The Project Gutenberg eBook ofL'affaire Larcier

The Project Gutenberg eBook ofL'affaire LarcierThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: L'affaire LarcierromanAuthor: Tristan BernardRelease date: July 29, 2023 [eBook #71293]Language: FrenchOriginal publication: France: Ernest Flammarion, 1907Credits: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AFFAIRE LARCIER ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: L'affaire LarcierromanAuthor: Tristan BernardRelease date: July 29, 2023 [eBook #71293]Language: FrenchOriginal publication: France: Ernest Flammarion, 1907Credits: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

Title: L'affaire Larcier

roman

Author: Tristan Bernard

Author: Tristan Bernard

Release date: July 29, 2023 [eBook #71293]

Language: French

Original publication: France: Ernest Flammarion, 1907

Credits: Véronique Le Bris, Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from images generously made available by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica))

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I,II,III,IV,V,VI,VII,VIII,IX,X,XI,XII,XIII,XIV,XV,XVI,XVII.

TRISTAN BERNARD

ROMAN[Pas d'image disponible.]PARISERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR26, Rue Racine, 26

Il a été tiré de cet ouvragedix exemplaires sur papier de Hollandenumérotés de 1 à 10.et vingt-cinq exemplairessur papier vergé pur fil Lafumanumérotés de 11 à 35.

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Essais et nouvelles

Pièces éditées séparément

Tous droits de traduction, d’adaptation et de reproductionréservés pour tous les pays.Droits de traduction et de reproduction réservéspour tous les paysCopyright 1907,byTristan Bernard.

Nous étions, Larcier et moi, sous-officiers aux dragons à Nancy. Je terminais mon service, et Larcier, qui voulait faire sa carrière militaire, était sur le point de rengager. Nous avions passé maréchaux des logis de très bonne heure, et pourtant, dans notre régiment, ce n’était pas facile, car il y avait beaucoup de rengagés; mais il en était parti plusieurs d’un seul coup et nous en avions profité.

Nous n’étions pas très liés avec les autres sous-officiers, qui étaient d’une tout autregénération, je veux dire qu’ils avaient deux ou trois ans de plus que nous, mais ces trois ans étaient trois années de service. C’était considérable.

Quelques-uns d’entre eux ne nous aimaient pas, et avaient fini par nous rendre antipathiques à tous les autres. Cette hostilité qui nous entourait était d’autant plus dangereuse qu’elle ne nous préoccupait pas et que nous ne faisions rien pour l’atténuer. Larcier et moi, nous nous suffisions l’un à l’autre, et nous leur montrions trop clairement que nous n’avions besoin de personne. Comme tous ces sous-officiers n’avaient pas grand chose à faire, quand les classes étaient terminées, et comme peu d’entre eux se préparaient à Saumur, la haine véritable qu’ils nous vouaient était devenue pour eux une espèce de passe-temps, auquel ils eussent difficilement renoncé.

Larcier était du pays, c’est-à-dire que sa famille habitait à dix lieues de là. Il m’emmena un jour chez lui, et je fis la connaissance de sa mère et de ses deux jeunes frères. Son père avait été professeur au lycée de Nancy; il était mort d’une fièvre cérébrale, en leur laissant une petite fortune que gérait un de leurs cousins, un vieux monsieur qui avait été notaire dans les Vosges, et qui habitait maintenant à Toul, dans un faubourg.

A sa majorité, Robert Larcier n’avait pas réclamé son compte de tutelle; il lui semblait préférable d’ajourner ces formalités jusqu’à l’époque de son réengagement. Il continuait à recevoir du vieux monsieur les sommes nécessaires à sa modeste vie de sous-officier.

Une rencontre que nous fîmes dans notre garnison changea assez subitement les conditions de notre existence.

Parmi les réservistes, arrivèrent quelques sous-officiers, dont un de mes camarades de lycée. C’était le fils d’un gros marchandde chevaux de Paris, un garçon très bon vivant et qui ne demandait qu’à «tirer» joyeusement sa période d’exercice. Il avait pris une chambre dans le meilleur hôtel, et tous les soirs il nous réunissait à cinq ou six. On buvait, on jouait au baccara. Il y avait là d’autres jeunes gens de Paris: le fils d’un agent de change, un journaliste, un marchand de bronze... Tous ces jeunes gens avaient de l’argent sur eux et étaient passablement joueurs.

Moi, que le jeu a toujours effrayé, je restais un peu à l’écart. De temps en temps, je hasardais une pièce de cent sous, que je perdais, et j’en avais des remords cuisants.

Le malheureux Larcier, par contre, avait un vrai tempérament de joueur. Il perdit un soir plus de cinq cents francs. Comme il était un peu en avance avec son parent, il n’osa pas les lui demander; il n’osa pas non plus les demander à sa mère. Heureusement que je pus les lui prêter. Mes parents, qui habitaient Chalon-sur-Saône, m’envoyèrent cette somme par mandat.

L’histoire fut propagée avec une certaine perfidie par un sous-officier de l’active, à qui un réserviste l’avait racontée. Le capitaine de Halban, qui commandait notre escadron, fit venir Larcier au bureau et l’attrapa dans les grands prix, à la satisfaction sournoise du chef Audibert, qui détestait particulièrement Larcier. Celui-ci fut très affecté de ces remontrances, qui firent naître en lui un sentiment de révolte. D’ordinaire, c’était un garçon soumis. Mais il faut croire que sa perte au jeu l’avait aigri. Il parla du capitaine avec une vive irritation, et, pour la première fois, s’exaspéra de l’attitude des sous-officiers, qui, jusque-là, l’avait laissé si indifférent.

A la fin, il se dit: «J’aurai payé cette leçon cinq cents francs et je ne jouerai plus. Voilà tout! Je m’arrêterai là et ce ne sera pas cher.»

Le soir, nous traînions dans les rues de la ville. Comme je ne lui proposais pas de retourner à l’hôtel où était installé mon ami de Paris, il se décida à me dire hypocritement:

—Ce n’est peut-être pas gentil de ne pas aller les revoir, sous prétexte que j’ai perdu.

Je cédai, par faiblesse. Nous arrivâmes dans la chambre des réservistes. Le baccara était déjà commencé. Il les regarda d’un air dégagé.

On lui demanda pourquoi il ne jouait pas. Il répondit avec une franchise un peu forcée qu’il avait déjà beaucoup trop perdu, qu’il n’avait pas les moyens de jouer ce jeu-là.

—D’ailleurs, ajouta-t-il, je n’ai pas sur moi de quoi payer. Même si je fais une différence peu importante, de mille ou deux mille francs, je ne pourrai pas la régler dans les vingt-quatre heures, car il me faudraplus d’un jour pour les obtenir de mon vieux parent... J’aime mieux, dit-il encore, mais sans grande conviction, ne pas me mettre tous ces soucis en tête.

