XII

D

Donc les petits de l'alouette se culbutaient dans les blés et Kradidja devenait plus pensive. Le souci se logeait au fond de sa pensée, car elle craignait non pour la tête de l'époux, mais pour celle du fils.

Il ne quittait plus le douar. On le rencontrait errant près des tentes et tous l'observaient. On chuchotait et bientôt on parlerait tout haut.

Elle prit Mansour à part et, s'étant assurée que nul ne pouvait l'entendre:

—O mon fils, fruit béni et trop aimé de mes entrailles, je t'en supplie, éloigne de toi, de moi, de nous, le désastre. Retourne, comme tu le faisais, à la rivière, et attends dans les genêts le passage des jeunes filles; que toutes te voient, et t'entendent leur parler d'amour. Eh quoi! ne peux-tu fixer ton choix sur aucune? De jolies et de douces, rougissent à ton aspect.... Pourquoi désirer le seul fruit qui te soit défendu, quand tu as sous la main une savoureuse récolte? Écoute ta mère, enfant. Il est deux hommes ici que la nuit enveloppe, car ils semblent ne pas voir ce qui se passe et ignorer ce qui se dit: Ahmed et le fils d'Ahmed. O imprudente jeunesse! ô sourde vieillesse! ô aveugle amour!

Elle dit et pleura; et ses larmes et ses craintes firent réfléchir le jeune homme. Pour donner un démenti aux médisances, il reprit ses folies d'autrefois. Il alla attendre les filles de la tribu et leur tint des propos lascifs. Elles recommencèrent à rire et les vieilles à crier:

—Oh! le maudit! le voici revenu! N'as-tu donc pas fait la récolte espérée? Que prends-tu tant de soucis pour satisfaire ta chair damnée; c'est de la pâture pour les vers!

De son côté, Khradidja, redoublant de surveillance, disait au cheik:

—Ne laisse jamais Meryem seule.

Et comme il s'étonnait de ces paroles, elle ajouta:

—La solitude n'est pas une saine compagne pour les jeunes cervelles. Lorsque la femme est seule, Satan l'attire et fait glisser son pied. Veille, seigneur, Meryem est une enfant.

S

ur ces entrefaites, deux cavaliers des Nememchas arrivèrent un matin. Ils avaient chevauché toute la nuit, car les nouvelles étaient d'une nature grave.

Le cheik et les hommes du douar allèrent à leur rencontre pour leur souhaiter la bienvenue et les conduire à la tente des hôtes.

Les femmes avaient préparé ledar-diaf, étendu les larges tapis à laine épaisse et soulevé sur leurs piquets les coins de la tente pour établir des courants d'air et entretenir la fraîcheur. Des alcarasas à terre poreuse contenant une eau limpide se balançaient aux cordes de poil de chameau, réjouissant la vue des voyageurs altérés.

Ils s'étendirent à l'ombre, et quand ils se furent abreuvés d'eau et du lait qu'on leur présenta dans dessettlasde fer étamé, qu'ils eurent cassé quelques galettes de dattes et de farine d'orge, en attendant le couscous qui cuisait, les hommes s'assirent en cercle autour d'eux et ils parlèrent.

Mauvaise nouvelle; il s'éleva de douloureuses exclamations. Le caïd Hasseim, beau-frère d'Ahmed-ben-Rahan, envoyait prévenir de l'approche des Roumis.

Déjà ils campaient dans la plaine de laMeskianaet en tel nombre que les envoyés affirmaient qu'un grain d'orge n'aurait pu tomber du ciel sans rencontrer une de leurs têtes maudites, et que leurs tentes blanchissaient la plaine comme la neige dans les rigoureux hivers.

C'était la grande malédiction.

