Le lendemain vers neuf heures, Fritz Kobus, assis au bord de son lit d'un air mélancolique, mettait lentement ses bottes et se faisait à lui-même la morale:
«Nous avons bu trop de bière hier soir, se disait-il en se grattant derrière les oreilles; c'est une boisson qui vous ruine la santé. J'aurais mieux fait de prendre une bouteille de plus, et quatre ou cinq chopes de moins.»
Puis élevant la voix:
«Katel! Katel!» s'écria-t-il.
La vieille servante parut sur le seuil, et, le voyant bâiller, les yeux rouges et la tignasse ébouriffée:
«Hé! hé! hé! fit-elle; vous avez mal aux cheveux, monsieur Kobus?
—Oui, c'est cette bière qui en est cause; si l'on m'y rattrape!...
—Ah! vous dites toujours la même chose, fit la vieille en riant.
—Qu'est-ce que tu pourrais bien me préparer pour me remettre? reprit Fritz.
—Voulez-vous du thé?
—Du thé! Parle-moi d'une bonne soupe aux oignons, à la bonne heure; et puis, attends....
—Une oreille de veau à la vinaigrette?
—Oui, c'est cela, une oreille à la vinaigrette. Quelle mauvaise idée on a de prendre tant de bière! Enfin, puisque c'est fait, n'en parlons plus. Dépêche-toi, Katel, j'arrive.»
Katel rentra dans sa cuisine en riant, et Kobus, au bout d'un quart d'heure, finit de se laver, de se peigner et de s'habiller. Il pouvait à peine lever les bras et les jambes. Enfin, il passa sa capote, et entra dans la salle s'asseoir devant une bonne soupe aux oignons, qui lui fit du bien. Il mangea son oreille à la vinaigrette, et but un bon coup deforstheimerpar là-dessus, ce qui lui rendit courage. Il avait pourtant encore la tête un peu lourde, et regardait le beau soleil qui s'étendait sur les vitres.
«Quelle boisson pernicieuse que la bière! dit-il, on aurait dû tordre le cou de ce Gambrinus, lorsqu'il s'avisa de faire bouillir de l'orge avec du houblon. C'est une chose contraire à la nature de mêler le doux et l'amer; les hommes sont fous d'avaler un pareil poison. Mais la fumée est cause de tout; si l'on pouvait renoncer à la pipe, on se moquerait de la chope. Enfin, voilà.—Katel!
—Quoi, monsieur?
—Je sors, je vais prendre l'air; il faut que je fasse un grand tour.
—Mais vous reviendrez à midi?
—Oui, je pense. Dans tous les cas, si je ne suis pas rentré pour une heure, tu lèveras la table, c'est que j'aurai poussé jusque dans quelque village aux environs.»
Tout en disant cela, Fritz se coiffait de son feutre; il prenait sa canne à pomme d'ivoire au coin de la cheminée, et descendait dans le vestibule.
Katel ôtait la nappe en riant et se disait: «Demain, sa première visite, après dîner, sera pour leGrand-Cerf. Voilà pourtant comme sont les hommes, ils ne peuvent jamais se corriger.»
Une fois dehors, Kobus remonta gravement la rue de Hildebrandt. Le temps était magnifique; toutes les fenêtres s'ouvraient au printemps.
«Eh! bonjour, monsieur Kobus, voici les beaux jours, lui criaient les commères.
—Oui, Berbel... oui, Catherine, cela promet», disait-il. Les enfants dansaient, sautaient et criaient sur toutes les portes; on ne pouvait rien voir de plus joyeux. Fritz, après être sorti de la ville par la vieille porte de Hildebrandt, où les femmes étendaient déjà leur linge et leurs robes rouges au soleil le long des anciens remparts, Fritz monta sur le talus de l'avancée. Les dernières neiges fondaient à l'ombre des chemins couverts, et, tout autour de la ville, aussi loin que pouvaient s'étendre les regards, on ne voyait que de jeunes pousses d'un vert tendre sur les haies, sur les arbres des vergers et les allées de peupliers, le long de la Lauter. Au loin, bien loin, les montagnes bleues des Vosges conservaient à leur sommet quelques plaques blanches presque imperceptibles, et par là-dessus s'étendait le ciel immense, où voguaient de légers nuages dans l'infini. Kobus, voyant ces choses, fut véritablement heureux, et portant la vue au loin, il pensa: «Si j'étais là-bas, sur la côte des Genêts, je n'aurais plus qu'une demi-lieue pour être à ma ferme de Meisenthâl; je pourrais causer avec le vieux Christel de mes affaires, et je verrais les semailles et la génisse blanche dont me parlait Sûzel hier soir.»
Comme il regardait ainsi, tout rêveur, une bande de ramiers passait bien haut au-dessus de la côte lointaine, se dirigeant vers la grande forêt de hêtres.
Fritz, les yeux pleins de lumière, les suivit du regard, jusqu'à ce qu'ils eussent disparu dans les profondeurs sans bornes; et tout aussitôt, il résolut d'aller à Meisenthâl.
Le vieux jardinier Bosser passait justement dans l'avancée, la houe sur l'épaule.
«Hé! père Bosser!» lui cria-t-il.
L'autre leva le nez.
«Faites-moi donc le plaisir, puisque vous entrez en ville, de prévenir Katel que je vais à Meisenthâl, et que je ne rentrerai pas avant six ou sept heures.
—C'est bon, monsieur Kobus, c'est bon, je m'en charge.
—Oui, vous me rendrez service.» Bosser s'éloigna, et Fritz prit à gauche le sentier qui descend dans la vallée des Ablettes, derrière le Postthâl, et qui remonte en face, à la côte des Genêts. Ce sentier était déjà sec, mais des milliers de petits filets d'eau de neige se croisaient au-dessous dans la grande prairie du Gresselthal, et brillaient au soleil comme des veines d'argent. Kobus, en remontant la côte en face, aperçut deux ou trois couples de tourterelles des bois, qui filaient deux à deux le long des roches grises de la Houpe, et se becquetaient sur les corniches, la queue en éventail. C'était un plaisir de les voir glisser dans l'air, sans bruit, on aurait dit qu'elles n'avaient pas besoin de remuer les ailes: l'amour les portait; elles ne se quittaient pas et tourbillonnaient tantôt dans l'ombre des roches, tantôt en pleine lumière, comme des bouquets de fleurs qui tomberaient du ciel en frémissant. Il faudrait être sans cœur pour ne pas aimer ces jolis oiseaux. Fritz, le dos appuyé à sa canne, les regarda longtemps; il ne les avait jamais si bien vues se becqueter, car les tourterelles des bois sont très sauvages. Elles finirent par l'apercevoir et s'éloignèrent. Alors il se remit à marcher tout pensif, et vers onze heures il était sur la côte des Genêts.
De là, Hunebourg avec ses vieilles rues tortueuses, son église, sa fontaine Saint-Arbogast, sa caserne de cavalerie, ses trois vieilles portes décrépites où pendent le lierre et la mousse, était comme peinte en bleu sur la côte en face; toutes les petites fenêtres et les lucarnes sur les toits lançaient des éclairs. La trompette des hussards, sonnant le rappel, s'entendait comme le bourdonnement d'une guêpe. Par la porte de Hildebrandt s'avançait comme une file de fourmis; Kobus se rappela que la veille était morte la sage-femme Lehnel: c'était son enterrement!
Après avoir vu ces choses, il se mit à traverser le plateau d'un bon pas; et le sentier sablonneux commençait à descendre, lorsque tout à coup le grand toit de tuiles grises de la ferme, avec les deux autres toits plus petits du hangar et du pigeonnier, apparurent au-dessous de lui, dans le creux du vallon de Meisenthâl, tout au pied de la côte.
C'était une vieille ferme, bâtie à l'ancienne mode, avec une grande cour carrée entourée d'un petit mur de pierres sèches, la fontaine au milieu de la cour, le guévoir devant l'auge verdâtre, les étables et les écuries à droite, les granges et le pigeonnier surmonté d'une tourelle en pointe, à gauche, le corps de logis au milieu. Derrière, se trouvaient la distillerie, la buanderie, le pressoir, le poulailler et les réduits à porcs: tout cela, vieux de cent cinquante ans, car c'était le grand-père Nicolas Kobus qui l'avait bâtie. Mais dix arpents de prairies naturelles, vingt-cinq de terres labourables, tout le tour de la côte couvert d'arbres fruitiers, et, dans un coin au soleil, un hectare de vignes en plein rapport, donnaient à cette ferme une grande valeur et de beaux revenus.
Tout en descendant le sentier en zigzag. Fritz regardait la petite Sûzel faire la lessive à la fontaine, les pigeons tourbillonnaient par volées de dix à douze autour du pigeonnier; et le père Christel, sa grandecougie[7]au poing, ramenant les bœufs de l'abreuvoir. Cet ensemble champêtre le réjouissait; il écoutait avec une raisonnable satisfaction la voix du chien Mopsel résonner avec les coups de battoir dans la vallée silencieuse, et les mugissements des bœufs se prolonger jusque dans la forêt de hêtres en face, où restaient encore quelques plaques de neige jaunâtre au pied des arbres.