On insista:

—Vous n’aurez pas besoin de nous payer tout de suite, nous sommes ici pour une période de vingt-huit jours, encore trois semaines à tirer... Vous voyez que nous sommes de revue!

Il me prit à part, et me dit:

—Ecoute, Ferrat. Je vais jouer simplement pour rattraper les cinq cents francs que tu m’as prêtés...

—Mon vieux, je t’en supplie! Ces cinq cents francs, je n’en ai pas besoin. Tu me les rendras dans un an ou deux ans... Je ne veux pas que tu te remettes à jouer à cause de moi. Tu vas t’enfoncer davantage!...

—Mais non, vieux, j’ai eu une déveine inouïe hier soir, je ne l’aurai pas ce soir...Ce n’est pas possible... Je suis en veine, je sens que je suis en veine... J’ai l’impression que je vais gagner tout ce que je voudrai...

Il n’y avait qu’à le laisser faire... C’était fini... Cette passion l’avait repris. Il n’écouterait plus aucune remontrance.

Il s’assit à la table de jeu, et, quand nous rentrâmes au quartier, à trois heures du matin, il avait perdu près de cinq mille francs...

Nous marchions en silence dans la cour du quartier. Il ne pouvait se décider à monter dans sa chambre.

—Tu penses bien, me dit-il, que je ne veux pas profiter du délai que ces gens-là m’ont accordé; d’autant que, lorsque nous avons eu fini de jouer, ils ne m’ont pas répété ce qu’ils m’avaient dit avant le jeu: que j’avais le temps de les payer, que nous étions entre camarades... Ce ne sont pas de mauvais garçons, ajouta-t-il, mais je sens bien qu’ils n’ont pas voulu, en me disant dene pas me presser, risquer de retarder la rentrée de leur argent... Oh! j’ai senti cela!...

C’était aussi mon avis. J’aurais voulu qu’au moment où l’on s’était quitté, l’un des gagnants dît à ce malheureux Larcier quelques paroles bienveillantes, mais tous semblaient avoir les lèvres vissées.

Pour ne pas l’affoler, je lui cachai mon impression, je lui dis au contraire qu’ils m’avaient paru, à moi, bien désireux de ne lui causer aucun désagrément...

—Non, non, répéta-t-il, je ne peux pas les faire attendre. Il est quatre heures; je vais tâcher de dormir quelques heures, puis j’irai trouver le vieux, aujourd’hui même, à Toul. Il faudra bien qu’il me donne de l’argent. L’important pour moi, c’est que maman ne soit au courant de rien. Ça lui ferait trop de peine...

—Alors, tu vas demander une permission pour aller à Toul?

—Non, je ne demanderai pas de permission. Il faudrait donner des explications au capiston, lui dire pourquoi je vais là-bas, lui faire ma confession. Après l’algarade de l’autre jour, je ne veux pas... Et je n’ai pas la tête à trouver une blague...

Je ne le reconnaissais plus. Il parlait comme un homme désorbité. Le jeu l’avait complètement changé. C’était auparavant un garçon si régulier, si ordonné et si strict sur les questions de discipline! Un être ardent qui vivait en lui, sans qu’il s’en doutât, était sorti soudain... Jusqu’à sa manière de parler s’était modifiée. Il était plus décidé qu’avant, plus obstiné...

Quelle impression douloureuse de voir se transformer ainsi, d’une façon imprévue, un homme que l’on aime d’amitié, que l’on croit si bien connaître! Nos idées, nos sentiments en sont brusqués...

J’allai le conduire à la gare vers trois heures; le matin il y avait eu une revue, etil n’avait pas pu quitter le quartier. Il arriverait à Toul pour dîner. En somme, avec la complaisance de l’adjudant de semaine, il pouvait très bien ne rentrer que le lendemain matin, vers onze heures, pour le dressage des chevaux. D’ici là, certainement personne ne demanderait après lui. Si l’officier de semaine le cherchait pour le pansage du soir ou pour celui du lendemain matin, on en serait quitte pour inventer quelque histoire; qu’il avait été souffrant et qu’il était monté dans sa chambre... Quand un sous-officier invoque une excuse de ce genre, on ne lui fait pas l’injure de ne pas le croire et l’on n’exige pas qu’il aille à la visite du médecin.

Il était donc facile de cacher jusqu’au lendemain l’absence de Larcier. Pourtant je n’étais pas tranquille en le conduisant à la gare... Lui ne pensait qu’à l’explication fâcheuse qu’il aurait avec son parent.

—L’oncle Bonnel—je l’appelle oncle bien qu’il ne soit que mon cousin—l’oncle Bonnel est un vieil original, très ferme et très autoritaire. Jamais je n’oserai lui dire tout de suite que j’ai perdu de l’argent au jeu. Soi-disant, je viendrai lui réclamer mon compte de tutelle, qui devrait être réglé depuis plusieurs mois... J’ai près devingt-deux ans, tu sais, je suis entré au service à dix-neuf ans.

—Mais comment se fait-il qu’il n’ait pas encore réglé les comptes en question?

—Oh! parce qu’il est persuadé que l’argent est en meilleures mains chez lui que chez moi... Il a toujours l’air de ne pas me prendre au sérieux. Il a peur que nous dissipions notre petite fortune, que je fasse de mauvais placements... Il l’a dit maintes fois à maman, qui semble tout à fait de son avis. Non qu’elle se méfie de moi! Pauvre maman! Si elle savait que je joue, elle serait stupéfaite et bien attristée!... Non, elle me croit un garçon très rangé, mais elle me trouve tout de même un peu jeune, et elle a une grande confiance dans l’oncle Bonnel.

A ce moment, le train entrait en gare. Je serrai la main de Larcier... Je le vois encore au moment où il montait en wagon; il était grand et mince, la taille bien prisedans sa tunique ajustée. (Dans notre régiment, les sous-officiers faisaient «fantaisie». Le colonel était assez coulant.)

Je regardai le train s’éloigner. Larcier, à la portière, hochait la tête en signe d’adieu. Il était préoccupé, mais il s’efforçait de me sourire. En m’en allant, je me disais que j’avais bien tort de me «biler», qu’il aurait ses cinq mille francs et qu’il en serait quitte pour une scène un peu dure avec son tuteur.

A ce moment, je n’avais pas trop d’inquiétude, mais surtout du remords de lui avoir fait perdre une somme aussi importante. Je me disais que c’était moi qui l’avais mis en relation avec ces réservistes.

Je revins au quartier pour le pansage du soir. Dans la cour, des sous-officiers m’appelèrent. Ils savaient déjà que Larcier avait pris une culotte. Pourtant, il avait été convenu entre les joueurs qu’on n’en parlerait à personne, à cause de l’importance desdifférences. Or, c’est justement pour cette raison qu’on en parla. Ces jeunes gens racontèrent complaisamment qu’ils avaient joué très cher, et plaignirent le malheureux Larcier.