—Qu'avons-nous fait aux Roumis, s'écria le cheik; que nous veulent-ils? Nous sommes des hommes de paix et ne demandons qu'à vivre tranquilles avec nos troupeaux. Nous ne devons rien à personne; nous ne voulons rien de personne. Ceux du Souf qui ont dix fois conduit nos moutons vers le Nord, peuvent encore se souvenir de l'année où le nom des Roumis a frappé leurs oreilles; et avant cela nous ignorions qu'au-delà de la mer bleue il existât des Francs; et maintenant les voilà établis en maîtres sur le sol de nos pères. Ils détruisent nos moissons, volent nos troupeaux, brûlent nos palmiers, ruinent nos douars, sous prétexte que des Turcs d'Alger, inconnus de nous, ont, il y a vingt ans, attaqué leurs navires. Que demandent-ils? Leur pays est, dit-on, riche et fertile, leurs plaines produisent en abondance du blé et de l'orge, ils possèdent des jardins magnifiques, des cités opulentes et nombreuses; nous, nous sommes pauvres. Nous n'avons rien que la grande plaine nue. Que viennent-ils donc chercher dans nos sables? De l'argent! Nous n'en avons guère, mais afin de les éloigner nous leur enverrons nos épargnes, car ils sont les plus forts. Qu'ils nous laissent en paix!

—Est-ce là l'opinion des hommes de ta tribu?

—Oui, répondit le cheik; si l'un d'eux pense autrement, qu'il parle.

Mais tous gardèrent le silence.

Alors, irrités, les cavaliers d'Hasseim s'écrièrent:

—O hommes pusillanimes; sont-ce là vos pensées? Sont-ce bien là les paroles des fils de l'Islam; et le caïd, notre seigneur, s'est-il trompé en comptant sur votre concours? Il a dit: «LesOuled-Sidi-Abidsont des hommes.» Que répondra-t-il, quand nous lui rapporterons ce que nous rougissons d'avoir entendu?

Déjà les tribus du nord du Tell sont debout. Seuls resterez-vous couchés avec vos femmes, enveloppés de votre honte et isolés dans votre opprobre? O cheik, es-tu donc de ceux qui disent:

«La peste est arrivée dans le pays;Allah, fais qu'elle épargne ma tribu!»«La peste est arrivée dans la tribu;Allah, fais qu'elle épargne mon douar!»«La peste est arrivée dans le douar;Allah, fais qu'elle épargne ma tente!»«La peste est arrivée dans la tente;Allah, fais qu'elle épargne ma tête!»

De l'argent aux Roumis! O déshérités de Dieu! A quoi songez-vous? Le seul métal que nous leur devions, c'est le plomb.

—C'est le plomb, c'est le plomb! répétèrent plusieurs voix.

—Et vos femmes? Y avez-vous pensé? Que diront-elles de vous, lorsque les guerriers des tribus du Tell vous auront inscrits au rang des hésitants et des lâches?

—Nous marcherons avec vous, crièrent les jeunes hommes.

Mais les vieux réfléchissaient et secouaient la tête.

Longtemps ils discutèrent, et le cheik, plein de sombres appréhensions, écoutait et donnait son avis d'une voix grave, oubliant la belle Meryem.

M

Midi. C'est l'heure où le cheval marche sur son ombre. Pas un nuage ne flotte dans le bleu limpide, pas un souffle ne courbe les épis mûrissants des orges et des blés. L'alphasous les rayons ardents tord ses tiges blanches, et ça et là, la terre trop sèche se fend.

C'est l'heure du grand silence; l'alouette se tait, la perdrix se tient immobile sous les asphodèles, le lièvre roux sommeille dans le sillon. Seules, quelques cigales jettent, dans les herbes brûlées, leur note stridente et grêle; et l'on entend dans les broussailles le bruit sec des graines de genévrier qui éclatent au soleil.

Les femmes sont allées remplir leurs outres à la petite rivière et, assises sur les bords, à l'ombre des lauriers, elles attendent pour le retour le premier souffle dans la plaine. Enfants, vieilles et chiens dorment accablés sous les tentes et, à part les hommes réunis dans ledar-diaf, le douar semble désert.

C'est alors que Mansour, ayant laissé ses troupeaux à la garde de ses plus jeunes frères, revenait à grands pas. Il avait vu de loin arriver les cavaliers et il voulait connaître les nouvelles.

Peut-être n'était-ce pas cela qui le rappelait, mais le désir, pendant qu'il savait son père occupé, de se rapprocher de Meryem? L'amour avait grandi dans cette nature indomptable et en était venu à ce point où il n'y a d'autre apaisement que l'assouvissement, et d'autre remède que la fuite.

