—Comment, voilà! Qu'est-ce que cela signifie? vous devez treize florins.
—Je ne peux pas donner plus; ma petite a fait sa première communion, il y a huit jours; ça m'a coûté beaucoup; j'ai aussi donné quatre florins pour le manteau neuf de saint Maclof.
—Le manteau neuf de saint Maclof?
—Oui, la commune a acheté un manteau neuf, tout ce qu'il y a de beau, avec des broderies d'or, pour saint Maclof, notre patron.
—Ah! très bien, fit Hâan, en regardant Kobus du coin de l'œil, il fallait dire cela tout de suite; du moment que vous avez acheté un manteau neuf pour saint Maclof.... Tâchez seulement qu'il n'ait pas besoin d'autre chose l'année prochaine. Je dis donc:—Reçu huit florins.»
Hâan écrivit la quittance et la remit à Laër en disant:
«Reste cinq florins à payer dans les trois mois, ou je serai forcé de recourir aux grands moyens.»
Le paysan sortit, et Hâan dit à Fritz:
«Voilà le meilleur du village, il est adjoint; tu peux juger des autres.»
Puis il cria de sa place:
«Joseph Besme!»
Un contribuable parut, un vieux bûcheron qui paya quatre florins sur douze; puis un autre, qui paya six florins sur dix-sept; puis un autre, deux florins sur treize, ainsi de suite: ils avaient tous donné pour le beau manteau de saint Maclof, et chacun d'eux avait un frère, une sœur, un enfant dans le purgatoire, qui demandait des messes; les femmes gémissaient, levaient les mains au ciel, invoquant la Sainte Vierge; les hommes restaient calmes.
Finalement, cinq ou six se suivirent sans rien payer; et Hâan furieux, s'élançant à la porte, se mit à crier d'une voix de tempête:
«Montez, montez tous, gueusards! montez ensemble!»
Il se fit un grand tumulte dans l'escalier. Hâan reprit sa place, et Kobus, à côté de lui, regarda vers la porte les gens qui entraient. En deux minutes, la moitié de la salle fut pleine de monde, hommes, femmes et jeunes filles, en blouse, en veste, en jupe rapiécée; tous secs, maigres, déguenillés, de véritables têtes de chevaux: le front étroit, les pommettes saillantes, le nez long, les yeux ternes, l'air impassible.
Quelques-uns, plus fiers, affectaient une espèce d'indifférence hautaine, leur grand feutre penché sur le dos, les deux poings dans les poches de leur veste, la cuisse en avant et les coudes en équerre. Deux ou trois vieilles, hagardes, l'œil allumé de colère et le mépris sur la lèvre; des jeunes filles pâles, les cheveux couleur filasse; d'autres, petites, le nez retroussé, brunes comme la myrtille sauvage, se poussaient du coude, chuchotaient entre elles, et se dressaient sur la pointe des pieds pour voir.
Le percepteur, la face pourpre, ses trois cheveux roussâtres debout sur sa grosse tête chauve, attendait que tout le monde fût en place, affectant de lire dans son registre. Enfin, il se retourna brusquement, et demanda si quelqu'un voulait encore payer.
Une vieille femme vint apporter douze kreutzers; tous les autres restèrent immobiles.
Alors Hâan, se retournant de nouveau, s'écria:
«Je me suis laissé dire que vous avez acheté un beau manteau neuf au patron de votre village; et comme les trois quarts d'entre vous n'ont pas de chemise à se mettre sur le dos, je pensais que le bienheureux saint Maclof, pour vous remercier de votre bonne idée, viendrait m'apporter lui-même l'argent de vos contributions. Tenez, mes sacs étaient déjà prêts, cela me réjouissait d'avance; mais personne n'est venu: le roi peut attendre longtemps, s'il espère que les saints du calendrier lui rempliront ses caisses!
«Je voudrais pourtant savoir ce que le grand saint Maclof a fait dans votre intention, et les services qu'il vous a rendus; pour que vous lui donniez tout votre argent.
«Est-ce qu'il vous a fait un chemin, pour emmener votre bois, votre bétail et vos légumes en ville? Est-ce qu'il paye les gendarmes qui mettent un peu d'ordre par ici? Est-ce que saint Maclof vous empêcherait de vous voler, de vous piller et de vous assommer les uns et les autres, si la force publique n'était pas là?
«N'est-ce pas une abomination de laisser toutes les charges au roi, de se moquer, comme vous, de celui qui paye les armées pour défendre la patrie allemande, les ambassadeurs pour représenter noblement la vieille Allemagne, les architectes, les ingénieurs, les ouvriers qui couvrent le pays de canaux, de routes, de ponts, d'édifices de toute sorte qui font l'honneur et la gloire de notre race; lessteuerbôt, les fonctionnaires, les gendarmes qui permettent à chacun de conserver ce qu'il a; les juges qui rendent la justice, selon nos vieilles lois, nos anciens usages et nos droits écrits?... N'est-ce pas abominable que de ne pas songer à le payer, à l'aider comme d'honnêtes gens, et de porter tous vos kreutzers à saint Maclof, à Lalla-Roumpfel, à tous ces saints que personne ne connaît ni d'Ève ni d'Adam, dont il n'est pas dit un mot dans les saintes Écritures, et qui, de plus, vous mangent pour le moins cinquante jours de l'année, sans compter vos cinquante-deux dimanches?
«Croyez-vous donc que cela puisse durer éternellement? ne voyez-vous pas que c'est contraire au bon sens, à la justice... à tout?
«Si vous aviez un peu de cœur, est-ce que vous ne prendriez pas en considération les services que vous rend notre gracieux souverain, le père de ses sujets, celui qui vous met le pain à la bouche? Vous n'avez donc pas de honte de porter tous vos deniers à saint Maclof, tandis que moi, j'attends ici que vous payiez vos dettes envers l'État?
«Écoutez! si le roi n'était pas si bon, si rempli de patience, depuis longtemps il aurait fait vendre vos bicoques, et nous verrions si les saints du calendrier vous en rebâtiraient d'autres.
«Mais, puisque vous l'admirez tant, ce grand saint Maclof, pourquoi ne faites-vous donc pas comme lui, pourquoi n'abandonnez-vous pas vos femmes et vos enfants, pourquoi n'allez-vous pas, avec un sac sur le dos, à travers le monde, vivre de croûtes de pain et d'aumônes? Ce serait naturel de suivre son exemple! D'autres viendraient cultiver vos terres en friche, et se mettre en état de remplir leurs obligations envers le souverain.
«Regardez un peu seulement autour de vous, ceux de Schnéemath, de Hackmath, d'Ourmath, et d'ailleurs, qui rendent à César ce qui revient à César, et à Dieu ce qui revient à Dieu, selon les divines paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Regardez-les, ce sont de bons chrétiens; ils travaillent, et n'inventent pas tous les jours de nouvelles fêtes, pour avoir un prétexte de croupir dans la paresse, et de dépenser leur argent au cabaret. Ils n'achètent pas de manteaux brodés d'or; ils aiment mieux acheter des souliers à leurs enfants, tandis que vous autres, vous allez nu-pieds comme de vrais sauvages.
«Cinquante fêtes par an, pour mille personnes, font cinquante mille journées de travail perdues! Si vous êtes pauvres, misérables, si vous ne pouvez pas payer le roi, c'est aux saints du calendrier que la gloire en revient.
«Je vous dis ces choses parce qu'il n'y a rien dans le monde de plus ennuyeux que de venir ici tous les trois mois, pour remplir son devoir, et de trouver des gueux—misérables et nus par leur propre faute—qui ont encore l'air de vous regarder comme un Antéchrist, lorsqu'on leur demande ce qui est dû au souverain dans tous les pays chrétiens, et même chez des sauvages comme les Turcs et les Chinois. Tout l'univers paye des contributions, pour avoir de l'ordre et de la liberté dans le travail; vous seuls, vous donnez tout à saint Maclof, et, Dieu merci, chacun peut voir en vous regardant, de quelle manière il vous récompense!
«Maintenant, je vous préviens d'une chose: ceux qui n'auront pas payé d'ici huit jours, on leur enverra lesteuerbôt. La patience de Sa Majesté est longue, mais elle a des bornes.
«J'ai parlé:—allez-vous-en, et souvenez-vous de ce que Hâan vient de vous dire: lesteuerbôtarrivera pour sûr.»
Alors ils se retirèrent en masse sans répondre.
Fritz était stupéfait de l'éloquence de son camarade; quand les derniers contribuables eurent disparu dans l'escalier, il lui dit:
«Écoute, Hâan, tu viens de parler comme un véritable orateur; mais, entre nous, tu es trop dur avec ces malheureux.
—Trop dur! s'écria le percepteur, en levant sa grosse tête ébouriffée.
—Oui, tu ne comprends rien au sentiment... à la vie du sentiment....
