LIVRE V
(1700-1705).
SAINTE-MARTHE ET VÉLEZ-MALAGA
Du Casse à Versailles.—Présentation au roi.—Mission diplomatique confiée à du Casse.—Négociations.—Plans de défense maritime.—Asiento, traité relatif à la traite des nègres.—Déclaration de guerre.—Commandement donné à du Casse.—Nicolas de Grouchy.—Du Casse élevé à la dignité de capitaine général d’Espagne.—Son départ, avec une escadre, pour l’Amérique.—Porto-Rico.—Louis de la Rochefoucauld, chevalier de Roucy, marquis de Roye.—Armée navale de l’amiral anglais Benbow.—Bataille de Sainte-Marthe (août 1702).—Victoire complète remportée par du Casse.—Du Casse à Carthagène.—Fuite de l’amiral anglais Graydon.—Mariage de Marthe du Casse, fille de l’amiral, avec Louis de la Rochefoucauld, marquis de Roye, chevalier de Roucy, beau-frère de Pontchartrain.—Bataille navale de Vélez-Malaga, gagnée par Louis-Antoine comte de Toulouse, fils légitimé de Louis XIV.—Fautes commises.—Du Casse et son escadre.—Toulon.—Mariage de Jean du Casse, neveu et filleul de l’amiral, avec Estiennette de Jordain (Bayonne 1704).
Du Casse à Versailles.—Présentation au roi.—Mission diplomatique confiée à du Casse.—Négociations.—Plans de défense maritime.—Asiento, traité relatif à la traite des nègres.—Déclaration de guerre.—Commandement donné à du Casse.—Nicolas de Grouchy.—Du Casse élevé à la dignité de capitaine général d’Espagne.—Son départ, avec une escadre, pour l’Amérique.—Porto-Rico.—Louis de la Rochefoucauld, chevalier de Roucy, marquis de Roye.—Armée navale de l’amiral anglais Benbow.—Bataille de Sainte-Marthe (août 1702).—Victoire complète remportée par du Casse.—Du Casse à Carthagène.—Fuite de l’amiral anglais Graydon.—Mariage de Marthe du Casse, fille de l’amiral, avec Louis de la Rochefoucauld, marquis de Roye, chevalier de Roucy, beau-frère de Pontchartrain.—Bataille navale de Vélez-Malaga, gagnée par Louis-Antoine comte de Toulouse, fils légitimé de Louis XIV.—Fautes commises.—Du Casse et son escadre.—Toulon.—Mariage de Jean du Casse, neveu et filleul de l’amiral, avec Estiennette de Jordain (Bayonne 1704).
Lorsque du Casse arriva en France, mandé par le roi, le duc d’Anjou venait d’accepter le trône d’Espagne (5 novembre 1700). Cet événement modifiait du tout au tout la situation des colonies françaises en Amérique. On avait besoin des lumières et de l’expérience du gouverneur de Saint-Domingue, pour régler les conditions nouvelles qui allaient régir les rapports entre les deux couronnes dans les Indes (c’est sous ce nom qu’à cette époque on désignait l’Amérique). Du Casse, à son débarquement, trouva l’invitation de se rendre à Versailles. Il y fut sans délai et vit le ministre Jérôme Phélippeaux, comte de Pontchartrain,qui venait d’être nommé secrétaire d’État à la marine, en remplacement de son père, élevé à la dignité de chancelier de France. Le nouveau ministre entretint longuement du Casse, lui parla des difficultés qui s’étaient élevées au sujet de la délimitation des frontières dans l’île de Saint-Domingue, et le félicita sur sa brillante administration. Du Casse, heureux de voir le comte de Pontchartrain si bien disposé envers lui, profita de la circonstance pour renouveler ses doléances au sujet de l’affaire de Carthagène, disant qu’il était dur pour un officier du roi d’être traité dans son propre gouvernement comme il l’avait été par le baron de Pointis. Le ministre répéta de vive voix, comme son père l’avait déjà mandé dans ses lettres à du Casse, que le roi avait reconnu la justesse de ces observations. Jérôme Pontchartrain ajouta que Sa Majesté avait manifesté le désir de recevoir le gouverneur de Saint-Domingue, pour lui témoigner elle-même sa satisfaction de la belle conduite qu’il avait tenue en toute circonstance, et que, pour lui prouver sa haute estime, elle voulait que ce fût lui qui terminât les différends qui existaientencore au sujet de l’affaire de Carthagène.
Le ministre engagea du Casse à lui adresser un mémoire détaillé et précis à ce sujet, avec chiffres à l’appui, et le prévint que le lendemain ou le surlendemain il aurait l’honneur d’être présenté à Sa Majesté.
En effet, du Casse fut reçu par le roi. Ce prince le complimenta en quelques mots heureux, tels qu’ont toujours su en inspirer à la plupart des Bourbons de la branche aînée leur esprit français et leur cœur paternel.
Au sortir de cette entrevue, du Casse, pour se conformer aux instructions de Pontchartrain, rédigea et remit à ce ministre une note sur l’affaire de Carthagène et sur l’emploi des fonds accordés par le roi. Le gouverneur de Saint-Domingue, dans cette note, donnait le conseil de payer en nègres ce qui restait dû aux habitants de la colonie.
Du Casse était dans le vrai. L’intérêt bien entendu du roi demandait que les habitants de Saint-Domingue, auxquels il était encore dû de l’argent, fussent payés en nègres, puisque cela en augmentait le nombre dans la colonie. La différence du prix d’achat en Afriqueet de vente en Amérique devant couvrir les frais de transport, l’Etat, en agissant comme le voulait du Casse, n’avait rien à débourser en sus de l’argent provenant de Carthagène. Le ministre comprit la justesse de ce raisonnement et consentit à ce qui était proposé.
Au commencement de l’année 1701, du Casse partit pour l’Espagne, muni d’instructions de la cour de France.
Plusieurs points en litige étaient à régler. Depuis que les intérêts communs des Français et des Espagnols devaient les faire agir de concert, il n’était plus possible aux premiers de soutenir contre les seconds, comme ils l’avaient fait jusque-là, les Indiens de la Nouvelle-Grenade, ou Indiens des Sambres. Il fallait éviter d’un autre côté, en les abandonnant, qu’ils ne se tournassent vers les Anglais. Pour conjurer ce danger, il était nécessaire d’obtenir des Espagnols qu’ils oubliassent leurs griefs contre ces indigènes, et consentissent à ne pas les traiter trop durement, en leur accordant amnistie pleine et entière.
Il fallait l’esprit adroit et délié de du Casse, sa grande connaissance du caractère espagnol,pour mener à bonne fin une pareille négociation et obtenir des conditions favorables aux révoltés.
Il parvint à atteindre le but qu’il s’était proposé. Des instructions furent envoyées du cabinet de l’Escurial aux commandants espagnols dans le nouveau monde, leur enjoignant d’user de ménagements à l’égard des Indiens.
