Le lendemain matin, je retrouvai Blanche devant un café au lait, dans la salle à manger de l’hôtel. Nous partîmes ensemble dans une voiture que j’avais commandée. C’était plus pratique que le chemin de fer. En effet, j’avais besoin de m’arrêter à toutes les stations, ou du moins aux trois ou quatre premières stations qui suivaient Toul sur la ligne de Bar-le-Duc. Le train ne m’aurait pas permis de descendre aux stations, d’aller jusqu’au guichet des billets, et de soumettre le préposé à un interrogatoire en règle. Souvent, d’ailleurs, dans ces petitesgares, il n’y a pas d’employé spécial pour la distribution des billets; c’est le chef de gare qui s’en charge, et au moment du passage d’un train, il est d’ordinaire trop occupé à son service. Il fallait, de toute nécessité, se présenter à ces gares en dehors des heures du passage des trains. Une voiture, ce serait donc plus commode; nous n’étions, du reste, qu’à vingt kilomètres de Toul, tout au plus. J’avais acheté le plan du pays, afin de nous diriger dans la campagne, au cas où le cocher ne s’y serait pas reconnu.
Nous prîmes place dans la victoria, devant l’hôtel. Je vis que Blanche avait quitté sa robe tailleur; elle avait mis une robe de linon bleu clair et un chapeau printanier. Elle ne s’était pas crue obligée, même pour ce voyage de recherches austères et tristes, de n’emporter avec elle qu’un seul vêtement.
Notre première étape fut assez longue,la route montait la plupart du temps. Elle passait à travers un bois où il faisait frais. Blanche avait eu l’imprudence de ne pas apporter de manteau. Je vis qu’elle avait froid et je lui proposai de retirer mon veston pour le lui jeter sur les épaules, mais elle s’y refusa énergiquement. Je pris donc la liberté de passer mon bras derrière son dos, de façon à la protéger un peu et à lui garantir surtout le bras qui n’était pas contre moi. Nous faisions cela gentiment, en camarades, vraiment sans penser à mal.
Je fus un peu distrait pendant quelque temps, parce que j’avais eu l’idée folle que Larcier pouvait s’être réfugié dans cette petite forêt et que nous allions le voir, hâve et décharné, apparaître dans un taillis. Mais c’était une supposition absurde.
Quand le petit bois fut traversé, de nouveau, le soleil, bien découvert, nous réchauffa. Mais Blanche restait toujours dans mon bras; ce n’est qu’au bout de quelquesinstants qu’elle se dit que la température ne justifiait plus le geste protecteur dont je l’avais entourée. Elle se dégagea tout doucement et s’écarta un peu de moi; je n’osai la retenir.
A la première station, notre enquête ne nous donna aucun résultat: non seulement, depuis plusieurs jours, la préposée aux billets n’avait pas reçu de billet de banque taché de sang, mais elle n’avait reçu aucun billet de banque, ce qui coupait court, en ce qui la concernait, à toute question insistante.
Nous reprîmes donc notre route, et la voiture suivit la voie pendant une bonne lieue. Aussi n’accordions-nous au paysage que quelques regards assez distraits. Nous parlions de toutes sortes de choses, d’un voyage qu’elle avait fait en Allemagne, de ma vie de régiment... Le temps passait très vite. Arrivés à la gare en question, nous causions encore dans la voiture arrêtée depuis quelques instants déjà. Je me levai pour continuer tout de même cette enquête.
Il n’y avait personne dans la gare, qui paraissait complètement abandonnée. Comme je me promenais sur le quai, à la recherche du chef de gare, j’aperçus tout à coup, très loin, un paysan qui travaillait la terre et qui parut s’arrêter pour regarder dans ma direction. Je le vis s’avancer à pas lents pendant quelques minutes. Enfin, il arriva dans la gare, prit une casquette dans un petit réduit qu’il ouvrit, et, muni de cet insigne officiel, me demanda ce qu’il y avait pour mon service.
C’était un homme de quarante-cinq ans. Sur la tête et sur les joues, au-dessous des yeux, un poil jaune blanc, tout droit, semblait planté comme des piquants de hérisson. Il réfléchit longtemps après avoir entendu ma question, balança la tête et répondit «Non! non!» Puis nous restâmes quelques instants sans rien dire. Je le saluai et le quittai. Il retourna à son travail agricole.
Le même insuccès nous attendait à la gare suivante où une vieille femme poussa la complaisance jusqu’à aller chercher dans sa caisse le seul billet de banque qui s’y trouvait et qui était tout neuf, sans une seule maculature.
La station d’après se trouvait à vingt-sept kilomètres de Toul et à dix kilomètres de l’endroit où nous étions. Il nous sembla douteux que Larcier fût allé si loin pour prendre son train. Nous résolûmes donc de retourner à Toul, et nous demandâmes au cocher de prendre un autre chemin. Je souhaitais intérieurement qu’il nous emmenât à travers bois, de façon à reprendre avec ma compagne le geste protecteur auquel j’avais dû renoncer. Mais il ne m’en fournit pas l’occasion; il s’en alla tout bonnement sur la grand’route.
Au retour, la conversation fut ininterrompue et très animée. Nous rattrapions les vingt années de vie que nous avions passées sans nous voir.
Vers une heure de l’après-midi, nous nous arrêtâmes dans un petit village où nous trouvâmes assez difficilement de quoi déjeuner, une omelette au lard et un peu de jambon. Une bière du pays assez alcoolisée donna beaucoup d’entrain à ma jeune compagne. Cette promenade l’avait un peu fatiguée, car, en rentrant à Toul, vers quatre heures de l’après-midi, elle fut obligée d’aller se reposer dans sa chambre, pendant que j’allais, de mon côté, jusqu’à la maison Bonnel, autant par désœuvrement que par espoir de découvrir un nouvel indice.
Mais là-bas, je retrouvai le garde de ville, toujours dans la même position, à la porte de la grille. C’était un vieux garde à cheveux gris, à qui l’uniforme militaire avait cessé de convenir depuis de longuesannées, car on l’eût vu plutôt en bras de chemise devant quelque débit de vin. J’osai à peine lui demander s’il y avait quelque chose de nouveau, tant je sentais en lui une forte indifférence pour tous les événements qui, depuis deux jours, avaient bouleversé ses parages. Ne sachant que faire, je suivis la route, en continuant à tourner le dos à Toul, et j’arrivai à quinze cents mètres de là, à un petit café qui se trouvait en face d’une station.
C’était la première gare sur la ligne de Paris. Je n’avais pas songé à diriger mes investigations de ce côté, car il me semblait douteux que l’assassin ne se fût pas dirigé vers la Belgique.
Je m’étais attablé devant l’auberge, je buvais tranquillement un verre de limonade, pensant qu’il était inutile d’aller demander quoi que ce soit à cette gare, d’autant que j’étais un peu fatigué de recevoir toujours la même réponse négative. Ce n’était pas à la même personne que je m’adressais, mais, à force de parler de la même chose, ilme semblait que je devais lasser les gens par mon insistance. Pourtant aucun des individus interrogés n’était au courant de mes précédentes questions.
J’étais donc assis à la porte de l’auberge pendant que l’aubergiste buvait un verre à la table voisine, en compagnie d’un marchand de chevaux des environs, lequel avait son cabriolet arrêté le long du trottoir. Un peu fatigué, moi aussi, par ma longue promenade en voiture, je me laissai aller à mes pensées confuses où apparaissait de temps en temps le visage charmant de Blanche Chéron... Quand, tout à coup, un mot que j’entendis me fit relever la tête, et j’aperçus à côté de moi, parlant à l’aubergiste, un employé de la petite station. Dans ma distraction, je ne l’avais pas vu sortir de la gare. Il tendait à l’aubergiste un billet de banque maculé de sang et lui demandait la monnaie. J’en avais précisément sur moi, toute préparée pour changer contre un desfameux billets, si je le retrouvais dans une gare.
