«Le baron de Pointis avait toute la valeur, l’expérience et l’habileté nécessaires pour se distinguer à la guerre, comme il a toujours fait. Il avait de la fermeté, du commandement, des vues, du sang-froid et des ressources. Il était capable de former un grand dessein et de ne rien épargner pour le faire réussir. Mais s’il est permis de juger de lui par ce qu’il fut dans toute la suite de l’action la plus marquéede sa vie, il avait l’esprit un peu vain et l’idée qu’il s’était formée de son mérite, l’empêchait quelquefois de reconnaître celui des autres; il n’avait jamais passé pour être intéressé jusqu’à l’expédition dont nous allons faire le récit; cependant, il est vrai que l’intérêt y parut sa passion dominante et qu’elle lui fit faire, ou du moins tolérer des actions qui ont déshonoré le nom français dans l’Amérique. Tant il est vrai que souvent nous ne sommes vertueux que faute d’occasion d’être criminels, ou qu’il est certaines tentations délicates qui, non-seulement nous découvrent des défauts dont nous nous flattions d’être exempts, mais qui en font même naître en nous qui n’y étaient pas. Mais rien n’a fait plus de tort au baron de Pointis que le contraste de sa conduite avec celle d’un homme qui eut bien autant de part que lui au succès d’une expédition, et qu’il ne s’efforça, ce semble, de dénigrer d’une manière indigne d’un homme d’honneur que parce qu’il l’avait trop maltraité pour souffrir qu’on lui rendît justice.«Je parle du gouverneur de Saint-Domingue. M. du Casse allait d’abord au bien du service etde l’Etat, et, s’il ne s’oubliait pas, il ne songeait à soi que quand il avait mis en sûreté l’intérêt public, auquel il a même sacrifié plus d’une fois le sien propre. Il est vrai que son habileté le mettait toujours au-dessus des plus fâcheux contre-temps, mais il voulait que tout le monde en profitât aussi bien que lui. Il ne pouvait former que des desseins nobles et utiles, et il lui eût été impossible d’y employer des moyens qui ne fussent pas proportionnés à des fins si relevées. Sa valeur allait de pair avec sa prudence: quelque revers qu’il eût essuyé, dans quelque extrémité qu’il se soit trouvé, il n’a jamais manqué de ressources, mais il ne les a jamais cherchées que dans son courage et sa vertu. Ses pertes n’ont pas moins contribué à sa réputation que ses succès, parce qu’il s’en relevait toujours d’une manière dont lui seul était capable. Enfin, du caractère dont il était, s’il eût commandé en chef dans l’expédition où son zèle pour l’Etat le porta à s’engager comme simple volontaire, il eût su mettre en œuvre toutes les bonnes qualités de M. de Pointis et il se fût fait un plaisir de lui en faire honneur; au lieu que M. dePointis s’efforça inutilement d’obscurcir les siennes et de faire croire qu’elles ne lui avaient été d’aucune utilité.»
«Le baron de Pointis avait toute la valeur, l’expérience et l’habileté nécessaires pour se distinguer à la guerre, comme il a toujours fait. Il avait de la fermeté, du commandement, des vues, du sang-froid et des ressources. Il était capable de former un grand dessein et de ne rien épargner pour le faire réussir. Mais s’il est permis de juger de lui par ce qu’il fut dans toute la suite de l’action la plus marquéede sa vie, il avait l’esprit un peu vain et l’idée qu’il s’était formée de son mérite, l’empêchait quelquefois de reconnaître celui des autres; il n’avait jamais passé pour être intéressé jusqu’à l’expédition dont nous allons faire le récit; cependant, il est vrai que l’intérêt y parut sa passion dominante et qu’elle lui fit faire, ou du moins tolérer des actions qui ont déshonoré le nom français dans l’Amérique. Tant il est vrai que souvent nous ne sommes vertueux que faute d’occasion d’être criminels, ou qu’il est certaines tentations délicates qui, non-seulement nous découvrent des défauts dont nous nous flattions d’être exempts, mais qui en font même naître en nous qui n’y étaient pas. Mais rien n’a fait plus de tort au baron de Pointis que le contraste de sa conduite avec celle d’un homme qui eut bien autant de part que lui au succès d’une expédition, et qu’il ne s’efforça, ce semble, de dénigrer d’une manière indigne d’un homme d’honneur que parce qu’il l’avait trop maltraité pour souffrir qu’on lui rendît justice.
