—Oui, disait Schweyer, vous chantez bien; c'est dommage que vous n'ayez pas été de notre grande société chorale de Johannisberg; on n'aurait entendu que vous.»
Il se mettait alors à raconter comme, de son temps il existait une société de tonneliers, amateurs de musique, dans le pays de Nassau; que, dans cette société, on ne chantait qu'avec accompagnement de tonnes, de tonneaux et de brocs; que les canettes et les chopes faisaient le fifre, et que les foudres formaient la basse; qu'on n'avait jamais rien entendu d'aussi moelleux et d'aussi touchant; que les filles des maîtres tonneliers distribuaient des prix à ceux qui se distinguaient, et que lui, Schweyer, avait reçu deux grappes et une coupe d'argent, à cause de sa manière harmonieuse de taper sur une tonne de cinquante-trois mesures.
Il disait cela tout ému de ses souvenirs, et Fritz avait peine à ne pas éclater de rire.
Il racontait encore beaucoup d'autres choses curieuses, et célébrait la cave du grand-duc de Nassau, «laquelle, disait-il, possède des vins précieux, dont la date se perd dans la nuit des temps».
C'est ainsi que le vieux Schweyer égayait le travail. Ces propos joyeux n'empêchaient pas les bouteilles de se remplir, de se cacheter et de se mettre en place; au contraire, cela se faisait avec plus de mesure et d'entrain.
Kobus avait l'habitude d'encourager Schweyer, lorsque sa gaieté venait de se ralentir, soit en lui lançant quelque bon mot, ou bien en le remettant sur la piste de ses histoires. Mais, en ce jour, le vieux tonnelier crut remarquer qu'il était préoccupé de pensées étrangères.
Deux ou trois fois il essaya de chanter; mais, après quelques ronflements, il se taisait, regardant un chat s'enfuir par la lucarne, un enfant qui se penchait curieusement pour voir ce qui se passait dans la cave, ou bien écoutant les sifflements de la pierre du rémouleur, les aboiements de son caniche, ou telle autre chose semblable.
Son esprit n'était pas dans la cave, et Schweyer, naturellement discret, ne voulut pas interrompre ses réflexions.
Les choses continuèrent ainsi trois ou quatre jours.
Chaque soir Fritz allait à son ordinaire faire quelques parties deyoukerauGrand-Cerf. Là , ses camarades remarquaient également une préoccupation étrange en lui; il oubliait de jouer à son tour.
«Allons donc, Kobus, allons donc, c'est à toi!» lui criait le grand Frédéric.
Alors il jetait sa carte au hasard, et naturellement il perdait.
«Je n'ai pas de chance», se disait-il en rentrant.
Comme Schweyer avait de l'ouvrage à la maison, il ne pouvait venir que deux ou trois heures par jour, le matin ou le soir, de sorte que l'affaire traînait en longueur, et même elle se termina d'une façon singulière.
En mettant lesteinbergen perce, le vieux tonnelier s'attendait à ce que Kobus allait, comme toujours, emplir le gobelet et le lui présenter. Or Fritz, par distraction, oublia cette partie importante du cérémonial.
Schweyer en fut indigné.
«Il me fait boire de sa piquette, se dit-il; mais quand le vin est de qualité supérieure, il le trouve trop bon pour moi.»
Cette réflexion le mit de mauvaise humeur, et quelques instants après, comme il était baissé, Kobus ayant laissé tomber deux gouttes de cire sur ses mains, sa colère éclata:
«Monsieur Kobus, dit-il en se levant, je crois que vous devenez fou! Dans le temps, vous chantiez leMiserere, et je ne voulais rien dire, quoique ce fût une offense contre notre sainte religion, et surtout à l'égard d'un vieillard de mon âge; vous aviez l'air de m'ouvrir en quelque sorte les portes de la tombe, et c'était abominable quand on considère que je ne vous avais rien fait. D'ailleurs, la vieillesse n'est pas crime; chacun désire devenir vieux; vous le deviendrez peut-être, monsieur Kobus, et vous comprendrez alors votre indignité. Maintenant, vous me faites tomber de la cire sur les mains par malice.
—Comment, par malice? s'écria Fritz stupéfait.
—Oui, par malice; vous riez de tout!... Même en ce moment, vous avez envie de rire; mais je ne veux pas être votrehans-wurst[11], entendez-vous? C'est la dernière fois que je travaille avec un braque de votre espèce.»
Ce disant, Schweyer détacha son tablier, prit sa tarière, et gravit l'escalier.
La véritable raison de sa colère, ce n'étaient ni leMiserere, ni les gouttes de cire, c'était l'oubli dusteinberg.
Kobus, qui ne manquait pas de finesse, comprit très bien le vrai motif de sa colère, mais il ne regretta pas moins sa maladresse et son oubli des vieux usages, car tous les tonneliers du monde ont le droit de boire un bon coup du vin qu'ils mettent en bouteilles, et si le maître est là , son devoir est de l'offrir.
«Où diable ai-je la tête depuis quelque temps? se dit-il. Je suis toujours à rêvasser, à bâiller, à m'ennuyer; rien ne me manque, et j'ai des absences; c'est étonnant... il faudra que je me surveille.»
Cependant, comme il n'y avait pas moyen de faire revenir Schweyer, il finit de mettre son vin en bouteille lui-même, et les choses en restèrent là .
Les mardis et les vendredis matin, jours de marché, Kobus avait l'habitude de fumer des pipes à sa fenêtre, en regardant les ménagères de Hunebourg aller et venir, d'un air affairé, entre les longues rangées de paniers, de hottes, de cages d'osier, de baraques, de poteries et de charrettes alignées sur la place des Acacias. C'étaient, en quelque sorte, ses jours de grand spectacle; toutes ces rumeurs, ces mille attitudes d'acheteurs et de vendeurs débattant leur prix, criant, se disputant, le réjouissaient plus qu'on ne saurait le dire.
Apercevait-il de loin quelque belle pièce, aussitôt il appelait Katel et lui disait:
«Vois-tu, là -bas, ce chapelet de grives ou de mésanges? vois-tu ce grand lièvre roux, au troisième banc de la dernière rangée? Va voir.»
Katel sortait; il suivait avec intérêt la marche de la discussion; et la vieille servante revenait-elle avec les mésanges, les grives ou le lièvre, il se disait: «Nous les avons!»
Or, un matin, il se trouvait là , tout rêveur contre son habitude, bâillant dans ses mains et regardant avec indifférence. Rien n'excitait son envie; le mouvement, les allées et les venues de tout ce monde lui paraissaient quelque chose de monotone. Parfois il se dressait, et regardant la côte de Genêts tout au loin, il se disait: «Quel beau coup de soleil là -bas, sur le Meisenthâl.»
Mille idées lui passaient par la tête: il entendait mugir le bétail, il voyait la petite Sûzel, en manches de chemise, le petit cuveau de sapin à la main, se glisser sous le hangar et entrer dans l'étable, Mopsel sur ses talons, et le vieil anabaptiste monter gravement la côte. Ces souvenirs l'attendrissaient.
«Le mur du réservoir doit être sec maintenant, pensait-il; bientôt, il faudra poser le grillage.»
En ce moment, et comme il se perdait au milieu de ces réflexions, Katel entra:
«Monsieur, dit-elle, voici quelque chose que j'ai trouvé dans votre capote d'hiver.»
C'était un papier; il le prit et l'ouvrit.
«Tiens! tiens! fit-il avec une sorte d'émotion, la recette des beignets! Comment ai-je pu oublier cela depuis trois semaines? Décidément je n'ai plus la tête à moi!»
Et regardant la vieille servante:
«C'est une recette pour faire des beignets, mais des beignets délicieux! s'écria-t-il comme attendri. Devine un peu, Katel, qui m'a donné cette recette?
—La grande Frentzel duBœuf-Rouge.
—Frentzel, allons donc! Est-ce qu'elle est capable d'inventer quelque chose, et surtout des beignets pareils? Non... c'est la petite Sûzel, la fille de l'anabaptiste.
—Oh! dit Katel, cela ne m'étonne pas, cette petite est remplie de bonnes idées.
—Oui, elle est au-dessus de son âge. Tu vas me faire de ces beignets, Katel. Tu suivras la recette exactement, entends-tu, sans cela tout serait manqué.
—Soyez tranquille, monsieur, soyez tranquille, je vais vous soigner cela.»
Katel sortit, et Fritz, bourrant une pipe avec soin, se remit à la fenêtre. Alors, tout avait changé sous ses yeux; les figures, les mines, les discours, les cris des uns et des autres: c'était comme un coup de soleil sur la place.