—À la vie du sentiment? fit Hâan. Ah! ça! dis donc, tu veux te moquer de moi, Fritz.... Ha! ha! ha! je ne donne pas là-dedans comme le vieux rebbe Sichel... ta mine grave ne me trompe pas... je te connais!...
—Et je te dis, moi, s'écria Kobus, qu'il est injuste de reprocher à ces paysans de croire à quelque chose, et surtout de leur en faire un crime. L'homme n'est pas seulement sur la terre pour amasser de l'argent et pour s'emplir le ventre.... Ces pauvres gens, avec leur foi naïve et leurs pommes de terre, sont peut-être plus heureux que toi, avec tes omelettes, tes andouilles et ton bon vin.
—Hé! Hé! farceur, dit Hâan, en lui posant la main sur l'épaule, parle donc un peu pour deux; il me semble que nous n'avons vécu ni l'un ni l'autre d'ex-voto et de pommes de terre jusqu'à présent, et j'espère que cela ne nous arrivera pas de sitôt. Ah! c'est comme cela que tu veux te moquer de ton vieux Hâan. En voilà des idées et des théories d'un nouveau genre!»
Tout en discutant, ils se disposaient à descendre, lorsqu'un faible bruit s'entendit près de la porte. Ils se retournèrent et virent debout, contre le mur, une jeune fille de seize à dix-sept ans, les yeux baissés. Elle était pâle et frêle; sa robe de toile grise, recouverte de grosses pièces, s'affaissait contre ses hanches; de beaux cheveux blonds encadraient ses tempes; elle avait les pieds nus, et je ne sais quelle lointaine ressemblance remplit aussitôt Kobus d'une pitié attendrie, telle qu'il n'en avait jamais éprouvée: il lui sembla voir la petite Sûzel, mais défaite, malade, tremblante, épuisée par la grande misère. Son cœur se fondit, une sorte de froid s'étendit le long de ses joues.
Hâan, lui, regardait la jeune fille d'un air de mauvaise humeur.
«Que veux-tu? dit-il brusquement, les registres sont fermés, les perceptions finies; vous viendrez tous payer à Hunebourg.
—Monsieur le percepteur, répondit la pauvre enfant après un instant de silence, je viens pour ma grand-mère Ewig. Depuis cinq mois, elle ne peut plus se lever de son lit. Nous avons eu de grands malheurs; mon père a été pris sous saschlitt[16]à la Kholplatz, l'hiver dernier... il est mort.... Ça nous a coûté beaucoup pour le repos de son âme.»
Hâan qui commençait à s'attendrir, regarda Fritz d'un œil indigné. «Tu l'entends, semblait-il dire, toujours saint Maclof!»
Puis, élevant la voix: «Ce sont des malheurs qui peuvent arriver à tout le monde, répondit-il; j'en suis fâché, mais quand je me présente à la caisse générale, on ne me demande pas si les gens sont heureux ou malheureux; on me demande combien d'argent j'apporte; et lorsqu'il n'y en a pas assez, il faut que j'en ajoute de ma propre poche. Ta grand-mère doit huit florins; j'ai payé pour elle l'année dernière, cela ne peut pas durer toujours.»
La pauvre petite était devenue toute triste, on voyait qu'elle avait envie de pleurer.
«Voyons, reprit Hâan, tu venais me dire qu'il n'y a rien, n'est-ce pas? que ta grand-mère n'a pas le sou; pour me dire cela, tu pouvais rester chez vous, je le savais déjà.»
Alors, sans lever les yeux, elle avança la main doucement et l'ouvrit, et l'on vit un florin dedans.
«Nous avons vendu notre chèvre... pour payer quelque chose...», dit-elle d'une voix brisée.
Kobus tourna la tête vers la fenêtre; son cœur grelottait.
«Des à-comptes, fit Hâan, toujours des à-comptes! encore, si la chose en valait la peine.»
Cependant, il rouvrit son registre en disant:
«Allons, viens!»
La petite s'approcha; mais Fritz, se penchant sur l'épaule du percepteur qui écrivait, lui dit à voix basse:
«Bah! laisse cela.
—Quoi? fit Hâan en le regardant stupéfait.
—Efface tout!
—Comment... efface?
—Oui!
—Reprends ton argent», dit Kobus à l'enfant. Et tout bas, à l'oreille de Hâan, il ajouta: «C'est moi qui paye!
—Les huit florins?
—Oui.»
Hâan déposa sa plume; il semblait rêveur, et, regardant la jeune fille, il lui dit d'un ton grave:
«Voici M. Kobus, de Hunebourg, qui paye pour vous. Tu diras cela à ta grand-mère. Ce n'est pas saint Maclof qui paye, c'est M. Kobus, un homme sérieux, raisonnable, qui fait cela par bon cœur.»
La petite leva les yeux, et Fritz vit qu'ils étaient d'un bleu doux, comme ceux de Sûzel, et pleins de larmes. Elle avait déjà posé son florin sur la table; il le prit, fouilla dans sa poche et en mit cinq ou six avec, en disant:
«Tiens, mon enfant, tâchez de ravoir votre chèvre, ou d'en acheter une autre aussi bonne. Tu peux t'en aller maintenant.»
Mais elle ne bougeait pas; c'est pourquoi Hâan, devinant sa pensée, dit:
«Tu veux remercier monsieur, n'est-ce pas?»
Elle inclina la tête en silence.
«C'est bon, c'est bon! fit-il. Naturellement nous savons ce que tu dois penser; c'est un bienfait du Ciel qui vous arrive. Tenez-vous au courant maintenant. Ce n'est pas grand-chose de mettre deux sous de côté par semaine, pour avoir la conscience tranquille. Va, ta grand-mère sera contente.»
La petite, regardant Kobus encore une fois, avec un sentiment de reconnaissance inexprimable, sortit et descendit l'escalier. Fritz, tout troublé, s'était approché de la fenêtre; il vit la pauvre enfant se mettre à courir en remontant la rue, on aurait dit qu'elle avait des ailes.
«Voilà nos affaires terminées, reprit Hâan; maintenant en route!»
En se retournant, Kobus le vit qui descendait déjà, les registres sous le bras et son gros dos arrondi. Il s'essuya les yeux, et descendit à son tour.
«Hé! leur cria Schnéegans en bas dans la grande salle, vous ne dînez pas avant de partir, monsieur le percepteur?
—Est-ce que tu as faim, Kobus? demanda Hâan.
—Non.
—Ni moi non plus; vous pouvez servir votre dîner à saint Maclof! Chaque fois que je viens dans ce gueux de pays, je suis comme éreinté durant quinze jours; tout cela me bouleverse. Attelez le cheval, Schnéegans, c'est tout ce qu'on vous demande.»
L'aubergiste sortit. Hâan et Fritz, sur la porte, le regardèrent tirer le cheval de l'écurie et le mettre à la voiture. Kobus monta. Hâan régla la note, prit les rênes et le fouet, et les voilà partis comme ils étaient venus.
Il pouvait être alors deux heures. Tous les gens du village, devant leurs baraques, les regardaient passer, sans qu'un seul eût l'idée de lever son chapeau.
Ils rentrèrent dans le chemin creux de la côte. Les ombres s'allongeaient alors du haut de la roche de Saint-Maclof jusque dans la vallée; l'autre côté de la montagne était éblouissant de lumière. Hâan paraissait rêveur; Fritz penchait la tête, s'abandonnant pour la première fois aux sentiments de tendresse et d'amour qui, depuis quelque temps, faisaient invasion dans son âme. Il fermait les yeux, et voyait passer devant ses paupières rouges, tantôt l'image de Sûzel, tantôt celle de la pauvre enfant de Wildland. Le percepteur, très attentif à conduire au milieu des roches et des ornières, ne disait mot.
À cinq heures, la voiture roulait dans le chemin sablonneux de Tiefenbach. Hâan, regardant alors Kobus, le vit comme assoupi, la tête ballottant doucement sur l'épaule; il alluma sa grosse pipe et laissa courir. Une demi-lieue plus loin, pour couper au court, il mit pied à terre, et, conduisant Foux par la bride, il prit le chemin escarpé du Tannewald. Fritz resta sur le siège; il ne dormait pas, comme le croyait son camarade, et s'abandonnait à ses rêves... jamais il n'avait tant rêvé de sa vie.
Cependant la nuit descendait sur les bois, le fond des vallées s'emplissait de ténèbres; mais les plus hautes cimes rayonnaient encore.
Après une bonne heure de marche ascendante, où Foux et Hâan s'arrêtaient de temps en temps pour reprendre haleine, la voiture atteignit enfin le plateau. Il ne restait plus qu'à traverser la forêt pour découvrir Hunebourg.
Le percepteur, qui malgré son gros ventre avait marché vigoureusement, mit alors le pied sur le timon, et, claquant du fouet, il enfonça sa large croupe dans le coussin de cuir.
«Allons! hop! hop!» s'écria-t-il.