«Je parle du gouverneur de Saint-Domingue. M. du Casse allait d’abord au bien du service etde l’Etat, et, s’il ne s’oubliait pas, il ne songeait à soi que quand il avait mis en sûreté l’intérêt public, auquel il a même sacrifié plus d’une fois le sien propre. Il est vrai que son habileté le mettait toujours au-dessus des plus fâcheux contre-temps, mais il voulait que tout le monde en profitât aussi bien que lui. Il ne pouvait former que des desseins nobles et utiles, et il lui eût été impossible d’y employer des moyens qui ne fussent pas proportionnés à des fins si relevées. Sa valeur allait de pair avec sa prudence: quelque revers qu’il eût essuyé, dans quelque extrémité qu’il se soit trouvé, il n’a jamais manqué de ressources, mais il ne les a jamais cherchées que dans son courage et sa vertu. Ses pertes n’ont pas moins contribué à sa réputation que ses succès, parce qu’il s’en relevait toujours d’une manière dont lui seul était capable. Enfin, du caractère dont il était, s’il eût commandé en chef dans l’expédition où son zèle pour l’Etat le porta à s’engager comme simple volontaire, il eût su mettre en œuvre toutes les bonnes qualités de M. de Pointis et il se fût fait un plaisir de lui en faire honneur; au lieu que M. dePointis s’efforça inutilement d’obscurcir les siennes et de faire croire qu’elles ne lui avaient été d’aucune utilité.»
Au mois de janvier 1697, du Casse avait reçu par le capitaine de Saint-Vandrille, commandant le navirele Marin, une lettre de Pontchartrain, lui prescrivant de réunir tous les flibustiers et de les retenir dans la colonie jusqu’au 15 février 1697, époque à laquelle devait arriver Pointis.
Saint-Vandrille avait été chargé, en outre, de faire savoir au chevalier des Augiers qu’il eût à se joindre, lui et son escadre, à celle du baron de Pointis. Ce dernier ordre arrivait trop tard; des Augiers avait fait voile pour la France, ne laissant que deux frégatesle Christetle Favori, commandées par le chevalier de la Motte d’Hérant.
C’était beaucoup exiger des flibustiers que de vouloir les maintenir dans l’inactivité pendant deux mois, avec interdiction de la course. «Tout autre que du Casse n’en serait point venu à bout,» dit Charlevoix. Pointis n’arriva pas au jour fixé. Le mois de février se passa sans qu’on eût de ses nouvelles à Saint-Domingue.Les flibustiers murmuraient, menaçant de se débander; le gouverneur dut avoir recours à toute son influence sur eux, à toute son adresse pour les maintenir. Le 1ermars, Pointis parut. Il mouilla en vue du Cap-Français sans entrer dans le port. Le chevalier de Galiffet était au Cap, du Casse à l’Esterre.
Galiffet alla trouver le chef de l’expédition, de prévint qu’il avait exécuté les ordres du gouverneur et réuni tout ce qu’on avait pu le procurer de troupes et de vivres. Il lui fit connaître aussi le départ du chevalier des Augiers. Pointis parut fort contrarié de ce départ, et donna l’ordre à La Motte d’Hérant de se tenir prêt à le suivre avecle Christ, laissant trois frégates à Galiffet pour s’embarquer avec ses troupes. Il se rendit ensuite vers l’Esterre, où il mouilla le 16 mars.
Le jour même il vit du Casse. Dès leur première entrevue commença la mésintelligence qui régna si longtemps entre ces deux hommes. Le gouverneur ayant informé Pointis qu’il lui fournirait douze cents hommes, ce dernier fit à du Casse de violents reproches de ce qu’il ne mettait à sa disposition qu’aussi peu demonde; Pointis insinua que le gouverneur cherchait à mettre obstacle à l’expédition, prétendit que la colonie devait et pouvait fournir quinze cents hommes au moins; affirmant qu’on lui en avait promis deux mille cinq cents et déclarant que s’il n’en obtenait pas quinze cents, il ne pourrait tenter l’expédition projetée, et que dans ce cas il retournerait en France, faisant retomber toute la responsabilité de l’avortement de ses projets sur le gouverneur. Or, demander que la colonie fournît un plus grand nombre d’hommes, c’était l’exposer à sa ruine, en rendant possible un coup de main de l’ennemi. Du Casse essaya de faire comprendre cette vérité à l’entêté et orgueilleux baron, mais ce fut en vain. Pointis ne voulut entendre à rien.