Comme l’aubergiste se fouillait et ne paraissait pas trouver la monnaie demandée, je tendis la mienne à l’employé de la gare. Je pris entre mes mains son billet sanglant et je lui demandai depuis quand il l’avait dans sa caisse.
—C’est, dit-il, ma femme qui l’a reçu il y a deux jours, d’un monsieur qui prenait le train. Elle a donné à peu près toute la monnaie que nous avions, et maintenant nous en voilà démunis.
Je serrai précieusement le billet dans ma poche, et ne voulant pas mettre tous les gens qui étaient là au courant de mes recherches, je me bornai à demander simplement à l’employé si le train pour Toul allait bientôt passer. Il fallait attendre une demi-heure; l’express qui était annoncé ne s’arrêtait pas à cette station. J’attendis que l’employé eût regagné la station, et quelques minutes après, je me rendis nonchalamment jusqu’à la petite gare, et je le retrouvai sur le quai.
Je lui demandai alors si je ne pouvais pas avoir, par sa femme, le signalement du voyageur mystérieux qui avait changé ce billet.
La femme était en train de sécher du linge dans le petit jardinet attenant à la gare. Il l’alla chercher et elle retrouva facilement dans sa mémoire les détails qui m’étaient nécessaires:
Elle avait vu, en effet, le matin qui avait suivi la nuit du crime, un voyageur prendre, à six heures quarante-cinq, le train omnibus qui venait de Toul et s’en allait dans la direction de Paris. Le voyageur qui lui avait demandé le billet était d’assez grande taille, un peu plus grand que vous, me dit-elle.
C’était là bien la taille de Larcier. Elle n’avait pas vu son visage; il paraissait enrhumé, ajouta-t-elle, et tenait un mouchoir devant son nez et sa bouche.
Le billet de banque venait bien de Larcier. Il ne me restait plus qu’à rentrer à Toul et à retourner chez le boucher pour lui demander s’il reconnaissait bien là l’un des trois billets qu’il avait portés au père Bonnel, la veille du crime.
Dans le train de Toul, je travaillai à reconstituer le voyage de Larcier. Je ne pensais pas qu’il fût parti pour quelques instants du côté de Paris, quitte à revenir ensuite sur ses pas, pour donner une fausse piste à la justice. C’était compliqué et inutile. Je sais bien que, dans le moment d’affolement qui suit un crime, les assassins usent ainsi d’un luxe de précautions dangereux. Mais il était plus naturel de penser que Larcier avait pris un train omnibus jusqu’à la prochaine station importante et que, là, il avait attendu l’express. Le billet qui avait été délivré à la gare était d’ailleurs un billet pour Bar-le-Duc, et la femme du chef de gare m’avait donné un renseignement assez précieux: c’est que Larcier lui avait d’abord demandé un billet pour Paris, qu’il s’était repris et avait demandé ensuite un billet pour Bar-le-Duc.
—J’avais eu assez de mal, me dit-elle, à trouver la monnaie de cent francs; j’aurais eu dans ma caisse de quoi rendre, si ç’avait été un billet de Paris; mais, pour un billet de Bar-le-Duc, j’avais beaucoup de monnaie à donner. J’ai dû prendre deux pièces de cinq francs en argent que j’avais mises de côté et que je ne voulais pas dépenser, deux pièces qui étaient dans mon porte-monnaie à moi et que je gardais pour ma petite-fille.
C’est ainsi que le hasard, après m’avoir fourni un indice assez précieux avec ce billet de banque maculé de sang, m’en donnait un second, et les pièces de cinq francs allaient sans doute fournir un nouveaujalon pour retrouver le coupable à la trace. Mon parti était pris. Nous partirions dès le soir même, après dîner, pour Bar-le-Duc, et nous compléterions notre enquête auprès de la préposée aux billets. Nous verrions alors si un voyageur lui avait pris un billet pour Paris et l’avait payé avec une pièce de quarante francs. Je pensais d’ailleurs qu’il pouvait bien avoir payé avec son autre monnaie, et que la réponse négative de la préposée ne prouverait pas du tout que Larcier ne s’était pas dirigé sur Paris.
A la gare de Toul, je pris une voiture qui me conduisit chez le boucher Félix, lequel reconnut parfaitement le billet qu’il avait apporté au vieux Bonnel. Je rentrai à l’hôtel peu après et j’annonçai à Blanche, qui m’attendait dans le salon, le résultat de mes recherches.
Réellement, ce qui m’a toujours fait défaut, c’est la confiance en moi. Je ne me suis jamais cru capable de venir à bout d’une recherche difficile. Ce n’est pas seulement par manque de confiance dans ma perspicacité, mais dans la perspicacité humaine. Il me semble toujours que le jeu des événements est trop complexe pour ne pas mettre en déroute l’intelligence d’un homme. Aussi, je n’ai jamais cru beaucoup à ces fameux détectives qui sont plutôt des inventions de romanciers. L’aide le plus efficace d’un inspecteur de police, c’est lehasard. Ce n’était pas ma propre habileté, mais le hasard, qui m’avait mis tout à coup sur la piste de Larcier. Je m’en rendais compte en ce moment, et ce premier succès ne me donnait pas, sur mon habileté future, de folles illusions.
Je me disais qu’après avoir reconstitué un bout de la route suivie par l’assassin, j’allais bientôt me retrouver sans guide, dans un carrefour dont je n’apercevais même pas tous les chemins! Certainement, si j’avais été seul, j’aurais renoncé à cette entreprise qui aurait bientôt lassé mon faible courage, mais heureusement, j’avais un stimulant sur ma route, et la présence de Blanche Chéron contribuait fortement à m’empêcher de lâcher prise.
Je mis ma compagne au courant de mes découvertes. Non seulement l’auxiliaire que je m’étais adjointe m’aidait considérablement à continuer ma tâche; mais, d’autre part, cette tâche même fortifiait les liensqu’il y avait entre nous deux. La recherche de Larcier fournissait un soutien à nos conversations qui, autrement, eussent été troublées et impatientes. Tout de suite, nous avions eu un sujet de préoccupations commun, nous savions pourquoi nous étions là tous les deux. C’était comme un livre que nous lisions ensemble,—livre d’autant plus attachant que nous étions seuls à en suivre les péripéties, que ce livre n’était pas fini, qu’on ne pouvait en hâter la lecture, et que nous n’avions pas la ressource, comme les lecteurs pressés, de tourner rapidement les feuillets pour voir la fin. Le grand avantage de cette préoccupation, c’est qu’elle diminuait mon trouble auprès de Blanche, puisqu’elle apportait constamment une excuse à ma présence. Je n’étais pas obligé de lui faire la cour; elle n’était pas obligée d’être coquette. Nous avions moins de méfiance, beaucoup plus d’abandon, et peut-être, à notre insu, des liens secretsd’amitié se formaient plus vite entre nos deux âmes...
Nous partîmes pour Bar-le-Duc après le dîner. Mais, quand nous y arrivâmes, il nous fut impossible de trouver à la gare un renseignement intéressant. Il n’y avait plus de train à cette heure. La préposée avait quitté le guichet. Il fallut attendre jusqu’au lendemain.