Mais au lieu de fuir, il venait; il venait hâtivement, imprudent et troublé. Il avait remarqué que la jeune femme l'évitait, et ce nouvel obstacle irritait ses désirs. Sans doute, il ne se rendait pas compte de la monstruosité d'un pareil amour, ni de l'énormité du crime médité. Peut-être encore ne méditait-il rien, si ce n'est de s'approcher de la bien-aimée, d'en abreuver ses yeux, de se repaître de son sourire, de voir sa robe légère serrée sur ses belles hanches et flotter sur ses jambes nues.

Je ne le juge pas, je raconte et je dis:

«L'amour est fort! L'amour est fort!»

I

l se glissa dans les orges hautes, se traçant un sillon jusqu'en face de la tente de son père, et là, étendu sur la terre chaude, il attachait sur la belle Meryem ses regards ardents. Il suivait ses mouvements lents et onduleux, et dans la pénombre, sous le haik de soie blanche, elle lui semblait, dépouillée de sa robe, vêtue de lumière. Bientôt il la vit se coucher sur la fraîche natte d'alpha, il distingua vaguement, sous le frêle tissu de gaze, les harmonieux contours embellis et ensoleillés par la surexcitation de ses désirs.

Le dur et chaud contact de la vieille nourrice lui caressait la poitrine, tandis que les rayons du père de l'universelle vie tombaient comme des flammes sur sa tête exaltée. Des atomes embrasés scintillaient dans l'air et des fourmillements silencieux s'agitaient dans les gerbes. Les pierres qu'il touchait brûlaient ses jambes et il lui semblait entendre autour de lui des tressaillements et des soupirs. La terre en rut se fécondait sous les embrassements du soleil. L'incendie gagnait ses sens, il se dressa tout d'un coup, et, après avoir hésité quelques secondes, son long bâton de pasteur à la main, il marcha vers la tente.

Au bruit, si léger qu'il fût, de son pied nu sur la terre sèche, Meryem releva brusquement la tête et, ramenant en toute hâte ses haiks sur le moustiquaire qui seul la couvrait, lui cria courroucée:

—Que viens-tu faire? Va-t-en! Va-t-en!

—Pourquoi te fâches-tu, Meryem? dit-il, humilié d'être de la sorte reçu. J'ai soif et je venais prendre unesettlade lait aigre.

—Il n'y a pas de lait; va-t-en!

Il regarda ses épaules, ses bras, son cou, avec de furieuses envies d'y rassasier ses lèvres; mais l'œil brillant de colère l'arrêta et il sortit se dirigeant vers la tente des hôtes.

Les hommes étaient toujours là, discutant sur la redoutable question subitement dressée comme un cauchemar dans leur vie paisible et calme.

On avait relevé les bords de la grande tente jusqu'à hauteur de poitrine, afin que l'air pénétrât de tous côtés et que chacun eût sa part d'ombre. Mais beaucoup restaient au soleil. La sueur coulait de leur front cuivré, descendant par les plis profonds des joues sur leur barbe noire et symétriquement taillée. Mais ils ne sentaient ni la chaleur ni la soif, tout entiers à la funeste menace.

Mansour s'approcha silencieusement du groupe et s'assit sur ses talons.

L

e cheik Ahmed-ben-Rahan était de mauvaise humeur. L'annonce d'une guerre prochaine lui répugnait à double titre, et comme homme paisible et comme nouvel époux. Ce n'est pas qu'il ne fût vaillant et n'eût, ainsi que tous les fils de l'Islam, un sang généreux et chaud. Mais l'âge avait refroidi sa première ardeur; puis, quand on court les hasards des batailles, on n'aime pas être exposé aux autres hasards suspendus sur les fronts des vieux maris. Comme l'amour, la guerre est pour les jeunes. Il est difficile d'être à la fois père de famille et bon soldat. Au moment du danger, l'image des enfants et de l'épouse vient se placer entre les périls et la valeur. Elle paralyse le bras des plus braves. Les hommes qui mettent la famille la patrie sont en petit nombre; le plus grand nombre, et c'est celui-là qui pèse dans les batailles, pense, s'il n'ose l'avouer: La famille, puis la patrie!