Du Casse, dès les premiers mois de 1701, prévit une guerre entre la France et l’Espagne d’une part, l’Angleterre et la Hollande d’une autre.
Avec la sagacité qui le caractérisait, il comprit que les Anglais et les Hollandais, ambitionnant le commerce du monde entier, n’accepteraient pas sans lutte le formidable empire maritime de Louis XIV, maître par lui-même ou par son petit-fils des côtes orientales et occidentales de l’océan Atlantique.
Aux yeux de du Casse, la guerre était inévitable, parce que leur intérêt faisait un devoir aux gouvernements d’Angleterre et de Hollande de la déclarer. C’était pour eux une question de suprématie maritime et commerciale.
Quant à prétendre, comme plusieurs écrivains français, à des époques rapprochées de nous, l’ont fait, que la cause de la guerre fut la reconnaissance par Louis XIV dutitre de roi d’Angleterreau fils de Jacques II, c’est puérilité.
Des raisons d’amour-propre national et de dignité froissée ne guidaient pas plus à cette époque qu’elles ne guident aujourd’hui les nations mercantiles. Seul un peuple chevaleresque, comme le peuple français, verse son sang pour la défense d’un principe, pour le triomphe d’une idée.
Ce sera l’éternel honneur de Louis XIV de n’avoir pas voulu céder à un sentiment de crainte, en refusant à un prince malheureux un titre légitime, et certes ce n’est pas aujourd’hui, dans la patrie en deuil, qu’il s’élèverait une voix pour le blâmer d’avoir montré que, dans le cœur d’un roi de France,le droit prime la force.
Plusieurs mois avant la mort de Jacques II, du Casse prévoyait donc la guerre qui allait éclater. D’Espagne il adressait au ministre des plans de défense maritime contre les Anglaiset les Bataves. L’un deux est parvenu jusqu’à nous; il est intitulé:Mémoire de M. du Casse sur l’Espagne et les Indes. Il est très-précis, fort juste, mais il n’offre plus de nos jours qu’un intérêt tout à fait rétrospectif. Nous croyons donc inutile de lui donner place ici.
L’affaire importante qui avait fait envoyer du Casse dans la péninsule, était la question de l’importation des nègres dans les colonies espagnoles. Le manque de bras s’y faisait sentir; elles se trouvaient à peu près dans l’état où était Saint-Domingue avant le premier voyage de du Casse en qualité de directeur de la compagnie du Sénégal. Il avait si bien su ranimer le commerce languissant, il avait donné un tel essor à la culture, que l’on avait pris en lui la plus grande confiance. On était convaincu qu’il saurait ramener la prospérité dans les possessions espagnoles. Tandis qu’il s’occupait de régler avec la cour d’Aranjuez cette question, il reçut de France sa nomination de chef d’escadre. Voici les termes dans lesquels sont conçues ses lettres de service:
«Provisions de premier chef d’escadre de l’Amérique pour le sieur du Casse, gouverneurde la Tortue et côte de Saint-Domingue, 20 juillet 1701.«Louis, etc., à tous ceux qui ces présentes, etc., salut. Les services importants que notre cher et bien-aimé le sieur du Casse, capitaine de vaisseau et gouverneur de la Tortue et côte de Saint-Domingue, nous a rendus et nous rend actuellement depuis plusieurs années, nous conviant à lui donner des marques de notre entière satisfaction, nous avons cru que nous ne le pouvions faire d’une manière qui fût plus digne de ses services, qu’en créant en sa faveur, une charge de chef d’escadre de nos armées navales en mers de l’Amérique, étant persuadé qu’il s’en acquittera avec distinction par les preuves qu’il nous a données en diverses rencontres de son expérience dans la navigation, de sa valeur et bonne conduite, et de sa fidélité et affection à notre service. Entre les actions remarquables qu’il a faites, il s’est particulièrement distingué en 1677, à la prise du fort d’Arguin, à la côte de Barbarie. En l’année 1689 il attaqua Surinam, où il combattit contre les Hollandais et les forts à la portée du pistolet. Il attaqua ensuite le fortde la Barbiche, qu’il obligea de contribuer après un rude combat. En 1690, il servit à la prise du fort anglais de Saint-Christophe. En 1691, il secourut si à propos et avec tant de bravoure l’île de la Guadeloupe assiégée et pressée, que les ennemis furent obligés de lever le siége et de se retirer. En 1695, ayant fait une descente à la Jamaïque avec les gens de Saint-Domingue, il brûla pour quinze millions d’effets aux Anglais et gagna quatorze drapeaux. En 1697, il assista à la prise de Carthagène, où il descendit des premiers et s’y distingua d’une manière qui contribua beaucoup à la prise de cette place. Les Anglais ayant ensuite fait une descente au Petit-Goave avec quarante chaloupes, il assembla deux cents hommes et les repoussa si vivement qu’ils furent obligés de se rembarquer. Toutes ces actions, conduites avec autant de prudence que de valeur, nous ont paru dignes d’être récompensées par la charge de chef d’escadre de nos arméesnavales en mers de l’Amérique.«A ces causes, etc., etc.»
«Provisions de premier chef d’escadre de l’Amérique pour le sieur du Casse, gouverneurde la Tortue et côte de Saint-Domingue, 20 juillet 1701.
«Louis, etc., à tous ceux qui ces présentes, etc., salut. Les services importants que notre cher et bien-aimé le sieur du Casse, capitaine de vaisseau et gouverneur de la Tortue et côte de Saint-Domingue, nous a rendus et nous rend actuellement depuis plusieurs années, nous conviant à lui donner des marques de notre entière satisfaction, nous avons cru que nous ne le pouvions faire d’une manière qui fût plus digne de ses services, qu’en créant en sa faveur, une charge de chef d’escadre de nos armées navales en mers de l’Amérique, étant persuadé qu’il s’en acquittera avec distinction par les preuves qu’il nous a données en diverses rencontres de son expérience dans la navigation, de sa valeur et bonne conduite, et de sa fidélité et affection à notre service. Entre les actions remarquables qu’il a faites, il s’est particulièrement distingué en 1677, à la prise du fort d’Arguin, à la côte de Barbarie. En l’année 1689 il attaqua Surinam, où il combattit contre les Hollandais et les forts à la portée du pistolet. Il attaqua ensuite le fortde la Barbiche, qu’il obligea de contribuer après un rude combat. En 1690, il servit à la prise du fort anglais de Saint-Christophe. En 1691, il secourut si à propos et avec tant de bravoure l’île de la Guadeloupe assiégée et pressée, que les ennemis furent obligés de lever le siége et de se retirer. En 1695, ayant fait une descente à la Jamaïque avec les gens de Saint-Domingue, il brûla pour quinze millions d’effets aux Anglais et gagna quatorze drapeaux. En 1697, il assista à la prise de Carthagène, où il descendit des premiers et s’y distingua d’une manière qui contribua beaucoup à la prise de cette place. Les Anglais ayant ensuite fait une descente au Petit-Goave avec quarante chaloupes, il assembla deux cents hommes et les repoussa si vivement qu’ils furent obligés de se rembarquer. Toutes ces actions, conduites avec autant de prudence que de valeur, nous ont paru dignes d’être récompensées par la charge de chef d’escadre de nos arméesnavales en mers de l’Amérique.