—Je lui ai pris, pour ma part, deux mille francs, et ça ne me fait aucun plaisir, disait un brigadier de réserve, un employé du Crédit Foncier, qui pensait sournoisement que cette somme ferait un bon appoint pour l’achat projeté d’une voiturette.

Le chef Raoul, du troisième escadron, énonçait, sans s’adresser à moi, des petites réflexions qui m’étaient évidemment destinées. C’était un petit blond, à binocle, qui parlait d’une voix douce, en desserrant à peine les lèvres. Un engagé l’avait surnommé «Pince à sucre».

—Moi, je m’explique qu’on fasse des folies au jeu quand on a les moyens. Larcier ne m’intéresse pas. Il a joué parce qu’il était persuadé qu’il gagnerait. Il a vu devant lui des jeunes gens de Paris qui avaient du pognon, il a voulu en profiter...

—Je ne crois pas que cela soit juste, répondis-je en me contenant. Larcier n’avait besoin de rien; il ne tenait pas à gagner. Il a joué d’abord pour s’amuser, il a perdu, puis il a couru après son argent.

Le chef répondit par un simple signe de doute, poli et légèrement insolent. Il se mit à parler attentivement à un autre sous-officier, masquant à peine son intention de ne pas continuer la conversation avec moi.

Je m’en allai, très agacé, aux écuries, où les hommes de mon peloton avaient commencé le pansage. Je me promenais dans les travées. Au fur et à mesure que je passais devant eux, les cavaliers nonchalants se remettaient à frotter leur bête, mais je faisais bien peu attention à eux.

Soudain, je me trouvai face à face avec l’officier de semaine, le lieutenant Richin de Roisin, qui m’interpella:

—Eh bien, Ferrat, qu’est-ce qu’on me raconte sur Larcier? Il paraît qu’il lui est arrivé quelque chose de désagréable?...

—Mon lieutenant, vous savez?

—Oui, Raynaud me l’a dit.

Le maréchal des logis Raynaud était assez lié avec le lieutenant de Roisin. Ils étaient «pays» et s’étaient tutoyés jadis.

Je vis bien ce qui s’était passé. Les sous-officiers n’auraient jamais osé ouvertement rapporter l’histoire aux officiers, mais ils savaient bien que Raynaud la dirait en copain, à l’officier, et que, par ce dernier, elle serait colportée en haut lieu.

Le lieutenant de Roisin me fit d’abord un cours de morale sur les dangers du jeu, puis il me demanda des détails sur la partie, et se mit à me raconter lui-même des histoires de baccara avec tant de passion qu’il en oublia d’envoyer les chevaux à l’abreuvoir. On sonna la soupe. Tous les chevaux des autres pelotons étaient déjà rentrésmanger leur avoine... Et nos hommes de la travée, étonnés d’une séance si prolongée, continuaient à étriller leur monture. Les plus proches étaient excédés par le travail que leur imposait le fatigant voisinage du lieutenant.

Ce soir-là, j’évitai d’aller dîner à la cantine. Je m’en allai à un petit restaurant où je savais me trouver seul. Mais, à neuf heures, il me fallut rentrer au quartier pour rendre l’appel de mon peloton, d’autant plus qu’en l’absence de Larcier, je voulais rendre également l’appel au peloton d’à côté.

Après neuf heures, les sous-officiers qui ne sortaient pas en ville—et, comme ce soir-là ce n’était pas jour de théâtre, ils étaient assez nombreux—les chefs, les fourriers, les maréchaux des logis se rendirent à la cantine, où ils restèrent à deviser, auprès du comptoir, jusqu’à l’extinction des feux.

L’un d’eux, probablement délégué par le groupe, m’invita à venir auprès d’eux. Ils tenaient «à m’avoir». Par une espèce de bravade, j’acceptai leur invitation, et je passai une heure en leur compagnie. Ils me parlaient de Larcier avec une compassion feinte. Mais je les sentais tous ligués contre lui et contre moi. Peut-être, si j’avais passé la soirée avec un seul d’entre eux, eussé-je éveillé en lui un peu de vraie sympathie et vaincu son parti pris de rancune et de haine. Mais je sentais bien que je n’entamerais pas un tel faisceau de malveillances. Ils détestaient franchement Larcier. Cette histoire qui arrivait les vengeait. C’était une aubaine que leur envoyait le destin; ils n’auraient jamais eu la générosité d’y renoncer.

Dans ma chambre, j’étais plus tranquille. Je couchais dans une chambre à trois lits, qu’habitaient aussi Larcier et un sous-officier qui travaillait au bureau du major. C’était un gros garçon distrait, qui frayait peu avec les autres maréchaux des logis. Il passait pour un bêta, parce qu’il avait des divertissements à lui. Il s’occupait constamment de statistiques, était très emballé sur la géographie et dressait constamment sur des feuilles de situation des listes de villes. On n’a jamais pu savoir si ça servait à quelque chose. En tout cas, il s’y donnait cœur et âme.

Nous n’étions pas mal ensemble, mais c’est à peine si nous nous disions bonjour et bonsoir, un signe de tête en entrant, un petit grognement en sortant. Léonard était en somme le compagnon le plus agréable que nous puissions avoir, puisqu’il nous en fallait un. D’ailleurs nous étions très peu à la chambre; nous y rentrions pour nous coucher, d’ordinaire assez tard; nous en sortions le matin de bonne heure et n’y rentrions que pour nous habiller.

Léonard travaillait quelquefois la nuit à ses statistiques, en laissant sa lampe allumée; c’était une petite lampe à abat-jour, qui ne gênait pas notre sommeil. Notre compagnon nous était reconnaissant de cette tolérance. Nous sentions sa gratitude plutôt que nous l’éprouvions, car elle ne se manifestait pas.

Je me couchai ce soir-là très fatigué et je fus long à m’endormir. Léonard travailla assez tard et, quand il éteignit sa lampe, jerestai longtemps dans l’obscurité, les yeux grands ouverts; mais je finis par m’endormir et la nuit, dès lors, passa si vite, que j’entendis, presque tout de suite après, la sonnerie du réveil. Elle me parut plus déchirante encore que d’habitude. Le jour était gris, j’étais accablé de sommeil et je me rendormis malgré moi pendant quelques instants. A la rigueur, j’aurais pu descendre plus tard encore, car ma présence aux écuries, au moment de la corvée des litières, n’était pas absolument nécessaire; il suffisait que le sous-officier de semaine fût là. Mais, après tout, le lieutenant de semaine, mauvais coucheur, pouvait s’étonner de mon absence, ou, ce qui était plus grave, de l’absence de Larcier. Or, personne n’était là pour en donner une raison. Je me violentai et me levai, la tête lourde, le cœur barbouillé. Je descendis aux écuries, mais il n’y avait pas de danger, l’officier n’était pas là. Quand les hommes eurent donné lesbottes de foin et qu’ils furent remontés dans leur chambre, j’entrai à la cantine où les bols de café noir et les miches de pain étaient disposés le long des tables. Je me sentais mal fichu; j’avais envie de remonter me coucher, mais je me dis que, si je me couchais, je n’aurais peut-être pas la force de me lever pour le pansage de neuf heures, et il fallait encore être là, à cause de Larcier.