Le cheik, en outre, venait d'écouter des paroles désagréables. Comme on énumérait le nombre de cavaliers que pouvait fournir la tribu et qu'il avait prononcé le nom de son fils, un des anciens du douar dit avec mépris:

—Celui-là, ne le comptons pas; sa place est dans les jupes de nos filles.

Le père, indigné, demanda l'explication de cette parole injurieuse, et tous avaient répondu:

—Il dit vrai, cheik! Es-tu donc le dernier à connaître les déportements de l'aîné de tes fils?

Et pendant que pères et époux se plaignaient le cheik aperçut Mansour.

—Que fais-tu ici? s'écria-t-il. Comment n'es-tu pas à la rivière à guetter les femmes? Je viens d'apprendre de honteuses choses. Tous t'accusent et puisque te voilà, tu recevras le châtiment devant tous.

—Un châtiment! répéta le jeune homme.

—Oui, un châtiment, que je vais t'infliger avec mon bâton, en attendant mieux. Prends garde! ne sais-tu pas que ta tête branle sur tes épaules.

—Non, répondit Mansour, voulant cacher sous le rire, l'affront qu'il recevait. Ma tête est solide sur mon cou et il faudra pour l'en détacher unflissatenu par une main vigoureuse.

Mais nul dans le groupe ne répondit à son rire, et les envoyés du caïd Hasseim fixaient sur lui un regard sévère et froid.

Une voix grave se leva:

—Il y a de vigoureuses mains chez lesSidi-Abid.

—Oui, ajouta un autre, quelque jour un d'entre nous ira trouver Ahmed-ben-Rahan et lui dira: «Cheik Ahmed, je t'aime et te respecte, mais ton fils Mansour a insulté ma sœur ou ma fille; je l'ai tué. Vois-tu, là-bas, les chiens du douar qui lèchent le sang de sa nuque.» Et Ahmed-ben-Rahan sera contraint de se courber et de répondre: «Tu as fait un acte juste. C'était écrit.»

—Certes, je le dirai; j'en jure par le tombeau du Prophète. Mais assez parlé de ces choses mal sonnantes à l'oreille d'un père. Et toi, écoute ceci. Les Roumis approchent. Ils avancent, détruisant tout comme un nuage de sauterelles. Ils ont brûlé les villages, les moissons dans le Tell; ils ont détruit les oliviers, les grenadiers et les vignes et les voilà qui coupent les palmiers; les palmiers, ces dons de Dieu qui demandent vingt étés pour donner leurs fruits. C'est la grande malédiction. Les hommes que voici affirment que la plaine de la Meskiana est couverte de leurs tentes comme le firmament d'étoiles, et que dans tous les points où fouille le regard on n'aperçoit que des capotes bleues. On fait appel aux tribus du Beled-el-Djerid, pour qu'elles s'unissent à celles du Tell afin de chasser les maudits. Mais, tandis que les jeunes gens monteront à cheval, tu resteras au seuil de la tente avec les petites filles et tu les regarderas partir. Oui, tous te jugent indigne d'entendre parler la poudre, toi qui ne te plais qu'à écouter les propos des femmes. Car il y a en ceci des signes certains pour ceux qui réfléchissent, et les hommes des Sidi-Abid commencent à dire en te voyant: «Celui-là ne sera jamais le cavalier des jours noirs.»

—Ils ont menti, répondit le jeune homme frémissant de colère; oui, ils ont menti et je le leur prouverai.

Tous, devant cette bravade, restèrent impassibles et un sourire erra sur les lèvres de plusieurs.

—Tu parles comme une nouvelle épousée qui se vante et dit à ses compagnes: «je suis la plus belle;» mais ce n'est pas en s'habillant de paroles qu'on se pare. Il faut des actes pour prouver ce qu'on sait faire et tes actes ont été jusqu'ici ceux d'un esclave de la chair. Comme les filles de Fathma livrées au péché, tu seras traité ainsi qu'elles. Pourquoi te raser la tête? Laisse croître tes cheveux. Je te donnerai des anneaux pour tes bras et tes jambes, des boucles pour tes oreilles. En attendant, prends une cruche et cours à la fontaine rejoindre tes sœurs.