«A ces causes, etc., etc.»
Le grade de chef d’escadre était le même que de nos jours celui de contre-amiral. Aussinous conformant à l’usage, qui s’est établi actuellement, de désigner tous les officiers généraux du corps de la marine sous le terme générique d’amiral, qualifierons-nous, désormais du Casse de ce titre, et avec d’autant plus de raison que, quelques jours plus tard, il était élevé à la dignité de capitaine général d’Espagne, qui équivaut à celle de maréchal de France et confère le titre d’Excellence.
Les négociations, conduites par du Casse, au nom du roi de France et de la compagnie de Guinée, aboutirent au traité ouasientosigné, le 27 août 1701, à Madrid par du Casse et les plénipotentiaires de la cour d’Espagne.
Par cette convention, la compagnie française de Guinée s’engageait vis-à-vis le roi très-catholique et vis-à-vis le Roi très-chrétien à importer, en l’espace de dix ans, quarante-huit mille nègres dans les colonies françaises et espagnoles d’Amérique, et les cours d’Aranjuez et de Versailles concédaient à cette compagnie divers priviléges.
Six mois plus tard, le 28 mars 1702, un supplément au traité fut passé à Paris, par lequel divers personnages importants prirentun intérêt dans la compagnie de Guinée et se portèrent garants de l’exécution de ses engagements.
Parmi eux se trouvaient: le célèbre financier Samuel Bernard, comte de Coubert, le conseiller au parlement Doublet de Persan, le trésorier général de la marine Jacques de Vanolles. Du Casse, qui jusque-là n’avait agi que comme plénipotentiaire du roi de France et fondé de pouvoir de la compagnie de Guinée, prit alors un intérêt dans l’affaire.
Il faisait en même temps ses préparatifs de départ pour un voyage qui avait pour but de transporter des troupes espagnoles à Carthagène et de mener au Mexique le vice-roi de ce pays, le duc d’Albuquerque.
La guerre, prévue par du Casse, ayant éclaté au mois de septembre 1701, précipita le départ du nouveau chef d’escadre, en rendant plus nécessaire que jamais l’arrivée du vice-roi au siége de son gouvernement, et en faisant à la France une impérieuse obligation d’envoyer une escadre croiser dans les mers d’Amérique, pour concourir à ladéfense de ses colonies, contre lesquelles une attaque anglo-hollandaise devenait imminente.
Le 12 avril 1702, l’amiral du Casse mit à la voile ayant sous ses ordres une escadre composée de:l’Heureux, qui portait son pavillon; l’Agréable, commandant de Roucy; lePhénix, de Pondens; l’Apollon, de Muin; leThétis, chevalier de Roucy, et enfin leBon, de Renneville. Sur ce dernier vaisseau se trouvait un jeune enseigne pour lequel du Casse avait beaucoup d’affection et qu’il considérait comme un officier d’avenir; c’était un gentilhomme d’une des premières familles de Normandie, le chevalier Nicolas de Grouchy, grand-père du célèbre maréchal de ce nom. Grouchy se distingua pendant le cours de la campagne, pendant laquelle il rendit de bons services. Il fut assez heureux pour justifier la confiance de l’amiral du Casse, qui, l’ayant encore eu sous ses ordres à la bataille de Vélez-Malaga, obtint pour lui la croix de Saint-Louis, en 1707. Grouchy, satisfait d’une distinction ambitionnée à cette époque par toute la noblesse française, se retira fort jeune duservice, au grand regret de son protecteur qui lui prédisait un rapide avancement dans la marine. Peut-être cette détermination, inspirée par une excessive modestie, priva-t-elle la France d’un marin remarquable. Peut-être aussi valut-il mieux pour Nicolas de Grouchy une existence obscure qu’une brillante carrière; qui sait le sort que réserve le destin? Peut-être un jour, parvenu aux plus hautes dignités, le marin Grouchy y eût-il rencontré, comme son petit-fils, quelqueWaterloonaval, et eût-il été comme lui la victime innocente des fautes d’autrui.
L’escadre se dirigea vers l’Espagne, où elle devait trouver le duc d’Albuquerque et les troupes espagnoles. Elle fut poursuivie par une armée navale anglaise d’une quinzaine de vaisseaux. Ayant pu lui échapper, elle atteignit la Corogne le 8 juin 1702. Le lendemain, du Casse rendit compte à Pontchartrain de ce succès, par une lettre dans laquelle se trouve un passage curieux à reproduire:
«M. le duc d’Albuquerque est ici, écrivait du Casse; il a cent soixante personnes et, par discrétion, il n’en veut emmener avec lui quesoixante-dix sur l’Heureux, et il m’a fait demander hier sept tables. J’en userai avec lui, comme le roi le désire; mais j’aimerais autant trouver deux vaisseaux anglais de plus que de voir un embarras comme celui-là. Madame la duchesse doit aussi s’embarquer. Elle a cent dix-sept duègnes et demoiselles d’honneur, avec une escorte de moines auxquels il faudrait à chacun une chambre. Cette peinture me coûte peu de peine à vous faire, mais je prévois que j’en aurai beaucoup à conduire le cortége au Mexique.»
«M. le duc d’Albuquerque est ici, écrivait du Casse; il a cent soixante personnes et, par discrétion, il n’en veut emmener avec lui quesoixante-dix sur l’Heureux, et il m’a fait demander hier sept tables. J’en userai avec lui, comme le roi le désire; mais j’aimerais autant trouver deux vaisseaux anglais de plus que de voir un embarras comme celui-là. Madame la duchesse doit aussi s’embarquer. Elle a cent dix-sept duègnes et demoiselles d’honneur, avec une escorte de moines auxquels il faudrait à chacun une chambre. Cette peinture me coûte peu de peine à vous faire, mais je prévois que j’en aurai beaucoup à conduire le cortége au Mexique.»
On voit que ce n’est pas seulement de nos jours que les princes non combattants ont été une source d’inquiétudes et une cause d’embarras pour les commandants en chef. Comme l’indique très-justement du Casse, les princes par eux-mêmes ne gênent nullement, mais rien n’égale l’encombrement(qu’on nous passe ce mot) produit par les gens de leur suite. Du Casse se plaint des duègnes de la vice-reine du Mexique, élevant des prétentions sans bornes, comme, dans une récente et désastreuse campagne, le commandement en chef de l’armée de Châlons aurait pu s’étonner desexigences sans cesse croissantes des gens de service de l’empereur, réclamant le superflu pour eux, quand le nécessaire manquait pour les troupes; demandant pour la cuisine du prince une installation confortable que ne pouvaient obtenir les ambulances militaires.