Et rêvant encore à la ferme, il se prit à songer que le séjour des villes n'est vraiment agréable qu'en hiver; qu'il fait bon aussi changer de nourriture quelquefois, car la même cuisine, à la longue, devient insipide. Il se rappela que les bons œufs frais et le fromage blanc, chez l'anabaptiste, lui faisaient plus de plaisir au déjeuner, que tous les petits plats de Katel.
«Si je n'avais pas besoin, en quelque sorte, de faire ma partie deyouker, de prendre mes chopes, de voir David, Frédéric Schoultz et le gros Hâan, se dit-il, j'aimerais bien passer six semaines ou deux mois de l'année à Meisenthâl. Mais il ne faut pas y songer, mes plaisirs et mes affaires sont ici: c'est fâcheux qu'on ne puisse pas avoir toutes les satisfactions ensemble.»
Ces pensées s'enchaînaient dans son esprit. Enfin, onze heures ayant sonné, la vieille servante vint dresser la table. «Eh bien! Katel, lui dit-il en se retournant, et mes beignets?
—Vous avez raison, monsieur, ils sont tout ce qu'on peut appeler de plus délicat.
—Tu les as réussis?
—J'ai suivi la recette; cela ne pouvait pas manquer.
—Puisqu'ils sont réussis, dit Kobus, tout doit aller ensemble, je descends à la cave chercher une bouteille deforstheimer.»
Il sortait son trousseau à la main, quand une idée le fit revenir; il demanda:
«Et la recette?
—Je l'ai dans ma poche, monsieur.
—Eh bien, il ne faut pas la perdre; donne que je la mette dans le secrétaire; nous serons contents de la retrouver.» Et, déployant le papier, il se mit à le relire.
«C'est qu'elle écrit joliment bien, fit-il; une écriture ronde, comme moulée! Elle est extraordinaire, cette petite Sûzel, sais-tu?
—Oui, monsieur, elle est pleine d'esprit. Si vous l'entendiez à la cuisine, quand elle vient, elle a toujours quelque chose pour vous faire rire.
—Tiens! tiens! moi qui la croyais un peu triste.
—Triste! ah bien oui!
—Et qu'est-ce qu'elle dit donc? demanda Kobus, dont la large figure s'épatait d'aise, en pensant que la petite était gaie.
—Qu'est-ce que je sais? Rien que d'avoir passé sur la place, elle a tout vu, et elle vous raconte la mine de chacun mais d'un air si drôle....
—Je parie qu'elle s'est aussi moquée de moi, s'écria Fritz.
—Oh! pour cela, jamais, monsieur; du grand Frédéric Schoultz, je ne dis pas, mais de vous....
—Ha! ha! ha! interrompit Kobus, elle s'est moquée de Schoultz! Elle le trouve un peu bête, n'est-ce pas?
—Oh! non, pas justement; je ne peux pas me rappeler... vous comprenez....
—C'est bon, Katel, c'est bon», dit-il en s'en allant tout joyeux.
Et jusqu'au bas de l'escalier, la vieille servante l'entendit rire tout haut en répétant: «Cette petite Sûzel me fait du bon sang.»
Quand il revint, la table était mise et le potage servi. Il déboucha sa bouteille, se mit la serviette au menton d'un air de satisfaction profonde, se retroussa les manches et dîna de bon appétit.
Katel vint servir les beignets avant le dessert. Alors, remplissant son verre, il dit: «Nous allons voir cela.» La vieille servante restait près de la table, pour entendre son jugement. Il prit donc un beignet, et le goûta d'abord sans rien dire; puis un autre, puis un troisième; enfin, se retournant, il prononça ces paroles avec poids et mesure:
«Les beignets sont excellents, Katel, excellents! Il est facile de reconnaître que tu as suivi la recette aussi bien que possible. Et cependant, écoute bien ceci—ce n'est pas un reproche que je veux te faire,—mais ceux de la ferme étaient meilleurs; ils avaient quelque chose de plus fin, de plus délicat, une espèce de parfum particulier,—fit-il en levant le doigt,—je ne peux pas t'expliquer cela; c'était moins fort, si tu veux, mais beaucoup plus agréable.
—J'ai peut-être mis trop de cannelle?
—Non, non, c'est bien, c'est très bien; mais cette petite Sûzel, vois-tu, a l'inspiration des beignets, comme toi l'inspiration de la dinde farcie aux châtaignes.
—C'est bien possible, monsieur.
—C'est positif. J'aurais tort de ne pas trouver ces beignets délicieux; mais au-dessus des meilleures choses, il y a ce que le professeur Speck appelle "l'idéal"; cela veut dire quelque chose de poétique, de....
—Oui, monsieur, je comprends, fit Katel: par exemple, comme les saucisses de la mère Hâfen, que personne ne pouvait réussir aussi bien qu'elle, à cause des trois clous de girofles qui manquaient.
—Non, ce n'est pas mon idée; rien n'y manque, et malgré tout....» Il allait en dire plus, lorsque la porte s'ouvrit et que le vieux rabbin entra: «Hé! c'est toi, David, s'écria-t-il; arrive donc, et tâche d'expliquer à Katel ce qu'il faut entendre par "l'idéal".»
David, à ces mots, fronça le sourcil. «Tu veux te moquer de moi? fit-il.
—Non, c'est très sérieux; dis à Katel pourquoi vous regrettiez tous les carottes et les oignons d'Égypte....
—Écoute, Kobus, s'écria le vieux rebbe, j'arrive, et voilà que tu commences tout de suite par m'attaquer sur les choses saintes; ce n'est pas beau.
—Tu prends tout de travers,posché-isroel. Assieds-toi, et, puisque tu ne veux pas que je parle des oignons d'Égypte, qu'il n'en soit plus question. Mais si tu n'étais pas juif....
—Allons, je vois bien que tu veux me chasser.
—Mais non, je dis seulement que si tu n'étais pas juif, tu pourrais manger de ces beignets, et que tu serais forcé de reconnaître qu'ils valent mille fois mieux que la manne, qui tombait du ciel pour vous purger de la lèpre, et des autres maladies que vous aviez attrapées chez les infidèles.
—Ah! maintenant, je m'en vais; c'est aussi trop fort!» Katel sortit, et Kobus, retenant le vieux rebbe par la manche, ajouta:
«Voyons donc, que diable! assieds-toi. J'éprouve un véritable chagrin.
—Quel chagrin?
—De ce que tu ne puisses pas vider un verre de vin avec moi et goûter ces beignets: quelque chose d'extraordinaire!» David s'assit en riant à son tour.
«Tu les a inventés, n'est-ce pas? dit-il. Tu fais toujours des inventions pareilles.
—Non, rebbe, non; ce n'est ni moi ni Katel. Je serais fier d'avoir inventé ces beignets, mais rendons à César ce qui est à César: l'honneur en revient à la petite Sûzel... tu sais, la fille de l'anabaptiste?
—Ah! dit le vieux rebbe, en attachant sur Kobus son œil gris; tiens! tiens! et tu les trouves si bons?
—Délicieux, David!
—Hé! hé! hé! oui... cette petite est capable de tout... même de satisfaire un gourmand de ton espèce.»
Puis, changeant de ton:
«Cette petite Sûzel m'a plu d'abord, dit-il; elle est intelligente. Dans trois ou quatre ans; elle connaîtra la cuisine comme ta vieille Katel; elle conduira son mari par le bout du nez; et, si c'est un homme d'esprit, lui-même reconnaîtra que c'était le plus grand bonheur qui pût lui arriver.
—Ah! ha! ha! cette fois, David, je suis d'accord avec toi, fit Kobus, tu ne dis rien de trop. C'est étonnant que le père Christel et la mère Orchel, qui n'ont pas quatre idées dans la tête, aient mis ce joli petit être au monde. Sais-tu qu'elle conduit déjà tout à la ferme?
—Qu'est-ce que je disais? s'écria David, j'en étais sûr! Vois-tu, Kobus, quand une femme a de l'esprit, qu'elle n'est point glorieuse, qu'elle ne cherche pas à rabaisser son mari pour s'élever elle-même, tout de suite elle se rend maîtresse; on est heureux, en quelque sorte, de lui obéir.»
En ce moment, je ne sais quelle idée passa par la tête de Fritz; il observa le vieux rebbe du coin de l'œil et dit: «Elle fait très bien les beignets, mais quant au reste....
—Et moi, s'écria David, je dis qu'elle fera le bonheur du brave fermier qui l'épousera, et que ce fermier-là deviendra riche et sera très heureux! Depuis que j'observe les femmes, et il y a pas mal de temps, je crois m'y connaître; je sais tout de suite ce qu'elles sont et ce qu'elles valent, ce qu'elles seront et ce qu'elles vaudront. Eh bien, cette petite Sûzel m'a plu, et je suis content d'apprendre qu'elle fasse si bien les beignets.»
Fritz était devenu rêveur. Tout à coup il demanda: «Dis donc,posché-isroel, pourquoi donc es-tu venu me voir à midi; ce n'est pas ton heure.
