XVI

Le fauteuil était bien mon fauteuil, le remplaçant d’une gravure ; le châle vert était bien celui que j’offris à Madeleine. J’ai compris et je sais encore que cet appartement en face est le nôtre (était, peut-être…) J’ai reconnu le salon auquel il nous suffisait de mettre la dernière main et de l’orner en détail à notre goût. Là, dans le coin de gauche que je ne puis voir, doivent être pendues diverses toiles d’amis dont me plaisaient le dessin, la composition, la couleur. Je ne trouve pas non plus deux tableaux que j’avais peints à son intention, avant de gagner le midi, pour la dernière fois… Admettons qu’ils me soient cachés, admettons plutôt qu’on les ait pendus dans l’antichambre, à Hyères, et que Madeleine vienne de les regarder, sans sourire, en passant, à cet instant même où je suis couché dans un lit de clinique, rue de la Baume, à Paris (949 kilomètres), un lit duquel j’aperçois tous les jours le numéro 12 où nous devions vivre, où loge apparemment un chirurgien célèbre qui fut mon toubib à la guerre et a chassé ma femme de chez elle.

Rue de la Baume… Par hasard je me souviens d’une remarque de Madeleine. Nous avions observé que la maison, droit devant nous, portant le numéro 13, était une clinique. « Mauvaise réclame pour les clients ! » dit Madeleine.

Eh bien, l’un des clients, c’est moi ! Il me faut devenir superstitieux, car ni Madeleine, ni son frère Édouard, ni Jérôme, l’ami de son mari ne sont venus me dire bonjour. De plus, j’ai oublié l’ancienne adresse de Jérôme. Ces temps derniers, voulant changer de logis, il en cherchait un dans le huitième arrondissement, près de nous.

Il l’a trouvé ! Il l’a vite trouvé !

Voici que j’ai besoin de vous.

Expliquez ! expliquez, vous dis-je ! ne restez pas debout, les bras ballants et la figure fermée, comme celle de mes pires ennemis !

Qu’a-t-il fait de Madeleine ?

Le petit imbécile au nez pointu vous sert de façon utile, je pense. Sans doute le payez-vous bien. Je le vois supprimant mon courrier, car Madeleine pourrait m’écrire, si sa mère est très malade, là-bas. C’est lui, c’est vous, je le sais, qui me faites si mal au dos, si mal à la nuque, si mal aux jambes… Bagatelles ! mais il se peut aussi qu’il ouvre les lettres de ma femme, qu’il les lise, qu’il se plaise à les lire, qu’il s’en délecte !…

Oh ! martyrisez-moi physiquement à votre gré ; je le préfère : le martyre est presque doux, au lieu que ça !…

Non, je ne connais pas la raison qui empêche Madeleine d’habiter chez elle et de venir me voir, ou bien me serais-je trompé. Il suffisait d’un peu réfléchir. Je n’ai pas su. La vraie raison, la voici, celle qui a empêché ma femme d’habiter chez nous et de venir me voir.

Notre appartement est plein d’objets, de souvenirs rapportés d’extrême-orient. Aucune pièce importante, sauf une kouanine d’un fort beau style. Or sachez que les bibelots même gardent leur caractère, leur accent. Je vous ai dit que les dragons, les chimères, les monstres qui parfois animent l’art chinois, mais dont la signification réelle, l’apparence vraie, nous échappa, en quelque sorte, lorsque nous parcourions la campagne et visitions les temples, se révélèrent à moi depuis lors.

Il est sans doute arrivé à Madeleine une toute pareille aventure. La maladie m’a donné des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, jusqu’au fond du souvenir. Madeleine, au milieu de cet entourage d’objets hantés, a dû se transformer de façon semblable.

La voyez-vous, ma pauvre chérie, livrée aux bêtes d’une ménagerie exotique et, un soir qu’elle se reposait sur sa chaise-longue, un journal ou quelque livre entre les mains, distraite, tout à coup, par un bruit dans la cheminée ?

La grille est soulevée par une griffe habile ; un soupir rauque se fait entendre et la tête du dragon paraît, cornue, baveuse, ornée d’escarboucles. Il entre dans le salon en livrant passage à des oiseaux étranges, à de petits lézards tortillards qui parfois perdent leur queue. Les oiseaux ont bien grotesque tournure, avec leur bec de ton cinabre, leurs pattes grêles, leur plumage de cendre, mais voici d’épais crapauds pustuleux, glaireux, qui vont pondre des œufs glauques dans une coupe de jade posée sur un guéridon, tout près de Madeleine. Et la ménagerie a l’air de se hâter ; elle ne garde pas le silence, loin de là. Les soupirs du dragon se multiplient ; il y a des gloussements, des sifflets minces, des piaulements, des grognements, l’aboi d’un chien minuscule devant lequel est posé un manchon de dame, je le crois en zibeline… Un canard sauvage bat furieusement des ailes sous le piano et la volée des papillons hiératiques, surchargés de poudre décorative, ne laisse pas de gêner Madeleine et l’empêche d’y voir clair.

Elle est attaquée, mon cher amour, par cela même qu’en Chine nous n’avions pas aperçu. Les bêtes chinoises se vengent et semblent y prendre plaisir.

Madeleine s’inquiète, Madeleine a tout à fait peur, Madeleine s’épouvante, car la grande kouanine de bois vient, par un geste magique, de lui jeter des sorts… (lesquels ?) La déesse lui parle aussi, exigeant d’être libérée de son bois, en usant d’un langage inconnu dont le sens exact n’échappe pourtant point à Madeleine.

Que peut faire ma femme ? Ce ne sont pas des rêveries de malade : elle jouit, grâce à Dieu, d’une santé robuste, mais se trouver, soudain, logée dans une maison hantée, et de quelle façon ! cela dépasse peut-être ses forces. Quel parti prendre ? Parlez sincèrement : donnez votre avis… Fuir, sans aucun doute, n’est-ce pas ? fuir vers le midi où sa mère l’attend ?

Elle se lève de sa chaise-longue, évite de son mieux les reptiles qui la pourchassent, ferme la porte à clef, boucle une valise dans sa chambre libre encore d’esprits bestiaux, gloutons et lubriques… (ne voulaient-ils pas la frôler, la toucher, la caresser, baver sur ses mains ?…)

Ah ! c’est abominable !

Elle téléphone à la gare pour retenir une couchette, fait appeler un taxi, met son manteau de voyage…

Je la vois sur le trottoir, devant notre porte… Oui, c’est bien le 12 de la rue de la Baume qu’elle délaisse avec une si fiévreuse hâte : j’ai regardé le numéro.

« A la gare de Lyon ! en vitesse ! j’ai peur de manquer le train. »

La voilà sauvée !…

J’avais aussi jeté un coup d’œil sur le numéro 13. Ma mémoire me disait vrai : une clinique, en effet, cette même clinique où je l’attends, où je l’attendrai.

Presque tout s’élucide, puisque Madeleine est hors de danger.


Back to IndexNext