Le pansage fini, la soupe sonnée, je commençai à me sentir un peu énervé. C’était vers dix heures et demie que Larcier devait rentrer au quartier: le train de Toul arrivait à dix heures vingt. Je compris que je n’aurais pas la patience d’attendre cette demi-heure au quartier; je me fis donner un hâtif coup de brosse par un garçon d’écurie et je filai vers la gare.

Le train de Toul était en retard de quinze minutes. Mon impatience semblait l’attirer. Gagnerait-il sur son retard? N’allait-il pasapparaître au tournant, dans la percée des rochers? Je voyais d’avance la machine noire déboucher de là-bas, comme poussée par sa suite de wagons, puis toute la file s’arrêter le long du quai, les portières s’ouvrir et battre, et le visage de Larcier dans la foule. J’entendais d’avance ma question anxieuse: «Eh bien, as-tu l’argent?...»

Cependant le train n’arrivait pas, et, loin de regagner son retard, il semblait qu’il l’eût encore accru... Cela commençait à devenir inquiétant, car, s’il arrivait à onze heures moins vingt, nous n’aurions que le temps, Larcier et moi, de courir au quartier nous mettre en pantalon de cheval et d’arriver au manège où nous «prendrions» certainement quelque chose, car l’officier nous attendrait rageusement, en tapant sa botte avec son stick.

Dix heures trente-sept... dix heures trente-huit... dix heures trente-neuf... Une espèce de cloche geignarde et chantanteannonce le train de Toul. Quelques instants après, un gros rugissement... Le train paraît dans la percée. Et voilà qu’il stoppe d’abord, on ne sait pourquoi, sans entrer en gare... C’est que la voie n’est pas libre: un train de marchandises se gare en aval de la station. Dans le train de Toul, les gens se montrent aux portières, mais je n’aperçois pas le képi de Larcier. C’est d’un mauvais augure!... Il sait que le train est en retard, il doit s’impatienter et craindre de ne pas être à l’heure au dressage. Comment se fait-il qu’il ne montre pas à la portière une tête inquiète?

J’étais de plus en plus énervé. Enfin, la locomotive reprit sa marche, le train entra en gare. J’étais monté sur un banc pour mieux voir dans la foule l’uniforme de Larcier, mais il ne descendit que des gens en noir ou en gris... Là-bas, peut-être... non, ce n’était qu’un soldat de la ligne qui, pesamment, sortait d’un wagon...

Larcier n’était pas là. Pourquoi?

Mais je ne pouvais perdre mon temps à me le demander. Je courus vers le quartier, la tête confuse. Je ne savais pas ce que j’allais raconter là-bas pour excuser l’absence de mon ami... Enfin, j’aurais toujours la ressource de dire qu’il était malade.

Je me mis en tenue en toute hâte et descendis au manège. L’officier, comme je le pensais, attendait avec impatience, en se promenant devant le front des chevaux. Les maréchaux des logis et les brigadiers qui montaient au dressage étaient déjà tous à leur poste; il ne manquait que Larcier et moi. J’allai droit à l’officier et lui dis que mon camarade était souffrant. Il leva les épaules:

—Il a mal aux cheveux... Il faudra soigner ça!...

Puis on ramena à l’écurie la bête de Larcier. Nous montâmes à cheval et entrâmes dans le manège.

J’étais en tête de la reprise, chevauchant «Calomel», une bête assez douce, habituée à ma monte nonchalante, qui s’étonna et rua ce jour-là, serrée peut-être trop nerveusement entre mes jambes. Je ramassai quelques observations pour gêner dans leurs voltes la file de mes camarades. Heureusement qu’une demi-volte individuelle, en renversant l’ordre des cavaliers, me fit me trouver à la queue de la reprise. Dès lors, je cessai de vouloir imposer ma volonté à Calomel qui, déjà soumis à un précoce esprit de servitude, imita fidèlement ses compagnons de manège dans leurs exercices successifs.

Je pensais à ce que je ferais après déjeuner, dans l’après-midi. Je partirais évidemment pour Toul... Aussitôt descendu de cheval, je prévins le chef que je ne serais pas là pour le pansage, et je pris le train de trois heures, après avoir traîné quelque temps dans la ville et attendu sans espoir àla gare un train omnibus qui arrivait à une heure quarante-cinq, venant aussi de Toul et qui avait quelque chance de ramener mon ami.

Je savais où demeurait le tuteur de Larcier. Un dimanche, nous étions allés à Toul pour nous promener et j’avais accompagné Larcier chez son parent. J’étais resté à la porte, devant la grille du petit jardin et j’avais vu le vieillard reconduire mon ami; mais, comme j’étais à quinze ou vingt pas de la grille au moment où Larcier sortait du jardin, je n’avais pas été présenté à M. Bonnel.

La propriété était située dans les environs de Toul, à quinze cents pas de la gare, dans un petit groupe de maisons entourées de jardinets. Je suivis la route qui conduisait à cette sorte de hameau; c’était un chemin bordé d’arbres; de temps en temps on passait devant une usine ou devant un chantier de bois; tout autour, c’étaient des champs.La maison Bonnel ne se voyait pas de loin; elle était placée à une centaine de pas d’un coude de la route. J’étais impatient d’y parvenir, et moi qui suis d’ordinaire un peu gêné d’aller chez des gens que je ne connais pas, je n’éprouvais ce jour-là aucune espèce d’embarras, tant j’étais poussé par ma hâte amicale de savoir ce qu’il était advenu de Larcier.

Comme j’allais arriver au coude de la route, je croisai deux ouvriers qui parlaient, et j’entendis cette phrase:

—Ça s’est passé vers les deux heures du matin... Il doit être en Belgique depuis longtemps ou en Allemagne. Allez, ils ne l’attraperont pas de sitôt...

Pris par une soudaine inquiétude, je m’arrêtai brusquement avant de tourner le coude du chemin, comme si j’avais peur de ce que j’allais voir, sur cette partie encore cachée de la route.

Je me remis en route avec effort, lesjambes fatiguées, et, comme je dépassais l’angle, j’aperçus une cinquantaine de personnes en arrêt devant la maison Bonnel.