Mais ce qui lui faisait le plus de plaisir, c'était la petite Sûzel, courbée sur sa planchette, savonnant le linge, le battant et le tordant à tour de bras, comme une bonne petite ménagère. Chaque fois qu'elle levait son battoir tout luisant d'eau de savon, le soleil brillant dessus, envoyait un éclair jusqu'au bout de la côte.
Fritz, jetant par hasard un coup d'œil dans le fond de la gorge, où la Lauter serpente au milieu des prairies, vit, à la pointe d'un vieux chêne, un busard qui observait les pigeons tourbillonnant autour de la ferme. Il le mit en joue avec sa canne; aussitôt l'oiseau partit, jetant un miaulement sauvage dans la vallée, et tous les pigeons, à ce cri de guerre, se replièrent comme un éventail dans le colombier.
Alors Kobus, riant en lui-même, repartit en trottant dans le sentier, jusqu'à ce qu'une petite voix claire se mît à crier:
«M. Kobus!... voici M. Kobus!» C'était Sûzel qui venait de l'apercevoir et qui s'élançait sous le hangar pour appeler son père. Il atteignait à peine le chemin des voitures, au pied de la côte, que le vieux fermier anabaptiste, avec son large collier de barbe, son chapeau de crin, sa camisole de laine grise garnie d'agrafes de laiton, venait à sa rencontre, la figure épanouie, et s'écriait d'un ton joyeux: «Soyez le bienvenu, monsieur Kobus, soyez le bienvenu. Vous nous faites un grand plaisir en ce jour; nous n'espérions pas vous voir si tôt. Que le ciel soit loué de vous voir décidé pour aujourd'hui.
—Oui, Christel, c'est moi, dit Fritz en donnant une poignée de main au brave homme; l'idée de venir m'a pris tout à coup, et me voilà. Hé! Hé! hé! je vois avec satisfaction que vous avez toujours bonne mine, père Christel.
—Oui, le ciel nous a conservé la santé, monsieur Kobus; c'est le plus grand bien que nous puissions souhaiter; qu'il en soit béni! Mais tenez, voici ma femme que la petite est allée prévenir.»
En effet, la bonne mère Orchel, grosse et grasse, avec sa coiffe de taffetas noir, son tablier blanc et ses gros bras ronds sortant des manches de chemise, accourait aussi, la petite Sûzel derrière elle.
«Ah! Seigneur Dieu! c'est vous, monsieur Kobus, disait la bonne femme toute riante; de si bonne heure? Ah! quelle bonne surprise vous nous faites.
—Oui, mère Orchel. Tout ce que je vois me réjouit. J'ai donné un coup d'œil sur les vergers, tout pousse à souhait; et j'ai vu tout à l'heure le bétail qui rentrait de l'abreuvoir, il m'a paru en bon état.
—Oui, oui, tout est bien», dit la grosse fermière. On voyait qu'elle avait envie d'embrasser Kobus, et la petite Sûzel paraissait aussi bien heureuse. Deux garçons de labour, en blouse, sortaient alors avec la charrue attelée; ils levèrent leur bonnet en criant: «Bonjour, monsieur Kobus!
—Bonjour, Johan; bonjour, Kasper», dit-il tout joyeux. Il s'était approché de la vieille ferme, dont la façade était couverte d'un lattis, où grimpaient jusque sous le toit six ou sept gros ceps de vigne noueux; mais les bourgeons se montraient à peine. À droite de la petite porte ronde se trouvait un banc de pierre. Plus loin, sous le toit du hangar, qui s'avançait en auvent jusqu'à douze pieds du sol, étaient entassés pêle-mêle les herses, les charrues, le hache-paille, les scies et les échelles. On y voyait aussi, contre la porte de la grange, une grande trouble à pêcher, et au-dessus, entre les poutres du hangar, pendaient des bottes de paille, où des nichées de pierrots avaient élu domicile. Le chien Mopsel, un petit chien de berger à poils gris de fer, grosse moustache et queue traînante, venait se frotter à la jambe de Fritz, qui lui passait la main sur la tête.
C'est ainsi qu'au milieu des éclats de rire et des joyeux propos qu'inspirait à tous l'arrivée de ce bon Kobus, ils entrèrent ensemble dans l'allée, puis dans la chambre commune de la ferme, une grande salle blanchie à la chaux, haute de huit à neuf pieds, et le plafond rayé de poutres brunes. Trois fenêtres, à vitres octogones, s'ouvraient sur la vallée; une autre petite, derrière, prenait jour sur la côte; le long des fenêtres s'étendait une longue table de hêtre, les jambes en X, avec un banc de chaque côté; derrière la porte, à gauche, se dressait le fourneau de fonte en pyramide, et sur la table se trouvaient cinq ou six petits gobelets et la cruche de grès à fleurs bleues; de vieilles images de saints, enluminées de vermillon et encadrées de noir, complétaient l'ameublement de cette pièce.
«Monsieur, dit Christel, vous dînerez ici, n'est-ce pas?
—Cela va sans dire.
—Bon. Tu sais, Orchel, ce qu'aime M. Kobus?
—Oui, sois tranquille; nous avons justement fait la pâte ce matin.
—Alors, asseyons-nous. Êtes-vous fatigué, monsieur Kobus? Voulez-vous changer de souliers, mettre mes sabots?
—Vous plaisantez, Christel; j'ai fait ces deux petites lieues sans m'en apercevoir.
—Allons, tant mieux. Mais tu ne dis rien à M. Kobus, Sûzel?
—Que veux-tu que je lui dise? Il voit bien que je suis là, et que nous avons tous du plaisir à le recevoir chez nous.
—Elle a raison, père Christel. Nous avons assez causé hier, nous deux; elle m'a raconté tout ce qui se passe ici. Je suis content d'elle: c'est une bonne petite fille. Mais puisque nous y sommes, et que la mère Orchel nous apprête desnoudels, savez-vous ce que nous allons faire en attendant? Allons voir un peu les champs, le verger, le jardin; il y a si longtemps que je n'étais sorti, que cette petite course n'a fait que me dégourdir les jambes.
—Avec plaisir, monsieur Kobus. Sûzel, tu peux aider ta mère; nous reviendrons dans une heure.»
Alors Fritz et le père Christel sortirent, et comme ils reprenaient le chemin de la cour, Kobus, en passant, vit le reflet de la flamme au fond de la cuisine. La fermière pétrissait déjà la pâte sur l'évier.
«Dans une heure, monsieur Kobus! lui cria-t-elle.
—Oui, mère Orchel, oui, dans une heure.» Et ils sortirent.
«Nous avons beaucoup pressé de fruits cet hiver, dit Christel; cela nous fait au moins dix mesures de cidre et vingt de poiré. C'est une boisson plus rafraîchissante que le vin, pendant les moissons.
—Et plus saine que la bière, ajouta Kobus. On n'a pas besoin de la fortifier, ni de l'étendre d'eau, c'est une boisson naturelle.»
Ils longeaient alors le mur de la distillerie; Fritz jeta les yeux à l'intérieur par une lucarne. «Et des pommes de terre, Christel, en avez-vous distillé?
—Non, monsieur, vous savez que l'année dernière elles n'ont pas donné; il faut attendre une récolte abondante, pour que cela vaille la peine.
—C'est juste. Tiens, il me semble que vous avez plus de poules que l'année dernière, et de plus belles?
—Ah! ça, monsieur Kobus, ce sont des cochinchinoises. Depuis deux ans, il y en a beaucoup dans le pays; j'en avais vu chez Daniel Stenger, à la ferme de Lauterbach, et j'ai voulu en avoir. C'est une espèce magnifique, mais il faudra voir si ces cochinchinoises sont bonnes pondeuses.»
Ils étaient devant la grille de la basse-cour, et des quantités de poules grandes et petites, des huppées et des pattues, un coq superbe à l'œil roux au milieu, se tenaient là dans l'ombre, regardant, écoutant et se peignant du bec. Quelques canards se trouvaient aussi dans le nombre.
«Sûzel! Sûzel!» cria le fermier.
La petite parut aussitôt.
«Quoi, mon père?
—Mais ouvre donc aux poules, qu'elles prennent l'air et que les canards aillent à l'eau; il sera temps de les enfermer quand il y aura de l'herbe, et qu'elles iront tout déterrer au jardin.»
Sûzel s'empressa d'ouvrir, et Christel se mit à descendre la prairie, Fritz derrière lui. À cent pas de la rivière, et comme le terrain devenait humide, l'anabaptiste fit halte, et dit:
«Voyez, monsieur Kobus, depuis six ans cette pente ne produisait que des osiers et des flèches d'eau, il y avait à peine de quoi paître une vache; eh bien! cet hiver, nous nous sommes mis à niveler, et maintenant toute l'eau suit sa pente à la rivière. Que le soleil donne quinze jours, ce sera sec, et nous sèmerons là ce que nous voudrons: du trèfle, du sainfoin, de la luzerne; je vous réponds que le fourrage sera bon.