—Cheik, cria Mansour, plein de honte et de colère, je saurai te prouver quelque jour que tu as tort de me compter parmi les femmes, et à vous tous aussi. Je ne coucherai pas une nuit de plus dans ce douar où les hommes me repoussent de leur goum. Sur votre tête à tous, si vous avez dit cette parole, vous vous en repentirez et vous voudrez ne pas l'avoir dite, le jour où vous viendrez baiser mon étrier et m'appeler seigneur.

Tous ricanaient, et il continua:

—Cheik, donne-moi un cheval et un fusil, j'irai chez le caïd Hasseim. Il me prendra dans son goum et, puisque vous m'avez renié, je serai désormais des siens. Par le tombeau du Prophète, vous pouvez dès aujourd'hui effacer mon nom des Ouled-Sidi-Abid.... Cavaliers des Nememchas, je vous suivrai où vous irez, et pendant qu'ils délibéreront encore sur ce qui leur reste à faire, les jeunes et les vieux d'ici entendront parler de Mansour-ben-Ahmed.

Tous continuaient à rire et l'un des anciens murmura:

—Il a une peau de lion sur un dos de vache.

—Tu as la langue dorée, comme celle d'un Thaleb, dit un autre, et nous consentons dès aujourd'hui à t'appeler Sidi. Sidi-Thaleb-Mansour-ben-Ahmed, je te salue!

—Oui, ajouta le cheik; mais les tolbas[4]ne sont que les chiens des batailles; le bruit qu'ils font les empêche de se mettre en besogne. Ils aboient et ne mordent pas.

—Je mordrai, dit le jeune homme.

—Mon fils, je lis la fureur dans tes yeux comme je l'entends sortir de ta bouche. Cela me fait plaisir; car quiconque est sensible à l'outrage doit apprendre à le punir. Je prends acte de tes paroles et te donne mon consentement; ta mère depuis longtemps m'en prie. Tu peux devancer nos jeunes hommes. Tu confirmeras de ta bouche ce que nous venons de dire aux envoyés d'Hasseim: «Aussitôt qu'il le demandera, il aura notregoum.» Va, et selle le poulain noir. C'est le premier-né de ma jumentNaamaet puisse-t-on dire un jour qu'il t'a désaltéré de joies. Qu'après la bataille la femme que tu auras choisie le prenne par la tête, et détache son haik pour essuyer la sueur de sa face. Va, que le salut t'accompagne.

Et comme il s'éloignait, le cheik lui cria:

—Que Meryem ouvre le fondouk, qu'elle te donne deux douros et vingt-cinq cartouches. Au reste, Dieu pourvoiera.

M

ansour s'éloigna, et derrière lui éclatèrent quelques rires.

Les hommes du douar disaient: «A sa vue les Roumis fuiront!»

Il se retourna et vit son père le sourire aux lèvres. Ce fut comme un coup de verge cinglé sur le cœur, et, de nouveau, y fit jaillir la colère, car il n'entendit pas ce que le père ajoutait: «Patience, il est de bonne race et lorsque le poil de son menton aura cru, il saura tenir sa place au rang des guerriers.»

Sur le seuil de la tente, il jeta son bâton de pasteur qui roula aux pieds de Meryem.

—Quoi! te voilà encore? s'écria-t-elle. Mais, effrayée du feu sombre de son regard, elle se recula jusqu'au milieu de la maison de poils, s'adossant à l'un des piquets.