Du Casse termine par ces quelques lignes sa longue lettre à Pontchartrain: «J’ai trouvé ici la patente de capitaine-général dont je prends la liberté de vous envoyer une copie, de laquelle j’ai donné une communication à M. le chevalier de Roucy, comme je le ferai de toutes les choses qui en vaudront la peine.»
Le roi d’Espagne n’avait pas cru devoir faire moins pour du Casse que de l’élever au rang de capitaine général. On sait que cette dignité équivaut dans notre armée à celle de maréchal de France et donne à celui qui en est investi le titre d’Excellence.
Le 14 juin 1702, du Casse, parvenant à tromper la surveillance de l’armée navale anglaise, quitta la Corogne, après avoir augmenté, ainsi qu’il l’écrivait à Pontchartrain, son escadre de huit bâtiments de transport,chargés d’environ deux mille hommes de troupes mal équipées, etracoléesun peu partout. Ses hommes étaient presque touspouilleuxetgaleux. Il y avait à craindre de voir l’indiscipline se mettre parmi ces troupes, pendant la traversée; mais l’ascendant que du Casse prenait sur tous ses subordonnés était tel, qu’il n’en fut rien. La traversée s’accomplit sans aucun incident fâcheux. L’estime des officiers espagnols pour leurcapitaine générals’accrut, en le voyant mettre ordre à tout avec adresse, et parer aux éventualités les plus fâcheuses. Il fit donner avec tant d’intelligence des soins aux soldats espagnols que l’épidémie galeuse, au lieu d’augmenter, diminua, et qu’à peine mourut-il une dizaine d’hommes en deux mois.
Le 8 août 1702, du Casse arrive à Porto-Rico, et le 17 il écrit à Pontchartrain pour lui faire part de sa traversée et pour lui annoncer qu’il donne au capitaine de Renneville le commandement de deux vaisseaux, avec la mission de conduire au Mexique le vice-roi et la vice-reine. «M. le duc et Mme la duchesse, et plus de la moitié de leur maison, écritnotre marin, s’embarquent avec M. de Renneville.
«On ne peut rien ajouter aux honnêtetés qui se sont passées pendant la route, et au changement de vaisseau. Tous les Espagnols sont très-contents, et j’oserai dire qu’ils le doivent être. On les a traités avec splendeur, sans qu’il y ait eu la moindre modération du premier au dernier jour; chaque capitaine ne vous parlera point de lui. Il me serait reprochable, Monseigneur, si je ne vous disais pas qu’on ne peut rien au delà de ce qu’ils ont fait, et M. le chevalier de Roucy, en particulier, a vécu comme un seigneur. M. le duc d’Albuquerque m’a donné toutes les démonstrations imaginables d’une entière satisfaction, et je dois vous dire que, comme il m’a paru être extrêmement content de moi, je le suis très-fort de lui et de Mme la duchesse. Ils auraient désiré que je les eusse menés au Mexique, mais ils sont entrés en raison. Nous allons faire route par la pointe de Saint-Domingue, où nous nous séparerons en cas qu’il n’y ait pas d’ennemis. Ils iront au Cap prendre un pilote pour Baracon, et moi à la ville de Saint-Domingue, pour yembarquer le président destiné pour le gouvernement de Carthagène; après quoi je continuerai ma route pour Sainte-Marthe, et de là pour Carthagène et Porto-Bello. Le grand mât de l’Agréableest très-incommodé, et il est même à croire qu’il ne soit rompu dans sa mèche. M. de Roucy se propose de démâter à Carthagène pour y apporter du remède. Je le laisserai au port, pour ne pas consommer du temps inutilement, ou je viendrai le joindre après le débarquement de Porto-Bello.»
«On ne peut rien ajouter aux honnêtetés qui se sont passées pendant la route, et au changement de vaisseau. Tous les Espagnols sont très-contents, et j’oserai dire qu’ils le doivent être. On les a traités avec splendeur, sans qu’il y ait eu la moindre modération du premier au dernier jour; chaque capitaine ne vous parlera point de lui. Il me serait reprochable, Monseigneur, si je ne vous disais pas qu’on ne peut rien au delà de ce qu’ils ont fait, et M. le chevalier de Roucy, en particulier, a vécu comme un seigneur. M. le duc d’Albuquerque m’a donné toutes les démonstrations imaginables d’une entière satisfaction, et je dois vous dire que, comme il m’a paru être extrêmement content de moi, je le suis très-fort de lui et de Mme la duchesse. Ils auraient désiré que je les eusse menés au Mexique, mais ils sont entrés en raison. Nous allons faire route par la pointe de Saint-Domingue, où nous nous séparerons en cas qu’il n’y ait pas d’ennemis. Ils iront au Cap prendre un pilote pour Baracon, et moi à la ville de Saint-Domingue, pour yembarquer le président destiné pour le gouvernement de Carthagène; après quoi je continuerai ma route pour Sainte-Marthe, et de là pour Carthagène et Porto-Bello. Le grand mât de l’Agréableest très-incommodé, et il est même à croire qu’il ne soit rompu dans sa mèche. M. de Roucy se propose de démâter à Carthagène pour y apporter du remède. Je le laisserai au port, pour ne pas consommer du temps inutilement, ou je viendrai le joindre après le débarquement de Porto-Bello.»
Le lecteur aura peut-être remarqué dans cette lettre, comme dans la précédente, que du Casse ne laisse jamais échapper l’occasion de dire un mot aimable ou flatteur sur le chevalier de Roucy. Ce gentilhomme, la Rochefoucauld en son nom, avait su inspirer à son commandant en chef de l’estime et de l’affection, et celui-ci se plaisait à rendre justice au mérite du jeune officier, dont il étudiait le caractère, non sans motif sérieux, ainsi qu’on le verra bientôt.
Le 20 août, l’escadre quitta Porto-Rico, se dirigeant vers l’île de Saint-Domingue, où le capitaine de Renneville, avec leBonet laThétisdevait se séparer du commandant en chef, pour se rendre au Cap-Français, et de là conduire le duc d’Albuquerque à la Vera-Cruz.
Du Casse avait hésité entre confier au commandant de Renneville la mission de conduire à destination les troupes espagnoles, ou se réserver ce soin à lui-même. Il adopta ce second parti, en apprenant qu’une flotte anglaise avait attaqué Léogane et croisait dans le golfe du Mexique. Le 22, du Casse se sépara de Renneville, en lui laissant des instructions sur la conduite qu’il aurait à suivre.
Le 29 août, vers deux heures de l’après-midi, les vigies signalèrent la présence d’une escadre. C’était celle de l’amiral anglais Benbow qui, depuis plusieurs jours, était à la recherche de l’escadre française, dont il espérait avoir facilement raison, grâce aux forces dont il disposait. Il avait avec lui:
LeBréda, vaisseau de ligne de 70 canons, portant le pavillon amiral; laDéfiance, 64 canons, commandant Richard Kirby; leGreenwich, 54 canons, commandant Cooper Vade; leRuby, 48 canons, commandant Georges Walton; lePendennis, 48 canons, commandantThomas Hudson; leWindsor, 48 canons, commandant John Constable; leFathmouth, 48 canons, commandant Samuel Vincent.