—Ah! c'est juste; il faut que tu me prêtes deux cents florins.
—Deux cents florins? oh! oh! fit Kobus d'un air moitié sérieux et moitié railleur, d'un seul coup, rebbe?
—D'un seul coup.
—Et pour toi?
—C'est pour moi si tu veux, car je m'engage seul de te rembourser la somme, mais c'est pour rendre service à quelqu'un.
—À qui, David?
—Tu connais le père Hertzberg, le colporteur, eh bien, sa fille est demandée en mariage par le fils Salomon; deux braves enfants, fit le vieux rebbe en joignant les mains d'un air attendri; seulement, tu comprends, il faut une petite dot, et Hertzberg est venu me trouver....
—Tu seras donc toujours le même? interrompit Fritz, non content de tes propres dettes, il faut que tu te mettes sur le dos celles des autres?
—Mais Kobus! mais Kobus! s'écria David d'une voix perçante et pathétique, le nez courbé et les yeux tournés en louchant vers le sol, si tu voyais ces chers enfants! Comment leur refuser le bonheur de la vie? Et d'ailleurs le père Hertzberg est solide, il me remboursera dans un an ou deux, au plus tard.
—Tu le veux, dit Fritz en se levant, soit; mais écoute: tu payeras des intérêts cette fois, cinq pour cent. Je veux bien te prêter sans intérêt, mais aux autres....
—Eh! mon Dieu, qui te dit le contraire, fit David, pourvu que ces pauvres enfants soient heureux! le père me rendra les cinq pour cent.»
Kobus ouvrit son secrétaire, compta deux cents florins sur la table, pendant que le vieux rebbe regardait avec impatience; puis il sortit le papier, l'écritoire, la plume, et dit:
«Allons, David vérifie le compte.
—C'est inutile, j'ai regardé et tu comptes bien.
—Non, non, compte!» Alors le vieux rebbe compta, fourrant les piles dans la grande poche de sa culotte, avec une satisfaction visible. «Maintenant, assieds-toi là , et fais mon billet à cinq pour cent. Et souviens-toi si tu n'es pas content de mes plaisanteries, je puis te mener loin avec ce morceau de papier.» David, souriant de bonheur, se mit à écrire. Fritz regardait par-dessus son épaule, et, le voyant près de marquer les cinq pour cent: «Halte! fit-il, vieuxposché-isroel, halte!
—Tu en veux six?
—Ni six, ni cinq. Est-ce que nous ne sommes pas de vieux amis? Mais tu ne comprends rien à la plaisanterie; il faut toujours être grave avec toi, comme un âne qu'on étrille.»
Le vieux rebbe alors se leva, lui serra la main et dit tout attendri: «Merci, Kobus.» Puis il s'en alla.
«Brave homme! faisait Fritz en le voyant remonter la rue, le dos courbé et la main sur sa poche; le voilà qui court chez l'autre, comme s'il s'agissait de son propre bonheur; il voit les enfants heureux, et rit tout bas, une larme dans l'œil.»
Sur cette réflexion, il prit sa canne et sortit pour aller lire son journal.
Deux ou trois jours après, un soir, au casino, on causait par hasard des anciens temps. Le gros percepteur Hâan célébrait les mœurs d'autrefois; les promenades en traîneau, l'hiver; le bon papa Christian, dans sa houppelande doublée de renard et ses grosses bottes fourrées d'agneau, le bonnet de loutre tiré sur les oreilles, et les gants jusqu'aux coudes, conduisant toute sa famille à la cime du Rothalps, admirer les bois couverts de givre; et les jeunes gens de la ville suivant à cheval la promenade, et jetant à la dérobée un regard d'amour sur la jolie couvée de jeunes filles, enveloppées de leurs pèlerines, le petit nez rose enfoui dans le minon de cygne plus blanc que la neige.
«Ah! le bon temps, disait-il. Bientôt après, toute la ville apprenait que le jeune conseiller Lobstein, ou M. le tabellion Müntz, était fiancé avec la petite Lochten, la jolie Rosa, ou la grande Wilhelmine; et c'était au milieu des neiges que l'amour avait pris naissance, sous l'œil même des parents. D'autres fois on se réunissait dans la Madame-Hüte[12], en pleine foire tous les rangs se confondaient: la noblesse, la bourgeoisie, le peuple. On ne s'inquiétait pas de savoir si vous étiez comte ou baron, mais bon valseur. Allez donc trouver un abandon pareil de nos jours! Depuis qu'on fait tant de nouveau noble, ils ont toujours peur qu'on les confonde avec la populace.»
Hâan vantait aussi les petits concerts, la bonne musique de chambre élégante et naïve des vieux temps, à laquelle on a substitué le fracas des grandes ouvertures, et la mélodie sombre des symphonies.
Rien qu'à l'entendre, il vous semblait voir le vieux conseiller Baumgarten, en perruque poudrée à la frimas et grand habit carré, le violoncelle appuyé contre la jambe et l'archet en équerre sur les cordes, Mlle Séraphia Schmidt au clavecin, entre les deux candélabres, les violons penchés tout autour, l'œil sur le cahier, et plus loin, le cercle des amis dans l'ombre.
Ces images touchaient tout le monde, et le grand Schoultz lui-même, se balançant sur sa chaise, un de ses genoux pointus entre les mains et les yeux au plafond, s'écriait:
«Oui, oui, ces temps sont loin de nous! C'est vrai, nous vieillissons.... Quels souvenirs tu nous rappelles, Hâan, quels souvenirs! Tout cela ne nous fait pas jeunes.»
Kobus, en retournant chez lui par la rue des Capucins, avait la tête pleine des idées de Hâan:
«Il a raison, se disait-il, nous avons vu ces choses qui nous paraissent reculées d'un siècle.»
Et regardant les étoiles, qui tremblotaient dans le ciel immense, il pensait:
«Tout cela reste en place, tout cela revient aux mêmes époques; il n'y a que nous qui changions. Quelle terrible aventure de changer un peu tous les jours, sans qu'on s'en aperçoive. De sorte qu'à la fin du compte, on est tout gris, tout ratatiné, et qu'on produit aux yeux du nouveau monde qui passe l'effet de ces vieilles défroques, ou de ces respectables perruques dont parlait Hâan tout à l'heure. On a beau faire, il faut que cela nous arrive comme aux autres.»
Ainsi rêvait Fritz en entrant dans sa chambre, et, s'étant couché, ces idées le suivirent encore quelque temps, puis il s'endormit.
Le lendemain, il n'y songeait plus, quand ses yeux tombèrent sur le vieux clavecin entre le buffet et la porte. C'était un petit meuble en bois de rose, à pieds grêles, terminés en poire, et qui n'avait que cinq octaves. Depuis trente ans il restait là ; Katel y déposait ses assiettes avant le dîner, et Kobus y jetait ses habits. À force de le voir, il n'y pensait plus; mais alors il lui sembla le retrouver après une longue absence. Il s'habilla tout rêveur; puis, regardant par la fenêtre, il vit Katel dehors, en train de faire ses provisions au marché. S'approchant aussitôt du clavecin, il l'ouvrit et passa les doigts sur ses touches jaunes: un son grêle s'échappa du petit meuble, et le bon Kobus, en moins d'une seconde, revit les trente années qui venaient de s'écouler. Il se rappela Mme Kobus, sa mère, une femme jeune encore, à la figure longue et pâle, jouant du clavecin; M. Kobus, le juge de paix, assis auprès d'elle, son tricorne au bâton de la chaise, écoutant, et lui, Fritz; tout petit, assis à terre avec le cheval de carton, criant: «Hue! hue!» pendant que le bonhomme levait le doigt et faisait: «Chut!» Tout cela lui passa devant les yeux, et bien d'autres choses encore.
Il s'assit, essaya quelques vieux airs et joua leTroubadouret l'antique romance duCroisé.
«Je n'aurais jamais cru me rappeler une seule note, se dit-il; c'est étonnant comme ce vieux clavecin a gardé l'accord; il me semble l'avoir entendu hier.»
En se baissant, il se mit à tirer les vieux cahiers de leur caisse:Le Siège de Prague, La Cenerentola, l'ouverture deLa Vestaleet puis les vieilles romances d'amour, de petits airs gais, mais toujours de l'amour: l'amour qui rit et l'amour qui pleure; rien en deçà , rien au-delà !
Kobus, deux ou trois mois avant, n'aurait pas manqué de se faire du bon sang, avec tous ces Lucas aux jarretières roses, et ces Arthurs au plumet noir; il avait lu jadisWerther, et s'était tenu les côtes tout le long de l'histoire; mais maintenant, il trouva cela fort beau.
«Hâan a bien raison, se disait-il, on ne fait plus d'aussi jolis couplets:
«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir!»