C’est à peine si j’eus la force de marcher jusque-là. J’avais si peur de voir confirmer ce que je devinais! Je n’avançais plus que pour suivre le mouvement commencé, et je me mêlai à la foule qui se promenait devant la grille. Quelques-uns des curieux qui étaient là me dévisagèrent, et l’un d’eux remarqua le numéro que je portais à mon col. S’adressant à un vieux monsieur qui se trouvait à la porte, il lui dit:

—Monsieur le commissaire, voilà justement un sous-officier du même régiment.

Le commissaire avait le visage enfoui dans une barbe grise, et portait au-dessus des yeux deux épis menaçants. Il me demanda:

—Vous connaissez Larcier?

—Oui, monsieur, répondis-je d’une voix faible, je le connais; mais que s’est-ilpassé? Je viens d’arriver à Toul et ne suis au courant de rien...

—Il s’est passé que votre camarade a tué son vieux cousin... Mais j’ai des renseignements à vous demander. Nous n’allons pas rester là, venez avec moi dans la maison.

Nous entrâmes ensemble dans la salle à manger. Le commissaire s’installa au coin de la table en vieux chêne, sortit des papiers de sa poche, après avoir fait signe à son secrétaire de venir nous rejoindre. Il me raconta qu’il avait téléphoné à notre ville de garnison... que le colonel avait confirmé l’absence du maréchal des logis Larcier. Le commissaire savait déjà que mon malheureux ami avait perdu de l’argent au jeu. Il avait été facile de reconstituer la scène violente qui s’était passée chez le tuteur. On avait trouvé dans le bureau de M. Bonnel des traces de sang; le plancher avait été lavé; la porte du coffre-fort étaitouverte, le trousseau de clés se trouvait dessus. Le vieillard avait dû être frappé au moment où il venait d’ouvrir ce coffre. Les recherches faites pour retrouver son cadavre avaient été vaines jusque-là. On avait mis la main simplement sur les vêtements de l’assassin: son uniforme de sous-officier de dragons roulé et jeté derrière une borne, dans un coin du jardin.

L’assassin avait dû, en effet, se procurer dans la maison des vêtements civils, afin de n’être pas aperçu dans un costume aussi voyant. Ce fut du moins la première hypothèse qui vint à l’esprit. Mais on s’était rallié ensuite à une autre: ce n’était pas pour cette raison que Larcier s’était dépouillé de son uniforme, c’était probablement parce qu’il était plein de sang. En effet, la tunique et le pantalon avaient été soigneusement lessivés pour faire d’abord disparaître des maculatures, mais il était probable que Larcier avait renoncé à les mettre parcequ’ils étaient trop humides. Il s’était donc décidé à prendre des vêtements de son tuteur, qui était à peu près de sa taille.

Mais où avait disparu le corps de l’infortuné M. Bonnel, c’est ce que le commissaire n’avait encore pu découvrir. On avait examiné soigneusement le sol du jardin... La terre—dure partout—n’avait été nulle part remuée.

Le commissaire me pria de rester encore vingt-quatre heures à Toul, afin d’éclairer la justice. Il demanderait d’ailleurs, par téléphone, la permission au colonel.

Je n’étais pas fâché de ne pas retourner au quartier où ce drame effroyable avait dû mettre en rumeur le clan haineux des ennemis de Larcier; mais, ce qui dominait en moi, c’était le désir de retrouver l’assassin pour lui parler, pour apprendre de lui la façon dont le crime s’était commis. Il m’était impossible de croire que Larcier eût pu assassiner son homme... Jamais iln’avait pu avoir la volonté de le tuer... Etait-il même capable d’un de ces mouvements de colère qui amènent un de ces meurtres presque involontaires que des impulsifs sont capables de commettre?

J’avais, il est vrai, constaté un changement dans le caractère de Larcier depuis qu’il s’était mis à jouer. Mais cette modification était-elle suffisante pour avoir fait de mon ami un assassin? J’étais persuadé qu’un accident quelconque s’était produit. Au cours d’une discussion violente, le vieillard était peut-être tombé, s’était tué dans sa chute... et Larcier avait fait disparaître le corps, l’avait enfoui par crainte d’être accusé d’un meurtre...

C’était ainsi évidemment que le drame s’était passé. Pourtant je n’en étais pas sûr... Un horrible doute m’envahissait: si pourtant Larcier avait été capable de tuer!... C’était pour me débarrasser de cette pensée affreuse que j’aurais voulu revoir mon ami,obtenir de lui le récit de cette tragique aventure...

Ces réflexions que je me faisais à moi-même, je les communiquai au commissaire. Mais il m’écouta distraitement; et d’ailleurs, intimidé par son incrédulité, je ne lui parlai pas, je le sentis bien, avec assez de véhémence. J’ai toujours la volonté de défendre mes amis, mais je manque d’autorité naturelle et de combativité. Les gens ont l’air de m’écouter, dans ce cas-là, avec une indulgence supérieure, comme s’ils voulaient dire: «Vous avez raison de défendre votre ami, c’est gentil; mais nous ne vous croyons pas: cette amitié même vous rend suspect.»

Pour le commissaire de police, l’affaire était des plus claires: Larcier avait perdu de l’argent au jeu, était venu en demander à son tuteur, et, comme celui-ci refusait de lui en donner, il l’avait tué. On savait qui était l’assassin. On l’aurait, c’était fatal.

Je ne comprenais pas pourquoi il ne semettait pas tout de suite à ses trousses, et je résolus, puisque la justice était si lente à s’emparer de Larcier, de découvrir moi-même les traces de mon ami et de le joindre au plus tôt pour avoir avec lui l’explication nécessaire. Comme le commissaire parlait au téléphone à mon colonel, je le priai de demander pour moi une permission un peu plus longue. Je me faisais fort de retrouver Larcier et de le ramener à la justice...

Le commissaire appuya ma demande, non pas qu’il tînt beaucoup à mon aide et qu’il crût énormément à l’efficacité de mes recherches, mais il fit cela par complaisance; il pensait sans doute que je voulais avoir une permission et que j’avais saisi avec empressement ce prétexte pour quitter le quartier une quinzaine de jours. Je ne me donnai pas la peine de combattre cette opinion injurieuse. L’important était que le colonel consentît à me donner deux semaines de liberté.

Je décidai cependant de rentrer au quartier le soir, pour prendre mes vêtements, car j’étais parti à Toul sans d’autres effets que ceux que j’avais sur moi. D’ailleurs, j’avais aussi mon projet en rentrant dans notre ville de garnison.

Je savais que Larcier avait une amie. Il m’avait parlé d’elle, assez discrètement. Par une sorte de pudeur sentimentale, il n’aimait pas, même à ses amis, parler de ses affaires de cœur.