Et Foux repartit dans le chemin des coupes, en trottant comme s'il n'eût pas déjà fait trois fortes lieues de montagne.
Ah! la belle vue, le beau coucher de soleil, quand, au sortir des vallées, vous découvrez tout à coup la lumière pourpre du soir, à travers les hauts panaches des bouleaux effilés dans le ciel, et que les mille parfums des bois voltigent autour de vous, embaumant l'air de leur haleine odorante!
La voiture suivait la lisière de la forêt; parfois tout était sombre, les branches des grands arbres descendaient en voûte; parfois un coin de ciel rouge apparaissait derrière les mille plantes jaillissant des fourrés; puis tout se cachait de nouveau, les broussailles défilaient, et le soleil descendait toujours: on le voyait chaque fois, au fond des percées lumineuses, d'un degré plus bas. Bientôt les pointes des hautes herbes se découpèrent sur sa face de bon vivant, une véritable face de Silène, pourpre et couronnée de pampres. Enfin il disparut, et de longs voiles d'or l'enveloppèrent dans les abîmes. Les teintes grises de la nuit envahirent le ciel; quelques étoiles tremblotaient déjà au-dessus des sombres massifs de la forêt, dans les profondeurs de l'infini.
À cette heure, la rêverie de Kobus devint plus grande encore et plus intime; il écoutait les roues tourner dans le sable, le pied du cheval heurter un caillou, quelques petits oiseaux filer à l'approche de la voiture. Cela durait depuis longtemps, lorsque Hâan s'aperçut qu'une courroie était lâchée; il fit halte et descendit. Fritz entrouvrit les yeux pour voir ce qui se passait: la lune se levait, le sentier était plein de lumière blanche.
Et comme le percepteur serrait la boucle de la courroie, tout à coup des faneuses et des faucheurs, qui se rendaient chez eux après le travail, se mirent à chanter ensemble le vieuxlied:
«Quand je pense à ma bien-aimée!»
Le silence de la nuit était grand, mais il parut grandir encore, et les forêts elles-mêmes semblèrent prêter l'oreille à ces voix graves et douces, confondues dans un sentiment d'amour.
Ces gens ne devaient pas être très loin; on entendait leurs pas sur la lisière du bois; ils marchaient en cadence.
Hâan et Kobus avaient entendu cent fois le vieuxlied; mais alors, il leur sembla si beau, si bien en rapport avec l'heure silencieuse, qu'ils l'écoutèrent dans une sorte de ravissement poétique. Mais Fritz éprouvait une bien autre émotion que celle de Hâan: parmi ces voix s'en trouvait une, douce, haute, pénétrante, qui commençait toujours le couplet et finissait la dernière, comme un soupir du ciel. Il croyait reconnaître cette voix fraîche, tendre, amoureuse, et son cœur tout entier était dans son oreille.
Au bout d'un instant, Hâan, qui tenait Foux par la bride, pour l'empêcher de secouer la tête, dit:
«Comme c'est juste! C'est pourtant ainsi que chantent les enfants de la vieille Allemagne. Allez donc ailleurs....
—Chut!» fit Kobus. Le vieuxliedrecommençait en s'éloignant, et la même voix s'élevait toujours plus haute, plus touchante que les autres; à la fin, un frémissement de feuillage la couvrit.
«C'est beau, ces vieilles chansons, dit le percepteur en remontant sur la voiture.
—Mais où sommes-nous donc? lui demanda Fritz tout pâle.
—Près de la roche des Tourterelles, à vingt minutes au-dessus de ta ferme, répondit Hâan en se rasseyant et fouettant le cheval, qui repartit.»
«C'était la voix de Sûzel, pensa Kobus, je le savais bien!»
Une fois hors du bois, Foux se mit à galoper: il sentait l'écurie. Hâan, tout joyeux de prendre sa chope le soir, parlait des talents de la vieille Allemagne, des vieuxlieds, des anciens minnesingers. Kobus ne l'écoutait pas, sa pensée était ailleurs; ils avaient déjà dépassé la porte de Hildebrandt, les lumières, brillant dans toutes les maisons de la grande rue, avaient frappé ses yeux sans qu'il les vit, lorsque la voiture s'arrêta.
«Eh bien! vieux, tu peux descendre, te voilà devant ta porte», lui dit Hâan.
Il regarda et descendit.
«Bonsoir, Kobus! cria le percepteur.
—Bonne nuit», dit-il en montant l'escalier tout pensif. Ce soir-là, sa vieille Katel, heureuse de le revoir, voulut mettre toute la cuisine en feu, pour célébrer son retour, mais il n'avait pas faim.
«Non, dit-il, laisse cela; j'ai bien dîné... j'ai sommeil.»
Il alla se coucher.
Ainsi, ce bon vivant, ce gros gourmand, ce fin gourmet de Kobus se nourrissait alors d'une tranche de jambon le matin, et d'un vieuxliedle soir; il était bien changé!
Dieu sait à quelle heure Fritz s'endormit cette nuit-là; mais il faisait grand jour lorsque Katel entra dans sa chambre et qu'elle vit les persiennes fermées.
«C'est toi, Katel? dit-il en se détirant les bras, qu'est-ce qui se passe?
—Le père Christel vient vous voir, monsieur; il attend depuis une demi-heure.
—Ah! le père Christel est là; eh bien! qu'il entre; entrez donc, Christel.
—Katel, pousse les volets.
—Eh! bonjour, bonjour, père Christel, tiens, tiens, c'est vous!» fit-il en serrant les deux mains du vieil anabaptiste, debout devant son lit, avec sa barbe grisonnante et son grand feutre noir.
Il le regardait, la face épanouie; Christel était tout étonné d'un accueil si enthousiaste.
«Oui, monsieur Kobus, dit-il en souriant, j'arrive de la ferme pour vous apporter un petit panier de cerises.... Vous savez, de ces cerises croquantes du cerisier derrière le hangar, que vous avez planté vous-même, il y a douze ans.»
Alors Fritz vit sur la table une corbeille de cerises, rangées et serrées avec soin dans de grandes feuilles de fraisier qui pendaient tout autour; elles étaient si fraîches, si appétissantes et si belles, qu'il en fut émerveillé:
«Ah! c'est bon, c'est bon! oui, j'aime beaucoup ces cerises-là! s'écria-t-il. Comment! vous avez pensé à moi, père Christel?
—C'est la petite Sûzel, répondit le fermier; elle n'avait pas de cesse et pas de repos. Tous les jours elle allait voir le cerisier, et disait: "Quand vous irez à Hunebourg, mon père, si les cerises sont mûres; vous savez que M. Kobus les aime!" Enfin, hier soir, je lui ai dit: "J'irai demain!" et, ce matin, au petit jour, elle a pris l'échelle et elle est allée les cueillir.»
Fritz, à chaque parole du père Christel, sentait comme un baume rafraîchissant s'étendre dans tout son corps. Il aurait voulu embrasser le brave homme, mais il se contint, et s'écria:
«Katel, apporte donc ces cerises par ici, que je les goûte!»
Et Katel les ayant apportées, il les admira d'abord; il lui semblait voir Sûzel étendre ces feuilles vertes au fond de la corbeille, puis déposer les cerises dessus, ce qui lui procurait une satisfaction intérieure, et même un attendrissement qu'on ne pourrait croire. Enfin, il les goûta, les savourant lentement et avalant les noyaux.
«Comme c'est frais! disait-il, comme c'est ferme, ces cerises qui viennent de l'arbre! On n'en trouve pas de pareilles sur le marché; c'est encore plein de rosée, et ça conserve tout son goût naturel, toute sa force et toute sa vie.»
Christel le regardait d'un air joyeux. «Vous aimez bien les cerises? fit-il.
—Oui, c'est mon bonheur. Mais asseyez-vous donc, asseyez-vous.»
Il posa la corbeille sur le lit, entre ses genoux, et, tout en causant, il prenait de temps en temps une cerise et la savourait, les yeux comme troubles de plaisir.
«Ainsi, père Christel, reprit-il, tout le monde se porte bien chez vous, la mère Orchel?
—Très bien, monsieur Kobus.
—Et Sûzel aussi!
—Oui, Dieu merci, tout va bien. Depuis quelques jours Sûzel paraît seulement un peu triste; je la croyais malade, mais c'est l'âge qui fait cela, monsieur Kobus, les enfants deviennent rêveurs à cet âge.»
Fritz se rappelant la scène du clavecin, devint tout rouge et dit en toussant:
«C'est bon... oui... oui.... Tiens, Katel, mets ces cerises dans l'armoire, je serais capable de les manger toutes avant le dîner. Faites excuse, père Christel, il faut que je m'habille.
—Ne vous gênez pas, monsieur Kobus, ne vous gênez pas.»
Tout en s'habillant, Fritz reprit:
«Mais vous n'arrivez pas de Meisenthâl seulement pour m'apporter des cerises?