Lui-même le raconte naïvement dans le récit qu’il fait des deux premiers entretiens qu’il eut avec du Casse. Sans s’en apercevoir et malgré lui, il rend entièrement justice à son adversaire, tout en voulant l’accuser. Bien que n’ayant aucun ordre de prendre part à l’expédition, du Casse offrit le concours de sa personne à Pointis. Au lieu d’accepter avec bonheur lesservices d’un homme à même, par sa connaissance du Nouveau-Monde, de lui être de la plus grande utilité, au lieu de se montrer flatté que le gouverneur de Saint-Domingue, c’est-à-dire le premier personnage de la marine royale dans les colonies françaises d’Amérique, consentît à servir sous ses ordres, le baron chercha à humilier du Casse et lui refusa une part convenable dans le commandement. Jugeant les autres d’après soi-même, Pointis pensait que cette blessure, faite à l’amour-propre du gouverneur, suffirait à retenir ce dernier loin du théâtre de la campagne qui allait s’ouvrir, aussi ne peut-il s’empêcher de manifester sa surprise: «d’apprendre, écrivit-il à Pontchartrain,que du Casse faisait entendre qu’il se serait plutôt embarqué simple soldat que de n’avoir point de part dans une affaire aussi glorieuse; il paraissait dans ce discours beaucoup de courage et de désir de gloire.»
Du Casse, en effet, avait dit qu’il servirait plutôt comme simple soldat que de ne point partager le danger d’une aussi glorieuse campagne, et dans une lettre au ministre, datée du 30 mars 1697, il écrivit:
«Monseigneur, vous ne m’ordonnez pas de suivre ce détachement; cependant je ne vois rien de plus important et je me suis résolu à m’embarquer, quelque dégoût personnel qu’il y ait pour mon caractère. Si je ne m’embarquais pas, le secours que je donne à M. de Pointis lui serait devenu inutile; je vous assure qu’il aurait été impossible d’en faire embarquer la plus petite portion, et il était évidemment à craindre qu’ils n’eussent fait plus de mal que de bien, ou évité par mille détours de se trouver au rendez-vous.«Cette raison, Monseigneur, m’a déterminé. Je ne suis pas désireux d’une fausse gloire; mais M. de Pointis n’est pas assez fort, quoi qu’on s’imagine, pour former une entreprise, et c’est certainement commettre les armes du roi à un échec; cela est un fait certain, et il est douteux que la colonie soit attaquée. Son sentiment était que j’embarquasse tout; mais mes raisons sont très-différentes en cela des siennes, et j’ai été mon chemin. Il n’en sera peut-être pas content. Je ne saurais qu’y faire.»
«Monseigneur, vous ne m’ordonnez pas de suivre ce détachement; cependant je ne vois rien de plus important et je me suis résolu à m’embarquer, quelque dégoût personnel qu’il y ait pour mon caractère. Si je ne m’embarquais pas, le secours que je donne à M. de Pointis lui serait devenu inutile; je vous assure qu’il aurait été impossible d’en faire embarquer la plus petite portion, et il était évidemment à craindre qu’ils n’eussent fait plus de mal que de bien, ou évité par mille détours de se trouver au rendez-vous.
«Cette raison, Monseigneur, m’a déterminé. Je ne suis pas désireux d’une fausse gloire; mais M. de Pointis n’est pas assez fort, quoi qu’on s’imagine, pour former une entreprise, et c’est certainement commettre les armes du roi à un échec; cela est un fait certain, et il est douteux que la colonie soit attaquée. Son sentiment était que j’embarquasse tout; mais mes raisons sont très-différentes en cela des siennes, et j’ai été mon chemin. Il n’en sera peut-être pas content. Je ne saurais qu’y faire.»