—Voilà ce que j'appelle une fameuse idée, dit Fritz.
—Oui, monsieur, mais il faut que je vous parle d'une autre chose; quand nous reviendrons à la ferme, et que nous serons à l'endroit où la rivière fait un coude, je vous expliquerai cela, vous le comprendrez mieux.»
Ils continuèrent à se promener ainsi autour de la vallée jusque vers midi. Christel exposait à Kobus ses intentions.
«Ici, disait-il, je planterai des pommes de terre; là, nous sèmerons du blé; après le trèfle, c'est un bon assolement.»
Fritz n'y comprenait rien; mais il avait l'air de s'y entendre, et le vieux fermier était heureux de parler des choses qui l'intéressaient le plus.
La chaleur devenait grande. À force de marcher dans ces terres grasses, labourées profondément, et qui vous laissaient à chaque pas une motte au talon, Kobus avait fini par sentir la sueur lui couler le long du dos; et comme ils étaient au haut de la côte, en train de reprendre haleine, cet immense bourdonnement des insectes, qui sortent de terre aux premiers beaux jours, se fit entendre pour la première fois à ses oreilles.
«Écoutez, Christel, dit-il, quelle musique... hein! C'est tout de même étonnant, cette vie qui sort de terre sous la forme de chenilles, de hannetons, de mouches, et qui remplit l'air du jour au lendemain; c'est quelque chose de grand!
—Oui, c'est même trop grand, dit l'anabaptiste. Si nous n'avions pas le bonheur d'avoir des moineaux, des pinsons, des hirondelles et des centaines d'autres petits oiseaux, comme les chardonnerets et les fauvettes, pour exterminer toute cette vermine, nous serions perdus, monsieur Kobus: les hannetons, les chenilles et les sauterelles nous mangeraient tout! Heureusement, le Seigneur vient à notre aide. On devrait défendre la chasse des petits oiseaux; moi, j'ai toujours défendu de dénicher les moineaux de la ferme; ça nous pille beaucoup de grain, mais ça nous en sauve encore plus.
—Oui, reprit Fritz, voilà comment tout marche dans ce bas monde: les insectes dévorent les plantes, les oiseaux dévorent les insectes, et nous mangeons les oiseaux avec le reste. Depuis le commencement, les choses ont été arrangées pour que nous mangions tout: nous avons trente-deux dents pour cela; les unes pointues, les autres tranchantes, et les autres, ce qu'on appelle les grosses dents, pour écraser. Cela prouve que nous sommes les rois de la terre.
—Mais écoutez, Christel!... qu'est-ce que c'est?
—Ça, c'est la grosse cloche de Hunebourg qui sonne midi, le son entre là-bas dans la vallée, près de la roche des Tourterelles.»
Ils se mirent à redescendre, et, sur le bord de la rivière, à cent pas de la ferme, l'anabaptiste, s'arrêtant de nouveau dit:
«Monsieur Kobus, voici l'idée dont je vous parlais tout à l'heure. Voyez comme la rivière est basse ici; tous les ans, à la fonte des neiges, ou quand il tombe une grande averse en été, la rivière déborde; elle avance de cent pas au moins dans ce coin; si vous étiez arrivé la semaine dernière, vous l'auriez vu plein d'écume; maintenant encore la terre est très humide.
«Eh bien! j'ai pensé que si l'on creusait de cinq ou six pieds dans ce tournant, ça nous donnerait d'abord deux ou trois cents tombereaux de terre grasse, qui formeraient un bon engrais pour la côte, car il n'y a rien de mieux que de mêler la terre glaise à la terre de chaux. Ensuite, en bâtissant un petit mur bien solide du côté de la rivière, nous aurions le meilleur réservoir qu'on puisse souhaiter pour tenir de la truite, du barbeau, de la tanche, et toutes les espèces de la Lauter. L'eau entrerait par une écluse grillée, et sortirait par une claie bien serrée de l'autre côté: les poissons seraient là dans l'eau vive comme chez eux, et l'on n'aurait qu'à jeter le filet pour en prendre ce qu'on voudrait.
«Au lieu que maintenant, surtout depuis que l'horloger de Hunebourg et ses deux fils viennent pêcher toute la sainte journée, et qu'ils emportent tous les soirs des truites plein leurs sacs, il n'y a plus moyen d'en avoir. Que pensez-vous de cela, monsieur Kobus, vous qui aimez le poisson d'eau courante? Toutes les semaines, Sûzel vous en porterait avec le beurre, les œufs et le reste.
—Ça, dit Fritz, la bouche pleine d'admiration, c'est une idée magnifique. Christel, vous êtes un homme rempli de bon sens. Depuis longtemps j'aurais dû penser à ce réservoir, car j'aime beaucoup la truite. Oui, vous avez raison. Tiens, tiens, c'est tout à fait juste! Pas plus tard que demain nous commencerons, entendez-vous, Christel? Ce soir, je vais à Hunebourg chercher des ouvriers, des tombereaux et des brouettes. Il faut que l'architecte Lang arrive, pour que la chose soit faite en règle. Et, l'affaire terminée, nous sèmerons là-dedans des truites, des perches, des barbeaux, comme on sème des choux, des raves et des carottes dans son jardin.»
Kobus partit alors d'un grand éclat de rire, et le vieil anabaptiste parut heureux de le voir approuver son plan. Tout en regagnant la ferme, Fritz disait:
«Je vais m'établir chez vous, Christel, huit, dix, quinze jours, pour surveiller et pousser ce travail. Je veux tout voir de mes propres yeux. Il faudra, du côté de la rivière, un mur solide, de bonne chaux et de bonnes fondations; nous aurons aussi besoin de sable et de gravier pour le fond du réservoir, car les poissons d'eau courante veulent du gravier. Enfin nous établirons cela pour durer longtemps.»
Ils entraient alors dans la grande cour en face du hangar; Sûzel se trouvait sur la porte.
«Est-ce que ta mère nous attend? lui demanda le vieil anabaptiste.
—Pas encore; elle est seulement en train de dresser la table.
—Bon! nous avons le temps de voir les écuries.» Il traversa la cour et ouvrit la lucarne. Kobus regarda l'étable blanchie à la chaux et pavée de moellons, une rigole au milieu en pente douce, les bœufs et les vaches à la file dans l'ombre. Comme tous ces bons animaux tournaient la tête vers la lumière, le père Christel dit: «Ces deux grands bœufs, sur le devant, sont à l'engrais depuis trois mois; le boucher juif, Isaac Schmoûle, en a envie; il est déjà venu deux ou trois fois. Les six autres nous suffiront cette année pour le labour. Mais voyez ce petit noir, monsieur, il est magnifique, et c'est bien dommage que nous n'ayons pas la paire. J'ai déjà couru tout le pays pour en trouver un pareil. Quant aux vaches, ce sont les mêmes que l'année dernière. Roesel est fraîche à lait; je veux lui laisser nourrir sa petite génisse blanche.
—C'est bon, fit Kobus, je vois que tout est bien. Maintenant, allons dîner, je me sens une pointe d'appétit.»
L'idée du réservoir aux poissons avait enthousiasmé Fritz. À peine le dîner terminé, vers une heure, il se remettait en marche pour Hunebourg. Et le lendemain il revenait avec une voiture de pioches, de pelles et de brouettes, quelques ouvriers de la carrière des Trois-Fontaines et l'architecte Lang, qui devait tracer le plan de l'ouvrage.
On descendit aussitôt à la rivière, on examina le terrain. Lang, son mètre au poing, prit les mesures; il discuta l'entreprise avec le père Christel, et Kobus planta lui-même les piquets. Finalement, lorsqu'on se trouva d'accord sur la chose et le prix, les ouvriers se mirent à l'œuvre.
Lang avait cette année-là sa grande entreprise du pont de pierre sur la Lauter, entre Hunebourg et Biewerkirch; il ne put donc surveiller les travaux; mais Fritz, installé chez l'anabaptiste, dans la belle chambre du premier, se chargea de ce soin.
Ses deux fenêtres s'ouvraient sur le toit du hangar; il n'avait pas même besoin de se lever, pour voir où l'ouvrage en était, car de son lit il découvrait d'un coup d'œil la rivière, le verger en face et la côte au-dessus. C'était comme fait exprès pour lui.
Au petit jour, quand le coq lançait son cri dans la vallée encore toute grise, et qu'au loin, bien loin, les échos du Bichelberg lui répondaient dans le silence; quand Mopsel se retournait dans sa niche, après avoir lancé deux ou trois aboiements; quand la haute grive faisait entendre sa première note dans les bois sonores; puis, quand tout se taisait de nouveau quelques secondes, et que les feuilles se mettaient à frissonner—sans que l'on ait jamais su pourquoi, et comme pour saluer, elles aussi, le père de la lumière et de la vie—, et qu'une sorte de pâleur s'étendait dans le ciel, alors Kobus s'éveillait; il avait entendu ces choses avant d'ouvrir les yeux et regardait.