«Comme c'est simple, comme c'est naturel!
«Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir!»
«À la bonne heure! voilà de la poésie; cela dit des choses profondes, dans un langage naïf. Et la musique!»
Il se mit à jouer en chantant:
«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir!»
Il ne se lassait pas de répéter la vieille romance, et cela durait bien depuis vingt minutes, lorsqu'un petit bruit s'entendit à la porte; quelqu'un frappait.
«Voici David, se dit-il, en refermant bien vite le clavecin; c'est lui qui rirait, s'il m'entendait chanterRosette!»
Il attendit un instant, et, voyant que personne n'entrait, il alla lui-même ouvrir. Mais qu'on juge de sa surprise en apercevant la petite Sûzel, toute rose et toute timide, avec son petit bonnet blanc, son fichu bleu de ciel et son panier, qui se tenait là derrière la porte.
«Eh! c'est toi, Sûzel! fit-il comme émerveillé.
—Oui, monsieur Kobus, dit la petite; depuis longtemps j'attends Mlle Katel dans la cuisine, et, comme elle ne vient pas, j'ai pensé qu'il fallait tout de même faire ma commission avant de partir.
—Quelle commission donc, Sûzel?
—Mon père m'envoie vous prévenir que les grilles sont arrivées, et qu'on n'attend que vous pour les mettre.
—Comment! il t'envoie exprès pour cela?
—Oh! j'ai encore à dire au juif Schmoûle, qu'il doit venir chercher les bœufs, s'il ne veut pas payer la nourriture.
—Ah! les bœufs sont vendus?
—Oui, monsieur Kobus, trois cent cinquante florins.
—C'est un bon prix. Mais entre donc, Sûzel, tu n'as pas besoin de te gêner.
—Oh! je ne me gêne pas.
—Si, si... tu te gênes, je le vois bien, sans cela tu serais entrée tout de suite. Tiens, assieds-toi là .»
Il lui avançait une chaise, et rouvrait le clavecin d'un air de satisfaction extraordinaire:
«Et tout le monde se porte bien là -bas, le père Christel, la mère Orchel?
—Tout le monde, monsieur Kobus, Dieu merci. Nous serions bien contents si vous pouviez venir.
—Je viendrai, Sûzel; demain ou après, bien sûr, j'irai vous voir.» Fritz avait alors une grande envie de jouer devant Sûzel; il la regardait en souriant et finit par lui dire:
«Je jouais tout à l'heure de vieux airs, et je chantais. Tu m'as peut-être entendu de la cuisine; ça t'a bien fait rire, n'est-ce pas?
—Oh! monsieur Kobus, au contraire, ça me rendait toute triste; la belle musique me rend toujours triste. Je ne savais pas qui faisait cette belle musique.
—Attends, dit Fritz, je vais te jouer quelque chose de gai pour te réjouir.»
Il était heureux de montrer son talent à Sûzel, et commençaLa Reine de Prusse. Ses doigts sautaient d'un bout du clavecin à l'autre, il marquait la mesure du pied, et, de temps en temps, regardait la petite dans le miroir en face, en se pinçant les lèvres comme il arrive lorsqu'on a peur de faire de fausses notes. On aurait dit qu'il jouait devant toute la ville. Sûzel, elle, ses grands yeux bleus écarquillés d'admiration, et sa petite bouche rose entrouverte, semblait en extase.
Et quand Kobus eut fini sa valse, et qu'il se retourna tout content de lui-même:
«Oh! que c'est beau, dit-elle, que c'est beau!
—Bah! fit-il, ça, ce n'est encore rien. Mais tu vas entendre quelque chose de magnifique,Le Siège de Prague; on entend rouler les canons; écoute un peu.»
Il se mit alors à jouerLe Siège de Pragueavec un enthousiasme extraordinaire; le vieux clavecin bourdonnait et frissonnait jusque dans ses petites jambes. Et quand Kobus entendait la petite Sûzel soupirer tout bas: «Oh! que c'est beau!» cela lui donnait une ardeur, mais une ardeur vraiment incroyable; il ne se sentait plus de bonheur.
AprèsLe Siège de Prague, il jouaLa Cenerentola; aprèsLa Cenerentola, la grande ouverture deLa Vestale; et puis, comme il ne savait plus que jouer, et que Sûzel disait toujours: «Oh! que c'est beau, monsieur Kobus! Oh! quelle belle musique vous faites!» il s'écria:
«Oui, c'est beau; mais si je n'étais pas enrhumé, je te chanterais quelque chose, et c'est alors que tu verrais, Sûzel! Mais c'est égal, je vais essayer tout de même; seulement je suis enrhumé, c'est dommage.»
Et tout en parlant de la sorte, il se mit à chanter d'une voix aussi claire qu'un coq qui s'éveille au milieu de ses poules:
«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir!»
Il balançait la tête lentement, la bouche ouverte jusqu'aux oreilles, et chaque fois qu'il arrivait à la fin d'un couplet, pendant une demi-heure il répétait d'un ton lamentable, en se penchant au dos de sa chaise, le nez en l'air, et en se balançant comme un malheureux:
«Donne-moi ton cœur, «Donne-moi ton cœur.... «Ou je vas mourir... ou je vas mourir. «Je vas mourir... mourir... mourir!...»
De sorte qu'Ã la fin, la sueur lui coulait sur la figure.
Sûzel, toute rouge, et comme honteuse d'une pareille chanson, se penchait sans oser le regarder; et Kobus s'étant retourné pour lui entendre dire: «Que c'est beau! que c'est beau!» il la vit ainsi soupirant tout bas, les mains sur ses genoux, les yeux baissés.
Alors lui-même, se regardant par hasard dans le miroir, s'aperçut qu'il devenait pourpre, et ne sachant que faire dans une circonstance aussi surprenante, il passa les doigts du haut en bas et du bas en haut du clavecin, en soufflant dans ses joues et criant: «Prrouh! prrouh!» les cheveux droits sur la tête.
Au même instant, Katel refermait la porte de la cuisine, il l'entendit, et, se levant, il se mit à crier: «Katel! Katel!» d'une voix d'homme qui se noie.
Katel entra:
«Ah! c'est bon, fit-il. Tiens... voilà Sûzel qui t'attend depuis une heure.»
Et comme Sûzel alors levait sur lui ses grands yeux troublés, il ajouta:
«Oui, nous avons fait de la musique... ce sont de vieux airs... ça ne vaut pas le diable!... Enfin, enfin, j'ai fait comme j'ai pu.... On ne saurait tirer une bonne mouture d'un mauvais sac.»
Sûzel avait repris son panier et s'en allait avec Katel, disant: «Bonjour, monsieur Kobus!» d'une voix si douce, qu'il ne sut que répondre, et resta plus d'une minute comme enraciné au milieu de la salle, regardant vers la porte, tout effaré; puis il se prit à dire:
«Voilà de belles affaires, Kobus! tu viens de te distinguer sur cette maudite patraque.... Oui... oui... c'est du beau... tu peux t'en vanter... ça te va bien à ton âge. Que le diable soit de la musique! S'il m'arrive encore de jouer seulementPère Capucin, je veux qu'on me torde le cou!»
Alors il prit sa canne et son chapeau sans attendre le déjeuner, et sortit faire un tour sur les remparts, pour réfléchir à son aise sur les choses surprenantes qui venaient de s'accomplir.
On peut s'imaginer les réflexions que fit Kobus sur les remparts. Il se promenait derrière la Manutention, la tête penchée, la canne sous le bras, regardant à droite et à gauche, si personne ne venait. Il lui semblait que chacun allait découvrir son état au premier coup d'œil.
«Un vieux garçon de trente-six ans amoureux d'une petite fille de dix-sept, quelle chose ridicule! se disait-il. Voilà donc d'où venaient tes ennuis, Fritz, tes distractions et tes rêveries depuis trois semaines! voilà pourquoi tu perdais toujours à la brasserie, pourquoi tu n'avais plus la tête à toi dans la cave, pourquoi tu bâillais à ta fenêtre comme un âne, en regardant le marché. Peut-on être aussi bête à ton âge?
«Encore, si c'était de la veuve Windling ou de la grande Salomé Roedig que tu sois amoureux, cela pourrait aller. Il vaudrait mieux te pendre mille fois, que de te marier avec l'une d'elles; mais au moins, aux yeux des gens, un pareil mariage serait raisonnable. Mais être amoureux de la petite Sûzel, la fille de ton propre fermier, une enfant, une véritable enfant, qui n'est ni de ton rang, ni de ta condition, et dont tu pourrais être le père, c'est trop fort! C'est tout à fait contre nature, ça n'a pas même le sens commun. Si par malheur quelqu'un s'en doutait, tu n'oserais plus te montrer auGrand-Cerf, au Casino, nulle part. C'est alors qu'on se moquerait de toi, Fritz, de toi qui t'es tant moqué des autres. Ce serait l'abomination de la désolation; le vieux David lui-même, malgré son amour du mariage, te rirait au nez; il t'en ferait des apologues! il t'en ferait!