Pointis ne tarda guère à s’apercevoir en effet que, sans le concours de du Casse, il n’auraitpu conduire à bonne fin son expédition, et les prévisions du gouverneur de Saint-Domingue, dans sa lettre à Pontchartrain, se réalisèrent de point en point. Quels qu’aient été les torts de Pointis, ils eurent pour résultat de mettre en lumière le patriotisme et la modestie de du Casse. On dénie à celui-ci le rang que doit lui assigner sa qualité de gouverneur de la plus importante colonie française en Amérique; il répond qu’il partira comme simple volontaire, offrant le premier ce noble exemple que devaient donner après lui deux autres grands citoyens, Vauban et Grouchy. En 1706, le premier, depuis longtemps maréchal de France, proposa au présomptueux duc de La Feuillade, dont le caractère offrait beaucoup d’analogie avec celui de Pointis, de servir comme volontaire dans son armée qui allait faire le siége de Turin.
—Je vous suis obligé, répondit le gendre de Chamillart, j’espère prendre Turin à la Cohorn.
Le siége traînant en longueur, Louis XIV consulta Vauban, qui s’offrit encore pour aller conduire les travaux comme un simple ingénieur.
«Mais, monsieur le maréchal, lui dit le roi, songez-vous que cet emploi est au-dessous de votre dignité?
—Sire, ma dignité est de servir l’État; je laisserai le bâton de maréchal à la porte et je le reprendrai quand nous serons dans la place.»
En 1793 un décret de la Convention, excluant les gentilshommes de tout emploi militaire, éloigne de l’armée le marquis de Grouchy; ses soldats, qui l’adorent, veulent le retenir; le futur maréchal s’échappe furtivement de son camp et se retire dans un département voisin du théâtre de la guerre; là, il apprend que les gardes nationaux vont marcher contre l’ennemi; il prend un fusil et part avec eux, disant: «S’il ne m’est pas permis de conduire nos phalanges à la victoire, on ne saurait m’empêcher de verser mon sang pour ma patrie!»
Vauban, Grouchy, du Casse, soldats à chacun desquels les circonstances ont fait une réputation si différente, surent bien mériter de la patrie, en faisant à son salut le sacrifice difficile de leur amour-propre.
Pointis, par son insolence, faillit amenerles plus grands malheurs; du Casse, par sa sagesse et par sa prudence, put heureusement les conjurer. Les habitants de la colonie et les flibustiers, choqués des manières dures et impérieuses de Pointis à leur égard et de sa conduite envers leur gouverneur, ressentaient les injures faites à ce dernier, comme si elles s’adressassent à eux-mêmes.
Le baron se donnait le titre degénéral des armées de France, de terre et de mer, dans l’Amérique, et cependant il était dans le gouvernement d’un homme qui n’avait aucun ordre de le reconnaître pour son supérieur et sur lequel il ne pouvait exercer aucune juridiction. Il s’était donné une garde et exigeait qu’on battît au champ dès qu’on l’apercevait. Il rendait des ordonnances, les faisait afficher de son autorité privée, jouant au souverain. Du Casse essayait de pallier la mauvaise impression, conséquence de cette conduite. Néanmoins, mis en défiance par les paroles inconsidérées du chef de l’expédition, habitants et flibustiers commencèrent à manifester la crainte d’être frustrés dans le partage du butin; ils voulurent être fixés à ce sujet.Pointis n’osa leur refuser satisfaction.