Tout était encore sombre autour de lui, mais en bas, dans l'allée, le garçon de labour marchait d'un pas pesant; il entrait dans la grange et ouvrait la lucarne du fenil, sur l'écurie, pour donner le fourrage aux bêtes. Les chaînes remuaient, les bœufs mugissaient tout bas, comme endormis, les sabots allaient et venaient.
Bientôt après, la mère Orchel descendait dans la cuisine; Fritz, tout en écoutant la bonne femme allumer du feu et remuer les casseroles, écartait ses rideaux et voyait les petites fenêtres grises se découper en noir sur l'horizon pâle.
Quelquefois un nuage, léger comme un écheveau de pourpre, indiquait que le soleil allait paraître entre les deux côtes en face, dans dix minutes, un quart d'heure.
Mais déjà la ferme était pleine de bruit: dans la cour, le coq, les poules, le chien, tout allait, venait, caquetait, aboyait. Dans la cuisine, les casseroles tintaient, le feu pétillait, les portes s'ouvraient et se refermaient. Une lanterne passait dehors sous le hangar. On entendait trotter au loin les ouvriers arrivant du Bichelberg.
Puis, tout à coup tout devenait blanc: c'était lui... le soleil, qui venait enfin de paraître. Il était là, rouge, étincelant comme de l'or. Fritz, le regardant monter entre les deux côtes, pensait: «Dieu est grand.»
Et plus bas, voyant les ouvriers piocher, traîner la brouette, il se disait: «Ça va bien!»
Il entendait aussi la petite Sûzel monter et descendre l'escalier en trottant comme une perdrix, déposer ses souliers cirés à la porte, et faire doucement, pour ne pas l'éveiller. Il souriait en lui-même, surtout quand le chien Mopsel se mettait à aboyer dans la cour, et qu'il entendait la petite lui crier d'une voix étouffée: «Chut! chut! Ah! le gueux, il est capable d'éveiller M. Kobus!»
«C'est étonnant, pensait-il, comme cette petite prend soin de moi; elle devine tout ce qui peut me faire plaisir: à force dedamfnoudels, j'en avais assez; j'aurais voulu des œufs à la coque, elle m'en a fait sans que j'aie dit un mot; ensuite j'avais assez d'œufs, elle m'a fait des côtelettes aux fines herbes.... C'est une enfant pleine de bon sens; cette petite Sûzel m'étonne!»
Et, songeant à ces choses, il s'habillait et descendait; les gens de la ferme avaient fini leur repas du matin; ils attachaient la charrue, et se mettaient en route.
La petite nappe blanche était mise au bout de la table, le couvert, la chopine de vin et la grosse carafe d'eau fraîche dessus, toute scintillante de gouttelettes. Les fenêtres de la salle, ouvertes sur la vallée, laissaient entrer par bouffées les âpres parfums des bois.
En ce moment le père Christel arrivait déjà quelquefois de la côte, la blouse trempée de rosée et les souliers chargés de glèbe jaune.
«Eh bien, monsieur Kobus, s'écriait le brave homme, comment ça va-t-il ce matin?
—Mais, très bien, père Christel; je me plais de plus en plus ici, je suis comme un coq en pâte, votre petite Sûzel ne me laisse manquer de rien.»
Si Sûzel se trouvait là, aussitôt elle rougissait et se sauvait bien vite, et le vieil anabaptiste disait: «Vous faites trop d'éloges à cette enfant, monsieur Kobus; vous la rendrez orgueilleuse d'elle-même.
—Bah! bah! il faut bien l'encourager, que diable; c'est tout à fait une bonne petite femme de ménage: elle fera la satisfaction de vos vieux jours, père Christel.
—Dieu le veuille, monsieur Kobus, Dieu le veuille, pour son bonheur et pour le nôtre!»
Ils déjeunaient alors ensemble, puis allaient voir les travaux, qui marchaient très bien et prenaient une belle tournure. Après cela, le fermier retournait aux champs, et Fritz rentrait fumer une bonne pipe dans sa chambre, les deux coudes au bord de sa fenêtre, sous le toit, regardant travailler les ouvriers, les gens de la ferme aller et venir, mener le bétail à la rivière, piocher le jardin, la mère Orchel semer des haricots, et Sûzel entrer dans l'étable avec un petit cuveau de sapin bien propre, pour traire les vaches, ce qu'elle faisait le matin vers sept heures, et le soir à huit heures après le souper.
Souvent alors il descendait, afin de jouir de ce spectacle, car il avait fini par prendre goût au bétail, et c'était un véritable plaisir pour lui, de voir ces bonnes vaches, calmes et paisibles, se retourner à l'approche de la petite Sûzel, avec leurs museaux roses ou bleuâtres, et se mettre à mugir en chœur comme pour la saluer.
«Allons, Schwartz, allons, Horni... retournez-vous.... Laissez-moi passer!» leur criait Sûzel en les poussant de sa petite main potelée.
Ils ne la quittaient pas de l'œil, tant ils l'aimaient; et quand, assise sur son tabouret de bois à trois pieds, elle se mettait à traire, la grande Blanche ou la petite Roesel se retournaient sans cesse pour lui donner un coup de langue, ce qui la fâchait plus qu'on ne peut dire.
«Je n'en viendrai jamais à bout, c'est fini!», s'écriait-elle.
Et Fritz, regardant cela par la lucarne, riait de bon cœur.
Quelquefois, l'après-midi, il détachait la nacelle et descendait jusqu'aux roches grises de la forêt de bouleaux. Il jetait le filet sur ces fonds de sable; mais rarement il prenait quelque chose, et, toujours en ramant pour remonter le courant jusqu'à la ferme, il pensait:
«Ah! quelle bonne idée nous avons eue de creuser un réservoir; d'un seul coup de filet, je vais avoir plus de poisson que je n'en prendrais en quinze jours dans la rivière.»
Ainsi s'écoulait le temps à la ferme, et Kobus s'étonnait de regretter si peu sa cave, sa cuisine, sa vieille Katel et la bière duGrand-Cerf, dont il s'était fait une habitude depuis quinze ans.
«Je ne pense pas plus à tout cela, se disait-il parfois le soir, que si ces choses n'avaient jamais existé. J'aurais du plaisir à voir le vieux rebbe David, le grand Frédéric Schoultz, le percepteur Hâan, c'est vrai; je ferais volontiers le soir une partie deyoukeravec eux, mais je m'en passe très bien, il me semble même que je me porte mieux, que j'ai les jambes plus dégourdies et meilleur appétit; cela vient du grand air. Quand je retournerai là-bas, je vais avoir une mine de chanoine, fraîche, rose, joufflue; on ne verra plus mes yeux, tant j'engraisse, ha! ha! ha!»
Un jour, Sûzel ayant eu l'idée de chercher en ville une poitrine de veau bien grasse, de la farcir de petits oignons hachés et de jaunes d'œufs, et d'ajouter à ce dîner des beignets d'une sorte particulière, saupoudrés de cannelle et de sucre, Fritz trouva cela de si bon goût, qu'ayant appris que Sûzel avait seule préparé ces friandises, il ne put s'empêcher de dire à l'anabaptiste, après le repas:
«Écoutez, Christel, vous avez une enfant extraordinaire pour le bon sens et l'esprit. Où diable Sûzel peut-elle avoir appris tant de choses? Cela doit être naturel.
—Oui, monsieur Kobus, dit le vieux fermier, c'est naturel: les uns naissent avec des qualités; et les autres n'en ont pas, malheureusement pour eux. Tenez, mon chien Mopsel, par exemple, est très bon pour aboyer contre les gens; mais si quelqu'un voulait en faire un chien de chasse, il ne serait plus bon à rien. Notre enfant, monsieur Kobus, est née pour conduire un ménage; elle sait rouir le chanvre, filer, laver, battre le beurre, presser le fromage et faire la cuisine aussi bien que ma femme. On n'a jamais eu besoin de lui dire: "Sûzel, il faut s'y prendre de telle manière." C'est venu tout seul, voilà ce que j'appelle une vraie femme de ménage, dans deux ou trois ans, bien entendu, car, maintenant, elle n'est pas encore assez forte pour les grands travaux; mais ce sera une vraie femme de ménage; elle a reçu le don du Seigneur, elle fait ces choses avec plaisir.
«Quand on est forcé de porter son chien à la chasse, disait le vieux garde Froelig, cela va mal; les vrais chiens de chasse y vont tout seuls, on n'a pas besoin de leur dire: "Ça, c'est un moineau, ça une caille ou une perdrix;" ils ne tombent jamais en arrêt devant une motte de terre comme devant un lièvre. Mopsel, lui, ne ferait pas la différence. Mais quant à Sûzel, j'ose dire qu'elle est née pour tout ce qui regarde la maison.