Nous nous promenâmes de nouveau dans les rues de la ville. Nous entrâmes au café-concert. Mais Blanche ne s’y plaisait point; nous y restâmes pourtant jusqu’à la fin, à critiquer ensemble le spectacle.
Blanche avait visité Paris en compagnie de son mari, qui avait fait avec elle le voyage classique, la conduisant au Théâtre-Français, à l’Opéra, aux Folies-Bergère. Ils avaient déjeuné au bois de Boulogne, ils avaient été au Jardin des Plantes. Ils avaient visité en toute hâte le musée du Louvre et le musée de Cluny. Elle étaitrevenue de sa promenade avec une satisfaction appréciable: elle avait été à Paris.
Son mari avait fait ses études à Nancy; il avait même passé son bachot, après plusieurs tentatives. C’était un bon garçon, qui parlait peu. Faute de mots pour s’exprimer, sa sensibilité, assez vive, restait bouchée. Ils n’avaient vécu ensemble que huit mois; il était mort d’un chaud et froid. Elle avait eu à sa mort une douleur facile; les larmes ne lui avaient pas fait défaut. Autour d’elle, on avait regardé la mort de M. Chéron comme une chose injuste. C’était un très gentil garçon dont on se hâta de rappeler les mérites. Son souvenir fut annoté d’éloges pendant une semaine, puis classé.
On lui en avait voulu cependant de ne pas laisser une succession aussi nette qu’on l’avait cru d’abord; il avait acheté sur la fin de sa vie, des valeurs dont la réalisation serait assez lente. Il avait fait un testament en partie en faveur de sa femme. Quelques mille livres de rentes restaient à Mᵐᵉ Chéron, mais la liquidation l’obligeait à demeurer encore dans la famille de son mari. D’ailleurs, elle n’avait aucune velléité d’indépendance; elle était prête à y demeurer toute sa vie, si personne ne venait la tirer de là. Elle n’était pas contredisante de sa nature, déclarait-elle. Elle se mettait parfois en colère, mais cela ne durait pas.
Après avoir perdu ses parents d’assez bonne heure, elle avait été élevée par une de ses tantes qui l’aimait beaucoup et qui la gâtait énormément. Elle n’avait rien appris en classe, mais elle avait beaucoup lu; alors elle savait des choses à tort et à travers, mais les connaissances essentielles lui faisaient défaut. Elle répétait souvent qu’elle était très ignorante; mais il ne fallait pas trop lui donner raison; elle avait au fond beaucoup d’amour-propre quand onparlait de ses facultés intellectuelles. C’était en somme une jolie intelligence de femme. Elle n’inventait rien, mais elle comprenait tout.
Nous parlions tout bas, en rentrant à l’hôtel. Elle s’appuyait à mon bras, et je me sentais pris pour elle de beaucoup de tendresse... j’aurais voulu, par affection, poser tendrement mes lèvres sur sa tempe, en écrasant ses fins cheveux blonds.
En me couchant, je me repris à songer à Larcier et à la piste que j’étais en train de suivre. Il me sembla que j’avais quitté Toul un peu vite. J’aurais dû faire une visite au juge d’instruction; certains points devaient être élucidés. J’étais, décidément, un assez piètre détective, car si je m’arrêtais avec soin en face de tous les détails, j’omettais les circonstances essentielles qu’il me fallait connaître pour mon enquête. C’est que j’étais surtout séduit par ce qui était ingénieux, comme si la vérité étaittoujours ingénieuse! Je négligeais les grosses et fortes traces imprimées sur le sable pour examiner d’un œil scrutateur et malin de légères éraflures qui indiquaient, contrairement à l’opinion courante, la direction où, selon moi, le criminel s’était engagé.
J’étais sur le point de repartir pour Toul, quitte à en revenir dans la même matinée, quand je jetai les yeux sur un journal, et je vis qu’il donnait des détails sur l’affaire Larcier.
Le coffre-fort et les meubles du vieux Bonnel avaient été ouverts, mais il était probable que l’assassin n’y avait trouvé que des titres nominatifs. Il avait dû les emporter pêle-mêle, car ces meubles étaient vides maintenant. Ils avaient été ouverts sans être fracturés, avec le trousseau de clés qui se trouvait probablement dans la poche du mort.
Le malheureux Bonnel avait dû être assassiné au moment où il ouvrait son coffre-fort, de sorte que l’assassin n’avait pas eu la peine de chercher le secret de la serrure.
Bien entendu, c’était là l’hypothèse du rédacteur, ou celle du juge d’instruction; la mienne était tout à fait différente, et je me réservais, le moment venu, d’attirer sur ce point l’attention de la justice.
Je savais que Larcier était allé réclamer ses comptes de tutelle. Le vieux Bonnel lui devait donc de l’argent. Il était peu probable dans ces conditions qu’il voulût voler le vieillard, et la véritable cause du crime était celle que j’avais imaginée: une dispute, un accès de colère, un accident, l’affolement d’être cru coupable... Pourtant le vide des armoires et du coffre gênait un peu mes suppositions. Pourquoi Larcier avait-il fait disparaître ces papiers?... Maintenant, il était possible que le père Bonnel n’eût pas de papiers chez lui. L’enquête que l’on poursuivrait, en indiquant les maisons de banque avec lesquelles ilétait en rapport, donnerait peut-être des résultats... Mais cette enquête, pour le moment, personne ne songeait à la faire. Pour le juge d’instruction, l’assassin avait emporté les papiers et ce n’était pas la peine de chercher plus loin.
Au fond, le plus simple pour moi était d’essayer de retrouver Larcier, puisque j’étais sur sa trace, et de ne pas m’occuper de l’enquête judiciaire.
Je me rendis de bonne heure à la gare de Bar-le-Duc, et je trouvai enfin la préposée aux billets à qui je demandai si elle n’avait pas reçu de pièces de cinq francs. Sa réponse fut négative. Je lui demandai encore si elle n’avait pas vu, un jour auparavant, à son guichet, un homme de haute taille, vêtu d’un chapeau mou et d’un grand pardessus de couleur sombre, et tenant un mouchoir sur son visage, comme un homme très enrhumé.
—Oh! vous savez, me dit-elle, il passetant de monde par ici! Je pourrais vous dire que je m’en rappelle, mais je ne m’en rappelle pas. Peut-être qu’à force que vous me demandiez, je finirais par m’imaginer que je l’ai vu, mais sincèrement, je ne peux pas dire que je m’en souviens.
Je revins à l’hôtel, où Blanche m’attendait, et je dus avouer que les indices pour poursuivre Larcier me faisaient un peu défaut.
Je pensais bien qu’il était allé à Paris... Mais, une fois à Paris, où diriger mes recherches? Ma foi, tant pis! Nous irions à Paris...
D’ailleurs, avant de demander un billet pour Bar-le-Duc, à la petite gare où il a changé les cent francs, il a demandé un billet pour Paris et il s’est repris. Il est certainement à Paris, du moins il a dû y passer. Allons à Paris...
Blanche et moi nous pensions chacun de notre côté: «Qu’importe! puisque nous yallons ensemble...» Mais aucun de nous n’osait prononcer cette phrase, et c’est à peine si nous nous la formulions en dedans de nous.