—Ah non! j'ai d'autres affaires en ville. Vous savez, quand vous êtes venu la dernière fois à la ferme, je vous ai montré deux bœufs à l'engrais. Quelques jours après votre départ, Schmoûle les a achetés; nous sommes tombés d'accord à trois cent cinquante florins. Il devait les prendre le 1erjuin, ou me payer un florin pour chaque jour de retard. Mais voilà bientôt trois semaines qu'il me laisse ces bêtes à l'écurie. Sûzel est allée lui dire que cela m'ennuyait beaucoup; et comme il ne répondait pas, je l'ai fait assigner devant le juge de paix. Il n'a pas nié d'avoir acheté les bœufs; mais il a dit que rien n'était convenu pour la livraison, ni sur le prix des jours de retard; et comme le juge n'avait pas d'autre preuve, il a déféré le serment à Schmoûle, qui doit le prêter aujourd'hui à dix heures, entre les mains du vieux rebbe David Sichel, car les juifs ont leur manière de prêter serment.
—Ah bon! fit Kobus, qui venait de mettre sa capote et décrochait son feutre; voici bientôt dix heures, je vous accompagne chez David, et, aussitôt après, nous reviendrons dîner, vous dînez avec moi?
—Oh! monsieur Kobus, j'ai mes chevaux à l'auberge duBœuf-Rouge.
—Bah! Bah! vous dînerez avec moi. Katel, tu nous feras un bon dîner. J'ai du plaisir à vous voir, Christel.» Ils sortirent. Tout en marchant, Fritz se disait en lui-même:
«N'est-ce pas étonnant! Ce matin, je rêvais de Sûzel, et voilà que son père m'apporte des cerises qu'elle a cueillies pour moi; c'est merveilleux, merveilleux!»
Et la joie intérieure rayonnait sur sa figure, il reconnaissait en ces choses le doigt de Dieu.
Quelques instants après, ils arrivèrent dans la cour de l'antique synagogue. Le vieux mendiantFrantzozeétait là, sa sébile de bois sur les genoux; Kobus, dans son ravissement, y jeta un florin, et le père Christel pensa qu'il était généreux et bon.
Frantzozeleva sur lui des yeux tout surpris; mais il ne le regardait pas, il marchait la tête haute et riante, et s'abandonnait au bonheur d'avoir près de lui le père de la petite Sûzel: c'était comme un souffle du Meisenthâl dans ces hautes bâtisses sombres, un vrai rayon du ciel.
Comme pourtant les hommes ont des idées étranges; ce vieil anabaptiste, qui, deux ou trois mois avant, lui produisait l'effet d'un honnête paysan, et rien de plus, à cette heure, il l'aimait, il lui trouvait de l'esprit, et bien d'autres qualités qu'il n'avait pas reconnues jusqu'alors; il prenait fait et cause pour lui et s'indignait contre Schmoûle.
Cependant le vieux rebbe David, debout à sa fenêtre ouverte, attendait déjà Christel, Schmoûle et le greffier de la justice de paix. La vue de Kobus lui fit plaisir.
«Hé! te voilà,schaude, s'écria-t-il de loin; depuis huit jours on ne te voit plus.
—Oui, David, c'est moi, dit Fritz en s'arrêtant à la fenêtre; je t'amène Christel, mon fermier, un brave homme, et dont je réponds comme de moi-même; il est incapable d'avancer ce qui n'est pas....
—Bon, bon, interrompit David, je le connais depuis longtemps. Entrez, entrez, les autres ne peuvent tarder à venir: voici dix heures qui sonnent.»
Le vieux David était dans sa grande capote brune, luisante aux coudes; une calotte de velours noir coiffait le derrière de son crâne chauve, quelques cheveux gris voltigeaient autour; sa figure maigre et jaune, plissée de petites rides innombrables, avait un caractère rêveur, comme au jour duKipour[17].
«Tu ne t'habilles donc pas? lui demanda Fritz.
—Non, c'est inutile. Asseyez-vous.» Ils s'assirent. La vieille Sourlé regarda par la porte de la cuisine entrouverte, et dit: «Bonjour, monsieur Kobus.
—Bonjour, Sourlé, bonjour. Vous n'entrez pas?
—Tout à l'heure, fit-elle, je viendrai.
—Je n'ai pas besoin de te dire, David, reprit Fritz, que pour moi Christel a raison, et que j'en répondrais sur ma propre tête.
—Bon! je sais tout cela, dit le vieux rebbe, et je sais aussi que Schmoûle est fin, très fin, trop fin même. Mais ne causons pas de ces choses; j'ai reçu la signification depuis trois jours, j'ai réfléchi sur cette affaire, et... tenez, les voici!»
Schmoûle, avec son grand nez en bec de vautour, ses cheveux d'un roux ardent, la petite blouse serrée aux reins par une corde, et la casquette plate sur les yeux, traversait alors la cour d'un air insouciant. Derrière lui marchait le secrétaire Schwân, le chapeau en tuyau de poêle tout droit sur sa grosse figure bourgeonnée, et le registre sous le bras. Une minute après, ils entrèrent dans la salle. David leur dit gravement:
«Asseyez-vous, messieurs.»
Puis il alla lui-même rouvrir la porte, que Schwân avait fermée par mégarde, et dit:
«Les prestations de serment doivent être publiques.»
Il prit dans un placard une grosse Bible, à couvercle de bois, les tranches rouges, et les pages usées par le pouce. Il l'ouvrit sur la table et s'assit dans son grand fauteuil de cuir. Il y avait alors quelque chose de grave dans toute sa personne, et de méditatif. Les autres attendaient. Pendant qu'il feuilletait le livre, Sourlé entra, et se tint debout derrière le fauteuil. Un ou deux passants, arrêtés sur l'escalier sombre de la rue des Juifs, regardaient d'un air curieux.
Le silence durait depuis quelques minutes, et chacun avait eu le temps de réfléchir, lorsque David, levant la tête et posant la main sur le livre, dit:
«M. le juge de paix Richter a déféré le serment à Isaac Schmoûle, marchand de bétail, sur cette question: "Est-il vrai qu'il a été convenu entre Isaac Schmoûle et Hans Christel, que Schmoûle viendrait prendre, dans la huitaine, une paire de bœufs achetés par lui le 22 mai dernier, et que, faute de venir, il payerait à Christel, pour chaque jour de retard, un florin comme dédommagement de la nourriture des bœufs?" Est-ce cela?
—C'est cela, dirent Schmoûle et l'anabaptiste ensemble.
—Il ne s'agit donc plus que de savoir si Schmoûle consent à prêter serment.
—Je suis venu pour ça, dit Schmoûle tranquillement, et je suis prêt.
—Un instant, interrompit le vieux rebbe en levant la main, un instant! Mon devoir, avant de recevoir un acte pareil, l'un des plus saints, des plus sacrés de notre religion, est d'en rappeler l'importance à Schmoûle.»
Alors, d'une voix grave, il se mit à lire: «Tu ne prendras point le nom de l'Éternel, ton Dieu, en vain. Tu ne diras point de faux témoignage!»
Puis, plus loin, il lut encore du même ton solennel:
«Quand il sera question de quelque chose où il y ait doute, touchant un bœuf ou un âne, ou un menu bétail, ou un habit, ou toute autre chose, la cause des deux parties sera portée devant le juge, et le serment de l'Éternel interviendra entre les deux parties.»
Schmoûle, en cet instant, voulut parler; mais, pour la seconde fois, David lui fit signe de se taire, et dit:
«"Tu ne prendras point le nom de l'Éternel ton Dieu en vain, tu ne porteras point de faux témoignage!" Ce sont deux commandements de Dieu que tout le peuple d'Israël entendit parmi les tonnerres et les éclairs, tremblant et se tenant au loin dans le désert de Sinaï.
«Et voici maintenant ce que l'Éternel dit à celui qui viole ses commandements:
«Si tu n'obéis pas à la voix de l'Éternel ton Dieu, pour prendre garde à ce que je te prescris aujourd'hui, les cieux qui sont sur ta tête seront d'airain, et la terre qui est sous tes pieds sera de fer.
«L'Éternel te donnera, au lieu de pluie, de la poussière et de la cendre; l'Éternel te frappera, toi et ta postérité, de plaies étranges, de plaies grandes et de durée, de maladies malignes et de durée.
«L'étranger montera au-dessus de toi fort haut, et tu descendras fort bas; il te prêtera, et tu ne lui prêteras point.
«L'Éternel enverra sur toi la malédiction et la ruine de toutes les choses où tu mettras la main et que tu feras, jusqu'à ce que tu sois détruit. Tes filles et tes fils seront livrés à l'étranger, et tes yeux le verront et se consumeront tout le jour en regardant vers eux, et ta main n'aura aucune force pour les délivrer.
«Ta vie sera comme pendante devant toi, et tu seras dans l'effroi nuit et jour. Tu diras le matin: Qui me fera voir le soir? Et le soir, tu diras: Qui me fera voir le matin?
