XVII

Aujourd’hui, journée ennuyeuse, pleine de rumeurs, de murmures échangés que je n’écoute même pas. A quoi bon ?

Le soir, on me fait boire un breuvage salé qui laisse dans la bouche un goût détestable. Comme je veux n’y plus penser, je pars pour Hyères afin de rejoindre Madeleine. A l’instant où je m’envole, le docteur, en réponse à ma plainte : « C’est mauvais », me répond : « Oui, cher Monsieur, mais cette boisson un peu répugnante vous vaudra une bonne nuit. »

L’imbécile !… Je file dans les airs… Je suis arrivé !

Nous allons, Madeleine et moi, visiter notre petite église, pour mieux composer le panneau de gauche.

Cette déclivité du sol me choque. Gaspard serait mieux sur terrain plat. Maintenant, vous apercevrez tout le pays pierreux parsemé d’arbustes malingres. A droite, quelques plantes grasses dont j’exagère assurément la taille, forment un bosquet dont le vert, l’éclairage aidant, est assez spécial. La lune n’est pas couchée : nous touchons au crépuscule du matin…

Un souvenir passe.

«L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient.»

Le roi nègre doit marcher encore longtemps pour atteindre la Crèche. Il est au second plan, mais on le distingue nettement, suivi de nombreux serviteurs, très déférants, qui se tiennent à bonne distance. Ils sont tous vêtus de blanc : j’avais besoin de ces touches claires. Quant aux plantes grasses, trop rapidement dessinées, il me faudra découvrir, dans un jardin botanique, ce curieux arbuste et l’étudier de près.

Madeleine m’écoute, tandis que je lui explique, devant un mur, le paysage que je garde achevé dans ma tête, du moins je me l’imagine, mais dont je livre à qui de droit divers croquis… Où se trouvent-ils ?… Elle me comprend, elle me fait déjà des objections. Les termes employés ne sont pas toujours justes, elle s’exprime à la manière d’un musicien qui parlerait de peinture, mais, en prêtant attention, en tâchant de comprendre sa pensée, j’obtiens d’elle des indications précieuses, si je me donne la peine de les traduire.

Peut-être, en effet, la suite de Gaspard est-elle trop groupée devant les hautes plantes grasses que le roi Mage a dépassées. Je voudrais me rendre compte de l’effet produit par une dispersion des touches claires. Les plantes, si singulières, d’un dessin si baroque, à nos yeux d’occidentaux, seraient mises en valeur, et je puis me permettre, n’est-ce pas ? un peu de pittoresque dans le panneau représentant un Mage à la peau sombre, accompagné d’une escorte de même race que lui.

Je n’avais pas encore remarqué que mon Gaspard boitait d’une jambe… Mauvais dessin ? Il me semble pourtant que non ! Et les nègres de la suite boitent aussi !…

Non, non, je me trompais : ces pauvres gens sont simplement très las : ils n’en peuvent plus, à cette heure. Malgré l’aurore qui change déjà la couleur du ciel, leurs yeux se ferment, ils poussent de profonds soupirs, ils trébuchent. La Crèche est trop loin !… Demain, ils repartiront, mais c’est aujourd’hui qu’ils eussent désiré marcher encore, devancer l’étoile, au besoin, et atteindre le but de leur rêve.

Maintenant, ils gisent sur le terrain pierreux, couchés au hasard. Ils dorment.

J’ai bien sommeil aussi !…

L’imbécile disait vrai : la nuit fut bonne et sans rêves. Il est revenu, ce matin, la bouche en cœur.

« Salut, cher Monsieur ! Vous avez dû dormir paisiblement. Pas la moindre température ; votre visage est tout reposé ; la garde en est ravie. Encore un progrès et bientôt…

— Merci. »

Il veut achever sa phrase :

« … Vous en ferez d’autres : c’est le chemin qui mène à une complète guérison.

— Merci. »

Rien que ces deux mots, tout secs. Pourquoi insister ? Je voulais en rester là, mais l’espoir de vaincre a la vie si dure ! Vite, je prépare une nouvelle phrase, presque la même, en somme, que l’autre jour, et qui, cependant, est plus directe. La réponse pourrait être un aveu. Je le regarde avec soin, je ne perds pas des yeux la mauvaise figure de celui qui me soigne et par lequel j’ai décidé de me laisser soigner. Allons-y !…

Observez la politesse du « s’il vous plaît. »

« Dites-moi, s’il vous plaît, l’adresse du docteur Jérôme Devilliers. »

Un temps… un doute passager dans le regard, puis une réponse impassible, car il s’est repris.

« Le docteur Jérôme Devilliers habite au 18 de la rue de Courcelles, tout près d’ici. »

Il ment comme un laquais, cet homme sans foi ! cet arracheur de dents ! Il ment et ne sourcille même pas ! Il ment avec art ! Il sait s’y prendre !… N’est-ce pas à vomir ? « 18, rue de Courcelles… tout près d’ici… »

Tu te trompes, crapule ! cet homme a son gîte plus près encore, beaucoup plus près : 12, rue de la Baume !…

Je ne dirai pas un mot de la journée !… Bouche close !… Bouche cadenassée !…

Ah ! « le chemin de la guérison » : l’odieuse phrase professionnelle ! Vraiment, elle manquait au bouquet !

Il est sorti, enfin, tout tranquillement !

Par un effort de ma bouche, de ma langue, n’aurais-je pu former et lui lancer un crachat ?…


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