Pourtant, avant de quitter Bar-le-Duc, il me semblait qu’il fallait absolument épuiser toutes les chances de retrouver la trace de Larcier. Nous n’avions d’autres indices que son signalement et que ces pièces de cinq francs que lui avait données dans sa monnaie la préposée aux billets de la petite gare. Cette double pièce de cinq francs me semblait bien l’objet rare et anormal que le destin ingénieux avait choisi pour me mettre spécialement sur la trace du coupable. Aussi est-ce là-dessus que je fis porter mes investigations. J’interrogeai encorele buffetier de la gare, le patron et les garçons de l’auberge qui se trouvait en face de la station, pour tâcher de savoir si, en attendant sa correspondance, Larcier ne s’était pas arrêté là et n’avait pas utilisé ces dix francs accusateurs.
Mais je ne recueillis aucun indice, et force fut d’abandonner cette piste. Nous prîmes le train de Paris, en nous en remettant au hasard.
Je disais de temps en temps à Blanche «Procédons avec méthode, patiemment». Nous réfléchissions pendant deux minutes, ou plutôt nous croyions réfléchir, et nous rêvions... Puis notre pensée prenait une autre route. Ni l’un ni l’autre nous n’étions capables d’un effort sérieux: elle, parce que cela l’ennuyait; moi, parce que je n’avais pas confiance en moi. Les complications de la vie m’effrayaient, et j’avais bien l’impression que je n’arriverais jamais à éclaircir ce mystère.
Tant que nos recherches semblaient suivre une route à peu près certaine, Blanche et moi nous n’étions pas gênés d’être ensemble; mais, à présent, il nous semblait que le prétexte qui nous réunissait disparaissait un peu, car vraiment nous avions bien peu d’espoir de retrouver à Paris la trace de Larcier.
Je fouillais dans mes souvenirs, j’essayais de retrouver certaines conversations que j’avais eues avec mon ami. Ne m’avait-il pas parlé d’un hôtel où il descendait à Paris?... Mais il était peu vraisemblable qu’il eût songé à descendre à cet hôtel où il devait être connu; pourtant, il ne fallait pas écarter tout de suite cette indication.
Nous partîmes de bonne heure pour Paris. Nous avions pris des secondes. C’est Blanche qui me le conseilla. Elle voulait à toute force avoir sa part des dépenses du voyage. Je refusai. Mais, comme elle insista, je fus obligé d’accepter sa contribution, car, en somme, nous n’étions pas «ensemble». Nous voyagions simplement de concert, comme deux camarades, et aucun lien sentimental ne m’autorisait à prendre à mes frais son entretien et ses voyages.
—Mais, lui dis-je, vous devez avoir emporté très peu d’argent de là-bas...
C’est curieux comme le hasard d’une conversation peut vous amener tout à coup sur une piste; cette simple question mit en mouvement quelques souvenirs qui devaient nous être précieux pour notre enquête.
C’est ainsi qu’après avoir longtemps cherché un objet perdu, on tombe dessus par hasard, en cherchant autre chose.
Blanche, à ma question, avait répondu:
—Je n’ai pas d’argent, mais je peux en avoir à Paris.
Elle se frappa le front...
—Mais j’y songe! J’ai 3.500 francsà toucher à Paris, chez un homme d’affaires. J’avais donné à Larcier une autorisation de toucher cette somme et de me la rapporter. Car vous savez qu’il comptait aller passer quelques jours à Paris. Il serait tout à fait curieux qu’il fût allé chez cet homme d’affaires pour toucher cet argent. Je sais très bien que ce n’était pas à lui; mais vraiment, s’il est affolé par la poursuite de la justice, je l’excuse parfaitement, et même je l’approuve. Il a eu raison de se procurer de l’argent où il a pu. Il savait que je ne le désavouerais pas.
Nous arrivâmes à Paris, après avoir déjeuné dans le train du contenu d’un petit panier. Il était deux heures environ quand nous débarquâmes à la gare de l’Est.
Je pris le bras de Blanche. J’étais heureux de me promener avec elle dans ces rues où j’avais été élevé, autour de la gare de l’Est, la rue de Chabrol, la rue d’Hauteville, dans tout ce quartier propre et un peu sévère, animé par le commerce et par la montée des voyageurs vers les gares de l’Est et du Nord.
Maintenant, ma famille s’était retirée à la campagne, en Bourgogne. Je n’avais à Paris que quelques cousins que je ne tenais pas à voir...
J’étais résolu à mener avec Blanche une vie très libre de voyageur étranger.
Nous descendîmes dans un hôtel de la rue Vivienne où j’étais venu quelquefois. Blanche avait une chambre au premier. On avait d’abord voulu m’en donner une près de la sienne, mais j’avais refusé et j’en avais demandé une autre, à l’étage supérieur. Il y avait déjà vraiment entre nous trop d’intimité...
Mais nous avions pris, une fois pour toutes, l’habitude de nous promener bras dessus bras dessous, en bons camarades.
Nous étions venus à pied à l’hôtel. Nousavions confié nos valises à un commissionnaire qui se tenait devant la gare avec sa voiture à bras.
Puis, après avoir retenu nos deux chambres, nous étions allés sur le boulevard nous asseoir à la terrasse d’un café... On nous servit des glaces, et nous restions là, devant nos consommations, tout à la joie, presque inconsciente, d’être ensemble, quand Blanche me dit:
—Nous devrions peut-être aller chez cet homme d’affaires. Si Larcier a cherché de l’argent chez lui, nous aurons ainsi sa trace; s’il n’y est pas passé, je toucherai moi-même cette somme qui me sera pour le moment assez utile.
Il s’agissait de retrouver le nom de l’homme en question. C’était quelque chose comme «Morilleau», mais elle n’en était pas sûre... Il habitait rue de la Victoire; elle se souvint du numéro; nous en étions tout près.
Nous nous y rendîmes en nous promenant.
M. Morilleau s’appelait Moriceau. Il habitait sur la cour, à l’entresol, un appartement composé de plusieurs pièces sombres, encombrées de dossiers. Il nous reçut lui-même. C’était un petit homme gras et luisant, mis avec une certaine recherche, mais avec plus de raffinement dans la coupe de ses effets que dans leur propreté. Il avait le cou entouré d’une cravate noire abondante. Une fine poussière blanche sucrait son col et ses épaules. Une double chaîne d’or se courbait en accent circonflexe sur son gilet gonflé d’un ventre confortable.
Blanche Chéron lui expliqua l’objet de sa visite, et, dès le premier mot, M. Moriceau releva les sourcils avec étonnement. L’argent n’était plus chez lui; on était venu le chercher de la part de Larcier. Il expliqua que quelques jours auparavant—il nous donna la date, et nous reconnûmesque c’était bien le lendemain du crime—il avait reçu la visite, non pas de M. Larcier lui-même, mais d’un individu envoyé par lui et qui portait une procuration régulière.
—Ce M. Marteau, dit M. Moriceau en consultant son dossier, m’a donc exhibé cette procuration, ainsi que la procuration que vous aviez vous-même, chère madame, donnée à M. Larcier. Je lui ai donc versé les trois mille cinq cents francs.
M. Moriceau n’était pas, évidemment, au courant du crime de Toul; il avait peut-être lu dans les journaux un récit de cette affaire; mais le nom de Larcier ne l’avait pas frappé, et il ne s’était pas douté qu’il avait versé de l’argent à un assassin...
Je demandai à revoir les pièces qu’il avait gardées. J’examinai la signature deLarcier sur l’une d’elles. Elle était bien formée et ne tremblait pas.
Nous prîmes congé de M. Moriceau, en nous excusant, et nous allâmes dans les rues, un peu au hasard, en songeant à ce que nous venions d’apprendre.
En tout cas, nous savions quelque chose de nouveau; Larcier avait certainement passé par Paris. Il avait employé là un nommé Marteau qu’on pourrait peut-être retrouver.