«Allons, allons, c'est encore un grand bonheur que personne ne sache rien, et que tu te sois aperçu de la chose à temps. Il faut étouffer tout cela, déraciner bien vite cette mauvaise herbe de ton jardin. Tu seras peut-être un peu triste trois ou quatre jours, mais le bon sens te reviendra. Le vieux vin te consolera, tu donneras des dîners, tu feras des tours aux environs dans la voiture de Hâan. Et justement, avant-hier il m'engageait, pour la centième fois, à l'accompagner en perception. C'est cela, nous causerons, nous rirons, nous nous ferons du bon sang, et dans une quinzaine tout sera fini.»
Deux hussards s'approchaient alors, bras dessus bras dessous avec leurs amoureuses. Kobus les vit venir de loin, sur le bastion de l'hôpital, et descendit dans la rue des Ferrailles, pour retourner à la maison.
«Je vais commencer par écrire au père Christel de poser le grillage, se dit-il, et de remplir le réservoir lui-même. Si l'on me rattrape à retourner au Meisenthâl, ce sera dans la semaine des quatre jeudis.»
Lorsqu'il rentra, Katel dressait la table. Sûzel était partie depuis longtemps. Fritz ouvrit son secrétaire, écrivit au père Christel qu'il ne pouvait pas venir, et qu'il le chargeait de poser le grillage lui-même; puis il cacheta la lettre, s'assit à table et dîna sans rien dire.
Après le dîner, il ressortit vers une heure et se rendit chez Hâan, qui demeurait à l'Hôtel de la Cigogne, en face des halles. Hâan était dans son petit bureau rempli de tabac, la pipe aux lèvres; il préparait des sacs et serrait dans un fourreau de cuir, de grands registres reliés en veau. Son garçon Gaysse l'aidait:
«Hé, Kobus! s'écria-t-il, d'où me vient ta visite? Je ne te vois pas souvent ici.
—Tu m'as dit, avant-hier, que tu partais en tournée, répondit Fritz en s'asseyant au coin de la table.
—Oui, demain matin, à cinq heures; la voiture est commandée. Tiens, regarde! je viens justement de préparer mon livre à souches et mes sacs. J'en aurai pour sept ou huit jours.
—Eh bien, je t'accompagne.
—Tu m'accompagnes! s'écria Hâan d'une voix joyeuse, en frappant de ses grosses mains carrées sur la table. Enfin, enfin, tu finis par te décider une fois, ça n'est pas malheureux.... Ha! ha! ha!»
Et, plein d'enthousiasme, il jeta son petit bonnet de soie noire de côté, s'ébouriffa les cheveux sur sa grosse tête rouge à demi chauve, et se mit à crier:
«À la bonne heure!... à la bonne heure!... Nous allons nous faire du bon sang!
—Oui, le temps m'a paru favorable, dit Fritz.
—Un temps magnifique, s'écria Hâan, en écartant les rideaux derrière son fauteuil, un temps d'or, un temps comme on n'en a pas vu depuis dix ans. Nous partirons demain au petit jour, nous courrons le pays... c'est décidé... mais ne va pas te dédire!
—Sois tranquille.
—Ah! ma foi, s'écria le gros homme, tu ne pouvais pas me faire un plus grand plaisir.
—Gaysse! Gaysse!
—Monsieur!
—Ma capote! tenez... pendez ma robe de chambre derrière la porte. Vous fermerez le bureau, et vous donnerez la clef à la mère Lehr. Nous allons auGrand-Cerf, Kobus?
—Oui, prendre des chopes; il n'y a pas de bonne bière en route.
—Pourquoi pas? À Hackmatt, elle est bonne.
—Alors, tu n'as plus rien à préparer, Hâan?
—Non, tout est prêt. Ah! dis donc, si tu voulais mettre deux ou trois chemises et des bas dans ma valise.
—J'aurai la mienne.
—Eh bien, en route!» s'écria Hâan, en prenant son bras. Ils sortirent, et le gros percepteur se mit à énumérer les villages qu'ils auraient à voir, dans la plaine et dans la montagne: «Dans la plaine, à Hackmatt, à Mittelbronn, à Lixheim, c'est tout pays protestant, tous gens riches, bien établis, belles maisons, bons vins, bonne table, bon lit. Nous serons comme des coqs en pâte les six premiers jours; pas de difficulté pour la perception, les sommes du roi sont prêtes d'avance. Et seulement, à la fin, nous aurons un petit coin de pays, le Wildland, une espèce de désert, où l'on ne voit que des croix sur la route, et où les voyageurs tirent la langue d'une aune; mais ne crains rien, nous ne mourrons pas de faim, tout de même.»
Fritz écoutait en riant, et c'est ainsi qu'ils entrèrent à la brasserie duGrand-Cerf. Là , les choses se passèrent comme toujours: on joua, on but des chopes, et, vers sept heures, chacun retourna chez soi pour souper.
Kobus, en traversant sa petite allée, entra dans la cuisine, selon son habitude, pour voir ce que Katel lui préparait. Il vit la vieille servante assise au coin de l'âtre, sur un tabouret de bois, un torchon sur les genoux, en train de graisser ses souliers de fatigue.
«Qu'est-ce que tu fais donc là ? dit-il.
—Je graisse vos gros souliers pour aller à la ferme, puisque vous partez demain ou après.
—C'est inutile, dit Fritz, je n'irai pas; j'ai d'autres affaires.
—Vous n'irez pas? fit Katel toute surprise; c'est le père Christel, Sûzel et tout le monde, qui vont avoir de la peine, monsieur!
—Bah! ils se sont passés de moi jusqu'à présent, et j'espère, avec l'aide de Dieu, qu'ils s'en passeront encore. J'accompagne Hâan dans sa tournée, pour régler quelques comptes. Et, puisque je me le rappelle maintenant, il y a une lettre sur la cheminée pour Christel; tu enverras demain le petit Yéri la porter, et ce soir, tu mettras dans ma valise trois chemises et tout ce qu'il faut pour rester quelques jours dehors.
—C'est bon, monsieur.» Kobus entra dans la salle à manger, tout fier de sa résolution, et ayant soupé d'assez bon appétit, il se coucha, pour être prêt à partir de grand matin.
Il était à peine cinq heures, et le soleil commençait à poindre au milieu des grandes vapeurs du Losser, lorsque Fritz Kobus et son ami Hâan, accroupis dans un vieux char à bancs tressé d'osier, en forme de corbeille, à l'ancienne mode du pays, sortirent au grand trot par la porte de Hildebrandt, et se mirent à rouler sur la route de Hunebourg à Michelsberg.
Hâan avait sa grande houppelande de castorine et son bonnet de renard à longs poils, la queue flottant sur le dos, Kobus, sa belle capote bleue, son gilet de velours à carreaux verts et rouges, et son large feutre noir.
Quelques vieilles le balai à la main, les regardaient passer en disant: «Ils vont ramasser l'argent des villages; ça prouve qu'il est temps d'apprêter notre magot; la note des portes et fenêtres va venir. Quel gueux que ce Hâan! Penser que tout le monde doit s'échiner pour lui, qu'il n'en a jamais assez, et que la gendarmerie le soutient!»
Puis elles se remettaient à balayer de mauvaise humeur.
Une fois hors de l'avancée, Hâan et Kobus se trouvèrent dans les brouillards de la rivière.
«Il fait joliment frais ce matin, dit Kobus.
—Ha! ha! ha! répondit Hâan en claquant du fouet, je t'en avais bien prévenu hier. Il fallait mettre ta camisole de laine; maintenant, allonge-toi dans la paille, mon vieux, allonge-toi.
—Hue! Foux, hue!
—Je vais fumer une pipe, dit Kobus, cela me réchauffera.» Il battit le briquet, tira sa grande pipe de porcelaine d'une poche de côté, et se mit à fumer gravement.
Le cheval, une grande haridelle de Mecklembourg, trottait les quatre fers en l'air, les arbres suivaient les arbres, les broussailles les broussailles. Hâan ayant déposé le fouet dans un coin, sous son coude, fumait aussi tout rêveur, comme il arrive au milieu des brouillards, où l'on ne voit pas les choses clairement.
Le soleil jaune avait de la peine à dissiper ces masses de brume, le Losser grondait derrière le talus de la route; il était blanc comme du lait, et malgré son bruit sourd, il semblait dormir sous les grands saules.