«Et toutes ces malédictions t'arriveront et te poursuivront, et reposeront sur toi, jusqu'à ce que tu sois exterminé, parce que tu n'auras pas obéi à la voix de l'Éternel ton Dieu, pour garder ses commandements et ses statuts qu'il t'a donnés!
«Ce sont ici les paroles de l'Éternel!» reprit David en levant la tête.
Il regardait Schmoûle, qui restait les yeux fixés sur la Bible, et paraissait rêver profondément.
«Maintenant, Schmoûle, poursuivit-il, tu vas prêter serment sur ce livre, en présence de l'Éternel qui t'écoute; tu vas jurer qu'il n'a rien été convenu entre Christel et toi, ni pour le délai, ni pour les jours de retard, ni pour le prix de la nourriture des bœufs pendant ces jours. Mais garde-toi de prendre des détours dans ton cœur, pour t'autoriser à jurer, si tu n'es pas sûr de la vérité de ton serment; garde-toi de te dire, par exemple, en toi-même: "Ce Christel m'a fait tort, il m'a causé des pertes, il m'a empêché de gagner dans telle circonstance." Ou bien: "Il a fait tort à mon père, à mes proches, et je rentre ainsi dans ce qui me serait revenu naturellement." Ou bien: "Les paroles de notre convention avaient un double sens, il me plaît à moi de les tourner dans le sens qui me convient; elles n'étaient pas assez claires, et je puis les nier." Ou bien: "Ce Christel m'a pris trop cher, ses bœufs valent moins que le prix convenu, et je reste de cette façon dans la vraie justice, qui veut que la marchandise et le prix soient égaux, comme les deux côtés d'une balance." Ou bien encore: "Aujourd'hui, je n'ai pas la somme entière, plus tard je réparerai le dommage", ou toute autre pensée de ce genre.
«Non, tous ces détours ne trompent point l'œil de l'Éternel; ce n'est point dans ces pensées, ni dans d'autres semblables que tu dois jurer, ce n'est pas d'après ton propre esprit, qui peut être entraîné vers le mal par l'intérêt, qu'il faut prêter serment,ce n'est pas sur ta pensée, c'est sur la mienne qu'il faut te régler; et tu ne peux rien ajouter ni rien retrancher, par ruse ou autrement, à ce que je pense.
«Donc, moi David Sichel, j'ai cette pensée simple et claire:—Schmoûle a-t-il promis un florin à Christel pour la nourriture des bœufs qu'il a achetés, et, pour chaque jour de retard après la huitaine, l'a-t-il promis? S'il ne l'a pas promis à Christel, qu'il pose la main sur le livre de la loi, et qu'il dise: "Je jure non! je n'ai rien promis!" Schmoûle, approche, étends la main, et jure!»
Mais Schmoûle, levant alors les yeux, dit:
«Trente florins ne sont pas une somme pour prêter un serment pareil. Puisque Christel est sûr que j'ai promis—moi, je ne me rappelle pas bien—je les payerai, et j'espère que nous resterons bons amis. Plus tard, il me fera regagner cela, car ses bœufs sont réellement trop chers. Enfin, ce qui est dû est dû, et jamais Schmoûle ne prêtera serment pour une somme encore dix fois plus forte, à moins d'être tout à fait sûr.»
Alors David, regardant Kobus d'un œil extrêmement fin, répondit:
«Et tu feras bien, Schmoûle; dans le doute, il vaut mieux s'abstenir.»
Le greffier avait inscrit le refus du serment, il se leva, salua l'assemblée et sortit avec Schmoûle, qui, sur le seuil, se retourna et dit d'un ton brusque:
«Je viendrai prendre les bœufs demain à huit heures, et je payerai.
—C'est bon», répondit Christel en inclinant la tête. Quand ils furent seuls, le vieux rebbe se mit à sourire. «Schmoûle est fin, dit-il, mais nos vieux talmudistes étaient encore plus fins que lui; je savais bien qu'il n'irait pas jusqu'au bout: voilà pourquoi je ne me suis pas habillé.
—Eh! s'écria Fritz, oui, je le vois, vous avez du bon tout de même dans la religion.
—Tais-toi,épicaures, répondit David en refermant la porte et reportant la Bible dans l'armoire; sans nous, vous seriez tous des païens, c'est par nous que vous pensez depuis deux mille ans; vous n'avez rien inventé, rien découvert. Réfléchis seulement un peu combien de fois vous vous êtes divisés et combattus depuis ces deux mille ans, combien de sectes et de religions vous avez formées! Nous, nous sommes toujours les mêmes depuis Moïse, nous sommes toujours les fils de l'Éternel, vous êtes les fils du temps et de l'orgueil; avec le moindre intérêt on vous fait changer d'opinion, et nous, pauvres misérables, tout l'univers réuni n'a pu nous faire abandonner une seule de nos lois.
—Ces paroles montrent bien l'orgueil de la race, dit Fritz; jusqu'à présent, je te croyais un homme modeste en ses pensées, mais je vois maintenant que tu respires l'orgueil dans le fond de ton âme.
—Et pourquoi serais-je modeste? s'écria David en nasillant. Si l'Éternel nous a choisis, n'est-ce point parce que nous valons mieux que vous?
—Tiens, tais-toi, fit Kobus en riant, cette vanité m'effraye; je serais capable de me fâcher.
—Fâche-toi donc à ton aise, dit le vieux rebbe, il ne faut pas te gêner.
—Non, j'aime mieux t'inviter à prendre le café chez moi, vers une heure; nous causerons, nous rirons, et ensuite nous irons goûter la bière de mars; cela te convient-il?
—Soit, fit David, j'y consens, le chardon gagne toujours à fréquenter la rose.»
Kobus allait s'écrier: «Ah! décidément, c'est trop fort!» mais il s'arrêta et dit avec finesse: «C'est moi qui suis la rose!»
Alors tous trois ne purent s'empêcher de rire. Christel et Fritz sortirent bras dessus bras dessous, se disant entre eux: «Est-il fin ce rebbe David! Il a toujours quelque vieux proverbe qui vient à propos pour vous réjouir. C'est un brave homme.» Tout se passant comme il avait été convenu: Christel et Kobus dînèrent ensemble, David vint au dessert prendre le café, puis ils se rendirent à la brasserie duGrand-Cerf. Fritz était dans un état de jubilation extraordinaire, non seulement parce qu'il marchait entre son vieil ami David et le père de Sûzel, mais encore parce qu'il avait une bouteille desteinbergdans la tête, sans parler du bordeaux et du kirschenwasser. Il voyait les choses de ce bas monde comme à travers un rayon de soleil: sa face charnue était pourpre, et ses grosses lèvres se retroussaient par un joyeux sourire. Aussi quel enthousiasme éclata lorsqu'il parut ainsi sous la toile grise en auvent, à la porte duGrand-Cerf.
«Le voilà! le voilà! criait-on de tous les côtés, la chope haute, voici Kobus!»
Et lui, riant, répétait:
«Oui, le voilà! ha! ha! ha!»
Il entrait dans les bancs et donnait des poignées de main à tous ses vieux camarades.
Durant les huit jours qui venaient de se passer, on se demandait partout:
«Qu'est-il devenu? quand le reverrons-nous?
Et le vieux Krautheimer se désolait, car toutes ses pratiques trouvaient la bière mauvaise.
Enfin, il s'assit au milieu de la jubilation universelle, et fit asseoir le père Christel à sa droite. David alla regarder Frédéric Schoultz, le gros Hâan, Speck et cinq ou six autres qui faisaient une partie deramsà deux kreutzers la marque.
On se mit à boire de cette fameuse bière de mars, qui vous monte au nez comme le vin de Champagne. En face, à la brasserie desDeux-Clefs, les hussards de Frédéric-Wilhelm buvaient de la bière en cruchons, les bouchons partaient comme des coups de pistolets; on se saluait d'un côté de la rue à l'autre, car les bourgeois de Hunebourg sont toujours bien avec les militaires, sans frayer pourtant ensemble, ni les recevoir dans leurs familles, chose toujours dangereuse.
À chaque instant le père Christel disait:
«Il est temps que je parte, monsieur Kobus; faites excuse, je devrais déjà être depuis deux heures à la ferme.
—Bah! s'écria Fritz en lui posant la main sur l'épaule, ceci n'arrive pas tous les jours, père Christel; il faut bien de temps en temps s'égayer et se dégourdir l'esprit. Allons, encore une chope!»
Et le vieil anabaptiste, un peu gris, se rasseyait en pensant: «Cela fera la sixième! Pourvu que je ne verse pas en route!»
Puis il disait: «Mais, monsieur Kobus, qu'est-ce que pensera ma femme si je rentre à moitié gris? Jamais elle ne m'aura vu dans cet état!
—Bah! bah! le grand air dissipe tout, père Christel, et puis vous n'aurez qu'à dire: "M. Kobus l'a voulu!" Sûzel prendra votre défense.