Mais à quel hôtel était descendu Larcier? J’avais été assez distrait pour oublier de demander à M. Moriceau si par hasard il ne le savait pas.
Je priai donc Blanche de m’attendre, et je remontai chez l’homme d’affaires. Je le rencontrai au moment où il allait sortir. Il portait un chapeau haut de forme très brillant et des gants blancs encore présentables.
Au moment où Marteau était venu de la part de Larcier chercher l’argent, M. Moriceau s’était aperçu qu’il n’avait pas chez lui une somme aussi forte. Il proposa donc à Marteau de lui faire porter cette somme à l’hôtel.
Marteau hésita. Il dit que M. Larcier allait quitter Paris tout de suite... Puis, sur l’insistance de M. Moriceau, Marteau finit par indiquer l’hôtel. C’était l’hôtel Savarin, rue Saint-Denis. Une heure après cette conversation, M. Moriceau avait envoyé sa bonne porter la somme à l’hôtel, elle y avait trouvé Marteau, qui lui avait remis le reçu.
Je demandai à M. Moriceau le signalement de Marteau. C’était un homme âgé, bien dans le type de ces vieux hommes d’affaires, faits au rebuffades, qui s’occupent des recouvrements de créances. M. Moriceau ne le connaissait pas, mais on retrouverait facilement sa trace.
Nanti de tous ces renseignements, je retrouvai Blanche. Nous nous dîmes avecsatisfaction que nous avions une piste. Nous étions contents de nous rapprocher de la vérité et peut-être d’avoir enfin trouvé un bon prétexte pour être ensemble à Paris.
Nous allâmes sans retard à l’hôtel Savarin. C’est un petit hôtel, très étroit de façade, comme il y en a tant dans les rues du centre. Le bureau, attenant à un petit salon, se trouvait au rez-de-chaussée, à gauche de l’allée d’entrée.
J’avais eu l’idée de retenir une chambre à l’hôtel, afin de m’y installer. Il m’était ainsi plus facile de causer avec les gens de la maison que si j’étais venu en inquisiteur.
Je pris donc une chambre au deuxième. Nous convînmes avec Blanche qu’elle retournerait à l’hôtel de la rue Vivienne, qui était très convenable, et où elle était en sûreté. Moi, au besoin, je viendrais coucher à l’hôtel Savarin.
Je m’assis dans le salon de l’hôtel, et je pris l’air d’un homme harassé, afin d’avoirun prétexte d’y rester quelques instants et d’engager la conversation avec un vieux monsieur à barbe blanche, légèrement impotent, qui était le père de la maîtresse d’hôtel.
Blanche était assise près de moi, et, pour ne pas brusquer cet homme aux sourcils broussailleux, nous écoutâmes patiemment toute sa conversation. Il paraissait très préoccupé des travaux de voirie qui se faisaient au coin de la rue. Il dit que c’était malsain, que ça faisait sortir de terre toutes sortes de fièvres. C’était, en somme, un vieil homme agressif, qui paraissait être de l’opposition; mais dès que, par complaisance, on semblait se rallier à ses idées, il n’en fallait pas davantage pour qu’il redevînt gouvernemental. Nous échangeâmes ainsi quelques propos sur la politique, puis je lâchai ce mot, innocemment:
—Vous avez dû avoir à l’hôtel un nommé Marteau?
—Oui, il y a deux ou trois jours. Il n’est pas resté longtemps; il est arrivé un soir, puis le lendemain matin, après qu’on lui a eu apporté de l’argent, il est parti... Où donc est-il parti?...
Il se posait la question à lui-même, m’épargnant ainsi la peine de l’interroger. Justement, un long garçon d’hôtel, à l’œil funèbre, passait dans le couloir. Il l’appela:
—Adolphe! Où donc est parti ce m’sieu Marteau, le savez-vous?
—Quand il a fait porter ses bagages à la gare, il a dit: «Gare de Lyon!», répondit Adolphe, mais il a changé d’adresse au tournant de la rue, et il a dit au chauffeur «Gare du Nord!» Je sais ça parce que le chauffeur qu’il a demandé est précisément une connaissance à moi. C’est le mari de la fruitière de la rue des Petits-Champs. Ce M. Marteau, comme vous dites, m’a demandé un taxi. Alors, moi,comme de juste, je suis allé lui chercher mon copain qui se trouvait arrêté, avec sa voiture, devant chez sa femme. J’y ai ramené cette voiture.
Adolphe, quand il parlait, avait l’air beaucoup moins lugubre. Je lui demandai de tâcher de retrouver ce chauffeur. Sans répondre, il partit brusquement. Nous comprîmes qu’il allait le chercher à sa place ordinaire.
C’était évidemment une faute de Marteau, s’il voulait cacher sa trace, de faire chercher un chauffeur par un garçon d’hôtel. Il arrive très souvent, en effet, que les garçons ramènent de préférence des camarades à eux, soit de la station, soit de devant un marchand de vin.
Au bout de très peu de temps, nous vîmes apparaître un gros homme, dans une houppelande de drap bleu. C’était le mari de la fruitière. Une grande partie de son existence devait s’écouler à la porte de laboutique où il stationnait de longues heures. Le drapeau de son compteur portait un manchon noir, afin de lui permettre de refuser les clients. Il ne cherchait pas après l’ouvrage. Il avait probablement pris ce métier de chauffeur parce qu’il faut avoir un état et que celui-là lui semblait honorifique.
Il nous raconta très complaisamment qu’il avait conduit Marteau à la gare du Nord, aux grandes lignes. Il ne savait pas exactement pour quelle destination, mais peut-être qu’en retournant à la gare, on pourrait retrouver un des hommes d’équipe et savoir dans quel train on avait porté la valise, plutôt lourde, que le voyageur avait avec lui.
Il nous donna le signalement de Marteau: c’était un homme assez âgé, haut et mince.
Un moment, l’idée me vint que Marteau n’existait pas, et que Larcier s’était grimé.Mais j’écartai tout de suite cette idée romanesque: il faut, pour se faire une tête, et pouvoir se promener, grimé, en plein jour, une expérience qui manquait à mon ami. Marteau était évidemment un envoyé de Larcier. Il était bien possible que Larcier fût déjà passé à l’étranger, en Angleterre par exemple, et que Marteau, rencontré à Paris et chargé de faire l’encaissement chez M. Moriceau, fût ensuite allé le retrouver à Londres.
Comment Larcier connaissait-il ce Marteau? Il ne m’avait jamais parlé de lui, mais il était fort possible qu’il eût connu à Paris des gens dont il ne m’eût jamais parlé. Notre amitié ne datait en somme que de mon entrée au régiment. Les gens les plus confiants, qui ne cachent rien à un ami, ne lui parlent cependant de certaines de leurs connaissances que lorsque l’occasion s’en présente.
Nous arrivions à la gare du Nord, et, dirigés par le gros chauffeur, qui était ravi de prendre part à une enquête, nous interrogeâmes quelques hommes d’équipe.
Le premier, un petit homme à moustaches noires que le chauffeur reconnut avec assurance pour celui qui s’était chargé de la valise, ne se rappelait rien. On le pressa de questions et il finit par se souvenir d’un point précis: c’est que le jour où Marteau avait pris le train, il n’était précisément pas de service et n’était pas venu à la gare. Ce témoignage, qui infirmait sa déclaration, nedécouragea pas le chauffeur, car il nous désigna, avec une assurance plus grande encore, un homme roux, aux cheveux frisés et à l’air endormi, qui se tenait, les bras ballants, auprès du guichet des bagages.