Les Anglais, ayant découvert l’escadre française, commencèrent à lui donner la chasse. C’était contre une division navale de sept vaisseaux portant près de quatre cents canons que du Casse allait avoir à lutter.
Il ne s’en effraya pas, donna l’ordre au convoi, composé des huit bâtiments de transport, de s’éloigner du champ de bataille en faisant force de voiles, tandis que lui-même avec l’escorte, se plaçait face à l’ennemi, afin de protéger la retraite du convoi.
A quatre heures du soir, les Anglais se rapprochèrent assez pour lancer leurs premiers boulets. Benbow pressé d’en venir aux mains, se croyant sûr de la victoire, ne réglant pas sa marche sur celle de ses vaisseaux les plus mauvais voiliers, fit forcer de vitesse. Seuls, leBréda, leFathmouth, laDéfianceet leWindsorse trouvèrent en mesure d’attaquer. A la troisième bordée, leFathmouthet laDéfiancese tinrent hors de la portée du canon. Les autres navires ayant rejoint, toute l’escadre,excepté les deux vaisseaux à l’écart, combattit jusqu’à la nuit. Le lendemain matin, 30 août, au point du jour, leBrédaet laDéfiancese trouvaient très-rapprochés des Français. Mais les autres vaisseaux étaient trop éloignés pour que le commandant en chef de la division anglaise pût songer à attaquer. Du Casse continua sa route ce jour-là sans avoir à lutter pour s’ouvrir le passage, cherchant à dérober son convoi à l’ennemi. Le 1erseptembre, quatre vaisseaux anglais étaient en ligne. LeRubyouvrit le feu, mais l’accueil qu’il reçut l’obligea à se laisser culer. LeBrédase vit dans la même nécessité. LeWindsoret laDéfiancerestaient spectateurs du combat, ne tirant pas un coup de canon. La brise, en passant au sud dans l’après-midi, mit les Français au vent. Les deux escadres prirent la bordée de l’est. Le 3 septembre, le combat recommença; le 4, vers deux heures du matin, la division anglaise parfaitement ralliée attaqua le vaisseau de queue de la ligne française. Bien que tous les combats successifs livrés par Benbow à du Casse eussent toujours été au désavantage des Anglais, comme ils revenaient sans cesse à lacharge, cela retardait considérablement la marche du convoi. Le commandant français se décida alors à les attaquer à son tour. Il s’attacha au vaisseau amiral leBréda, le maltraita, le démâta, le mit en fuite et le poursuivit. Benbow, blessé à la tête et au bras, ayant eu une jambe cassée par un boulet ramé, s’était fait porter sur le tillac et continuait à commander. Il voulait soutenir encore la lutte, mais il dut céder à la force et se retirer avec son vaisseau criblé dans toutes ses parties. La division anglaise s’éloigna et fit route vers la Jamaïque.
Lorsqu’elle y fut arrivée, le commandant en chef réunit un conseil de guerre et fit passer en jugement la plupart des capitaines de vaisseaux. Ceux duGreenwichet duDéfiancefurent condamnés à mort pour lâcheté, celui duWindsorà la prison pour inexécution d’ordres. Les deux premiers envoyés en Angleterre y furent fusillés.
Ce combat faisait le plus grand honneur à du Casse. Il lui donna dans le corps de la marine une juste considération. Quatre-vingts ans plus tard, le ministre Sartines faisait publier(dans un mémoire relatif à la marine royale) sur la bataille deSainte-Marthe, quelques mots que nous reproduisons ici:
«M. du Casse commandait une escadre de six vaisseaux et de huit bâtiments de charge qui portaient des troupes à Carthagène. Le 20 août, deux de ses vaisseaux s’étaient séparés de lui, le 29 il fut rencontré par le vice-amiral Benbow, qui avait quatre gros vaisseaux, trois frégates de cinquante-cinq pièces de canon chacune et une belandre. L’amiral Benbow arriva à la portée du canon et se mit en bataille. M. du Casse se mit en ligne, et le combat commença et dura jusqu’à la nuit. Cependant M. du Casse faisait route, les Anglais le suivirent et l’attaquèrent encore le 30, et le 1erseptembre, il fit plier le vice-amiral, qui n’osa revenir à la charge; le lendemain, le combat recommença deux fois, et toujours au désavantage des Anglais: mais comme ils retardaient la marche de l’escadre, M. du Casse se détermina à les attaquer à son tour; il s’attacha au vice-amiral qu’il mit en fuite, le poursuivit très-vivement, et après avoir forcé l’ennemi à l’abandonner, il arriva heureusementà Carthagène, sans avoir essuyé la moindre perte, ni revu l’ennemi.«Il est étonnant que les historiens du temps n’aient rendu compte de la manœuvre de M. du Casse, que comme d’une opération ordinaire. Ce brave marin méritait les plus grands éloges; et le succès de son expédition fut, dans les circonstances, du plus grand secours pour Carthagène.»
«M. du Casse commandait une escadre de six vaisseaux et de huit bâtiments de charge qui portaient des troupes à Carthagène. Le 20 août, deux de ses vaisseaux s’étaient séparés de lui, le 29 il fut rencontré par le vice-amiral Benbow, qui avait quatre gros vaisseaux, trois frégates de cinquante-cinq pièces de canon chacune et une belandre. L’amiral Benbow arriva à la portée du canon et se mit en bataille. M. du Casse se mit en ligne, et le combat commença et dura jusqu’à la nuit. Cependant M. du Casse faisait route, les Anglais le suivirent et l’attaquèrent encore le 30, et le 1erseptembre, il fit plier le vice-amiral, qui n’osa revenir à la charge; le lendemain, le combat recommença deux fois, et toujours au désavantage des Anglais: mais comme ils retardaient la marche de l’escadre, M. du Casse se détermina à les attaquer à son tour; il s’attacha au vice-amiral qu’il mit en fuite, le poursuivit très-vivement, et après avoir forcé l’ennemi à l’abandonner, il arriva heureusementà Carthagène, sans avoir essuyé la moindre perte, ni revu l’ennemi.
«Il est étonnant que les historiens du temps n’aient rendu compte de la manœuvre de M. du Casse, que comme d’une opération ordinaire. Ce brave marin méritait les plus grands éloges; et le succès de son expédition fut, dans les circonstances, du plus grand secours pour Carthagène.»
Du Casse, après avoir vaincu Benbow, continua sa route vers Carthagène où il arriva peu de jours après.
«Sa présence y causa autant de joie[5], dit Charlevoix, qu’elle y avait inspiré de terreur quelques années auparavant.»
Le 28 septembre, il faisait part à Pontchartrain de sa victoire et de son entrée à Carthagène, et lui envoyait le marquis de Tierceville,l’un de ses officiers, pour rendre compte des journées de Sainte-Marthe.