C’était une jeune femme, veuve depuis peu. Je savais qu’elle était de mœurs irréprochables. Larcier m’avait parlé d’elle; ils s’aimaient je crois beaucoup et avaient formé le projet de s’épouser. Elle n’habitait pas la ville même où nous étions, mais le petit bourg de Saint-Renaud, qui se trouve à une demi-heure de là. C’était là que Larcier se rendait une ou deux fois par semaine, le soir. Le dimanche, en effet, il ne pouvait pas voir son amie, à cause detoute la famille qui se trouvait rassemblée autour d’elle.

Après avoir passé la nuit au quartier—j’étais trop fatigué pour chercher un hôtel en ville—je partis le matin de très bonne heure. Je n’avais vu au quartier que mon compagnon de chambre, le sous-officier statisticien qui m’avait demandé quelques renseignements sur l’affaire Larcier, qui les avait écoutés en songeant, et qui s’était remis à ses travaux inutiles en hochant la tête, sans que je pusse savoir ce que ce signe voulait bien exprimer.

Je quittai donc le quartier le lendemain matin au réveil. Le seul de mes camarades que je pouvais rencontrer à cette heure était un sous-officier, le maréchal des logis de garde, qui se tenait devant la porte du quartier. Je filai rapidement devant lui, en lui faisant un signe de tête, avec l’allure d’un homme qui ne tient pas à engager la conversation. Je savais quel était leur étatd’esprit à tous, avec quel air de fausse pitié ils me parleraient, et qu’ils ne demandaient pas mieux que d’être gentils pour moi et aimables, maintenant que le destin leur avait donné cette féroce satisfaction de pouvoir considérer mon malheureux ami comme un criminel.

Comme je m’éloignais du quartier à grands pas, l’officier de semaine m’appela.

—Mon lieutenant, lui dis-je, je vais en permission...

Il fit simplement: «Ah!» Je crus qu’il allait me parler de Larcier et j’étais déjà énervé de ce que j’allais entendre, mais il ne trouva probablement pas la phrase à me dire, car il inclina la tête pour me donner congé et reprit la route du quartier. J’aurais été ennuyé de lui parler, mais je fus un peu déçu qu’il ne me dît rien.

Ce récit est une confession, et je dois révéler tout ce qui se passa en moi.

Depuis la veille, j’étais malheureux,j’avais comme une douleur physique dans les membres. Je m’assis en face de la gare une heure avant le départ du train qui devait me conduire à Saint-Renaud. Or, il se produisit en moi, à ce moment, une espèce de détente, et j’éprouvai une heure de lassitude heureuse, oui, heureuse. J’étais content d’être en permission; j’étais content de faire la connaissance de la jeune amie de Larcier. Tout ceci était très vague encore et, heureusement pour moi, à ce moment-là je n’osais me formuler ces raisons de satisfaction, car je les aurais combattues avec horreur. Mais il est certain maintenant que cette impression de liberté et aussi cet espoir de voir et de consoler une jeune femme me firent oublier pour un moment bien des choses...

Le petit café où j’étais assis occupait le rez-de-chaussée d’une espèce d’auberge, où venaient séjourner pendant quelques heures les voyageurs qu’une mauvaise correspondance de trains obligeait à demeurer une partie de la nuit aux environs de la station. A cette heure matinale, il n’y avait, en dehors de moi, dans la salle, que deux consommateurs, des marchands de bestiaux, qui avaient commencé une partie d’écarté avec de vieilles cartes tordues. J’avais en face de moi un billard usé; sur le mur, unepancarte jaunie indiquait une série de coups, des massés, des quatre-bandes et des rétros.

Cette sorte de vague contentement fatigué persista pendant le petit trajet en chemin de fer. J’étais seul dans mon compartiment. La campagne au dehors était fraîche, déserte et claire. J’avais bien dormi la nuit, et j’étais en bon état de santé. Je n’avais aucune impatience d’arriver à l’endroit où j’allais parce que je savais que j’y arriverais trop tôt et que je serais obligé de me promener dans les rues de la petite ville avant de pouvoir aller rendre visite à Mᵐᵉ Chéron.

Le train, après une demi-heure de route, s’arrêta pour la première fois dans une gentille petite gare aux fenêtres fleuries, ornée sur un côté d’un petit jardinet. A la porte, un omnibus anonyme attendait le train. Le conducteur, descendu de son siège, avait entamé une conversation lente et peu passionnée avec un vieux vagabond de l’endroit.

Je descendis le chemin qui conduisait aux premières maisons. Puis je m’en allai jusqu’au cœur de la ville. La poste, une grande épicerie, une pâtisserie, un marchand d’essence pour automobiles, un petit café et une mercerie étaient rangés proprement autour d’un assez grand espace qui s’ornait en son milieu d’une statue de général que j’allai reconnaître, moins par curiosité que par désœuvrement. Mais le nom ne me dit rien.

Cette petite ville matinale était déjà éveillée; les rideaux des fenêtres étaient tirés et les devantures des magasins s’ouvraient. Comme je traversais la place, un grand attelage de bœufs longeait une des rues qui la bordaient. Ces bœufs tiraient un énorme tronc d’arbre qui semblait avoir été mis là pour compléter le paysage. C’est ainsi que différents véhicules, camions delivraison, limousines et taxis, croisent un mitron porteur d’un panier, sur ces prospectus illustrés où s’étend la façade exagérément développée d’un grand magasin.

Je m’assis sur un banc, décidé à goûter pendant quelques instants le calme et le charme de cette petite place; mais, au bout de deux minutes, je m’aperçus que j’y étais peu sensible, et qu’il me fallait me forcer pour me complaire encore à la poésie du lieu. Je décidai d’aller dans le petit café et d’écrire une lettre à Mᵐᵉ Chéron, afin de la prévenir de mon arrivée et de lui annoncer ma visite pour dans deux heures. Il fallait la préparer à me voir et lui permettre de s’habiller.

Je lui écrivis donc un mot dans ce sens et je le fis porter à domicile par un gamin qui se trouvait à la porte du café, dans l’attitude nonchalante de ces jeunes gens sans position, sévèrement jugés par l’opinion publique qui prétend qu’ils cherchent de l’ouvrage et prient le bon Dieu de n’en pas trouver... Puis, après avoir pris un second café noir, après avoir fait l’inventaire du petit établissement où je me trouvais et constaté qu’il ne renfermait que les classiques accessoires d’un petit café provincial, après avoir, sur le billard au drap aminci et sec, aux bandes inflexibles, préparé, en plaçant les billes, quelques carambolages inratables, je demandai le Bottin des départements et je m’absorbai longtemps dans une étude géographique du département de Meurthe-et-Moselle.