—C'est positif, dit Fritz. Mais le don de la cuisine, voyez-vous, est une véritable bénédiction. On peut rouir le chanvre, filer, laver, tout ce que vous voudrez, avec des bras, des jambes et de la bonne volonté; mais distinguer une sauce d'une autre, et savoir les appliquer à propos, voilà quelque chose de rare. Aussi j'estime plus ces beignets que tout le reste; et pour les faire aussi bons, je soutiens qu'il faut mille fois plus de talent que pour filer et blanchir cinquante aunes de toile.
—C'est possible, monsieur Kobus; vous êtes plus fort sur ces articles que moi.
—Oui, Christel, et je suis si content de ces beignets, que je voudrais savoir comment elle s'y est prise pour les faire.
—Eh! nous n'avons qu'à l'appeler, dit le vieux fermier, elle nous expliquera cela.—Sûzel! Sûzel!»
Sûzel était justement en train de battre le beurre dans la cuisine, le tablier blanc à bavette serré à la taille, agrafé sur la nuque, et remontant du bas de sa petite jupe de laine bleue à son joli menton rose. Des centaines de petites taches blanches mouchetaient ses bras dodus et ses joues; il y en avait jusque dans ses cheveux, tant elle mettait d'ardeur à son ouvrage.
C'est ainsi qu'elle entra toute animée, demandant: «Quoi donc, mon père?»
Et Fritz, la voyant fraîche et souriante, ses grands yeux bleus écarquillés d'un air naïf, et sa petite bouche entrouverte laissant apercevoir de jolies dents blanches, Fritz ne put s'empêcher de faire la réflexion qu'elle était appétissante comme une assiette de fraises à la crème.
«Qu'est-ce qu'il y a, mon père? fit-elle de sa petite voix gaie: vous m'avez appelée?
—Oui, voici M. Kobus qui trouve tes beignets si bons qu'il voudrait bien en connaître la recette.»
Sûzel devint toute rouge de plaisir. «Oh! monsieur Kobus veut rire de moi.
—Non, Sûzel, ces beignets sont délicieux; comment les as-tu faits, voyons?
—Oh! monsieur Kobus, ça n'est pas difficile, j'ai mis... mais, si vous voulez, j'écrirai cela... vous pourriez oublier.
—Comment! elle sait écrire, père Christel?
—Elle tient tous les comptes de la ferme depuis deux ans, dit le vieil anabaptiste.
—Diable... diable... voyez-vous cela... mais c'est une vraie ménagère.... Je n'oserai plus la tutoyer tout à l'heure.... Eh bien, Sûzel, c'est convenu, tu écriras la recette.»
Alors Sûzel, heureuse comme une petite reine, rentra dans la cuisine, et Kobus alluma sa pipe en attendant le café.
Les travaux du réservoir se terminèrent le lendemain de ce jour, vers cinq heures. Il avait trente mètres de long sur vingt de large, un mur solide l'entourait; mais avant de poser les grilles commandées au Klingenthal, il fallait attendre que la maçonnerie fût bien sèche.
Les ouvriers partirent donc la pioche et la pelle sur l'épaule; et Fritz, le même soir, pendant le souper, déclara qu'il retournerait le lendemain à Hunebourg. Cette décision attrista tout le monde.
«Vous allez partir au plus beau moment de l'année, dit l'anabaptiste. Encore deux ou trois jours et les noisettes auront leurs pompons, les sureaux et les lilas auront leurs grappes, tous les genêts de la côte seront fleuris, on ne trouvera que des violettes à l'ombre des haies.
—Et, dit la mère Orchel, Sûzel qui pensait vous servir de petits radis un de ces jours.
—Que voulez-vous, répondit Fritz, je ne demanderais pas mieux que de rester; mais j'ai de l'argent à recevoir, des quittances à donner; j'ai peut-être des lettres qui m'attendent. Et puis, dans une quinzaine, je reviendrai poser les grilles; alors je verrai tout ce que vous me dites.
—Enfin, puisqu'il le faut, dit le fermier, n'en parlons plus; mais c'est fâcheux tout de même.
—Sans doute, Christel, je le regrette aussi.» La petite Sûzel ne dit rien, mais elle paraissait toute triste, et ce soir-là Kobus, fumant comme d'habitude sa pipe à sa fenêtre, avant de se coucher, ne l'entendit pas chanter de sa jolie voix de fauvette, en lavant la vaisselle. Le ciel, à droite vers Hunebourg, était rouge comme une braise, tandis que les coteaux en face, à l'autre bout de l'horizon, passaient des teintes d'azur au violet sombre, et finissaient par disparaître dans l'abîme.
La rivière, au fond de la vallée, fourmillait de poussière d'or; et les saules, avec leurs longues feuilles pendantes, les joncs avec leurs flèches aiguës, les osiers et les trembles, papillotant à la brise, se dessinaient en larges hachures noires sur ce fond lumineux. Un oiseau des marais, quelque martin-pêcheur sans doute, jetait de seconde en seconde dans le silence son cri bizarre. Puis tout se tut, et Fritz se coucha.
Le lendemain, à huit heures, il avait déjeuné, et debout, le bâton à la main devant la ferme avec le vieil anabaptiste et la mère Orchel, il allait partir.
«Mais où donc est Sûzel, s'écria-t-il, je ne l'ai pas encore vue ce matin?
—Elle doit être à l'étable ou dans la cour, dit la fermière.
—Eh bien! allez la chercher; je ne puis quitter le Meisenthâl sans lui dire adieu.» Orchel entra dans la maison, et quelques instants après Sûzel paraissait, toute rouge.
«Hé! Sûzel, arrive donc, lui cria Kobus, il faut que je te remercie; je suis très content de toi, tu m'as bien traité. Et pour te prouver ma satisfaction, tiens, voici ungoulden, dont tu feras ce que tu voudras.»
Mais Sûzel, au lieu d'être joyeuse à ce cadeau, parut toute confuse. «Merci, monsieur Kobus», dit-elle. Et comme Fritz insistait, disant: «Prends donc cela. Sûzel, tu l'as bien gagné.» Elle, détournant la tête, se prit à fondre en larmes. «Qu'est-ce que cela signifie? dit alors le père Christel; pourquoi pleures-tu?
—Je ne sais pas, mon père», fit-elle en sanglotant. Et Kobus de son côté pensa: «Cette petite est fière, elle croit que je la traite comme une servante, cela lui fait de la peine.»
C'est pourquoi, remettant legouldendans sa poche, il dit:
«Écoute, Sûzel, je t'achèterai moi-même quelque chose, cela vaudra mieux. Seulement, il faut que tu me donnes la main; sans cela, je croirais que tu es fâchée contre moi.»
Alors Sûzel, sa jolie figure cachée dans son tablier, et la tête penchée en arrière sur l'épaule, lui tendit la main; et quand Fritz l'eut serrée, elle rentra dans l'allée en courant.
«Les enfants ont de drôles d'idées, dit l'anabaptiste. Tenez, elle a cru que vous vouliez la payer des choses qu'elle a faites de bon cœur.
—Oui, dit Kobus, je suis bien fâché de l'avoir chagrinée.
—Hé! s'écria la mère Orchel, elle est aussi trop orgueilleuse. Cette petite nous fera de grands chagrins.
—Allons, calmez-vous, mère Orchel, dit Fritz en riant; il vaut mieux être un peu trop fier que pas assez, croyez-moi, surtout pour les filles. Et, maintenant, au revoir!»
Il se mit en route avec Christel, qui l'accompagna jusque sur la côte; ils se séparèrent près des roches, et Kobus poursuivit seul sa route d'un bon pas vers Hunebourg.
Malgré tout le plaisir qu'avait eu Fritz à la ferme, ce n'est pas sans une vive satisfaction qu'il découvrit Hunebourg sur la côte en face. Autant tout était humide dans la vallée le jour de son départ, autant alors tout était sec et clair. La grande prairie de Finckmath s'étendait comme un immense tapis de verdure des glacis jusqu'au ruisseau des Ablettes, et, tout au haut, les grands fumiers de cavalerie du Postthâl, les petits jardins des vétérans, entourés de haies vives, et les vieux remparts moussus, produisaient un effet superbe.
Il voyait aussi, derrière les acacias en boule de la petite place, près de l'hôtel de ville, la façade blanche de sa maison; et la distance ne l'empêchait pas de reconnaître que les fenêtres étaient ouvertes pour donner de l'air.
Tout en marchant, il se représentait la brasserie duGrand-Cerf, avec sa cour au fond entourée de platanes; les petites tables au-dessous, encombrées de monde, les chopes débordant de mousse. Il se revoyait dans sa chambre, en manches de chemise, les pantalons serrés aux hanches, les pieds dans ses pantoufles, et se disait tout joyeux:
«On n'est pourtant jamais mieux que chez soi, dans ses vieux habits et ses vieilles habitudes. J'ai passé quinze jours agréables au Meisenthâl, c'est vrai; mais s'il avait fallu rester encore, j'aurais trouvé le temps long. Nous allons donc recommencer nos discussions, le vieux David Sichel et moi; nous allons nous remettre à nos bonnes parties deyoukeravec Frédéric Schoultz, le percepteur Hâan, Speck et les autres. Voilà ce qui me convient le mieux. Quand je suis assis en face de ma table, pour dîner ou pour régler un compte, tout est dans l'ordre naturel. Partout ailleurs je puis être assez content, mais jamais aussi calme, aussi paisible que dans mon bon vieux Hunebourg.»