Elle venait d'achever sa toilette et elle était toute fraîchement peinte. Ses grands yeux noirs, encore agrandis par le koheul, buvaient l'âme, et ses sourcils, arcs gracieux, descendaient jusqu'aux tempes et se joignaient par une ligne délicate. Elle avait mâché la plante qui colore les lèvres d'un rouge grenat et collé sur ses joues de petites paillettes d'or; Mansour les regardait et brûlait de les prendre à sa bouche. Le large turban des filles du Souf enveloppait sa jolie tête encadrée par les anneaux lourds de ses tresses noires, d'où se détachaient pleins d'éclat ses larges anneaux d'argent. Par la fente de la gandourah de soie rayée, on entrevoyait les dures mamelles que les baisers de l'époux et les fatigues de la vie n'avaient pas eu le temps de flétrir; elles soulevaient harmonieusement le léger corsage que serrait à la taille une ceinture brochée d'or. Bras et jambes nus, elle avait teint avec lehennéses mains jusqu'aux poignets et ses pieds jusqu'à la cheville, de sorte que le bout de ses doigts ressemblait aux fruits du jujubier.

Il est écrit: «Quand une femme s'est orné les yeux de koheul, paré les doigts de henné, et qu'elle a mâché la branche du souak qui parfume l'haleine, fait les dents blanches et les lèvres de pourpre, elle est plus agréable aux yeux de Dieu, car elle est plus aimée de son mari.»

Et comme elle levait le bras droit pour saisir le piquet de la tente, en y appuyant nonchalamment la tête, l'œil ravi de Mansour s'arrêta sur l'aisselle soigneusement épilée et les harmonieuses attaches du cou et des seins.

Non, jamais il ne l'avait vue si charmante, jamais, depuis le jour de ses noces, elle ne l'avait autant ébloui.

Et tout frémissant devant ce poème de beauté, il demeura sans parole.

E

lle rougit sous ce regard plus éloquent que les phrases mélodieuses et se sentit délicieusement flattée d'être trouvée si belle.

—Toi encore! Toi encore! je t'avais pourtant chassé.

Meryem voulait donner à sa voix une intonation de colère; mais elle ne le pouvait pas. Les mots commencés avec éclat mouraient en syllabes douces, et plutôt étonnée que mécontente, elle vit Mansour tirer de sa ceinture une petite bague d'argent et s'emparer de sa main.

Son regard était si suppliant qu'elle n'osa refuser cette offrande. Elle se laissa faire, toute rougissante, et riait pour cacher son trouble.

—Sont-ce nos fiançailles? demanda-t-elle.

Lui, n'avait d'autre dessein que de la prier de garder ce souvenir en lui disant adieu. Peut-être rêvait-il aussi de prendre un baiser sur sa bouche, le rire de sa belle-mère l'enhardit et il répondit aussitôt:

—Oui, ce sont nos fiançailles. N'es-tu pas parée pour la noce?

—Ah! la noce, elle est depuis longtemps passée; tu le sais bien: ton père ne m'a pas répudiée encore et je ne suis plus à marier.

Il y eut un soupir à la fin de ces paroles et le jeune homme avança les lèvres pour le recueillir. Mais il n'osa; il se saisit seulement de la petite main qu'il avait abandonnée après y avoir glissé la bague et la pressa dans les siennes.

Puis il s'assit aux pieds de l'idole et dans cette douce main, pleura.

Émue, elle se pencha sur son épaule:

—Pourquoi pleures-tu?

Il ne répondit pas, et elle sentait glisser dans ses doigts les larmes.

—Pourquoi pleurer comme un enfant que sa mère gronde? Tu n'es plus un enfant, je ne suis pas ta mère et je ne te gronde pas. Relève-toi, Mansour! Que penserait le cheik, s'il te voyait ainsi? Que penserait la soupçonneuse Kradidja? Mansour! Mansour! Que diraient les hommes du douar?

—Et que m'importe? laisse-moi à tes pieds, je suis bien.

—Mansour, je t'en supplie, relève-toi.

—Tu demandes ce qu'on dirait, reprit-il, Eh! que ne dirait-on pas qu'on ait déjà dit: Le fils d'Ahmed se meurt d'amour pour la Rose desOuled-Sidi-Abid!

Elle retira brusquement sa main et le regarda tout interdite.

—Quoi! on s'est aperçu que tu m'aimais?

—Ah! s'écria-t-il en lui saisissant les jambes et lui baisant les pieds, je t'aime, je t'aime; tu le savais!