—Ça, c'est vrai, s'écriait alors Christel en riant, c'est vrai: tout ce que dit et fait M. Kobus est bien! Allons, encore une chope!»
Et la chope arrivait, elle se vidait; la servante en apportait une autre, ainsi de suite.
Or, sur le coup de trois heures, à l'église Saint-Sylvestre, et comme on ne pensait à rien, une troupe d'enfants tourna le coin de l'auberge duCygne, en courant vers la porte de Landau; puis quelques soldats parurent, portant un de leurs camarades sur un brancard; puis d'autres enfants en foule; c'était un roulement de pas sur le pavé, qui s'entendait au loin.
Tout le monde se penchait aux fenêtres et sortait des maisons pour voir. Les soldats remontaient la rue de la Forge, du côté de l'hôpital, et devaient passer devant la brasserie duGrand-Cerf.
Aussitôt les parties furent abandonnées; on se dressa sur les bancs: Hâan, Schoultz, David, Kobus, les servantes, Krautheimer, enfin tous les assistants. D'autres accouraient de la salle, et l'on se disait à voix basse: «C'est un duel! c'est un duel!»
Cependant le brancard approchait lentement; deux hommes le portaient; c'était une civière pour sortir le fumier des écuries de la caserne de cavalerie; le soldat couché dessus, les jambes pendant entre les bras du brancard, la tête de côté sur sa veste roulée, était extrêmement pâle; il avait les yeux fermés, les lèvres entrouvertes et le devant de la chemise plein de sang. Derrière venaient les témoins, un vieux hussard à sourcils jaunâtres et grosses moustaches rousses en paraphe sur ses joues brunes; il portait le sabre du blessé sous le bras, le baudrier jeté sur l'épaule, et semblait tout à fait calme. L'autre, plus jeune et tout blond, était comme abattu, il tenait le shako; puis arrivaient deux sous-officiers, se retournant à chaque pas, comme indignés de voir tout ce monde.
Quelques hussards, devant la brasserie desDeux-Clefs,criaient au vieux qui portait le sabre: «Rappel! eh! Rappel!» C'était sans doute leur maître d'armes; mais il ne répondit pas et ne tourna même pas la tête.
Au passage des deux derniers, Frédéric Schoultz, en sa qualité d'ancien sergent de la landwehr, s'écria du haut de sa chaise:
«Hé! camarades... camarades!» Un d'eux s'arrêta. «Qu'est-ce qui se passe donc, camarade?
—Ça, mon ancien, c'est un coup de sabre en l'honneur de Mlle Grédel, la cuisinière duBœuf-Rouge.
—Ah!
—Oui! un coup de pointe en riposte et sans parade; elle est venue trop tard.
—Et le coup a porté?
—À deux lignes au-dessous du téton droit.» Schoultz allongea la lèvre; il semblait tout fier de recevoir une réponse. On écoutait, penchés autour d'eux. «Un vilain coup, fit-il, j'ai vu ça dans la campagne de France.» Mais le hussard, voyant ses camarades entrer dans la ruelle de l'hôpital, porta la main à son oreille et dit: «Faites excuse!» Alors il rejoignit sa troupe, et Schoultz promenant un regard satisfait sur l'assistance, se rassit en disant: «Quand on est soldat, il faut tirer le sabre; ce n'est pas comme les bourgeois qui s'assomment à coups de poing.» Il avait l'air de dire: «Voilà ce que j'ai fait cent fois!» Et plus d'un l'admirait. Mais d'autres, en grand nombre, gens raisonnables et pacifiques, murmuraient entre eux: «Est-il possible que des hommes se tuent pour une cuisinière! C'est tout à fait contre nature. Cette Grédel méritait d'être chassée de la ville, à cause des passions funestes qu'elle excite entre les hussards.»
Fritz ne disait rien, il semblait méditatif, et ses yeux brillaient d'un éclat singulier. Mais le vieux rebbe, à son tour, s'étant mis à dire: «Voilà comment des êtres créés par Dieu se massacrent pour des choses de rien!» Tout à coup il s'emporta d'une façon étrange.
«Qu'appelles-tu des choses de rien, David? s'écria-t-il d'une voix retentissante. L'amour n'a-t-il pas inspiré, dans tous les temps et dans tous les lieux, les plus belles actions et les plus hautes pensées? N'est-il pas le souffle de l'Éternel lui-même, le principe de la vie, de l'enthousiasme, du courage et du dévouement? Il t'appartient bien de profaner ainsi la source de notre bonheur et de la gloire du genre humain. Ôte l'amour à l'homme, que lui reste-t-il? l'égoïsme, l'avarice, l'ivrognerie, l'ennui et les plus misérables instincts; que fera-t-il de grand, que dira-t-il de beau? Rien, il ne songera qu'à se remplir la panse!»
Tous les assistants s'étaient retournés ébahis de son emportement; Hâan le regardait de ses gros yeux par-dessus l'épaule de Schoultz, qui lui-même se tordait le cou pour voir si c'était bien Kobus qui parlait, car il ne pouvait en croire ses oreilles.
Mais Fritz ne faisait nulle attention à ces choses.
«Voyons, David, reprit-il en s'animant de plus en plus, quand le grand Homérus, le poète des poètes, nous montre les héros de la Grèce qui s'en vont par centaines sur leurs petits bateaux pour réclamer une belle femme qui s'est sauvée de chez eux, traversent les mers et s'exterminent pendant dix ans avec ceux d'Asie pour la ravoir, crois-tu qu'il ait inventé cela? Crois-tu que ce n'était pas la vérité qu'il disait? Et s'il est le plus grand des poètes, n'est-ce pas parce qu'il a célébré la plus grande chose et la plus sublime qui soit sous le ciel: l'amour! Et si l'on appelle le chant de votre roi Salomon,Le Cantique des cantiques, n'est-ce pas aussi parce qu'il chante l'amour, plus noble, plus grand, plus profond que tout le reste dans le cœur de l'homme? Quand il dit dans ceCantique des cantiques: "Ma bien aimée, tu es belle comme la voûte des étoiles, agréable comme Jérusalem, redoutable comme des armées qui marchent, leurs enseignes déployées." Est-ce qu'il ne veut pas dire que rien n'est plus beau, plus invincible et plus doux que l'amour? Et tous vos prophètes n'ont-ils pas dit la même chose? Et depuis le Christ, l'amour n'a-t-il pas converti les peuples barbares? n'est-ce pas avec un simple ruban rose, qu'il faisait d'une espèce sauvage un chevalier?
«Si de nos jours tout est moins grand, moins beau, moins noble qu'autrefois, n'est-ce pas parce que les hommes ne connaissent plus l'amour véritable, et qu'ils se marient pour de l'argent? Eh bien! moi, David, entends-tu, je dis et soutiens que l'amour vrai, l'amour pur est la seule chose qui change le cœur de l'homme, la seule qui l'élève et qui mérite qu'on donne sa vie pour elle. Je trouve que ces hommes ont bien fait de se battre puisque chacun ne pouvait renoncer à son amour, sans s'en reconnaître lui-même indigne.
—Hé! s'écria Hâan à l'autre table, comment peux-tu parler de cela, toi? Tu n'as jamais été amoureux; tu raisonnes de ces choses comme un aveugle des couleurs.»
Fritz, à cette apostrophe, resta tout interdit; il regarda Hâan d'un œil terne, ayant l'air de vouloir lui répondre, et bredouilla quelques mots confus en avalant sa chope.
Plusieurs alors se mirent à rire. Aussitôt Kobus, relevant sa grosse tête, dont les cheveux s'ébouriffaient comme s'ils eussent été vivants, s'écria d'un air étrange:
«C'est vrai, je n'ai jamais été amoureux! Mais si j'avais eu le bonheur de l'être, je me serais fait massacrer plutôt que de renoncer à mon amoureuse, ou j'aurais exterminé l'autre.
—Oh! oh! fit Hâan d'un ton un peu moqueur, en battant les cartes, oh! Kobus, tu n'aurais pas été si féroce.
—Pas si féroce! dit-il les deux mains écarquillées. Nous sommes deux vieux amis, n'est-ce pas, Hâan? Eh bien! si j'étais amoureux, et si tu me paraissais seulement convoiter par la pensée celle que j'aurais choisie... je t'étranglerais!»
En disant cela, ses yeux étaient rouges, il n'avait pas l'air de plaisanter; les autres non plus ne riaient pas.
«Et, ajouta-t-il en levant le doigt, je voudrais que toute la ville et le pays à la ronde eussent un grand respect pour mon amoureuse; quand même elle ne serait pas de mon rang, de ma condition et de ma fortune: le moindre blâme sur elle deviendrait la cause d'une terrible bataille.
—Alors, dit Hâan, Dieu fasse que tu ne tombes jamais amoureux, car tous les hussards de Frédéric-Wilhelm ne sont pas morts, plus d'un courrait la chance de mourir si ton amoureuse était jolie.»