Cet homme roux me regardait d’un air hébété, en se bornant à répéter lentement les questions que je lui adressais, lorsqu’un autre homme d’équipe, qui s’était rapproché pour écouter notre conversation et qui avait échappé tout à fait à l’attention vigilante du chauffeur, se rappela brusquement le voyageur, et décrivit avec beaucoup d’exactitude la valise très lourde, chargée, semblait-il de papiers, et qu’il avait portée lui-même dans le train de Boulogne de dix heures du matin.
Cette déclaration, bien qu’elle ne fût pas provoquée par lui, donna au chauffeur un air de triomphe, et je remarquai qu’il regardait avec mépris l’homme roux qui ne se rappelait rien, sans lui tenir compte de ceque, n’ayant pas été mêlé à cette affaire, il était vraiment bien excusable de ne pas s’en souvenir.
Cependant, j’étais allé au guichet de Londres, par manière de confirmation. Je demandai à la préposée si elle ne se souvenait pas d’avoir remis un billet de seconde, au jour que je lui indiquai, à un grand monsieur âgé dont je lui donnai le signalement. Je lui demandai aussi, en me rappelant l’incident de la petite gare voisine de Toul, si elle n’avait pas reçu, en payement, une ou deux pièces de cinq francs. Je me disais que peut-être Larcier les avait passées à Marteau. Mais la préposée ne se souvenait de rien.
D’ailleurs, les renseignements qu’elle aurait pu me donner n’auraient fait que corroborer les indications beaucoup plus précises que j’avais reçues de l’homme d’équipe.
Blanche, pendant toute cette enquête,était restée dans la voiture. J’allai la retrouver et lui communiquai le résultat de ma seconde enquête. Nous résolûmes, sur-le-champ, d’aller à Londres. Cette entreprise ne laissait pas d’être un peu difficile, étant donné surtout qu’elle et moi nous parlions à peine l’anglais. Puis, vraiment, nous n’avions que des indices très faibles pour retrouver Marteau.
C’est à ce moment que, de guerre lasse, je sentis le besoin d’appeler quelqu’un à notre aide, et, bien que je n’eusse qu’une confiance très modérée dans l’habileté infaillible des détectives, je résolus tout de même de faire appel aux lumières et à l’expérience d’un professionnel qui sût parler anglais.
Je connaissais au ministère de l’Intérieur un de mes camarades de lycée qui était en relations avec la Sûreté. Il pouvait se procurer l’adresse d’un de ces agents en disponibilité, qui travaillent pour le compte desparticuliers. Je lui demandai également une recommandation pour le ministère de la Guerre, car il fallait faire prolonger ma permission... En même temps, et pour subvenir aux dépenses nouvelles qu’allait occasionner notre expédition, j’écrivis à un notaire de Chalon-sur-Saône, chez qui j’avais quelques titres en dépôt, de bien vouloir m’adresser de l’argent à Londres.
Je me souviens encore de la lettre affolée que je reçus quelques jours plus tard et qui accompagnait l’envoi des deux mille francs demandés.
Ce notaire n’avait jamais compris pourquoi, moi, sous-officier, j’avais pu m’en aller à Londres. Il n’osait formuler ses hypothèses, mais je compris qu’il avait eu peur de me voir déserter, à la façon dont il insistait sans raison pour que mon voyage en dehors de France ne durât pas trop longtemps.
Nous avions passé la soirée, Blanche etmoi, au théâtre, et je l’avais reconduite à son hôtel de la rue Vivienne. J’allai, moi, à l’hôtel Savarin, où j’espérais recueillir encore quelques indices sur le séjour qu’y avait fait Marteau.
Je ne fis ma visite à mon ami de l’Intérieur que le lendemain matin, à dix heures.
Il s’occupa avec une telle vigilance de ce que je lui avais demandé qu’après déjeuner nous vîmes arriver, Blanche et moi, rue Vivienne, un ancien agent de la Sûreté.
Il s’appelait M. Galoin. Je le dévisageai comme un médecin qu’on ne connaît pas, avec la hâte avide d’en avoir une impression de confiance ou de défiance.
J’avais pensé beaucoup à lui avant de le voir, et je tâchais de me figurer comme il serait. Je craignais de voir arriver un petit policier sec et prétentieux, obéissant à des méthodes comme à des consignes. Et pourtant, me demandai-je, ne sont-ce pas là les hommes les plus précieux? Ils appliquent méticuleusement un système créé par des générations de policiers dont l’expérience combinée est plus riche et plus puissante que l’initiative intelligente et même pleine d’invention d’un seul homme.
Il est à craindre, d’autre part, que certains de ces employés manquent d’intelligence, même pour appliquer un système. Leur recrutement offre d’autant moins de garanties que leur profession est décriée et qu’il n’y a pas, pour arriver à être inspecteur de la Sûreté, un concours ouvert entre tous les individus intelligents appartenant à toutes les classes de la société. La sélection s’opère sur un champ beaucoup trop restreint.
Je fus assez satisfait de la première impression que me fit M. Galoin.
C’était un homme de trente-cinq ans, brun, qui portait toute sa barbe et des cheveux plats, rabattus sur le front.
Je me laisse guider assez volontiers dansmes impressions sur les gens par leur coupe de barbe et de cheveux. J’y trouve des indications analogues à celles que fournit la graphologie, avec cette différence que mes observations, dans ce cas, sont pour ainsi dire machinales. Je me méfie instinctivement des hommes dont la coiffure est trop soignée, dont la raie est trop méticuleuse, dont les bandeaux sont trop exactement bouclés. Il me semble qu’ils sont absorbés par des préoccupations un peu puériles.
De même, je préfère soit la barbe franche, soit les joues et le menton rasés, aux combinaisons étudiées des favoris et des barbiches.
Le visage propre et bien soigné de M. Galoin n’avait rien de prétentieux.
Quand il me vit, il me dit simplement:
—Je suis l’inspecteur de la Sûreté que vous avez demandé.
Il ne tira pas avec autorité un calepin de sa poche pour prendre des notes; il me pria simplement de lui raconter tout ce que je savais du crime de Toul et de la démarche de Marteau.
Il hochait de temps en temps la tête, non pas avec la gravité d’un pontife, mais avec la satisfaction d’un homme qui enregistre un détail utile à son enquête.
Je crois qu’il aimait son métier; mais il l’aimait simplement, et sans avoir l’air de s’en rendre compte. Il me demanda si j’avais l’intention de venir à Londres, en me disant que ce n’était pas nécessaire et que je pouvais m’épargner ce dérangement.
Mais comme il vit que j’y tenais:
—Après tout, me dit-il, j’aime autant que vous veniez. Je n’ai pas pu, n’est-ce pas? vous poser toutes les questions auxquelles vous êtes en mesure de répondre, et je ne suis pas fâché de vous avoir sous la main pour vous demander, à l’occasion, des détails complémentaires sur Larcier et tout ce qui concerne l’affaire. On ne peut pas songer dès l’abord à demander tout ce qu’il faut savoir. Cela ne vous vient que peu à peu.
M. Galoin ne vous donnait pas des explications pour étaler la beauté de son système. Il vous disait cela par politesse, pour ne pas avoir l’air fermé et mystérieux, etpour vous tenir au courant du travail même de son esprit; d’ailleurs, et je m’en suis aperçu par la suite, il ne vous disait pas absolument tout. Il y avait bien des choses qu’il conservait pour lui. Il m’expliqua plus tard pourquoi il se gardait d’émettre des hypothèses incomplètement formées, de peur qu’un signe de désapprobation ou d’incrédulité chez son interlocuteur ne l’encourageât à renoncer à une piste qui pouvait, en somme, être bonne.