«Trouvant juste, écrivit-il, la demande qu’ils faisaient d’être assurés de la part que je leur donnerais au partage des prises, je la leur expliquai par un écrit fort court et fort net, que je fis afficher. Il portait que je les ferais partager au butin homme pour homme avec les équipages des vaisseaux du roi.«Je m’étais informé de leurs coutumes, et j’avais appris qu’entre diverses manières de partage, dont la plupart étaient embarrassantes par leurs extrêmes divisions, la plus usitée était, comme je viens de le dire, d’homme pour homme. Une frégate, par exemple, de cent tirant, le double d’une de cinquante, et ainsi du reste à proportion. Je ne balançai pas dans le choix; et pour leur expliquer que je ne touchais point aux parts du roi, de monsieur l’amiral, ni des armateurs, desquelles je n’étais pas en droit de disposer, je spécifiai qu’ils partageraient homme pour homme avec les équipages des vaisseaux, c’est-à-dire à tout ce que nous étions de gens composant cet armement, il avait plu à Sa Majesté d’accorder qu’il nous reviendrait un dixième du premiermillion, et un trentième de tous les autres millions que nous pourrions acquérir; sur quoi, par mon écrit, je m’engageais de faire la part des flibustiers. Du Casse me dit que j’avais sans doute pris la meilleure et la plus facile manière, et qu’il me priait seulement de lui laisser un original de cet écrit et d’y comprendre la frégatele Pontchartrain, reste infortuné de l’armement de Renau, et commandé par de Mornay, lieutenant de vaisseau du roi, qui m’avait demandé de servir dans l’escadre, aux mêmes conditions que j’accorderais aux corsaires flibustiers, aussi bien qu’une frégate de Saint-Malo armée, moitié guerre et moitié marchandise, que du Casse désira aussi voir énoncée dans l’écrit que je lui laissai. Cet écrit mérite attention.»
«Trouvant juste, écrivit-il, la demande qu’ils faisaient d’être assurés de la part que je leur donnerais au partage des prises, je la leur expliquai par un écrit fort court et fort net, que je fis afficher. Il portait que je les ferais partager au butin homme pour homme avec les équipages des vaisseaux du roi.
«Je m’étais informé de leurs coutumes, et j’avais appris qu’entre diverses manières de partage, dont la plupart étaient embarrassantes par leurs extrêmes divisions, la plus usitée était, comme je viens de le dire, d’homme pour homme. Une frégate, par exemple, de cent tirant, le double d’une de cinquante, et ainsi du reste à proportion. Je ne balançai pas dans le choix; et pour leur expliquer que je ne touchais point aux parts du roi, de monsieur l’amiral, ni des armateurs, desquelles je n’étais pas en droit de disposer, je spécifiai qu’ils partageraient homme pour homme avec les équipages des vaisseaux, c’est-à-dire à tout ce que nous étions de gens composant cet armement, il avait plu à Sa Majesté d’accorder qu’il nous reviendrait un dixième du premiermillion, et un trentième de tous les autres millions que nous pourrions acquérir; sur quoi, par mon écrit, je m’engageais de faire la part des flibustiers. Du Casse me dit que j’avais sans doute pris la meilleure et la plus facile manière, et qu’il me priait seulement de lui laisser un original de cet écrit et d’y comprendre la frégatele Pontchartrain, reste infortuné de l’armement de Renau, et commandé par de Mornay, lieutenant de vaisseau du roi, qui m’avait demandé de servir dans l’escadre, aux mêmes conditions que j’accorderais aux corsaires flibustiers, aussi bien qu’une frégate de Saint-Malo armée, moitié guerre et moitié marchandise, que du Casse désira aussi voir énoncée dans l’écrit que je lui laissai. Cet écrit mérite attention.»
Cet écrit sur lequel Pointis appelle l’attention, mais qu’avec une rouerie indigne d’un gentilhomme il a soin de ne pas citer, est conçu en termes qui justifient pleinement les prétentions émises, six mois plus tard, par les flibustiers soutenus par du Casse. Il donne tort à Pointis:
«Nous sommes convenus, y est-il dit, queles habitants, flibustiers, nègres et habitants de la côte Saint-Domingue qui se sont joints à l’armement dont Sa Majesté m’a confié le commandement, partageraient au provenu des prises qui seraient faites, homme par homme avec les équipages embarqués sur les vaisseaux de Sa Majesté.«A bord du Sceptre le 26 mars 1697.—Signé:Pointis.«Vu:du Tilleul.«En ce compris lePontchartrain, et laMariede Saint-Malo.»
«Nous sommes convenus, y est-il dit, queles habitants, flibustiers, nègres et habitants de la côte Saint-Domingue qui se sont joints à l’armement dont Sa Majesté m’a confié le commandement, partageraient au provenu des prises qui seraient faites, homme par homme avec les équipages embarqués sur les vaisseaux de Sa Majesté.
«A bord du Sceptre le 26 mars 1697.—
Signé:Pointis.
«Vu:du Tilleul.
«En ce compris lePontchartrain, et laMariede Saint-Malo.»