Du Casse se contentait, dans une courte lettre, de marquer au ministre les noms de ceux qui s’étaient signalés par leur intrépidité. Il cite MM. de Courcy, de Bicouart, de Croï, de Sigy, du Houx, de Fricambault, du Touchet, du Trolon, de Lépinay, Moreau, du Mesnil, d’Aulnay, Drolin, de Poudens.
«M. de Muin, écrit-il, a soutenu le feu de toute l’escadre anglaise.«M. de Saint-André tint son coin le 1erjour, comme s’il avait eu un vaisseau de soixante canons, et a gardé son poste jusqu’à ce que les ennemis le quittèrent, et ensuite il a manœuvré en habile homme et du métier. Il est ancien officier et j’ose vous assurer que personne ne mérite mieux que lui l’honneur de votre protection.»
«M. de Muin, écrit-il, a soutenu le feu de toute l’escadre anglaise.
«M. de Saint-André tint son coin le 1erjour, comme s’il avait eu un vaisseau de soixante canons, et a gardé son poste jusqu’à ce que les ennemis le quittèrent, et ensuite il a manœuvré en habile homme et du métier. Il est ancien officier et j’ose vous assurer que personne ne mérite mieux que lui l’honneur de votre protection.»
Il n’a garde d’oublier le chevalier de Roucy.
«Monsieur le chevalier de Roucy s’y conduisit comme un brave homme et un bon officier.»
«Monsieur le chevalier de Roucy s’y conduisit comme un brave homme et un bon officier.»
Ces témoignages d’estime de la part d’un chef tel que du Casse devaient être agréablesau ministre, dont Roucy était le beau-frère et qui, de son côté, nourrissait les mêmes projets que du Casse avait déjà formés dans son esprit.
L’envoi du marquis de Tierceville nous prive d’avoir un récit, de la main même de du Casse, sur la victoire qu’il venait de remporter. Il faut se contenter des rapports de tiers personnages comme celui, fort incomplet, du chevalier de Galliffet, qui écrit le 18 octobre:
«Monseigneur, je ne mets ici que la nouvelle du combat de M. du Casse contre Benbow, ainsi que je l’ai appris d’un matelot pris dans la chaloupe de laGirondequi était le vaisseau de Benbow, et qui vient d’être pris par un de nos corsaires, dans un vaisseau marchand anglais, allant en Europe.«Benbow ayant été informé, par les prises qu’il fit aux rades de Léogane, le 7 août dernier, que M. du Casse devait incessamment arriver à la ville de Saint-Domingue, et que de là il passerait à Carthagène; il fit de l’eau et du bois durant six jours, au cap Dalmarie, en cette île, et de là, fit route pour la côte deterre ferme, par le travers de la rivière Grande. Environ de douze lieues de terre, il aperçut, au point du jour, l’escadre de M. du Casse au vent à lui, mais peu loin. Le matelot ne sait point dire quel jour c’était, mais je compte que ce devait être environ le 23 d’août. M. du Casse retint le vent jusques à dix heures, mais comme les ennemis gagnaient beaucoup sur lui, il fit vent arrière à sa route, entre la terre et l’escadre de Benbow; en passant, MM. du Casse et Benbow se donnèrent leur bordée, et les autres vaisseaux de même. M. du Casse poursuivit sa route et Benbow le suivait, hors la portée de combat. Le lendemain au soir, l’escadre anglaise s’approcha, et ils se donnèrent encore leur volée, et tous les jours de même jusques à la rive de Carthagène, où Benbow ayant fait la même manœuvre, il eut la jambe cassée d’un éclat, et prit en ce dernier combat un des vaisseaux marchands de charge de M. du Casse; et le lendemain matin, se trouvant par le travers de la ville, il retint le vent et fit route droit à la Jamaïque. Le matelot dit que ces combats réitérés durant six ou sept jours, une fois chaque jour, n’ontété qu’une volée à chaque fois, excepté un jour où le combat dura une heure.«Cependant, le vaisseau de Benbow et leRubisont été très-incommodés, le premier a été démâté de son artimon et de son beaupré et son grand mât et mât de misaine fort endommagés d’un coup de canon chacun. La vergue de son grand hunier et celle de misaine coupées, vingt-cinq tués et trente-cinq blessés. LeRubisn’a pas moins reçu de mal; leurs autres vaisseaux n’ont pas combattu, ou très-mal, et Benbow en a fait arrêter quatre capitaines, aussitôt qu’il a été arrivé à la Jamaïque et leur fait faire leur procès.L’Apollona été très-maltraité ayant été démâté presque de tous ses mâts. Le matelot assure que M. du Casse lui a donné la remorque pendant deux jours.«Il semble que durant le temps que Benbow a fait l’eau au cap Dalmarie, il aurait pu avertir Witschston qui croisait au travers de Saint-Louis, de le joindre. Sans doute qu’il se tenait assez fort pour battre M. du Casse, et n’en voulait partager la gloire avec personne.»
«Monseigneur, je ne mets ici que la nouvelle du combat de M. du Casse contre Benbow, ainsi que je l’ai appris d’un matelot pris dans la chaloupe de laGirondequi était le vaisseau de Benbow, et qui vient d’être pris par un de nos corsaires, dans un vaisseau marchand anglais, allant en Europe.
«Benbow ayant été informé, par les prises qu’il fit aux rades de Léogane, le 7 août dernier, que M. du Casse devait incessamment arriver à la ville de Saint-Domingue, et que de là il passerait à Carthagène; il fit de l’eau et du bois durant six jours, au cap Dalmarie, en cette île, et de là, fit route pour la côte deterre ferme, par le travers de la rivière Grande. Environ de douze lieues de terre, il aperçut, au point du jour, l’escadre de M. du Casse au vent à lui, mais peu loin. Le matelot ne sait point dire quel jour c’était, mais je compte que ce devait être environ le 23 d’août. M. du Casse retint le vent jusques à dix heures, mais comme les ennemis gagnaient beaucoup sur lui, il fit vent arrière à sa route, entre la terre et l’escadre de Benbow; en passant, MM. du Casse et Benbow se donnèrent leur bordée, et les autres vaisseaux de même. M. du Casse poursuivit sa route et Benbow le suivait, hors la portée de combat. Le lendemain au soir, l’escadre anglaise s’approcha, et ils se donnèrent encore leur volée, et tous les jours de même jusques à la rive de Carthagène, où Benbow ayant fait la même manœuvre, il eut la jambe cassée d’un éclat, et prit en ce dernier combat un des vaisseaux marchands de charge de M. du Casse; et le lendemain matin, se trouvant par le travers de la ville, il retint le vent et fit route droit à la Jamaïque. Le matelot dit que ces combats réitérés durant six ou sept jours, une fois chaque jour, n’ontété qu’une volée à chaque fois, excepté un jour où le combat dura une heure.