Parfois, à l'approche de la voiture, un martin-pêcheur jetait son cri perçant et filait; puis, une alouette se mettait à gazouiller quelques notes. En regardant bien, on voyait ses ailes grises s'agiter en accent circonflexe à quelques pieds au-dessus des champs, mais elle redescendait au bout d'une seconde, et l'on n'entendait plus que le bourdonnement de la rivière et le frémissement des peupliers.
Kobus éprouvait alors un véritable bien-être; il se réjouissait et se glorifiait de la résolution qu'il avait prise d'échapper à Sûzel par une fuite héroïque; cela lui semblait le comble de la sagesse humaine.
«Combien d'autres, pensait-il, se seraient endormis dans ces guirlandes de roses, qui t'entouraient de plus en plus, et qui, finalement, n'auraient été que de bonnes cordes, semblables à celles que la vertueuse Dalila tressait pour Samson! Oui, oui, Kobus, tu peux remercier le Ciel de ta chance; te voilà libre encore une fois comme un oiseau dans l'air; et, par la suite des temps, jusqu'au sein de la vieillesse, tu pourras célébrer ton départ de Hunebourg, à la façon des Hébreux, qui se rappelaient toujours avec attendrissement les vases d'or et d'argent de l'Égypte; ils abandonnèrent les choux, les raves et les oignons de leur ménage, pour sauver le tabernacle; tu suis leur exemple, et le vieux Sichel lui-même serait émerveillé de ta rare prudence.»
Toutes ces pensées, et mille autres non moins judicieuses, passaient par la tête de Fritz; il se croyait hors de tout péril, et respirait l'air du printemps dans une douce sécurité. Mais le Seigneur-Dieu, sans doute fatigué de sa présomption naturelle, avait résolu de lui faire vérifier la sagesse de ce proverbe: «Cache-toi, fuis, dérobe-toi sur les monts et dans la plaine, au fond des bois ou dans un puits, je te découvre et ma main est sur toi!»
À la Steinbach, près du grand moulin, ils rencontrèrent un baptême qui se rendaient à l'église Saint-Blaise: le petit poupon rose sur l'oreiller blanc, la sage-femme, fière avec son grand bonnet de dentelle, et les autres gais comme des pinsons—à Hoheim, une paire de vieux qui célébraient la cinquantaine dans un pré; ils dansaient au milieu de tout le village; le ménétrier, debout sur une tonne soufflait dans sa clarinette, ses grosses joues rouges gonflées jusqu'aux oreilles, le nez pourpre et les yeux à fleur de tête; on riait, on trinquait; le vin, la bière, le kirschenwasser coulaient sur les tables; chacun battait la mesure; les deux vieux les bras en l'air, valsaient la face riante; et les bambins, réunis autour d'eux, poussaient des cris de joie qui montaient jusqu'au ciel. À Frankenthâl, une noce montait les marches de l'église, le garçon d'honneur en tête, la poitrine couverte d'un bouquet en pyramide, le chapeau garni de rubans de mille couleurs, puis les jeunes mariés tout attendris, les vieux papas riant dans leur barbe grise, les grosses mères épanouies de satisfaction.
C'était merveilleux de voir ces choses, et cela vous donnait à penser plus qu'on ne peut dire.
Ailleurs, de jeunes garçons et de jeunes filles de quinze à seize ans cueillaient des violettes le long des haies, au bord de la route; on voyait à leurs yeux luisants qu'ils s'aimeraient plus tard. Ailleurs, c'était un conscrit que sa fiancée accompagnait sur la route, un petit paquet sous le bras; de loin, on les entendait qui se juraient l'un à l'autre de s'attendre.—Toujours, toujours cette vieille histoire de l'amour, sous mille et mille formes différentes; on aurait dit que le diable lui-même s'en mêlait.
C'était justement cette saison du printemps où les cœurs s'éveillent, où tout renaît, où la vie s'embellit, où tout nous invite au bonheur, où le Ciel fait des promesses innombrables à ceux qui s'aiment! Partout Kobus rencontrait quelque spectacle de ce genre, pour lui rappeler Sûzel, et chaque fois il rougissait, il rêvait, il se grattait l'oreille et soupirait. Il se disait en lui-même: «Que les gens sont bêtes de se marier! Plus on voyage et plus on reconnaît que les trois quarts des hommes ont perdu la tête, et que dans chaque ville, cinq ou six vieux garçons ont seuls conservé le sens commun. Oui, c'est positif... la sagesse n'est pas à la portée de tout le monde, on doit se féliciter beaucoup d'être du petit nombre des élus.»
Arrivaient-ils dans un village, tandis que Hâan s'occupait de sa perception, qu'il recevait l'argent du roi et délivrait des quittances, l'ami Fritz s'ennuyait; ses rêveries touchant la petite Sûzel augmentaient, et finalement, pour se distraire, il sortait de l'auberge et descendait la grande rue, regardant à droite et à gauche les vieilles maisons avec leurs poutrelles sculptées, leurs escaliers extérieurs, leurs galeries de bois vermoulu, leurs pignons couverts de lierre, leurs petits jardins enclos de palissades, leurs basses-cours, et, derrière tout cela, les grands noyers, les hauts marronniers dont le feuillage éclatant moutonnait au-dessus des toits. L'air plein de lumière éblouissante, les petites ruelles où se promenaient des régiments de poules et de canards barbotant et caquetant; les petites fenêtres à vitres hexagones, ternies de poussière grise ou nacrées par la lune; les hirondelles, commençant leur nid de terre à l'angle des fenêtres, et filant comme des flèches à travers les rues; les enfants, tout blonds, tressant la corde de leur fouet; les vieilles, au fond des petites cuisines sombres, aux marches concassées, regardant d'un air de bienveillance; les filles, curieuses, se penchant aussi pour voir: tout passait devant ses yeux sans pouvoir le distraire.
Il allait, regardant et regardé, songeant toujours à Sûzel, à sa collerette, à son petit bonnet, à ses beaux cheveux, à ses bras dodus; puis au jour où le vieux David l'avait fait asseoir à table entre eux deux; au son de sa voix, quand elle baissait les yeux, et ensuite à ses beignets, ou bien encore aux petites taches de crème qu'elle avait certain jour à la ferme; enfin à tout:—il revoyait tout cela sans le vouloir!
C'est ainsi que, le nez en l'air, les mains dans ses poches, il arrivait au bout du village, dans quelque sillon de blé, dans un sentier qui filait entre des champs de seigle ou de pommes de terre. Alors la caille chantait l'amour, la perdrix appelait son mâle, l'alouette célébrait dans les nuages le bonheur d'être mère; derrière, dans les ruelles lointaines, le coq lançait son cri de triomphe; les tièdes bouffées de la brise portaient, semaient partout les graines innombrables qui doivent féconder la terre: l'amour, toujours l'amour! Et, par-dessus tout cela, le soleil splendide, le père de tous les vivants, avec sa large barbe fauve et ses longs bras d'or, embrassant et bénissant tout ce qui respire! Ah! quelle persécution abominable! Faut-il être malheureux pour rencontrer partout, partout la même idée, la même pensée et les mêmes ennuis! Allez donc vous débarrasser d'une espèce de teigne qui vous suit partout, et qui vous cuit d'autant plus qu'on se remue. Dieu du ciel, à quoi pourtant les hommes sont exposés!
«C'est bien étonnant, se disait le pauvre Kobus, que je ne sois pas libre de penser à ce qui me plaît, et d'oublier ce qui ne me convient pas. Comment! toutes les idées d'ordre, de bon sens et de prévoyance, sont abolies dans ma cervelle, lorsque je vois des oiseaux qui se becquettent, des papillons qui se poursuivent, de véritables enfantillages, des choses qui n'ont pas le sens commun! Et je songe à Sûzel, je radote en moi-même, je me trouve malheureux, quand rien ne me manque, quand je mange bien et que je bois bien! Allons, allons, Fritz, c'est trop fort; secoue cela, fais-toi donc une raison!»
C'est comme s'il avait voulu raisonner contre la goutte et le mal de dents.
Le pire de tout, quand il marchait ainsi dans les petits sentiers, c'est qu'il lui semblait entendre le vieux David nasiller à son oreille: «Hé! Kobus, il faut y passer... tu feras comme les autres.... Hé! hé! hé! Je te le dis, Fritz, ton heure est proche!
—Que le diable t'emporte!» pensait-il.
Mais, d'autres fois, avec une résignation douloureuse et mélancolique:
«Peut-être, Fritz, se disait-il en lui-même, peut-être qu'à tout prendre les hommes sont faits pour se marier... puisque tout le monde se marie. Des gens mal intentionnés, poussant les choses encore plus loin, pourraient même soutenir que les vieux garçons ne sont pas les sages, mais au contraire les fous de la création, et qu'en y regardant de près, ils se comportent comme les frelons de la ruche.»