Parmi les historiens qui ont parlé des démêlés du chef de l’expédition avec du Casse, celui qui a traité la question avec le plus d’autorité est Charlevoix; mais il n’a pas donné l’original de la convention que nous venons de citer, et il avoue n’en pas connaître les propres termes. Cette pièce se trouve aux archives du ministère de la marine en doubles copies, certifiées conformes par les deux contradicteurs, l’une par du Casse, l’autre par Pointis lui-même. Toutes les deux sont identiques.
Le gouverneur de Saint-Domingue fit afficher cet écrit à la porte de l’église et sur la place du Petit-Goave; il répondit à Pointis de la fidélité des troupes de la colonie, se porta garant de la sincérité de la parole du général auprès de ses administrés.
Sur ces entrefaites, un officier duPontchartrain(vaisseau commandé par le chevalier de Mornay), de garde au fort de la ville, fit mettre en prison un flibustier qui avait fait du tapage. Les camarades de celui-ci, indignés qu’un officier, dont ils se considéraient comme indépendants, eût pris cette liberté, sans s’informer de la culpabilité ou de l’innocence de leur compagnon, s’ameutèrent à l’entrée du fort. L’officier de garde les fit sommer de se retirer, les menaçant, en cas de refus, de faire tirer sur eux. Cette injonction n’ayant produit aucun effet, une décharge fut faite et en jeta trois sur le carreau. Immédiatement plus de deux cents flibustiers vinrent, les armes à la main, cerner le fort, exigeant qu’on leur livrât l’officier qui avait commandé le feu. Du Casse se tenait à l’écart, depuis que Pointis avait pris en main toute l’autorité; ce dernier accourutsur le théâtre de la sédition, mais sa présence ne fit qu’exaspérer les flibustiers; il fut exposé à de graves dangers et se vit réduit à implorer l’aide du gouverneur. Du Casse vint et, dit Charlevoix, «Il ne lui coûta, pour remettre tout dans l’ordre, que de se montrer avec cet air de maître qu’il savait prendre à propos.» Aux premiers mots qu’il dit, les flibustiers rentrèrent dans le devoir; l’officier qui avait commandé le feu fut envoyé aux arrêts sur son bord, et tout rentra dans l’ordre.
On fit alors les préparatifs de départ, bien que le but de l’expédition ne fût pas encore fixé définitivement; du Casse conseillait d’aller chercher les galions à Porto-Bello, disant qu’ils devaient s’y trouver encore, ou bien être en route pour Carthagène, et qu’on était sûr de les rencontrer en mer, s’ils avaient déjà quitté Porto-Bello. Pointis ne fut pas de cet avis, et son opinion prévalut.
On eut à regretter de ne pas avoir suivi le conseil de du Casse, car on sut bientôt qu’on aurait trouvé les galions à Porto-Bello, où la confusion avait été extrême à l’annonce du danger qu’ils couraient. Les navires ennemisportaient près de deux cent millions de francs. «C’est, écrivait par la suite du Casse,le plus grand coup manqué depuis que les hommes naviguent.»
Enfin le cap fut mis sur Carthagène. L’expédition arriva le 6 avril devant Sambay, point situé à une quinzaine de lieues de Carthagène; des vents contraires la retinrent en cet endroit jusqu’au 13. Ce temps d’arrêt fut employé à faire le démembrement exact des forces expéditionnaires et à convenir des signaux.
L’escadre était composée de sept gros vaisseaux:
LeSceptrede 84 canons, avec 650 hommes d’équipage, monté par le baron de Pointis.
LeSaint-Louis, 64 canons, 450 hommes d’équipage, monté par le chevalier de Lévis-Mirepoix.
LeFort, 76 canons, 450 hommes, monté par le vicomte de Coëtlogon.
LeVermandois, l’Apollon, leFurieux, leSaint-Michel, portant chacun 60 canons et 350 hommes, montés par les capitaines devaisseau du Buisson, de Gombault, de la Motte-Michel et de Marolles.
LeChrist, commandé par le chevalier de la Motte d’Ayran, ayant 44 canons et 220 hommes d’équipage.
LaMutine, de 34 canons, avec 200 hommes (capitaine Massiat).