«Cependant, le vaisseau de Benbow et leRubisont été très-incommodés, le premier a été démâté de son artimon et de son beaupré et son grand mât et mât de misaine fort endommagés d’un coup de canon chacun. La vergue de son grand hunier et celle de misaine coupées, vingt-cinq tués et trente-cinq blessés. LeRubisn’a pas moins reçu de mal; leurs autres vaisseaux n’ont pas combattu, ou très-mal, et Benbow en a fait arrêter quatre capitaines, aussitôt qu’il a été arrivé à la Jamaïque et leur fait faire leur procès.L’Apollona été très-maltraité ayant été démâté presque de tous ses mâts. Le matelot assure que M. du Casse lui a donné la remorque pendant deux jours.
«Il semble que durant le temps que Benbow a fait l’eau au cap Dalmarie, il aurait pu avertir Witschston qui croisait au travers de Saint-Louis, de le joindre. Sans doute qu’il se tenait assez fort pour battre M. du Casse, et n’en voulait partager la gloire avec personne.»
Diverses affaires retinrent du Casse à Carthagène. Ainsi en arrivant dans cette ville, il trouva le capitaine de Cossé qui s’adressa à lui pour obtenir justice d’illégalités dont il avait été la victime de la part des autorités espagnoles de Panama. Du Casse fit faire droit à cette réclamation.
A la fin de l’année 1702, du Casse quitta les colonies espagnoles. Il fit une courte apparition à Saint-Domingue, dont il était depuis deux ansgouverneur généralavec le chevalier de Galliffet pour gouverneur intérimaire. Après s’être fait rendre compte de la situation de l’île, avoir vu beaucoup par lui-même, il appareilla pour la France.
Le 18 mars 1703, n’ayant avec lui que les quatre vaisseaux qui avaient combattu à Sainte-Marthe, les deux autres le suivant à quelques jours d’intervalle, il fut rencontré par l’amiral anglais Graydon, se rendant aux îles avec une escadre de plusieurs vaisseaux de ligne. Il crut qu’il allait être obligé de livrer bataille pour s’ouvrir un passage. Il n’en fut rien. L’amiral Graydon n’osa l’attaquer. Cet officier général, à son retour enAngleterre, fut, pour ce fait, cassé de son grade et dépouillé de toutes ses dignités par un jugement de la chambre des Lords.
La première fois que du Casse, après son retour, vit Pontchartrain, la conversation étant venue sur la campagne de Sainte-Marthe et sur les officiers qui s’y étaient distingués, le chef d’escadre fit l’éloge du chevalier de Roucy. Le ministre de la marine parut enchanté, et, après un long entretien où le nom de cet officier fut souvent prononcé, il finit par lui demander s’il ne pensait pas, lui qui avait pu étudier le caractère de M. de Roucy, que ce gentilhomme serait un excellent mari. Du Casse comprit sur-le-champ où en voulait venir le ministre, et comme il était ravi de cette demi-ouverture, il répondit que lui, qui avait une fille en âge d’être mariée, il s’estimerait un heureux père, s’il pouvait trouver un gendre en tous points semblable au chevalier de Roucy.
Bref, il fut convenu que du Casse consulterait sa femme et ferait part au ministre du résultat de leurs réflexions sur la possibilité d’un mariage.
Louis de la Rochefoucauld, chevalier de Roucy, marquis de Roye, plus connu sous ce dernier nom à partir de 1704, avait pour père le comte de Roye, lieutenant général au service de France, devenu généralissime de l’armée danoise en 1683, et pour mère la sœur des maréchaux duc de Lorge et duc de Duras. Il était petit-fils de Charles de la Rochefoucauld et de Charlotte de Roye de Roucy, sœur de la princesse de Condé dont le mari avait été tué à la bataille de Jarnac.
Le chevalier de Roucy était le beau-frère de Pontchartrain qui avait épousé une la Rochefoucauld de Roye.
Du Casse s’empressa de faire part à sa femme de l’entretien qu’il venait d’avoir avec le ministre. Mme du Casse se montra d’abord peu favorable à ce projet d’union, opposant des objections fort sérieuses. Elle fit observer à son mari, que Louis de la Rochefoucauld était issu d’une famille de huguenots, qu’à la vérité il avait cessé de l’être, mais que néanmoins elle désirait s’assurer que sa conversion était bien sincère, car s’il venait à retourner à son ancienne religion, après son mariage,cette apostasie rendrait la femme qu’on lui destinait malheureuse pour le reste de ses jours; que de plus, il n’avait pas de fortune, et qu’enfin il y avait à craindre que l’amour-propre de ce gentilhomme, peu satisfait d’une union où il y avait plus de gloire que de naissance, ne le poussât à éloigner sa femme de ses parents, ou que cette dernière ne devînt la victime de son orgueil froissé.
Du Casse révéla alors à sa femme que depuis plusieurs années, il observait avec grand soin la conduite de l’homme qu’il destinait à sa fille; qu’il avait étudié son caractère, et que de cette étude attentive était résultée pour lui la conviction intime que ce jeune gentilhomme était bien le mari qui convenait à leur fille; du Casse ajouta que M. de Roye était l’honneur et la loyauté mêmes, incapable d’éloigner une fille de sa mère par vanité, ni de céder à un mobile d’intérêt pour faire un mariage qui ne lui conviendrait pas. Quant à la question de religion, il suffisait de demander un serment qui, s’il était prêté, serait scrupuleusement tenu.
Mme du Casse se rendit alors, et autorisason mari à conclure avec Pontchartrain.
Nous ne pousserons pas plus loin le récit des préliminaires du mariage, arrangements pris entre les deux familles, signature du contrat, etc. Pontchartrain obtint, à l’occasion de ce mariage, l’agrément du Roi pour l’achat, par son beau-frère, de la charge de lieutenant général des galères; le brevet en fut expédié le 1erjanvier 1704 au chevalier de Roucy, qui prit le nom de marquis de Roye et épousa quinze jours après Marthe du Casse.
Ce mariage fut fort heureux de part et d’autre; Saint-Simon qui ne perd jamais l’occasion de placer un mot désobligeant, parle de cette union au chapitre iv de son 3evolume. On y lit ce qui suit:
«Pontchartrain fit en même temps (1703) le mariage d’un de ses beaux-frères, capitaine de vaisseau, et lors à la mer, avec la fille unique de du Casse, qu’on croyait riche d’un million deux cent mille livres; du Casseétait de Bayonne où son frère et son père vendaient des jambons. Il gagna du bien et beaucoupde connaissances au métier de flibustier, et mérita d’être fait officier sur les vaisseaux duroi, où bientôt après il devint capitaine. C’était un homme de grande valeur, de beaucoup de tête et de sang-froid, et de grandes entreprises, fort aimé dans la marine par la libéralité avec laquelle il faisait part de tout, et la modestie qui le tenait en sa place. Il eut de furieux démêlés avec Pointis, lorsque ce dernier prit et pilla Carthagène. Nous verrons ce du Casse aller beaucoup plus loin. Outre l’appât du bien, qui fit d’une part ce mariage, et de l’autre la protection assurée du ministre de la mer, celui-ci trouva tout à propos d’acheter pour son beau-frère, de l’argent de du Casse, la charge de lieutenant-général des galères de France, qui était unique, donnait le rang de lieutenant-général et faisait faire tout à coup ce grand pas à un capitaine de vaisseau; elle était vacante par la mort du bailli de Noailles.»