—On dit des choses devant quelqu’un, me dit-il, on a une idée, et la personne à qui on en parle n’a pas l’air de votre avis. On ne se demande pas si elle a réfléchi avant de vous désapprouver, on est malgré soi impressionné par son attitude, et l’on abandonne quelquefois son idée. On a tort.
Je demandai à M. Galoin quand nous partirions pour Londres, mais il lui était impossible de s’en aller avant le lendemain à quatre heures.
N’était-il pas imprudent de laisser prendre à Marteau une trop grande avance? Il me répondit qu’il ne s’en inquiétait pas, et cette assurance m’imposa d’autant plus confiance qu’il n’avait pas l’habitude d’affirmer ainsi les choses avec autant d’autorité.
Ce ne fut donc que le lendemain, à quatre heures, que nous nous retrouvâmes dans le train de Boulogne.
Blanche et moi, nous étions très contents de voyager avec un détective.
Elle lui posa des questions sur sa vie avec cette jolie indiscrétion des femmes qui se fait si facilement excuser.
M. Galoin nous raconta très bonnement qu’il avait été économe dans un lycée et qu’il y avait eu des histoires... Une somme qu’il avait empruntée à la caisse et qu’il n’avait pu rétablir à temps. L’affaire s’était arrangée, grâce à des appuis. Il avait perdu sa place d’économe, et il avait pu obtenir,grâce à ces mêmes relations, d’être employé parfois par la Sûreté générale, qui le chargeait de missions payées.
Il faisait ce métier depuis quatre ans et il avait déjà rendu quelques services très importants, notamment en retrouvant une bande de faussaires, et en apportant un peu de clarté dans la comptabilité très embrouillée d’une grande société financière.
Je lui demandai s’il y avait vraiment à la Sûreté des détectives extraordinaires.
Il me répondit qu’il s’y trouvait des hommes intelligents, souvent un peu trop infatués, qui n’avaient sans doute pas toutes les qualités d’ingéniosité qu’ils voulaient bien se prêter, mais qui possédaient néanmoins une aptitude remarquable à faire «causer» les gens.
—C’est ce qui ma manqué au début de ma nouvelle carrière, me dit M. Galoin. Je n’osais pas parler aux gens, j’avais toujours peur d’être indiscret en les interrogeant... Puis je m’y suis fait. J’ai fini par acquérir la manière de poser des questions, qui fait que ceux à qui on s’adresse sont contents d’être interrogés. Cela s’apprend par routine, oui, sans qu’on s’en doute.
Blanche s’étonnait qu’il portât toute sa barbe. Il lui semblait qu’il lui était moins facile ainsi de modifier son visage et de se grimer.
—J’en ai rarement l’occasion, lui dit M. Galoin. Jusqu’à présent je n’ai pas été chargé de missions où je sois absolument forcé de dissimuler mon état. Et puis ce n’est pas ma spécialité de me grimer; je ne saurais pas; ça se verrait. J’ai toujours été habitué à porter ma barbe. J’ai une figure assez normale, je dirai même assez banale; je n’ai pas—du moins je ne le crois pas—une tête de roussin.
Nous n’étions que trois dans notre compartiment. Le train, à toute allure, descendait la pente de Chantilly. M. Galoin avait remplacé son chapeau melon par une casquette et s’était installé pour lire son journal dans un coin du compartiment. Blanche et moi, chacun de notre côté, nous l’examinions avec curiosité.
Blanche lui demanda à brûle-pourpoint:
—Vous êtes marié, monsieur?
Il quitta le journal, sourit un peu de l’indiscrétion de mon amie, puis il dit:
—Non, madame.
Blanche sentit très bien la signification de ce sourire et rougit, mais elle ne voulut pas avoir l’air de s’en apercevoir.
—C’est bien plus commode d’être libre, dit-elle, pour voyager ainsi...
Et la conversation tomba.
M. Galoin reprit sa lecture, mais il lisait distraitement, car il posa tout à coup le journal et me fit quelques questions sur l’affaire qui nous occupait.
Il parut beaucoup s’intéresser à ce faitque le cadavre n’avait pas été retrouvé. Il me posa de nombreuses questions sur l’uniforme de Larcier qu’on avait découvert dans le jardin. Puis il reprit sa lecture.
—Pourquoi posez-vous ces questions? demanda Blanche, décidément d’une indiscrétion un peu gênante.
—Pour savoir, répondit simplement M. Galoin, qui sourit encore pour atténuer la sécheresse de sa réponse.
—Je me demande, lui dis-je, pourquoi Larcier, qui ne savait pas l’anglais, est allé plutôt à Londres qu’en Belgique. Cela ne vous frappe pas?
—Non, dit M. Galoin. En ce moment, je ne pense pas à Larcier, je pense à retrouver Marteau. Il ne faut pas faire deux choses à la fois.
—Excusez-moi de vous poser des questions.
—Mais faites donc, faites donc! répondit-il. Cela ne me gêne en aucune façon.Ma profession est d’interroger, et il serait vraiment extraordinaire que je fisse des difficultés pour répondre. Je ne donnerais pas le bon exemple.
—Eh bien, je voulais vous demander si vous avez une idée quelconque pour retrouver ce Marteau à Londres. Ça me paraît terrible. Je sais bien qu’il y a des hôtels où les Français vont de préférence, mais si ce Marteau sait l’anglais, ce qui est bien probable, et qu’il veuille, sur l’ordre de Larcier, échapper aux recherches, je crois qu’il a plutôt dû descendre dans un hôtel purement anglais où ne vont pas d’ordinaire des Français, et qui ne se trouve pas spécialement signalé à l’attention de la police française... D’abord, est-il sûr que Marteau soit à Londres?
—C’est ce que nous verrons, répondit évasivement M. Galoin.
Il me sembla qu’il devait avoir quelques indices, car, lorsqu’il ne savait rien, il ledisait. J’arrivais peu à peu à le connaître. Je me dis qu’à ce moment, précisément, il couvait sans doute une de ces idées naissantes, qu’il ne voulait pas me montrer pour ne pas risquer d’affaiblir la foi qu’il commençait à avoir en elle.
Nous cessâmes de parler de l’affaire Larcier. Je me rapprochai de Blanche et nous nous mîmes à causer amicalement tout bas, non sans remarquer de temps en temps un coup d’œil furtif à M. Galoin. Nous nous sentions gênés l’un et l’autre. Il y avait entre nous quelque chose d’inexpliqué, et tant qu’un tiers ne s’était pas trouvé avec nous, nous n’avions pas été troublés; mais maintenant que notre intimité avait pour témoin l’œil inquisiteur de M. Galoin, nous n’étions plus aussi tranquilles.
Blanche n’avait jamais traversé la mer et se réjouissait beaucoup d’aller à Londres. Le temps était très beau, et tout nous annonçait une traversée agréable.
Nous nous installâmes sur le pont, sur des «rockings», pendant que M. Galoin se promenait en fumant sa pipe.
—Il observe à droite et à gauche, me dit Mᵐᵉ Blanche.
—Non, lui dis-je, il ne regarde rien du tout. Il ne se croit pas obligé, parce qu’il est inspecteur de la Sûreté, de prêter l’oreille à tous les vents et à user ses effortsdans une attention inutile. Il n’a point d’indices à recueillir sur le bateau. Alors, il se repose, tout simplement.