L’Avenant, 30 canons, 200 hommes (chevalier de Francine).
LeMarin, 28 canons, 180 hommes (de Saint-Vandrille).
La galiote à bombes l’Eclatante(de Monts).
Le brigantin laProvidence(chevalier du Liscoët).
L’escadre auxiliaire, fournie et commandée par du Casse, était formée de:
Sept frégates de 8 à 24 canons: laSerpente, leCerf volant, laGracieuse, lePembrocke, laMutine, leJarzé, l’Anglais, montées par 650 flibustiers.
LePontchartraincommandé par le chevalier de Mornay.
Plusieurs autres petits navires de différentes grandeurs portaient à environ 1400 ou1500 hommes le chiffre du secours fourni par Saint-Domingue.
Le corps expéditionnaire se composait de 110 officiers, 55 gardes de la marine, 2100 matelots, 1800 soldats. Effectif total: au moins 4000 combattants.
Le chef d’état-major était le chevalier de Sorel, ayant pour sous-chef le major de Thésut, et en qualité d’attachés à l’état-major les chevaliers de Jaucourt et de Pointis.
Le commissaire général de la marine se nommait du Tilleul.
Quelques officiers du génie avaient été adjoints à l’expédition; parmi eux les chevaliers de Ferrière, Ducrot, de Courcy.
Les gardes de marine du Ché, de la Lande, de Rochebonne faisaient fonctions d’aides de camp auprès du commandant supérieur Pointis.
On distribua en régiments de marche les soldats qui étaient sur les vaisseaux du roi. A leur tête pour colonels et lieutenants-colonels, la Roche du Vigier, chevalier de Vezins, de Vaujour, chevalier de Marolles, de la Chesneau, de Brem, Simonet, de Firmont.
Un bataillon de quatre cents matelots futformé et mis sous le commandement du chevalier de Vaux, ayant pour officiers MM. de Sigolas, Carcavis, de Sabran, de Longue-joue.
Les flibustiers conservèrent leurs officiers élus par eux. Les soldats tirés de Saint-Domingue eurent pour chef la Bonninière de Beaumont.
Le 13 avril au soir, Pointis vint en vue de Carthagène. Avant de continuer ce récit, nous croyons utile de donner une description exacte de cette ville, d’après les mémoires du temps.
«L’entrée de ce port admirable, qu’on appelle le Lagon de Carthagène, est, ainsi que je l’ai déjà remarqué, fort étroite; d’où lui est venu le nom deBocca-Chiqua, duquel on a fait par corruption celui de Boucachique. Le fort qui le défend est sur la gauche en entrant, au milieu et au plus étroit de la passe, à cause d’un petit islet qui se trouve vis-à-vis. Il est à trois lieues au sud-ouest de Carthagène. On tourne ensuite pendant deux lieues depuis le sud-ouest jusqu’au nord-nord-est, et l’on trouve sur la même mainun second fort qui porte le nom deSainte-Croix. Les fortifications n’en étaient pas régulières, mais sa situation le rend presque inaccessible; il n’y peut aborder à la fois que peu de chaloupes, et l’on n’y saurait aller par terre, parce qu’il est environné de marécages et d’un grand fossé plein d’eau où la mer dégorge. La ville est à une lieue de là sur le même air de vent; mais aux deux tiers du chemin on rencontre de petites îles, entre lesquelles le passage est fort étroit. Carthagène est divisée en haute et basse ville. Celle-ci se nommeHihimani, mot indien qui veut direfaubourg. L’une et l’autre étaient assez régulièrement fortifiées, et elles sont séparées par un fossé où la mer entre et sur lequel il y a un pont-levis. Hihimani, qui est comme une forteresse à sept bastions, est au sud-est de la ville haute, qui est proprement ce que l’on appelle Carthagène, et à quatre cent toises est-sud-est de Hihimani on trouve dans la grande terre le fort deSaint-Lazare, où l’on va aussi par un pont-levis. Ce fort commande les deux villes, et il est commandé lui-même par une montagne de très-difficile accès. Notre-Dame de la Poupe est éloignée de douzecent cinquante toises de Saint-Lazare au sud-est. C’est un couvent de religieux, dont l’église regardée d’un certain côté a la figure d’une poupe de vaisseau.»