, exprès, mal accoutrée, ou trop bien travestie. Comment, dès lors, la définir ? Une femme de théâtre que l’on a toujours vue en paniers et en perruque blanche, devient, un instant, étrangère lorsqu’elle paraît devant la rampe, vêtue de haillons, voire en Scaramouche, en Arlequin, la batte aux doigts.

Viens donc ! idée qui m’obsède et qui m’échappe tout ensemble ! Viens donc ! je te l’ordonne ! Idée hésitante, tremblante (de peur, je pense), idée grelottante, vilaine idée, idée mauvaise, ignoble idée !…

Enfin, je t’ai trouvée !

Madeleine me trompe, Madeleine, ma femme, couche avec Jérôme, mon ami, là, bien en face, chez moi !

Certes, ils prennent leurs précautions, mais un malade peut avoir bonne vue, n’être pas tout à fait imbécile !

Madeleine et Jérôme !

Je croyais si fermement à l’amour de ma femme ! Je me forçais tant à croire, malgré certaines apparences, à la sûreté, à la fidélité de mon ami !

Or Jérôme est l’amant de Madeleine et ces deux êtres me narguent, me sachant indisponible. Aucun danger : ils peuvent se donner du plaisir. Ils se payent ma tête à bon marché et, sortant du lit qui nous appartenait jadis, où, Madeleine et moi, nous couchions ! il leur arrive, chauds encore d’une étreinte, d’aller à pas de loup vers la fenêtre (celle-là !), vêtus de kimonos, (la pudeur est une vertu), pour jeter un coup d’œil sur le compère étendu entre ses draps, au troisième étage, bien surveillé d’en bas par le numéro 13 qui lui sert de concierge.

Afin de faire durer leurs délices, cet excellent compère, s’est, de nouveau, cassé je ne sais quoi, par délicatesse…

Voilà un homme charmant, un vrai galant homme !


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