Les sourcils de Fritz tressaillirent. «C'est possible, fit-il en se rasseyant, car il s'était dressé. Moi je serais fier, je serais glorieux de me battre pour une si belle cause! N'ai-je pas raison, Christel?
—Tout à fait, monsieur Kobus, dit l'anabaptiste un peu gris; notre religion est une religion de paix, mais dans le temps, lorsque j'étais amoureux d'Orchel, oui, Dieu me le pardonne! j'aurais été capable de me battre à coups de faux pour l'avoir. Grâce au Ciel, il n'a pas fallu répandre de sang; j'aime bien mieux n'avoir rien à me reprocher.»
Fritz voyant que tout le monde l'observait, comprit l'imprudence qu'il venait de commettre. Le vieux rebbe David surtout ne le quittait pas de l'œil, et semblait vouloir lire au fond de son âme. Quelques instants après, le père Christel s'étant écrié pour la vingtième fois:
«Mais, monsieur Kobus, il se fait tard, on m'attend; Orchel et Sûzel doivent être inquiètes.»
Il lui répondit enfin:
«Oui, maintenant il est temps; je vais vous reconduire à la voiture.»
C'était un prétexte qu'il prenait pour se retirer. L'anabaptiste se leva donc, disant:
«Oh! si vous aimez mieux rester, je trouverai bien le chemin de l'auberge tout seul.
—Non, je vous accompagne.» Ils sortirent du banc et traversèrent la place. Le vieux David partit presque aussitôt qu'eux. Fritz, ayant mis le père Christel en route, rentra chez lui prudemment. Ce jour-là, au moment de se coucher, Sourlé, voyant le vieux rebbe murmurer des paroles confuses, cela lui parut étrange.
«Qu'as-tu donc, David, lui demanda-t-elle, je te vois parler tout bas depuis le souper, à quoi penses-tu?
—C'est bon, c'est bon, fit-il en se tirant la couverture sur la barbiche, je rêve à ces paroles du prophète: "J'ai été jaloux pour Héva d'une grande jalousie!" et à celles-ci: "En ces temps arriveront des choses extraordinaires, des choses nouvelles et heureuses!"
—Pourvu que ce soit à nous qu'il ait songé en disant cela, répliqua Sourlé.
—Amen, fit le vieux rebbe; tout vient à point à qui sait attendre. Dormons en paix!»
Kobus aurait dû se repentir le lendemain, de ses discours inconsidérés à la brasserie duGrand-Cerf; il aurait dû même en être désolé, car, peu de jours avant, s'étant aperçu que le vin lui déliait la langue, et qu'il trahissait les pensées secrètes de son âme, il s'était dit: «La vigne est un plant de Gomorrhe; ses grappes sont pleines de fiel, et ses pépins sont amers; tu ne boiras plus le jus de la treille.»
Voilà ce qu'il s'était dit; mais le cœur de l'homme est entre les mains de l'Éternel, il en fait ce qu'il lui plaît: il le tourne au nord, il le tourne au midi. C'est pourquoi Fritz, en s'éveillant, ne songea même point à ce qui s'était passé à la brasserie.
Sa première pensée fut que Sûzel était agréable en sa personne; il se mit à la contempler en lui-même, croyant entendre sa voix et voir son sourire.
Il se rappela l'enfant pauvre de Wildland, et s'applaudit de l'avoir secourue, à cause de sa ressemblance avec la fille de l'anabaptiste; il se rappela aussi le chant de Sûzel au milieu des faneuses et des faucheurs; et cette voix douce, qui s'élevait comme un soupir dans la nuit, lui sembla celle d'un ange du ciel.
Tout ce qui s'était accompli depuis le premier jour du printemps lui revint en mémoire comme un rêve: il revit Sûzel paraître au milieu de ses amis Hâan, Schoultz, David et Iôsef, simple et modeste, les yeux baissés, pour embellir la dernière heure du festin; il la revit à la ferme, avec sa petite jupe de laine bleue, lavant le linge de la famille, et, plus tard, assise auprès de lui, toute timide et tremblante, tandis qu'il chantait, et que le clavecin accompagnait d'un ton nasillard le vieil air:
«Rosette, «Si bien faite, «Donne-moi ton cœur, ou je vas mourir!»
Et songeant à ces choses avec attendrissement, son plus grand désir était de revoir Sûzel.
«Je vais aller au Meisenthâl, se disait-il; oui, je partirai après le déjeuner... il faut absolument que je la revoie!»
Ainsi s'accomplissaient les paroles du rebbe David à sa femme: «En ces temps arriveront des choses extraordinaires!»
Ces paroles se rapportaient au changement de Kobus, et montraient aussi la grande finesse du vieux rabbin.
Tout en mettant ses bas, l'idée revint à Fritz, que le père Christel lui avait dit la veille que Sûzel irait à la fête de Bischem, aider sa grand-mère à faire la tarte. Alors il ouvrit de grands yeux, et se dit au bout d'un instant:
«Sûzel doit être déjà partie; la fête de Bischem, qui tombe le jour de la Saint-Pierre, est pour demain dimanche.»
Cela le rendit tout méditatif.
Katel vint servir le déjeuner; il mangea d'assez bon appétit, et, aussitôt après, se coiffant de son large feutre, il sortit faire un tour sur la place, où se promenaient d'habitude le gros Hâan et le grand Schoultz, entre neuf et dix heures. Mais ils ne s'y trouvaient pas, et Fritz en fut contrarié, car il avait résolu de les emmener avec lui, le lendemain, à la fête de Bischem.
«Si j'y vais tout seul, pensait-il, après ce que j'ai dit hier à la brasserie, on pourrait bien se douter de quelque chose; les gens sont si malins, et surtout les vieilles, qui s'inquiètent tant de ce qui ne les regarde pas! Il faut que j'emmène deux ou trois camarades, alors ce sera une partie de plaisir pour manger du pâté de veau et boire du petit vin blanc, une simple distraction à la monotonie de l'existence.»
Il monta donc sur les remparts, et fit le tour de la ville, pour voir ce que Hâan et Schoultz étaient devenus; mais il ne les vit pas dans les rues, et supposa qu'ils devaient se trouver dehors, à faire une partie de quilles auPanier-Fleuri, chez le père Baumgarten, au bord du Losser.
Sur cette pensée, Fritz s'avança jusque près de la porte de Hildebrandt, et, regardant du côté du bouchon, qui se trouve à une demi-portée de canon de Hunebourg, il crut remarquer en effet des figures derrière les grands saules.
Alors, tout joyeux, il descendit du talus, passa sous la porte, et se mit en route, en suivant le sentier de la rivière. Au bout d'un quart d'heure, il entendait déjà les grands éclats de rire de Hâan, et la voix forte de Schoultz criant: «Deux! pas de chance!...»
Et, se penchant sur le feuillage, il découvrit devant la maisonnette—dont la grande toiture descendait sur le verger à deux ou trois pieds du sol, tandis que la façade blanche était tapissée d'un magnifique cep de vigne—il découvrit ses deux camarades en manches de chemise, leurs habits jetés sur les haies, et deux autres, le secrétaire de la mairie, Hitzig, sa perruque posée sur sa canne fichée en terre, et le professeur Speck, tous les quatre en train d'abattre des quilles au bout du treillage d'osier qui longe le pignon.
Le gros Hâan se tenait solidement établi, la boule sous le nez, la face pourpre, les yeux à fleur de tête, les lèvres serrées et ses trois cheveux droits sur la nuque comme des baguettes: il visait! Schoultz et le vieux secrétaire regardaient à demi courbés, abaissant l'épaule et se balançant, les mains croisées sur le dos; le petit Sépel Baumgarten, plus loin, à l'autre bout, redressait les quilles.
Enfin Hâan, après avoir bien calculé, laissa descendre son gros bras en demi-cercle, et la boule partit en décrivant une courbe imposante.
Aussitôt de grands cris s'élevèrent: «Cinq!» et Schoultz se baissa pour ramasser une boule, tandis que le secrétaire prenait Hâan par le bras et lui parlait, levant le doigt d'un geste rapide, sans doute pour lui démontrer une faute qu'il avait commise. Mais Hâan ne l'écoutait pas et regardait vers les quilles; puis il alla se rasseoir au bout du banc, sous la charmille transparente, et remplit son verre gravement.
Cette petite scène champêtre réjouit Fritz.
«Les voilà dans la joie, pensa-t-il; c'est bon, je vais leur poser la chose avec finesse, cela marchera tout seul.»
Il s'avança donc.
Le grand Frédéric Schoultz, maigre, décharné, après avoir bien balancé sa boule, venait de la lancer; elle roulait comme un lièvre qui déboule dans les broussailles, et Schoultz, les bras en l'air, s'écriait:«Der Koenig!der Koenig![18]» lorsque Fritz, arrêté derrière lui, partit d'un éclat de rire, en disant:
«Ah! le beau coup! approche, que je te mette une couronne sur la tête.»