Je m’ennuyais, j’aurais voulu parler à quelqu’un, mais la seule personne qui se trouvât au café était la patronne, une dame âgée, insociable à force d’être grosse, et dont le visage ne marquait d’ailleurs aucune cordialité... Les deux heures ne se tiraient pas. J’essayai de m’endormir, mais j’étais très mal installé sur cette banquette que recouvrait une glissante moleskine.

Pourtant, il valait encore mieux rester là que d’errer dans la rue ou dans la campagne. J’aurais pu acheter un livre à la papeterie voisine... Je n’avais aucun goût pour la lecture et pour entrer dans des histoires fictives quand j’étais moi-même mêlé à une aventure tragique et vraie; et puis le charme de la lecture ne m’attire vraiment que lorsque je n’ai pas le temps de m’y livrer...

Enfin cette chose invraisemblable arriva que la grande aiguille de la pendule finit tout de même le double tour qu’elle devait accomplir et que je pus me diriger vers la petite rue où habitait Mᵐᵉ Chéron.

Je me trouvai bientôt devant une grille, en face d’une petite maison blanche, bien carrée, précédée d’un jardin où se trouvaient une pièce d’eau, sans eau, et une boule de verre sur un trépied. Je me dis, pour excuser ce décor, que Mᵐᵉ Chéron n’habitait pas chez elle, mais chez sesbeaux-parents, et que cette boule de verre ne lui était pas imputable. Une Atalante en plâtre sale, à l’entrée d’un bosquet, s’élançait dans une course éternelle. J’arrivai jusqu’à un perron et à une porte vitrée, derrière laquelle se trouvait la plus âgée des femmes de ménage de France, dont le visage, serré dans un bonnet, se rétrécissait à vue d’œil. Elle me fit entrer dans un salon obscur où tout, piano, fauteuils et pendule, était recouvert de housses. Il semblait qu’un invisible éteignoir pesât sur cette pièce. Je m’assis sur un canapé qui, sous sa housse blanche, se boursouflait de petits paquets de camphre ou de naphtaline. J’étais le seul objet qui ne fût pas recouvert d’un dessus protecteur. Il me semblait que je profanais ce mystère, et qu’arrivant, moi, intrus, au milieu de ces choses endormies, il n’y avait aucune raison pour que je ne m’endormisse point à mon tour. Je me sentais m’identifier peu à peu à ce mobilier engourdi et ce fut une surprise et un sursaut quand la porte craqua et que la lumière envahit à nouveau ce séjour du sommeil.

—Oh! vous êtes dans une complète obscurité, monsieur! Je ne comprends pas Emérancie de vous laisser ainsi là-dedans. Pourquoi n’a-t-elle pas ouvert les fenêtres?

Et Mᵐᵉ Chéron, sans aucun respect pour le sommeil des fauteuils, bousculant les meubles qui lui barraient le chemin, alla jusqu’à la fenêtre. D’un geste vigoureux, elle triompha de la mauvaise volonté geignante de la fenêtre et releva jusqu’au ciel les persiennes rétives et qui grinçaient. Puis elle se retourna. Je me trouvai en présence d’une femme blonde, plutôt petite et mince, avec de beaux yeux gris et doux et des dents éclatantes. Elle s’assit en face de moi, le visage empreint d’une gravité qui lui seyait d’autant plus qu’on sentait bien qu’elle ne lui était pas habituelle.

—Croyez-vous, me dit-elle, quelle chose épouvantable!... Je ne sais plus que penser... Qu’est-il arrivé, au juste?

Je lui racontai ma visite à Toul et comment j’avais appris ce qu’elle savait maintenant par la lecture des journaux. Elle me dit avec beaucoup d’expansion toute sa peine et tout l’énervement que lui causait l’attitude de sa famille, depuis longtemps défavorable à Larcier et qui, avec un air apitoyé, triomphait de ce malheur. Elle avait donc autour d’elle la même hostilité hypocrite que celle que j’avais laissée au quartier, et ce fut pour nous deux un grand soulagement de nous retrouver l’un et l’autre et de communier dans notre amitié pour le pauvre Larcier.

Nous avions eu la même idée: on était bien forcé de s’incliner devant le faisceau de preuves qu’avait réunies la justice, mais il nous était impossible de croire que Larcier fût un criminel.

Elle n’avait pas comme moi imaginé l’hypothèse d’un accident, et ses impressions avaient été plus confuses. Aussi fut-elle très soulagée quand je lui parlai de ma supposition. Elle aussi désirait revoir Larcier, lui parler, entendre de lui le récit de ce qui s’était passé. Ce qui nous effrayait un peu, c’est qu’il ne nous eût pas écrit; mais, après tout, s’il voulait se soustraire aux recherches de la justice, il était un peu dangereux de nous donner de ses nouvelles. Je dis à Mᵐᵉ Chéron que j’allais me mettre à la recherche de mon camarade, et que j’avais obtenu une permission pour cela.

Elle me remercia avec effusion; elle allait passer au milieu de sa famille des journées intolérables... Elle m’envia d’avoir trouvé cette occupation, et du mouvement que je me donnerais. Elle aurait bien voulu pouvoir se joindre à moi, mais comment?

—Ne pourrions-nous pas, lui dis-je,imaginer un voyage quelconque chez une de vos amies, et vous viendriez me rejoindre, pour nous mettre tous deux en campagne?

Elle réfléchit quelques instants et hocha légèrement la tête... Ce n’était guère possible... Elle avait bien une amie qui habitait Lille et chez qui elle aurait pu aller soi-disant pendant quelques jours... Je la pressai de mettre cette idée à exécution. Si son amie lui était dévouée, elle pouvait lui exposer tout ce qui en était. Cette amie se chargerait volontiers d’envoyer à la famille toutes les lettres qu’elle lui ferait parvenir à Lille, et pendant ce temps, nous irions tous les deux poursuivre notre enquête, chercher à la trace l’ami qui s’était enfui.

J’avais vu tout de suite que Mᵐᵉ Chéron était une personne un peu timide et très docile.

Elle subissait l’influence de sa famille, mais si une influence plus proche se trouvait agir sur elle, sa docilité la faisait instantanément changer de maître. Moi qui ne suis pas très énergique pour moi-même, je la sollicitai énergiquement de parler à sa famille. Elle voulait n’en dire quelques mots que le soir; mais le temps pressait. Je l’obligeai à monter tout de suite chez elle et à dire pourquoi j’étais venu. On n’avait pas besoin de savoir que j’étais l’ami de Larcier. Je connaissais simplement Mᵐᵉ Tubaud, de Lille, qui m’avait chargé de venir l’inviter tout de suite et la prier de se rendre sans retard dans le Nord.

Mᵐᵉ Tubaud semblait dire qu’il y aurait un mariage en train pour Mᵐᵉ Chéron et un monsieur à qui elle voulait la présenter sans retard. Nous savions que cet argument agirait sur la famille qui était assez désireuse de la voir se marier, d’autant plus que le bruit qui pouvait se faire autour des fiançailles probables entre le malheureux Larcier et Mᵐᵉ Chéron s’éteindrait de lui-même dès qu’on la verrait accepter d’autres projets.