«Pontchartrain fit en même temps (1703) le mariage d’un de ses beaux-frères, capitaine de vaisseau, et lors à la mer, avec la fille unique de du Casse, qu’on croyait riche d’un million deux cent mille livres; du Casseétait de Bayonne où son frère et son père vendaient des jambons. Il gagna du bien et beaucoupde connaissances au métier de flibustier, et mérita d’être fait officier sur les vaisseaux duroi, où bientôt après il devint capitaine. C’était un homme de grande valeur, de beaucoup de tête et de sang-froid, et de grandes entreprises, fort aimé dans la marine par la libéralité avec laquelle il faisait part de tout, et la modestie qui le tenait en sa place. Il eut de furieux démêlés avec Pointis, lorsque ce dernier prit et pilla Carthagène. Nous verrons ce du Casse aller beaucoup plus loin. Outre l’appât du bien, qui fit d’une part ce mariage, et de l’autre la protection assurée du ministre de la mer, celui-ci trouva tout à propos d’acheter pour son beau-frère, de l’argent de du Casse, la charge de lieutenant-général des galères de France, qui était unique, donnait le rang de lieutenant-général et faisait faire tout à coup ce grand pas à un capitaine de vaisseau; elle était vacante par la mort du bailli de Noailles.»
Nous avons souligné dans cette citation deux lignes qui renferment autant d’erreurs que de mots. Saint-Simon prétend que du Casse était fils et frère de vendeurs de jambons de Bayonne. Mensonge. Ni son père, ni son frère n’habitèrent cette ville et ne purent, par conséquent, y exercer ce commerce.
Nous avons cité au commencement de cette notice l’acte de naissance de l’amiral du Casse, acte qui détruit radicalement l’assertion du duc de Saint-Simon. Transcrivons-le ici de nouveau et littéralement:
«Le second d’aoust, mil six cent quarante-six, a esté baptisé, en l’église paroissiale deSaubusse, Jean du Casse, fils légitime de Bertrand du Casse et de Marguerite de Lavigne, estant parain Jean de Sauques, et marraine Bertrande de Letronques, habitants les tous dudit Saubusse; présents Bertrand Destanguet et Etienne de Laborde.»
«Le second d’aoust, mil six cent quarante-six, a esté baptisé, en l’église paroissiale deSaubusse, Jean du Casse, fils légitime de Bertrand du Casse et de Marguerite de Lavigne, estant parain Jean de Sauques, et marraine Bertrande de Letronques, habitants les tous dudit Saubusse; présents Bertrand Destanguet et Etienne de Laborde.»
Il n’est pas question, dans cet acte, de marchands de jambons. Le Bayonne de Saint-Simon s’est changé en Saubusse, localité du Béarn, située près de Dax. Ce n’est qu’un demi-siècle plus tard environ, alors que Bertrand du Casse était mort depuis longues années, qu’un riche mariage contracté par sa petite-fille,Suzette du Casseavec Jean de Vidon, amena celle-ci à Bayonne, ainsi que son frère, neveu et filleul de l’amiral, héritier de son nom.
Quant à la seconde assertion:Il acquitbeaucoup de connaissances au métier de flibustier, elle est tout aussi fausse que la première: du Casse n’a jamais exercé la flibusterie que dans l’imagination féconde et inventive de cet historien-romancier.
En 1689, officier du roi, lors de l’expédition de Surinam, de 1691 à 1700, gouverneur de Saint-Domingue, du Casse eut sous ses ordres les flibustiers, mais il ne le fut jamais.
Quoi qu’il en soit des appréciations plus ou moins justes, auxquelles donna lieu ce mariage, l’amiral du Casse et le marquis de Roye s’en enquirent assez peu, tout entiers, l’un au plaisir de demeurer quelque temps avec les siens, l’autre au bonheur de la lune de miel auprès d’une jeune femme charmante.
Ni l’un ni l’autre ne devaient goûter longtemps le doux repos de la vie de famille.
Au mois d’avril 1704, du Casse reçut l’ordre de se rendre à Brest. Le roi (instruit des formidables préparatifs que l’Angleterre et la Hollande faisaient pour mettre en mer une armée navale, chargée d’appuyer sur les côtes d’Espagne l’armée de terre de l’archiduc Charles, compétiteur de Philippe V,) avait dèsle commencement de l’année, fait travailler dans tous les ports de l’océan Atlantique et de la Méditerranée, pour organiser une armée navale considérable.
Il en destinait le commandement à son fils légitimé le comte de Toulouse. Celui-ci partit de Brest le 16 mai avec vingt-trois voiles, prit la route de Lisbonne, et doubla le cap Gibraltar, afin de rallier les vaisseaux armés dans la Méditerranée. Les ayant joints, il se trouva à la tête de quarante-cinq vaisseaux de ligne, et de vingt-quatre galères, lesquelles étaient commandées par le gendre de du Casse. Le marquis de Roye avait dû, lui aussi, à l’exemple de son beau-père, s’arracher des bras de sa jeune femme pour courir les hasards de la guerre. A cette époque, dont on a osé accuser les contemporains de manquer de patriotisme, nulle considération, de quelque nature que ce fût, de famille ou de cœur, ne pouvait distraire de son devoir un gentilhomme que l’honneur appelait à servir sa patrie et son roi. L’intérêt particulier cédait toujours devant l’intérêt public.
Le marquis de Roye était lieutenant-généraldes galères, ainsi que le duc de Tursis (de la maison des Doria) et le chevalier de Forville. Du Casse servait à l’avant-garde.
Cette avant-garde, escadre blanche et bleue, était placée sous le commandement supérieur du marquis de Villette-Mursay, lieutenant général des armées navales, qui avait arboré son pavillon sur leFier, vaisseau de quatre-vingt-cinq canons. Il avait pour commandants en seconds le marquis d’Infréville, monté sur leSaint-Philippede quatre-vingt-deux canons, et du Casse monté sur l’Intrépidede quatre-vingt-quatre canons, tous deux chefs d’escadre des armées navales. Parmi les bâtiments placés sous les ordres de ces trois officiers généraux, se trouvait leRubissur lequel était le protégé de du Casse, le chevalier de Grouchy. L’arrière-garde était sous les ordres du marquis de Langeron.
Le 22 août, à la hauteur de Velez-Malaga, la présence de l’ennemi fut signalée.
Le 24, à la pointe du jour, profitant du vent favorable, l’armée navale ennemie se mit en bataille et attaqua. Elle était sous le commandement en chef de l’amiral Rook, quiavait pour seconds les amiraux Showel et Kalembourg.
N’ayant pas l’intention de faire, après tous les historiens de la France, un tableau de la bataille de Velez-Malaga, nous nous bornerons à donner ici le rapport du marquis de la Villette, avec lequel se trouvait du Casse. Le marquis écrit au ministre: