Il fait grand vent. Je l’ai entendu souffler très tôt ; il souffle encore, il siffle même. En certains coins de France, il doit hurler, mais ici, rue de la Baume, il perd de sa noblesse tragique et se satisfait d’ennuyer un pauvre malade immobile, par des bruits inharmonieux. Ce vent opiniâtre, insistant, se donne du mal, il m’agace, il me tape sur les nerfs.
A Paris, le vent n’a rien de romantique. Sans lui, la matinée serait plaisante. On se promènerait volontiers ! Je vois du soleil ; le ciel doit se rapprocher du bleu, du bleu pâle de Paris, se parer d’ailes d’anges, à peine sales, presque blanches… Un beau ciel, quoi !
Cependant, afin de m’agréer, le vent me conduit à rêver de beaux voyages, de longues traversées, (je suis bon marin), d’aventures lointaines, ou, simplement, il me rappelle des coups de mistral en Provence, où les platanes ont l’air si malheureux, où la couleur de la Méditerranée change, où le ciel (le seul qui soit), se dévêt de tout ornement floconneux et se montre nu.
Madeleine aimait le vent. Certains jours je devinais son adorable corps sous l’étoffe plaquée ; elle riait avec le vent, elle chantait dans le vent, le vent jouait avec elle.
A quoi sert d’y songer, ce matin, puisque Madeleine est absente ?
Le médecin passe ; il fait ses petites simagrées coutumières, puis il part. J’avais juré de ne pas souffler mot : je n’ai donc pas soufflé mot. Il en paraissait mécontent, gêné. Sa figure montrait même un peu d’inquiétude… Ah ! tant mieux !
Ensuite : visite de l’infirmière. Celle-là ne me cause aucun tracas : elle entre, elle sort… Une grosse femme qui parle avec un léger accent de l’est, (alsacien ?) Elle se montre empressée, habile, et s’excuse quand il m’arrive de crier ; polie, en outre. Elle m’est parfaitement indifférente.
Et me voilà seul, de nouveau. Ce vent m’agace de plus en plus. Puisque je pensais à des voyages, d’ailleurs inutiles, pourquoi m’a-t-on privé du paravent chinois, de mon paravent ? Il fut d’abord ouvert au pied de mon lit, puis on le plia contre le mur, puis il disparut définitivement. Il m’eût, aujourd’hui, permis de petites courses faciles, variées, sans surprises, les sites m’étant bien connus, mais agréables, au lieu que je dois m’intéresser au paysage imposé, qui ne change guère, d’un balcon au milieu duquel une fenêtre donne chez moi. Le divertissement est maigre…
Ah ! je me souviens ! mon paravent laissait passer le soleil, à certaines heures, n’étant pas assez haut, et le jour me gênait. Il resta très peu contre le mur, enfin on l’exila pour ne pas s’y accrocher les pieds. C’est une attention du personnel de la clinique, une attention touchante, en vérité, (j’allais dire émouvante). Cette clinique est de beaucoup la meilleure de Paris, j’y passe des journées exquises, des nuits sans pareilles, malgré son numéro 13. Mes yeux vont se remplir de larmes…
Si le vent se met à faire chanter les vitres !…
Il s’y met bien…
Je vais donc m’absenter, un moment, sur le balcon déjà cité.
Le balcon d’en face est vide, comme tous les jours. Je reconnais le dessin de la balustrade à cause d’une courbe de la fonte où je passais les pieds pour me pencher, ce qui épouvantait Madeleine et lui donnait, disait-elle « mal au cœur ».
Attention ! la fenêtre, là-bas, vient de s’ouvrir : sans doute, une cliente qui veut se rafraîchir un peu. Jérôme doit surchauffer la pièce qui lui sert de salon d’attente. La personne sort. Serait-ce Lucie que je n’ai jamais vue de si près ? Non : Lucie paraissait un peu plus grasse. Celle-ci a mis tout autour de son visage un voile dont le violet semble assez beau. Elle le tient sous son menton, à cause de ce vent maudit. Quelqu’un a refermé la fenêtre derrière elle. Pourquoi ? Elle s’appuie à la balustrade, regarde… Elle attend peut-être une voiture ou bien avait-elle simplement trop chaud, comme je le supposais d’abord. Elle fait quelques pas, puis s’accoude de nouveau…
Une jolie ligne, cette femme, une jolie ligne, vraiment. Cela doit avoir du galbe, de l’élégance, du chic. Notez d’ailleurs que ces qualités sont tout imaginaires. Comment voulez-vous distinguer, malgré le temps clair, la tournure, même séduisante, d’une femme, de l’un à l’autre côté d’une rue ?
Oh ! ce vent !
« Chère Madame ! vous êtes de la dernière imprudence ! Mettez-vous donc à l’abri tout de suite ! Rentrez chez l’illustre chirurgien. Il manque à tous ses devoirs ! Laisser une jeune femme qui daigne lui rendre visite exposée à de si fortes intempéries ! »
Et, changeant d’interlocuteur, je m’adresse à Jérôme lui-même :
« Allons, Jérôme ! tu n’y penses pas ! Elle va prendre froid. Fais-la rentrer, espèce d’animal ! et plus vite que ça ! »
Tout bien réfléchi, je lui ai parlé comme s’il se trouvait à deux pas. Oui, j’avoue avoir gardé beaucoup d’amitié pour ce gros garçon oublieux, dont la conduite est difficile à définir, mais qui me l’expliquerait en quelques mots et détient des excuses qu’il n’ose pas me fournir.
Cette fois, les fenêtres ont bien craqué. Oh ! quelle tempête ! La pauvre femme n’en demeure pas moins accoudée. Elle a du mérite.
Être allongé dans un lit, lorsque je voudrais tant savoir la teinte de ses yeux, le ton exact de sa robe, de son voile, la couleur de ses bottines et le nom de sa couturière ! Il y a des gens qui n’ont pas de chance !
C’est de pire en pire ! Voici qu’en tentant de faire encore quelques pas, la jeune femme, attaquée par le vent, rabat brusquement ses jupes des deux mains. Elle a dû pousser un cri et, au même moment, son voile se défait. Ses cheveux sans chapeau s’ébouriffent. Elle se jette vers la fenêtre, frappe aux vitres elle se retourne pour saisir le bout du voile, elle se penche à la balustrade, mais la gaze violette s’envole dans la rue, elle se retourne encore, elle va rentrer…
Elle est rentrée, mais je l’ai vue !
Ce fut un instant très court, mais je l’ai vue ! J’en suis certain ! Je le jure devant Dieu !
C’était elle ! C’était Madeleine !
Ah ! je pénétrerai dans cette maison !
Je fais d’abord un grand effort de mes deux bras et me redresse un peu. Je parviens à m’asseoir sur mon lit. J’ai peur que le cœur ne me manque. Non : je suis bientôt debout !
Alors, je hurle, je hurle à plein gosier ! Je ne savais pas que l’on pût souffrir à ce point.
J’entends l’infirmière qui accourt de la pièce voisine. Je la repousse avec brutalité…
Ah ! que j’ai mal !…
Je tâche d’ouvrir la porte… Saurai-je atteindre la rue ? Trois étages ! Le sang me monte à la tête. Je vais perdre connaissance…
Oui, je tombe, mais je retiens encore son cher nom sur mes lèvres, afin de le garder toujours.