—Ne pensez-vous pas, dit-elle, que vous feriez bien de déjeuner avec nous?

Mais c’était une idée imprudente! On m’interrogerait sur les Tubaud... Je risquerais de dire des bêtises... Il valait mieux que je reprisse tout de suite le train pour la prochaine station. Mᵐᵉ Chéron prendrait elle-même le train de trois heures et je la retrouverais sur la route.

J’avais besoin de faire de grands efforts de mémoire pour me rappeler que j’étais en somme dans une passe très triste de ma vie et pour ne pas me sentir trop léger, pendant que j’attendais, à la petite gare du Herchis, Blanche Chéron, qui était partie de chez elle deux heures après moi. Enfin, le train entra en gare, et j’eus d’abord une angoisse de ne pas la voir à une portière... Mais j’aperçus son canotier au ruban blanc, ses cheveux blonds, son visage clair.

Je montai dans son compartiment et luiserrai la main. Nous nous connaissions depuis longtemps désormais.

Le voyage jusqu’à Toul fut occupé par toutes sortes de conversations sur le bourg où elle habitait, sur son veuvage, sur sa vie de jeune fille. Au début, nous avions pris un petit air triste, en raison du deuil amical qui nous frappait tous deux; mais ce ton mélancolique avait disparu peu à peu. Pourtant, en arrivant à Toul, nous nous sentîmes devenir graves... C’était là que s’était passé le drame, et qu’il faudrait commencer notre enquête.

Je décidai d’abord de conduire Blanche à l’hôtel de Lorraine, pendant que j’irais jusqu’à la maison du crime et que je tâcherais de savoir si l’instruction n’avait pas fait quelque progrès.

Quand j’arrivai à la maison Bonnel, je ne trouvai là qu’un vieux garde de ville à qui on avait donné la surveillance des diverses pièces à conviction qui n’avaient pasencore été déménagées. On les avait laissées dans la salle à manger de façon à reconstituer au besoin les principales scènes du crime en présence du magistrat instructeur. Je ne pus rien tirer de ce vieux garde, que l’affaire Bonnel semblait intéresser fort peu, et qui paraissait troublé seulement par les incartades de quelques gamins qui, au bout de la rue, s’amusaient à dégrader un réverbère. J’allais quitter la maison et me rendre à l’hôtel, quand je rencontrai une vieille femme en noir qui habitait la maison d’à côté et qui m’avait probablement vu la veille parmi les gens qui entouraient la maison du crime. Elle se mit à m’interroger curieusement sur la vie de Larcier.

Elle me dit qu’elle l’avait vu entrer l’avant-veille au soir chez son cousin, et que le vieillard avait reçu, dans la même journée, une somme d’argent du boucher Félix, avec qui il était en relations d’affaires.

Ce vieux Bonnel, en effet, faisait des opérations de banque, plaçait des fonds pour le compte des petits commerçants de la localité.

J’allai voir le boucher, car il ne fallait négliger aucun élément d’enquête. Ce boucher, qui habitait à la sortie de la ville, me donna avec empressement tous les renseignements que je lui demandai. C’était un grand gaillard, un vrai boucher, frisé, coloré et gras à l’ordonnance. Il paraissait très content d’avoir été mêlé à cette affaire. Il craignait bien que son argent ne fût perdu; mais, il ne s’agissait que d’une somme de trois cents francs qu’il avait apportée à M. Bonnel pour acheter quelques petites actions d’un emprunt étranger, à vingt-cinq francs l’une. M. Bonnel lui avait recommandé cette petite spéculation. Il avait donc versé les trois cents francs en trois billets de cent francs... «Peut-être, ajouta-t-il, que ces trois billets pourraientfaire retrouver la piste de l’assassin. Je me souviens qu’ils étaient marqués de sang. Je les avais eus moi-même aux abattoirs et je les avais presque refusés, tellement qu’ils étaient tachés.»

Je rentrai à l’hôtel, muni de cette indication qui pouvait donner un point de départ à nos recherches. Mᵐᵉ Chéron m’attendait pour dîner. Sa chambre avait maintenant un air habité et charmant. Ce n’était plus une chambre d’hôtel; le logis avait pris quelque chose d’elle...

Je lui racontai sans retard le premier résultat de mon enquête. Puis je lui dis ce que j’avais décidé. Larcier, pour s’enfuir, avait dû prendre un train à la gare de Toul, ou dans une des stations voisines; nous n’avions qu’à nous rendre d’abord à la gare de Toul, puis dans toutes les petites gares des environs pour demander aux préposées aux billets si elles n’avaient pas donné un billet de chemin de fer et de la monnaie,en échange d’un billet de banque taché de sang.

Nous allâmes, dès le soir, à la gare de Toul, sans grand espoir d’obtenir un renseignement satisfaisant, car il était douteux que Larcier eût pris le train à cet endroit. La préposée aux billets était certaine de n’avoir pas reçu de billet taché.

Il était un peu tard pour continuer nos investigations le même soir. Nous rentrâmes dîner à l’hôtel, dans la salle de la table d’hôte, à une petite table à part. Nous formions un petit couple assez gentil. Et nous étions une peu gênés de penser que les autres convives avaient l’impression que nous vivions ensemble.

Après le dîner, nous allâmes nous promener dans la ville, que Mᵐᵉ Chéron ne connaissait pas. Blanche avait pris mon bras, et nous prolongeâmes le plus longtemps possible cette promenade. Nous parlions peu. Nous étions très sensibles, l’un et l’autre, au charme de cette nuit printanière dans une petite ville à peu près inconnue, où l’on ne connaît pas son chemin, où l’on va une peu au hasard, avec la petite appréhension de se perdre et la certitude qu’on se retrouvera facilement.

Nous rentrâmes à l’hôtel; Blanche était un peu fatiguée. Je la reconduisis jusqu’à la porte de sa chambre, et j’allai me coucher...

Comme mon existence avait été changée en l’espace de deux jours! Que de nouveautés! Que d’incidents! Que d’accidents! Que de malheurs supportables! Que de bonheurs équivoques! La vie est singulière!... Elle ne bouge pas pendant des mois et des mois, puis tout à coup, en deux ou trois jours, la roue tourne avec une rapidité inconcevable. Elle s’affole... Les événements se précipitent... Le décor change, les préoccupations se transforment du tout au tout. C’est comme un brusque tournantde chemin qui découvre tout à coup un pays ignoré. Le pays que je voyais devant moi me paraissait souriant et calme. J’avais bien des inquiétudes. Je ne voulais pas les apercevoir... Je ne savais pas où j’allais, mais la route était agréable.


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