Ces idées n'étaient que des éclairs qui l'ennuyaient beaucoup; il en détournait la vue, et s'indignait contre les gens capables d'avoir d'autres théories que celles de la paix, du calme et du repos, dont il avait fait la base de son existence. Et chaque fois qu'une idée pareille lui traversait la tête, il se hâtait de répondre:
«Quand notre bonheur ne dépend plus de nous, mais du caprice d'une femme, alors tout est perdu; mieux vaudrait se pendre que d'entrer dans une pareille galère!»
Enfin, au bout de toutes ces excursions, entendant au loin, du milieu des champs, l'horloge du village, il revenait émerveillé de la rapidité du temps.
«Hé, te voilà ! lui criait le gros percepteur: je suis en train de terminer mes comptes; tiens, assieds-toi, c'est l'affaire de dix minutes.»
La table était couverte de piles de florins et de thalers, qui grelottaient à la moindre secousse. Hâan, courbé sur son registre, faisait son addition. Puis, la face épanouie, il laissait tomber les piles d'écus dans un sac d'une aune, qu'il ficelait avec soin, et déposait à terre près d'une pile d'autres. Enfin, quand tout était réglé, les comptes vérifiés et les rentrées abondantes, il se retournait tout joyeux, et ne manquait pas de s'écrier:
«Regarde, voilà l'argent des armées du roi! En faut-il de ce gueux d'argent pour payer les armées de Sa Majesté, ses conseillers, et tout ce qui s'ensuit, ha! ha! ha! Il faut que la terre sue de l'or et les gens aussi. Quand donc diminuera-t-on les gros bonnets, pour soulager le pauvre monde? Ça ne m'a pas l'air d'être de sitôt, Kobus, car les gros bonnets sont ceux que Sa Majesté consulterait d'abord sur l'affaire.»
Alors il se prenait le ventre à deux mains pour rire à son aise, et s'écriait:
«Quelle farce! quelle farce! Mais tout cela ne nous regarde pas, je suis en règle. Que prends-tu?
—Rien, Hâan, je n'ai envie de rien.
—Bah! cassons une croûte pendant qu'on attellera le cheval; un verre de vin vous fait toujours voir les choses en beau. Quand on a des idées mélancoliques, Fritz, il faut changer les verres de ses lunettes, et regarder l'univers par le fond d'une bouteille degleiszellerou d'umstein.»
Il sortait pour faire atteler le cheval et solder le compte de l'auberge; puis il venait prendre un verre avec Kobus; et, tout étant terminé, les sacs rangés dans la caisse du char à bancs garnie de tôle, il claquait du fouet, et se mettait en route pour un autre village.
Voilà comment l'ami Fritz passait le temps en route; ce n'était pas toujours gaiement, comme on voit. Son remède ne produisait pas tous les heureux effets qu'il en avait attendus, bien s'en faut.
Mais ce qui l'ennuyait encore plus que tout le reste, c'était le soir, dans ces vieilles auberges de village, silencieuses après neuf heures, où pas un bruit ne s'entend, parce que tout le monde est couché, c'était d'être seul avec Hâan après souper, sans avoir même la ressource de faire sa partie deyouker, ou de vider des chopes, attendu que les cartes manquaient, et que la bière tournait au vinaigre. Alors ils se grisaient ensemble avec duschnapsou du vin d'Ekersthâl. Mais Fritz, depuis sa fuite de Hunebourg, avait le vin singulièrement triste et tendre; même ce petit verjus, qui ferait danser des chèvres, lui tournait les idées à la mélancolie. Il racontait de vieilles histoires: l'histoire du mariage de son grand-père Nicklausse, avec sa grand-mère Gorgel, ou l'aventure de son grand-oncle Séraphion Kobus, conseiller intime de la grande faisanderie de l'électeur Hans-Peter XVII, lequel grand-oncle était tombé subitement amoureux, vers l'âge de soixante-dix ans, d'une certaine danseuse française, venue de l'Opéra, et nommée Rosa Fon Pompon; de sorte que Séraphion l'accompagnait finalement à toutes les foires et sur tous les théâtres, pour avoir le bonheur de l'admirer.
Fritz s'étendait en long et en large sur ces choses, et Hâan, qui dormait aux trois quarts, bâillait de temps en temps dans sa main, en disant d'une voix nasillarde: «Est-ce possible? est-ce possible?» Ou bien il l'interrompait par un gros éclat de rire, sans savoir pourquoi, en bégayant:
«Hé! hé! Hé! il se passe des choses drôles dans ce monde! Va, Kobus, va toujours, je t'écoute. Mais je pensais tout à l'heure à cet animal de Schoultz, qui s'est laissé tirer les bottes par des paysans, dans une mare.»
Fritz reprenait son histoire sentimentale, et c'est ainsi que venait l'heure de dormir.
Une fois dans leur chambre à deux lits, la caisse entre eux, et le verrou tiré, Kobus se rappelait encore de nouveaux détails sur la passion malheureuse du grand-oncle Séraphion et le mauvais caractère de Mlle Rosa Fon Pompon; il se mettait à les raconter, jusqu'à ce qu'il entendît le gros Hâan ronfler comme une trompette, ce qui le forçait de se finir l'histoire à lui-même—et c'était toujours par un mariage.
L'ami Kobus, roulant un matin par un chemin très difficile dans la vallée du Rhéethal, tandis que Hâan conduisait avec prudence, et veillait à ne pas verser dans les trous, l'ami Kobus se fit des réflexions amères sur la vanité des vanités de la sagesse; il était fort triste, et se disait en lui-même:
«À quoi te sert-il maintenant, Fritz, d'avoir eu soin de te tenir la tête froide, le ventre libre et les pieds chauds durant vingt ans? Malgré ta grande prudence, un être faible a troublé ton repos d'un seul de ses regards. À quoi te sert-il de te sauver loin de ta demeure, puisque cette folle pensée te suit partout, et que tu ne peux l'éviter nulle part? À quoi t'a servi d'amasser, par ta prévoyance judicieuse, des vins exquis et tout ce qui peut satisfaire le goût et l'odorat, non seulement d'un homme, mais de plusieurs, durant des années, puisqu'il ne t'est plus même permis de boire un verre de vin sans t'exposer à radoter comme une vieille laveuse, et à raconter des histoires qui te rendraient la fable de David, de Schoultz, de Hâan et de tout le pays, si l'on savait pourquoi tu les racontes? Ainsi, toute consolation t'est refusée!»
Et songeant à ces choses, il s'écriait en lui-même, avec le roi Salomon:
«J'ai dit en mon cœur: Allons, que je t'éprouve maintenant par la joie; jouis des biens de la terre! Mais voilà que c'était aussi vanité. J'ai recherché en mon cœur le moyen de me traiter délicatement, et que mon cœur cependant suivît la sagesse. Je me suis bâti des maisons, je me suis planté des jardins et des vignes, je me suis creusé des réservoirs et j'y ai semé des poissons délicieux; je me suis amassé des richesses, je me suis agrandi; et ayant considéré tous ces ouvrages, voilà que tout était vanité! Puisqu'il m'arrive aujourd'hui comme à l'insensé, pourquoi donc ai-je été plus sage? Cette petite Sûzel m'ennuie plus qu'il n'est possible de le dire, et pourtant mon âme se complaît en elle! Moi et mon cœur, nous nous sommes tournés de tous côtés, pour examiner et rechercher la sagesse, et nous n'avons trouvé que le mal de la folie, de l'imbécillité et de l'imprudence. Nous avons trouvé cette jeune fille, dont le sourire est comme un filet et le regard un lien: n'est-ce point de la folie? Pourquoi donc ne s'est-elle pas dérangé le pied, le jour de son voyage à Hunebourg? Pourquoi l'ai-je vue dans la joie du festin, et, plus tard, dans les plaisirs de la musique? Pourquoi ces choses sont-elles arrivées de la sorte et non autrement? Et maintenant, Fritz, pourquoi ne peux-tu te détacher de ces vanités?»
Il suait à grosses gouttes, et rêvait dans une désolation inexprimable. Mais ce qui l'ennuyait encore le plus, c'était de voir Hâan tirer la bouteille de la paille, et de l'entendre dire:
«Allons, Kobus, bois un bon coup! Quelle chaleur au fond de ces vallées!
—Merci, faisait-il, je n'ai pas soif.» Car il avait peur de recommencer l'histoire des amours de tous ses ancêtres, et surtout de finir par raconter les siennes.
«Comment! tu n'as pas soif? s'écriait Hâan, c'est impossible; voyons!
—Non, non, j'ai là quelque chose de lourd, faisait-il en se posant la main sur l'estomac avec une grimace.
—Cela vient de ce que nous n'avons pas assez bu hier soir; nous avons été nous coucher trop tôt, disait le gros percepteur; bois un coup, et cela te remettra.
—Non, merci.