Tous les autres se retournant alors, s'écrièrent:
«Kobus! à la bonne heure... à la bonne heure... on le voit donc une fois par ici!
—Kobus, dit Hâan, tu vas entrer dans la partie; nous avons commandé une bonne friture, et ma foi, il faut que tu la payes!
—Hé! dit Fritz en riant, je ne demande pas mieux; je ne suis pas de force, mais c'est égal, j'essayerai de vous battre tout de même.
—Bon! s'écria Schoultz, ma partie était en train; j'en ai quinze, on te les donne! Cela te convient-il?
—Soit, dit Kobus, en ôtant sa capote et ramassant une boule; je suis curieux de savoir si je n'ai pas oublié depuis l'année dernière.
—Père Baumgarten! criait le professeur Speck, père Baumgarten!» L'aubergiste parut.
«Apportez un verre pour M. Kobus, et une autre bouteille. Est-ce que la friture avance?
—Oui, monsieur Speck.
—Vous la ferez plus forte, puisque nous sommes un de plus.»
Baumgarten, le dos courbé comme un furet, rentra chez lui en trottinant; et dans le même instant Fritz lançait sa boule avec tant de force, qu'elle tombait comme une bombe de l'autre côté du jeu, dans le verger de la poste aux chevaux.
Je vous laisse à penser la joie des autres; ils se balançaient sur leurs bancs, les jambes en l'air, et riaient tellement que Hâan dut ouvrir plusieurs boutons de sa culotte pour ne pas étouffer.
Enfin, la friture arriva, une magnifique friture de goujons tout croustillants et scintillants de graisse, comme la rosée matinale sur l'herbe, et répandant une odeur délicieuse.
Fritz avait perdu la partie; Hâan, lui frappant sur l'épaule, s'écria tout joyeux:
«Tu es fort, Kobus, tu es très fort! Prends seulement garde, une autre fois, de ne pas défoncer le ciel, du côté de Landau.»
Alors ils s'assirent, en manches de chemise, autour de la petite table moisie. On se mit à l'œuvre. Tout en riant, chacun se dépêchait de prendre sa bonne part de la friture; les fourchettes d'étain allaient et venaient comme la navette d'un tisserand; les mâchoires galopaient, l'ombre de la charmille tremblotait sur les figures animées, sur le grand plat fleuronné, sur les gobelets moulés à facettes et sur la haute bouteille jaune, où pétillait le vin blanc du pays.
Près de la table, sur sa queue en panache était assis Mélac, un petit chien-loup appartenant auPanier-Fleuri, blanc comme la neige, le nez noir comme une châtaigne brûlée, l'oreille droite et l'œil luisant. Tantôt l'un, tantôt l'autre, lui jetait une bouchée de pain ou une queue de poisson, qu'il happait au vol.
C'était un joli coup d'œil.
«Ma foi, dit Fritz, je suis content d'être venu ce matin, je m'ennuyais, je ne savais que faire; d'aller toujours à la brasserie, c'est terriblement monotone.
—Hé! s'écria Hâan, si tu trouves la brasserie monotone, toi, ce n'est pas ta faute, car, Dieu merci! tu peux te vanter de t'y faire du bon sang; tu t'es joliment moqué du monde, hier, avec tes citations duCantique des cantiques. Ha! ha! ha!
—Maintenant, ajouta le grand Schoultz en levant sa fourchette, nous connaissons cet homme grave: quand il est sérieux, il faut rire, et quand il rit, il faut se défier.»
Fritz se mit à rire de bon cœur. «Ah! vous avez donc éventé la mèche, fit-il, moi qui croyais....
—Kobus, interrompit Hâan, nous te connaissons depuis longtemps, ce n'est pas à nous qu'il faut essayer d'en faire accroire. Mais, pour en revenir à ce que tu disais tout à l'heure, il est malheureusement vrai que cette vie de brasserie peut nous jouer un mauvais tour. Si l'on voit tant d'hommes gras avant l'âge, des êtres asthmatiques, boursouflés et poussifs, des goutteux, des graveleux, des hydropiques par centaines, cela vient de la bière de Francfort, de Strasbourg, de Munich, ou de partout ailleurs; car la bière contient trop d'eau, elle rend l'estomac paresseux, et quand l'estomac est paresseux, cela gagne tous les membres.
—C'est très vrai, monsieur Hâan, dit alors le professeur Speck, mieux vaut boire deux bouteilles de bon vin, qu'une seule chope de bière; elles contiennent moins d'eau, et, par suite, disposent moins à la gravelle: l'eau dépose des graviers dans la vessie, chacun sait cela; et, d'un autre côté, la graisse résulte également de l'eau. L'homme qui ne boit que du vin a donc la chance de rester maigre très longtemps, et la maigreur n'est pas aussi difficile à porter que l'obésité.
—Certainement, monsieur Speck, certainement, répondit Hâan, quand on veut engraisser le bétail, on lui fait boire de l'eau avec du son: si on lui faisait boire du vin il n'engraisserait jamais. Mais, outre cela, ce qu'il faut à l'homme, c'est du mouvement; le mouvement entretient nos articulations en bon état, de sorte qu'on ne ressemble pas à ces charrettes qui crient chaque fois que les roues tournent; chose fort désagréable. Nos anciens, doués d'une grande prévoyance, pour éviter cet inconvénient, avaient le jeu de quilles, les mâts de cocagne, les courses en sac, les parties de patins et de glissades, sans compter la danse, la chasse et la pêche; maintenant, les jeux de cartes de toute sorte ont prévalu, voilà pourquoi l'espèce dégénère.
—Oui, c'est déplorable, s'écria Fritz en vidant son gobelet, déplorable! Je me rappelle que, dans mon enfance, tous les bons bourgeois allaient aux fêtes de villages avec leurs femmes et leurs enfants; maintenant on croupit chez soi, c'est un événement quand on sort de la ville. Aux fêtes de village, on chantait, on dansait, on tirait à la cible, on changeait d'air; aussi nos anciens vivaient cent ans; ils avaient les oreilles rouges, et ne connaissaient pas les infirmités de la vieillesse. Quel dommage que toutes ces fêtes soient abandonnées!
—Ah! cela, s'écria Hâan, très fort sur les vieilles mœurs, cela, Kobus, résulte de l'extension des voies de communication. Autrefois, quand les routes étaient rares, quand il n'existait pas de chemins vicinaux, on ne voyait pas circuler tant de commis voyageurs, pour offrir dans chaque village, les uns leur poivre et leur cannelle, les autres leurs étrilles et leurs brosses, les autres leurs étoffes de toutes sortes. Vous n'aviez pas à votre porte l'épicier, le quincaillier, le marchand de drap. On attendait, dans chaque famille, telle fête pour faire les provisions du ménage. Aussi les fêtes étaient plus riches et plus belles, les marchands étant sûrs de vendre, arrivaient de fort loin. C'était le bon temps des foires de Francfort, de Leipzig, de Hambourg, en Allemagne; de Liège et de Gand, dans les Flandres; de Beaucaire, en France. Aujourd'hui, la foire est perpétuelle, et jusque dans nos plus petits villages, on trouve de tout pour son argent. Chaque chose a son bon et mauvais côté; nous pouvons regretter les courses en sac et le tir au mouton, sans blâmer les progrès naturels du commerce.
—Tout cela n'empêche pas que nous sommes des ânes de croupir au même endroit, répliqua Fritz, lorsque nous pourrions nous amuser, boire de bon vin, danser, rire et nous goberger de toutes les façons. S'il fallait aller à Beaucaire ou dans les Flandres, on pourrait trouver que c'est un peu loin; mais quand on a tout près de soi des fêtes agréables, et tout à fait dans les vieilles mœurs, il me semble qu'on ferait bien d'y aller.
—Où cela? s'écria Hâan.
—Mais à Hartzwiller, à Rorbach, à Klingenthal. Et tenez, sans aller si loin, je me rappelle que mon père me conduisait tous les ans à la fête de Bischem, et qu'on servait là des pâtés délicieux... délicieux!»
Il se baisait le bout des doigts; Hâan le regardait comme émerveillé.
«Et qu'on y mangeait des écrevisses grosses comme le poing, poursuivit-il, des écrevisses beaucoup meilleures que celles du Losser, et qu'on y buvait du petit vin blanc très... très passable; ce n'était pas dujohannisberg, ni dusteinberg, sans doute, mais cela vous réjouissait le cœur tout de même!
—Eh! s'écria Hâan, pourquoi ne nous as-tu pas dit cela depuis longtemps; nous aurions été là! Parbleu, tu as raison, tout à fait raison.
—Que voulez-vous, je n'y ai pas pensé!
—Et quand arrive cette fête? demanda Schoultz.
—Attends, attends, c'est le jour de la Saint-Pierre.
—Mais, s'écria Hâan, c'est demain!