Au bout d'une demi-heure, tout en rêvant de la sorte, il avait parcouru le sentier de la Finckmath, et passait derrière les fumiers du Postthâl pour entrer en ville.
«Qu'est-ce que la vieille Katel va me dire? pensait-il. Elle va me dévider son chapelet; elle va me reprocher une si longue absence.»
Et tout en allongeant le pas sous la porte de Hildebrandt, il souriait et regardait en passant les portes et les fenêtres ouvertes dans la grande rue tortueuse: le ferblantier Schwartz, taillant son fer-blanc, les besicles sur son petit nez camard et les yeux écarquillés; le tourneur Sporte faisant siffler sa roue et dévidant ses ételles en rubans sans fin; le tisserand Koffel, tout petit et tout jaune, devant son métier, lançant sa navette avec un bruit de ferraille interminable; le forgeron Nickel ferrant le cheval du gendarme Hierthès, à la porte de sa forge, et le tonnelier Schweyer enfonçant les douves de ses tonnes à grands coups de maillet, au fond de sa voûte retentissante.
Tous ces bruits, ce mouvement, cette lumière blanche sur les toits, cette ombre dans la rue; le passage de tous ces gens qui le saluaient d'un air particulier, comme pour dire: «Voilà M. Kobus de retour; il faut que je me dépêche de raconter cette nouvelle à ma femme»; les enfants criant en chœur à l'école: «B-A, BA, B-E, BE»; et les commères réunies par cinq ou six devant leur porte, tricotant, babillant comme des pies, pelant des pommes de terre, et lui criant, en se fourrant l'aiguille derrière l'oreille: «Hé! c'est vous, monsieur Kobus; qu'il y a longtemps qu'on ne vous a vu!» tout cela le réjouissait et le remettait dans son assiette ordinaire.
«Je vais me changer en arrivant, se disait-il, et puis j'irai prendre une chope à la brasserie duGrand-Cerf.»
Dans ces agréables pensées il tournait au coin de la mairie, et traversait la place des Acacias, où se promenaient gravement les anciens capitaines en retraite, chauffant leurs rhumatismes au soleil, et sept ou huit officiers de hussards, roides dans leurs uniformes comme des soldats de bois.
Mais il n'avait pas encore gravi les cinq ou six marches en péristyle de sa maison, que la vieille Katel criait déjà dans le vestibule:
«Voici M. Kobus!
—Oui... oui... c'est moi, fit-il en montant quatre à quatre.
—Ah! monsieur Kobus, s'écria la vieille en joignant les mains, quelles inquiétudes vous m'avez données!
—Comment, Katel, est-ce que je ne t'avais pas prévenue, en venant chercher les ouvriers, que je serais absent quelques jours?
—Oui, monsieur, mais c'est égal... d'être seule à la maison... de faire la cuisine pour une seule personne....
—Sans doute... sans doute... je comprends ça... je me suis dérangé; mais une fois tous les quinze ans, ce n'est pas trop. Allons, me voilà revenu... tu vas faire la cuisine pour nous deux. Et maintenant, Katel, laisse-moi, il faut que je me change, je suis tout en sueur.
—Oui, monsieur, dépêchez-vous, on attrape si vite un coup d'air.»
Fritz entra dans sa chambre, et refermant la porte, il s'écria: «Nous y voilà donc!» Il n'était plus le même homme. Tout en tirant les rideaux, en se lavant, en changeant de linge et d'habits, il riait et se disait:
«Hé! hé! Hé! je vais donc me refaire du bon sang, je vais donc pouvoir rire encore! Ces bœufs, ces vaches, ces poules de la ferme m'avaient rendu mélancolique.»
Et le grand Schoultz, le percepteur Hâan, le vieux rebbe David, la brasserie duGrand-Cerf, la vieille cour de la synagogue, la halle, la place du marché, toute la ville lui repassait devant les yeux, comme des figures de lanterne magique.
Enfin, au bout de vingt minutes, frais, dispos, joyeux, il ressortit, son large feutre sur l'oreille, la face épanouie, et dit à Katel en passant:
«Je sors, je vais faire un tour en ville.
—Oui, monsieur... mais vous reviendrez?
—Sois tranquille, sois tranquille; au coup de midi je serai à table.» Et il descendit dans la rue en se demandant:
«Où vais-je aller? à la brasserie? il n'y a personne avant midi. Allons voir le vieux David, oui, allons chez le vieux rebbe. C'est drôle, rien que de penser à lui, mon ventre en galope. Il faut que je le mette en colère; il faut que je lui dise quelque chose pour le fâcher, cela me secouera la rate, et j'en dînerai mieux.»
Dans cette agréable perspective, il descendit la rue des Capucins jusqu'à la cour de la synagogue, où l'on entrait par une antique porte cochère. Tout le monde traversait alors cette cour, pour descendre par le petit escalier en face, dans la rue des Juifs. C'était vieux comme Hunebourg; on ne voyait là-dedans que de grandes ombres grises, de hautes bâtisses décrépites, sillonnées de chêneaux rouillés; et toute la Judée pendait aux lucarnes d'alentour, jusqu'à la cime des airs, ses bas troués, ses vieux jupons crasseux, ses culottes rapiécées, son linge filandreux. À tous les soupiraux apparaissaient des têtes branlantes, des bouches édentées, des nez et des mentons en carnaval: on aurait dit que ces gens arrivaient de Ninive, de Babylone, ou qu'ils étaient réchappés de la captivité d'Égypte, tant ils paraissaient vieux.
Les eaux grasses des ménages suintaient le long des murs, et, pour dire la vérité, cela ne sentait pas bon.
À la porte de la cour se trouvait un mendiant chrétien, assis sur ses deux jambes croisées; il avait la barbe longue de trois semaines, toute grise, les cheveux plats, et les favoris en canon de pistolet; c'était un ancien soldat de l'Empire: on l'appelaitder Frantzoze.[8]
Le vieux David demeurait au fond avec sa femme, la vieille Sourlé, toute ronde et toute grasse, mais d'une graisse jaunâtre, les joues entourées de grosses rides en demi-cercle; son nez était camard, ses yeux très bruns, et sa bouche ornée de petites rides en étoile, comme un trou.
Elle portait un bandeau sur le front, selon la loi de Moïse, pour cacher ses cheveux, afin de ne pas séduire les étrangers. Du reste elle avait bon cœur, et le vieux David se faisait un plaisir de la proclamer le modèle accompli de son sexe.
Fritz mit ungroschendans la sébile duFrantzoze; il avait allumé sa pipe, et fumait à grosses bouffées pour traverser le cloaque. En face du petit escalier, dont chaque marche est creusée comme la pierre d'une gargouille, il fit halte, se pencha de côté dans une petite fenêtre ronde, à ras de terre, et vit le rabbin au fond d'une grande chambre enfumée, assis devant une table de vieux chêne, les deux coudes sur un gros bouquin à tranche rouge, et son front ridé entre ses mains.
La figure du vieux David, dans cette attitude réfléchie, et sous cette lumière grise, ne manquait pas d'un grand caractère; il y avait dans l'ensemble de ses traits quelque chose de l'esprit rêveur et contemplatif du dromadaire, ce qui se retrouve du reste chez toutes les races orientales.
«Il lit le Talmud», se dit Fritz.
Puis, descendant deux marches, il ouvrit la porte en s'écriant:
«Tu es donc toujours enfoncé dans la joie et les prophètes, vieuxposché-isroel?
—Ah! c'est toi,schaude! fit le vieux rabbin, dont la figure prit aussitôt une expression de joie intérieure, en même temps que d'ironie fine, quoique pleine de bonhomie; tu n'as donc pu te passer de moi plus longtemps, tu t'ennuyais et tu es content de me voir?
—Oui, c'est toujours avec un nouveau plaisir que je te revois, fit Kobus en riant; c'est un grand plaisir pour moi de me trouver en face d'un véritable croyant, un petit-fils du vertueux Jacob, qui dépouilla son frère....
—Halte! s'écria le rebbe, halte! tes plaisanteries sur ce chapitre ne peuvent aller. Tu es unépicauressans foi ni loi. J'aimerais mieux soutenir une discussion en règle contre deux cents prêtres, cinquante évêques et le pape lui-même, que contre toi. Du moins, ces gens sont forcés d'admettre les textes, de reconnaître qu'Abraham, Jacob, David et tous les prophètes étaient d'honnêtes gens; mais toi, mauditschaude, tu nies tout, tu rejettes tout, tu déclares que tous nos patriarches étaient des gueux; tu es pire que la peste, on ne peut rien t'opposer, et c'est pourquoi, Kobus, je t'en prie, laissons cela. C'est très mauvais de ta part de m'attaquer sur des choses où j'aurais en quelque sorte honte de me défendre... envoie-moi plutôt le curé.»