—Tu ne veux pas? tu as tort.» Alors Hâan levait le coude, et Fritz voyait son cou se gonfler et se dégonfler d'un air de satisfaction incroyable. Puis le gros homme exhalait un soupir, tapait sur le bouchon, et mettait la bouteille entre ses jambes en disant: «Ça fait du bien.
—Hue, Foux, hue!
—Quel matérialiste que ce Hâan, se disait Fritz, il ne pense qu'à boire et à manger!
—Kobus, reprenait l'autre gravement, tu couves une maladie; prends garde! Voilà deux jours que tu ne bois plus, c'est mauvais signe. Tu maigris; les hommes gras qui deviennent maigres, et les hommes maigres qui deviennent gras, c'est dangereux.
—Que le diable t'emporte!» pensait Fritz, et parfois l'idée lui passait par la tête que Hâan se doutait de quelque chose; alors, tout rouge, il l'observait du coin de l'œil, mais il était si paisible que le doute se dissipait.
Enfin, au bout de deux heures, ayant franchi la côte, ils atteignirent un chemin uni, sablonneux, au fond de la vallée, et Hâan, indiquant de son fouet une centaine de masures décrépites sur la montagne en face, à mi-côte, et dominées par une chapelle tout au haut dans les nuages, dit d'un air mélancolique:
«Voilà Wildland, le pays dont je t'ai parlé à Hunebourg, voici deux ex-voto suspendus à cet arbre, et là -bas, un autre en forme de chapelle, dans le creux de cette roche, nous allons en rencontrer maintenant à chaque pas; c'est la misère des misères: pas une route, pas un chemin vicinal en bon état, mais des ex-voto partout! Et penser que ces gens-là se font dire des messes aussitôt qu'ils peuvent réunir quatre sous, et que le pauvre Hâan est forcé de crier, de taper sur la table, et de s'époumoner comme un malheureux pour obtenir l'argent du roi! Tu me croiras si tu veux, Kobus, mais cela me saigne le cœur d'arriver ici pour demander de l'argent, pour faire vendre des baraques de quatrekreutzeret des meubles de deuxpfenning.»
Ce disant, Hâan fouetta Foux, qui se mit à galoper.
Le village était alors à deux ou trois cents pas au-dessus d'eux, autour d'une gorge profonde et rapide, en fer à cheval.
Le chemin creux où montait la voiture, encombré de sable, de pierres, de gravier, et creusé d'ornières profondes par les lourdes charrettes du pays, attelées de bœufs et de vaches, était tellement étroit que l'essieu portait quelquefois des deux côtés sur le roc.
Naturellement Foux avait repris sa marche haletante, et seulement un quart d'heure après, ils arrivaient au niveau des deux premières chaumières, véritables baraques, hautes de quinze à vingt pieds, le pignon sur la vallée, la porte et les deux lucarnes sur le chemin. Une femme, sa tignasse rousse enfouie dans une cornette d'indienne, la face creuse, le cou long, creusé d'une sorte de goulot, qui partait de la mâchoire inférieure jusqu'à la poitrine, l'œil fixe et hagard, le nez pointu, se tenait sur le seuil de la première hutte, regardant vers la voiture.
Devant la porte de l'autre cassine, en face, était assis un enfant de trois ans, tout nu, sauf un lambeau de chemise qui lui pendait des épaules sur les cuisses; il était brun de peau, jaune de cheveux, et regardait d'un air curieux et doux.
Fritz observait ce spectacle étrange. La rue fangeuse descendant en écharpe dans le village, les granges pleines de paille, les hangars, les lucarnes ternes, les petites portes ouvertes, les toits effondrés: tout cela confus, entassé dans un étroit espace, se découpait pêle-mêle sur le fond verdoyant des forêts de sapins.
La voiture suivit le chemin à travers les fumiers, et un petit chien-loup noir, la queue en panache, vint aboyer contre Foux. Les gens alors se montrèrent aussi sur le seuil de leurs chaumières, vieux et jeunes, en bleus sales et pantalons de toile, la poitrine nue, la chemise débraillée.
À cinquante pas dans le village, apparut l'église à gauche, bien propre, bien blanche, les vitraux neufs, riante et pimpante au milieu de cette misère; le cimetière, avec ses petites croix, en faisait le tour.
«Nous y sommes», dit Hâan.
La voiture venait de s'arrêter dans un creux, au coin d'une maison peinte en jaune, la plus belle du village, après celle de M. le curé. Elle avait un étage, et cinq fenêtres sur la façade, trois en haut, deux en bas. La porte s'ouvrait de côté sous une espèce de hangar. Dans ce hangar étaient entassés des fagots, une scie, une hache et des coins; plus bas, descendaient en pente deux ou trois grosses pierres plates, déversant l'eau du toit dans le chemin où stationnait le char à bancs.
Fritz et Hâan n'eurent qu'à enjamber l'échelle de la voiture, pour mettre le pied sur ces pierres. Un petit homme, au nez de pie tourné à la friandise, les cheveux blond filasse aplatis sur le front, et les yeux bleu faïence, venait de s'avancer sur la porte, et disait:
«Hé! Hé! Hé! monsieur Hâan, vous arrivez deux jours plus tôt que l'année dernière.
—C'est vrai, Schnéegans, répondit le gros percepteur; mais je vous ai fait prévenir. Vous avez, bien sûr, ordonné les publications?
—Oui, monsieur Hâan, lebeutel[13]est en route depuis ce matin; écoutez... le voilà qui tambourine justement sur la place.»
En effet, le roulement d'un tambour fêlé bourdonnait alors sur la place du village. Kobus s'étant retourné, vit, près de la fontaine, un grand gaillard en blouse, le chapeau à claque sur la nuque, la corne au milieu du dos, le nez rouge, les joues creuses, la caisse sur la cuisse, qui tambourinait, et finit par crier d'une voix glapissante, tandis qu'une foule de gens écoutaient aux lucarnes d'alentour:
«Faisons savoir que M. l'einnehmer[14]Hâan est à l'auberge duCheval-Noir, pour attendre les contribuables qui n'ont pas encore payé, et qu'il attendra jusqu'à deux heures; après quoi, ceux qui ne seront pas venus, devront aller à Hunebourg dans la quinzaine, s'ils n'aiment mieux recevoir lesteuerbôt[15].»
Sur ce, lebeutelremonta la rue, en continuant ses roulements, et Hâan ayant pris ses registres, entra dans la salle de l'auberge; Kobus le suivait. Ils gravirent un escalier de bois, et trouvèrent en haut une chambre semblable à celle du bas, seulement plus claire, et garnie de deux lits en alcôve si hauts qu'il fallait une chaise pour y monter. À droite se trouvait une table carrée. Deux ou trois chaises de bois dans l'angle des fenêtres, un vieux baromètre accroché derrière la porte, et, tout autour des murs blanchis à la chaux, les portraits de saint Maclof, de saint Iéronimus et de la Sainte Vierge, magnifiquement enluminés, complétaient l'ameublement de cette salle.
«Enfin, dit le gros percepteur en s'asseyant avec un soupir, nous y voilà ! Tu vas voir quelque chose de curieux, Fritz.»
Il ouvrait ses registres et dévissait son encrier. Kobus, debout devant une fenêtre, regardait par-dessus les toits des maisons en face, l'immense vallée bleuâtre: les prairies au fond, dans la gorge, avant les prairies, les vergers remplis d'arbres fruitiers, les petits jardins entourés de palissades vermoulues ou de haies vives, et, tout autour, les sombres forêts de sapins; cela lui rappelait sa ferme de Meisenthâl!
Bientôt un grand tumulte se fit entendre au-dessous, dans la salle: tout le village, hommes et femmes, envahissait alors l'auberge. Au même instant, Schnéegans entrait, portant une bouteille de vin blanc et deux verres, qu'il déposa sur la table:
«Est-ce qu'il faut tous les faire monter à la fois? demanda-t-il.
—Non, l'un après l'autre, chacun à l'appel, répondit Hâan en emplissant les verres. Allons, bois un coup, Fritz! Nous n'aurons pas besoin d'ouvrir le grand sac aujourd'hui; je suis sûr qu'ils ont encore fait du bien à l'église.»
Et, se penchant sur la rampe, il cria:
«Frantz Laër!»
Aussitôt, un pas lourd fit crier l'escalier, pendant que le percepteur venait se rasseoir, et un grand gaillard en blouse bleue, coiffé d'un large feutre noir, entra. Sa figure longue, osseuse et jaune, semblait impassible. Il s'arrêta sur le seuil.
«Frantz Laër, lui dit Hâan, vous devez neuf florins d'arriéré et quatre florins de courant.»
L'autre leva sa blouse, mit la main dans la poche de son pantalon jusqu'au coude, et posa sur la table huit florins en disant:
«Voilà !