—Il a l’air comme ça, mais je suis persuadée qu’il travaille.
Je vis que ma blonde amie tenait à son idée romanesque et classique du détective toujours en éveil.
M. Galoin l’effrayait et l’amusait à la fois.
De Folkestone à Londres, le voyage se fit sans incidents. A la gare de Charing-Cross, M. Galoin nous quitta, après avoir pris rendez-vous avec nous pour dîner à l’hôtel qu’il nous indiqua.
C’était un hôtel français, nouvellement bâti, qui se trouvait dans une petite rue toute proche de Leicester square.
Blanche ouvrait de grands yeux en traversant Londres dans l’auto où nous étions montés. J’étais tout heureux de la voir près de moi, étonnée et émerveillée, et trèscontent aussi de rester seul avec elle. Il me semblait que nous retrouvions notre intimité, un instant troublée par la présence de M. Galoin.
Nous allâmes déposer notre petit bagage à l’hôtel, puis nous nous promenâmes dans Coventry street et dans Piccadilly en attendant l’heure du dîner.
Le soir, je retrouvai M. Galoin. Il paraissait de bonne humeur, mais un peu agité. Il m’expliqua qu’il en était ainsi chaque fois qu’il suivait une piste.
Comme Blanche était très fatiguée de son voyage, elle monta se coucher presque tout de suite après le dîner, et nous restâmes, M. Galoin et moi, à nous promener devant l’hôtel. Puis nous gagnâmes Leicester square dont nous fîmes trois ou quatre fois le tour. M. Galoin me parlait de Londres, qu’il aimait beaucoup.
—Malheureusement, je n’ai jamais pu y venir en promenade. J’avais toujours uneoccupation qui m’absorbait, et cela m’amuserait de flâner dans Londres.
Je n’osais pas l’interroger sur ses démarches, mais il y vint de lui-même.
—Vous savez que, depuis notre arrivée à Londres, dit-il, jusqu’à l’heure du dîner, soit en trois heures, j’ai vu des quantités de personnes.
Puis il me dit sans transition:
—Je ne me rappelle plus s’il y avait une sonnette à la porte du petit jardin de la maison de Toul. Je vois bien la charnière et les gonds qui étaient à gauche, mais je ne vois pas s’il y avait au haut de la porte une petite tige de fer pour sonner en ouvrant.
Je le regardai avec un peu de stupéfaction:
—Vous connaissez le jardin de Toul?
—Oui, me dit-il. J’y suis allé avant-hier. C’est pour cela que nous ne sommes partis que plus tard... Je ne savais pascomment l’enquête avait été menée là-bas... Légèrement... un peu légèrement. Ils n’ont même pas été jusqu’au grenier, où se trouvait une caisse de vieux papiers intéressants. Ce sont ces papiers qui m’ont fourni des indications pour mes recherches à Londres. J’ai vu quelles relations le vieux Bonnel avait ici. J’ai vu qu’il était en rapport avec un nommé Hilbert, qui est homme d’affaires à Londres.
—Alors vous avez pensé que Larcier, ayant trouvé de ces papiers parmi ceux qu’il a emportés, s’est mis en relation avec ce Hilbert?
M. Galoin ne répondit pas. Il fit simplement un geste évasif dont je ne saisis pas la signification et dont je fus un peu surpris; car il m’avait semblé que, sur la piste mystérieuse qu’il suivait en ce moment, il s’avançait avec beaucoup de certitude.
—Le diable, continua-t-il, c’est que ce Hilbert n’habite plus à l’adresse que j’airetrouvée dans les papiers du grenier. Ils sont assez anciens. Ils remontent à dix ou douze ans. Depuis ce temps-là, Hilbert a déménagé probablement deux fois. Je ne sais pas exactement où il perche, mais je sais qu’il est vivant, et qu’il est à Londres. L’adresse qu’indiquaient les papiers de Toul est une petite rue près de Ludgate-Hill. Je m’y suis rendu cet après-midi. Hilbert en est parti depuis longtemps, et je n’ai d’abord trouvé personne qui se souvînt de lui. Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’ayant frappé à tout hasard à une porte, dans l’escalier, au deuxième étage, je me suis trouvé en présence d’un vieux commis d’assurance qui se souvenait de Hilbert, et qui a pu m’indiquer, non pas l’adresse de mon homme, mais un marchand de tabac de Fleet street, dont Hilbert avait été jadis le client et l’ami. Je me suis rendu dans Fleet street... Ce marchand de tabac avait cédé son fonds. Son successeur nesavait pas du tout où il demeurait, mais il m’a donné l’adresse d’une autre personne qui sait où est présentement le marchand de tabac... Vous voyez qu’il faut y mettre de la patience. Cette autre personne n’était chez elle ce soir; je la verrai sûrement demain matin, et je pense bien retrouver le marchand de tabac dans la journée de demain. Je pense que le marchand de tabac ne sera pas long à me donner l’adresse de Hilbert et, quand j’aurai mis la main sur Hilbert, je retrouverai promptement... Enfin nous ne serons pas loin de la solution.
—Mais croyez-vous, interrompis-je, que Larcier soit encore à Londres?
M. Galoin fit son geste évasif. Il en était ainsi toutes les fois que je lui parlais de Larcier, et il semblait avoir complètement oublié celui que nous recherchions.
Je me disais: «C’est un homme qui ne complique pas les difficultés. Il veut d’abordmettre la main sur Marteau, et il sait que, quand il aura Marteau, Larcier ne sera pas loin.»
—Je vais avoir ma journée de demain très occupée, continua M. Galoin, ce qui vous permettra de faire visiter plus complètement Londres à Mᵐᵉ Chéron... Elle est charmante, cette dame!
M. Galoin savait-il les rapports exacts qu’il y avait entre Blanche Chéron et moi? Etait-il au courant des relations de Blanche et de Larcier?
Nous marchâmes quelques instants en silence, et je me demandai pendant ce temps si je devais éclairer mon compagnon sur ce point.
Je lui racontai donc ce qu’il en était, comment Blanche et moi nous avions été rapprochés par notre désir commun de retrouver Larcier, et quels liens d’affection très tendre unissaient Blanche à mon pauvre ami.
M. Galoin m’écouta en silence, puis il me dit:
—Cette dame, votre amie, aimait beaucoup ce garçon?
—Je crois, lui répondis-je.
—Ah! reprit-il simplement, d’un air songeur.
Puis il ajouta:
—Il faut pourtant qu’elle s’habitue un peu à cette idée qu’elle ne pourra sans doute plus reprendre avec Larcier les rapports d’amitié qu’ils avaient jadis ensemble.
—Je ne sais pas si, malgré le crime de Larcier, Blanche n’aura pas pour lui un grand élan d’indulgence...
—Oui, répondit M. Galoin, toujours mystérieux. Mais enfin, dans l’hypothèse où elle serait contrainte de ne plus revoir Larcier, il vaudrait mieux dès à présent peut-être, l’habituer à cette idée et l’assurer qu’elle trouvera des consolations autre part. Il faut être plein de gentillesse pourelle, et l’on peut, sans en avoir l’air, l’accoutumer à cette idée de séparation...
Je ne comprenais pas très bien ce que disait l’inspecteur; je me demandais s’il n’y avait pas dans ses paroles une certaine ironie, et si, ayant remarqué l’intimité presque tendre qui existait entre Blanche et moi, il ne voulait pas dire que, ces consolations dont il parlait, Blanche les avait déjà trouvées.
La conversation s’arrêta. J’étais un peu fatigué et je repris avec M. Galoin le chemin de l’hôtel.