Alors Fritz partit d'un immense éclat de rire, et, s'étant assis, il s'écria:
«Rebbe, je t'aime, tu es le meilleur homme et le plus réjouissant que je connaisse. Puisque tu as honte de défendre Abraham, parlons d'autre chose.
—Il n'y pas besoin d'être défendu, s'écria David, il se défend assez lui-même.
—Oui, il serait difficile de lui faire du mal maintenant, dit Fritz; enfin, enfin, laissons cela. Mais dis donc, David, je m'invite à prendre un verre de kirschenwasser chez toi; je sais que tu en as de très bon.»
Cette proposition dérida tout à fait le vieux rabbin, qui n'aimait réellement pas discuter avec Kobus de choses religieuses. Il se leva souriant, ouvrit la porte de la cuisine, et dit à la bonne vieille Sourlé, qui pétrissait justement la pâte d'unschaled.[9]
«Sourlé, donne-moi les clefs de l'armoire; mon ami Kobus est là qui veut prendre un verre de kirschenwasser.
—Bonjour, monsieur Kobus! s'écria la bonne femme; je ne peux pas venir, j'ai de la pâte jusqu'aux coudes.»
Fritz s'était levé; il regardait dans la petite cuisine toute sombre, éclairée par un vitrail de plomb, la bonne vieille qui pétrissait, tandis que David lui tirait les clefs de la poche.
«Ne vous dérangez pas, Sourlé, dit-il, ne vous dérangez pas.»
David revint, referma la cuisine et ouvrit la porte d'un petit placard, où se trouvaient le kirschenwasser et trois petits verres; il les apporta sur la table, heureux de pouvoir offrir quelque chose à Kobus. Celui-ci, voyant ce sentiment, s'écria que le kirsch était délicieux.
«Tu en as de meilleur, fit le vieux rebbe en goûtant.
—Non, non, David, peut-être d'aussi bon, mais pas de meilleur.
—En veux-tu encore un verre?
—Merci, il ne faut pas abuser des bonnes choses, comme disait mon père; je reviendrai.» Alors, ils étaient réconciliés. Le vieux rebbe reprit en plissant les yeux avec malice:
«Et qu'est-ce que tu as fait là-bas,schaude? Je me suis laissé dire que tu as fais de grosses dépenses, pour creuser un réservoir à poissons. Est-ce vrai?
—C'est vrai, David.
—Ah! s'écria le vieux rebbe, cela ne m'étonne pas; quand il s'agit de manger et de boire, tu ne connais plus la dépense.»
Et, hochant la tête, il dit sur un ton nasillard: «Tu seras toujours le même!» Fritz souriait. «Écoute, David, fit-il, dans six à sept mois d'ici, lorsque le poisson sera rare, et que tu auras fais ton tour sur le marché, le nez long d'une aune, sans rien trouver de bon...—car, vieux, tu aimes aussi les bons morceaux, tu as beau hocher la tête, tu es de la race des chats, et le poisson te plaît....
—Mais, Kobus, Kobus! s'écria David, vas-tu maintenant me faire passer pour unépicauresde ton espèce? Sans doute, j'aime mieux un beau brochet qu'une queue de vache sur mon assiette, cela va sans dire; je ne serais pas un homme si j'avais d'autres idées; mais je n'y pense pas d'avance, Sourlé s'occupe de ces choses.
—Ta! ta! ta! fit Kobus; quand, dans six mois, je t'enverrai des plats de truites, avec des bouteilles deforstheimer, à la fête deSimres-Thora[10], nous verrons, nous verrons si tu me reprocheras mon réservoir.»
David sourit. «Le Seigneur, dit-il, a tout bien fait; aux uns il donne la prudence, aux autres la sobriété. Tu es prudent; je ne te reproche pas ta prudence, c'est un don de Dieu, et quand les truites viendront, elles seront les bienvenues.
—Amen!» s'écria Fritz. Et tous deux se mirent à rire de bon cœur. Cependant Kobus voulait faire enrager le vieux rebbe.
Tout à coup, il lui dit:
«Et les femmes, David, les femmes? Est-ce que tu ne m'en as pas trouvé une? la vingt-quatrième! Tu dois être pressé de gagner ma vigne du Sonneberg. Je serais curieux de la connaître, la vingt-quatrième.»
Avant de répondre, David Sichel prit un air grave:
«Kobus, dit-il, je me rappelle une vieille histoire, dont chacun peut faire son profit. Avant d'être des ânes, disait cette histoire, les ânes étaient des chevaux; ils avaient le jarret solide, la tête petite, les oreilles courtes et du crin à la queue, au lieu d'une touffe de poils. Or, il advint qu'un de ces chevaux, le grand-grand-père de tous les ânes, se trouvant un jour dans l'herbe jusqu'au ventre, se dit à lui-même: "Cette herbe est trop grossière pour moi; ce qu'il me faut, c'est de la fine fleur, tellement délicate qu'aucun autre cheval n'en ait encore goûté de pareille." Il sortit de ce pâturage, à la recherche de sa fine fleur. Plus loin, il trouva des herbes plus grossières que celles qu'il venait de quitter; il s'en indigna. Plus loin, au bord d'un marais, il trouva des flèches d'eau et marcha dessus. Puis il fit le tour du marais, entra dans un pays aride, toujours à la recherche de sa fine fleur; mais il ne trouva même plus de mousse. Il eut faim, il regarda de tous côté, vit des chardons dans un creux... et les mangea de bon appétit. Alors ses oreilles poussèrent; il eut une touffe de poils à la queue, il voulut hennir, et se mit à braire; c'était le premier des ânes!»
Fritz, au lieu de rire de cette histoire, en fut vexé sans savoir pourquoi.
«Et s'il n'avait pas mangé de chardons? dit-il.
—Alors, il aurait été moins qu'un âne vivant, il aurait été un âne mort.
—Tout cela ne signifie rien, David.
—Non; seulement, il vaut mieux se marier jeune que de prendre sa servante pour femme, comme font tous les vieux garçons. Crois-moi....
—Va t'en au diable! s'écria Kobus en se levant. Voici midi qui sonne, je n'ai pas le temps de te répondre.» David l'accompagna jusque sur le seuil, riant en lui-même. Et comme ils se séparaient:
«Écoute, Kobus, fit-il d'un air fin, tu n'as pas voulu des femmes que je t'ai présentées, tu n'as peut-être pas eu tort. Mais bientôt tu t'en chercheras une toi-même.
—Posché-isroel, répondit Kobus,posché-isroel!» Il haussa les épaules, joignit les mains d'un air de pitié, et s'en alla. «David, criait Sourlé dans la cuisine, le dîner est prêt, mets donc la table.» Mais le vieux rebbe, ses yeux fins plissés d'un air ironique, suivit Fritz du regard jusque hors la porte cochère; puis il rentra, riant tout bas de ce qui venait d'arriver.
Après midi, Kobus se rendit à la brasserie duGrand-Cerf, et retrouva là ses vieux camarades, Frédéric Schoultz, Hâan et les autres, en train de faire leur partie deyouker, comme tous les jours, de une à deux heures, depuis le 1erjanvier jusqu'à la Saint-Sylvestre.
Naturellement ils se mirent tous à crier: «Hé! Kobus.... Voici Kobus!»
Et chacun s'empressa de lui faire place; lui, tout en riant et jubilant, distribuait des poignées de main à droite et à gauche. Il finit par s'asseoir au bout de la table, en face des fenêtres. La petite Lotchen, le tablier blanc en éventail sur sa jupe rouge, vint déposer une chope devant lui; il la prit, la leva gravement entre son œil et la lumière, pour en admirer la belle couleur d'ambre jaune, souffla la mousse du bord, et but avec recueillement, les yeux à demi fermés. Après quoi il dit: «Elle est bonne!» et se pencha sur l'épaule du grand Frédéric, pour voir les cartes qu'il venait de lever.
C'est ainsi qu'il rentra simplement dans ses habitudes.
«Du trèfle! du carreau! Coupez l'as! criait Schoultz.
—C'est moi qui donne», faisait Hâan en ramassant les cartes.
Les verres cliquetaient, les canettes tintaient, et Fritz ne songeait pas plus alors au vallon de Meisenthâl qu'au Grand Turc; il croyait n'avoir jamais quitté Hunebourg.
À deux heures entra M. le professeur Speck, avec ses larges souliers carrés au bout de ses grandes jambes maigres, sa longue redingote marron et son nez tourné à la friandise. Il se découvrit d'un air solennel, et dit:
«J'ai l'honneur d'annoncer à la compagnie que les cigognes sont arrivées.»
Aussitôt les échos de la brasserie répétèrent dans tous les coins: «Les cigognes sont arrivées! les cigognes sont arrivées!»
Il se fit un grand tumulte; chacun quittait sa chope à moitié vide, pour aller voir les cigognes. En moins d'une minute, il y avait plus de cent personnes, le nez en l'air, devant leGrand-Cerf.
Tout au haut de l'église, une cigogne, debout sur son échasse, ses ailes noires repliées au-dessus de sa queue blanche, le grand bec roux incliné d'un air mélancolique, faisait l'admiration de toute la ville. Le mâle tourbillonnait autour et cherchait à se poser sur la roue, où pendaient encore quelques brins de paille.
Le rebbe David venait aussi d'arriver, et, regardant, son vieux chapeau penché sur la nuque, il s'écriait:
«Elles arrivent de Jérusalem!... Elles se sont reposées sur les pyramides d'Égypte.... Elles ont traversé les mers.»
Tout le long de la rue, devant la halle, on ne voyait que des commères, de vieux papas et des enfants, le cou replié, dans une sorte d'extase. Quelques vieilles disaient en s'essuyant les yeux: «Nous les avons encore revues une fois.»
Kobus, en regardant tous ces braves gens, leurs mines attendries, et leurs attitudes émerveillées, pensait: «C'est drôle... comme il faut peu de chose pour amuser le monde.»
Et la figure émue du vieux rabbin surtout le mettait de bonne humeur.
«Eh bien, rebbe, eh bien, lui dit-il, ça te paraît donc bien beau?»
Alors, l'autre, abaissant les yeux et le voyant rire, s'écria:
«Tu n'as donc pas d'entrailles? Tu ne vois donc partout que des sujets de moquerie? Tu ne sens donc rien?
—Ne crie pas si haut,schaude, tout le monde nous regarde.
—Et s'il me plaît de crier haut! S'il me plaît de te dire tes vérités! S'il me plaît...»
Heureusement les cigognes, après un instant de repos, venaient de se remettre en route pour faire le tour de la ville, et prendre possession des nuages de Hunebourg; et toute la place, transportée d'enthousiasme, poussait un cri d'admiration.
Les deux oiseaux, comme pour répondre à ce salut, tout en planant, faisaient claquer leur bec, et une troupe d'enfants les suivaient dans la rue des Capucins, criant: «Tra, ri, ro, l'été vient encore une fois! You, you, l'été vient encore une fois!»
Kobus alors rentra dans la brasserie avec les autres; et, jusqu'à sept heures, il ne fut plus question que du retour des cigognes, et de la protection qu'elles étendent sur les villes où elles nichent; sans parler d'une foule d'autres services particuliers à Hunebourg, comme d'exterminer les crapauds, les couleuvres et les lézards, dont les vieux fossés seraient infestés sans elles, et non seulement les fossés, mais encore les deux rives de la Lauter, où l'on ne verrait que des reptiles, si ces oiseaux n'étaient pas envoyés du Ciel pour détruire la vermine des champs.
David Sichel étant aussi entré, Fritz, pour se moquer de lui, se mit à soutenir que les juifs avaient l'habitude de tuer les cigognes et de les manger à la Pâque avec l'agneau pascal, et que cette habitude avait causé jadis la grande plaie d'Égypte, où l'on voyait des grenouilles en si grand nombre qu'elles entraient par les fenêtres, et qu'il vous en tombait même par les cheminées; de sorte que les Pharaons se trouvèrent d'autre moyen pour se débarrasser de ce fléau, que de chasser les fils d'Abraham du pays.
Cette explication exaspéra tellement le vieux rebbe, qu'il déclara que Kobus méritait d'être pendu.
Alors Fritz fut vengé de l'apologue de l'âne et des chardons; de douces larmes coulèrent sur ses joues. Et ce qui mit le comble à ce triomphe, c'est que le grand Frédéric Schoultz, Hâan et le professeur Speck s'écrièrent qu'il fallait rétablir la paix, que deux vieux amis comme David et Kobus ne pouvaient rester fâchés à propos des cigognes.
Ils proposèrent à Fritz de rétracter son explication, moyennant quoi David serait forcé de l'embrasser. Il y consentit; alors David et lui s'embrassèrent avec attendrissement; et le vieux rebbe pleurait, disant: «Que sans le défaut qu'il avait de rire à tort et à travers, Kobus serait le meilleur homme du monde.»
Je vous laisse à penser le bon sang que se faisait l'ami Fritz de toute cette histoire. Il ne cessa d'en rire qu'à minuit, et, même plus tard il se réveillait de temps en temps pour rire encore:
«On irait bien loin, pensait-il, pour trouver d'aussi braves gens qu'à Hunebourg. Ce pauvre rebbe David est-il honnête dans sa croyance! Et le grand Frédéric, quelle bonne tête de cheval! Et Hâan, comme il glousse bien! Quel bonheur de vivre dans un pareil endroit!»
Le lendemain, huit heures, il dormait encore comme un bienheureux, lorsqu'une sorte de grincement bizarre l'éveilla. Il prêta l'oreille, et reconnut que le rémouleur Higuebic était venu s'établir, comme tous les vendredis, au coin de sa maison, pour repasser les couteaux et les ciseaux de la ville, chose qui l'ennuya beaucoup, car il avait encore sommeil.
À chaque instant, le babillage des commères venait interrompre le sifflement de la roue; puis c'était le caniche qui grondait, puis l'âne qui se mettait à braire, puis une discussion qui s'engageait sur le prix du repassage; puis autre chose.
«Que le diable t'emporte! pensait Kobus. Est-ce que le bourgmestre ne devrait pas défendre ces choses-là? Le dernier paysan peut dormir à son aise, et de bons bourgeois sont éveillés à huit heures, par la négligence de l'autorité.»
Tout à coup Higuebic se mit à crier d'une voix nasillarde:
«Couteaux, ciseaux à repasser!»
Alors il n'y tint plus et se leva furieux.
«Il faudra que je parle de cela, se dit-il; je porterai l'affaire devant la justice de paix. Ce Higuebic finirait par croire que le coin de ma maison est à lui; depuis quarante-cinq ans qu'il nous ennuie tous, mon grand-père et moi, c'est assez; il est temps que cela finisse!»
Ainsi rêvait Kobus en s'habillant; l'habitude de dormir à la ferme, sans autre bruit que le murmure du feuillage, l'avait gâté. Mais après le déjeuner il ne songeait plus à cette misère. L'idée lui vint de mettre en bouteilles deux tonnes de vin du Rhin qu'il avait achetées l'automne précédent. Il envoya Katel chercher le tonnelier, et se revêtit d'une grosse camisole de laine grise, qu'il mettait pour vaquer aux soins de la cave.
Le père Schweyer arriva, son tablier de cuir aux genoux, le maillet à la ceinture, la tarière sous le bras, et sa grosse figure épanouie.
«Eh bien, monsieur Kobus, eh bien! fit-il, nous allons donc commencer aujourd'hui?
—Oui, père Schweyer, il est temps, lemarkobrunnerest en fût depuis quinze mois, et lesteinbergdepuis six ans.
—Bon... et les bouteilles?
—Elles sont rincées et égouttées depuis trois semaines.
—Oh! pour les soins à donner au noble vin, dit Schweyer, les Kobus s'y entendent de père en fils; nous n'avons donc plus qu'à descendre?
—Oui, descendons.» Fritz alluma une chandelle dans la cuisine; il prit une anse du panier à bouteilles, Schweyer empoigna l'autre, et ils descendirent à la cave. Arrivés au bas, le vieux tonnelier s'écria: «Quelle cave, comme tout est sec ici! Houm! houm! Quel son clair! Ah! monsieur Kobus, je l'ai dit cent fois, vous avez la meilleure cave de la ville.» Puis s'approchant d'une tonne, et la frappant du doigt: «Voici lemarkobrunner, n'est-ce pas?
—Oui; et celui-là, c'est lesteinberg.
—Bon, bon, nous allons lui dire deux mots.» Alors se courbant, la tarière au creux de l'estomac, il perça la tonne demarkobrunner, et poussa lestement le robinet dans l'ouverture. Après quoi Kobus lui passa une bouteille, qu'il emplit et qu'il boucha; Fritz enduisit le bouchon de cire bleue et posa le cachet. L'opération se poursuivit de la sorte, à la grande satisfaction de Kobus et de Schweyer.
«Hé! hé! hé! faisaient-ils de temps en temps, reposons-nous.
—Oui, et buvons un coup», disait Fritz. Alors, prenant le petit gobelet sur la bonde, ils se rafraîchissaient d'un verre de cet excellent vin, et se remettaient ensuite à l'ouvrage. Toutes les précédentes fois, Kobus, après deux ou trois verres, se mettait à chanter d'une voix terriblement forte, de vieux airs qui lui passaient par la tête, tels que leMiserere, l'Hymne de Gambrinus, ou la chanson desTrois Hussards.
«Cela résonne comme dans une cathédrale, faisait-il en riant.