—Je ne sais rien, je ne veux rien savoir. Relève-toi, Mansour! es-tu fou?

—Oui, je suis fou, je le vois bien, car j'ai fait tout ce que j'ai pu pour arracher ta pensée de mon cœur. Je me suis roulé dans les épines des genêts; j'ai passé de longues heures pleurant caché dans les lauriers-roses, mais en dépit de moi-même, mes lèvres murmuraient: «Meryem! Meryem!» J'ai essayé d'aimer les filles du douar, je n'ai pas pu, je n'ai pas pu. C'était toi que j'aimais quand je leur murmurais des mots d'amour; et quand je soupirais près d'elles, c'était vers toi que volaient mes soupirs. Meryem! Meryem! oui, je suis fou.

—Tais-toi, enfant, tais-toi.

—Depuis le jour où tu es venue, hôtesse cent fois bénie et cent fois maudite, t'asseoir sous la tente de mon père, et où je t'ai vue soulever ton voile de ta main gracieuse et montrer l'éblouissement de ta face; depuis le jour où les cavaliers de la tribu ont fait éclater autour de toi la joyeuse fantasia, et que toute pensive tu regardais devant toi, n'entendant ni la voix de la poudre, ni les hennissements des chevaux impatients, ni les cris de joie des femmes, ne voyant rien, alors que tous ne voyaient que toi; depuis l'abominable nuitée d'amour où je t'ai entendue pousser tes premières plaintes, que les baisers de mon père ne pouvaient étouffer, oui, je suis devenu fou!

—Tu me fais mourir de honte.

—Ne m'interromps pas, Meryem. Je les ai comptées, toutes tes plaintes. Et tandis que j'entendais les autres femmes chuchoter et rire tout bas, je me déchirais la poitrine de mes ongles.

Vois, Meryem, tu peux savoir combien de fois, car c'est à peine si depuis, les dattes des oasis ont eu le temps de mûrir.

Il se leva et, ouvrant sagandourah, montra sur sa poitrine de grandes rayures rouges.

—Va-t-en, aie pitié de moi. Je ne peux plus, je ne dois plus t'entendre; va-t-en!

Elle voulut s'échapper, mais il se plaça devant elle, les bras ouverts, essayant de la saisir.

—Oh! disait-il, je veux les fleurs de ton sein, je veux y boire, je veux y mourir.

L

'indomptable passion s'était ruée sur lui avec ses fureurs et le rendait sourd à tout cri de la conscience. Les femmes ont dit pour son excuse qu'il était jeune et n'avait pas réfléchi; elles ont rejeté la faute sur Meryem, l'accusant de coquetterie et de faiblesse. Mais les femmes sont les pires ennemies des femmes; si les laides s'érigeaient en tribunal, elles condamneraient toutes les belles à mort. Les hommes, plus froids et plus sages, ont jeté la malédiction sur Mansour. Ainsi, la justice humaine a deux manières d'envisager les actes; l'Immuable seul lit au fond des cœurs.

Vous autres, gens du Nord, vous ne comprenez pas ces amours redoutables.

Chez vous, la passion est chétive; elle fait des esclaves humbles à tête basse, au regard soumis; on vous voit, papillons ridicules, voltiger autour des femmes, roucouler comme des tourtereaux ou des courtisanes pâmées; on se demande quel est le plus féminin d'elles ou de vous, et il n'est pas étonnant que de mâles fils du Prophète, à la vue de vos petits jeunes gens presqu'imberbes, au visage peint, à la chevelure parfumée et onduleuse se soient trompés de sexe et se soient pris d'amour.

Sous les froids rayons de votre soleil pâle, avec votre vie sans dangers et sans fatigues, votre cœur s'est affadi.

Aussi vos femmes peuvent impunément essayer la puissante artillerie de leurs gestes, de leurs toilettes, de leurs paroles et de leurs regards; elles découvrent à tous, non-seulement leurs visages, qu'elles embellissent pour mieux vous séduire, mais dans vos fêtes, elles étalent leurs grasses épaules, l'appétissante raie de leur dos velouté où la pensée se laisse couler jusqu'en bas comme un filet d'eau qui suit une rigole, leur sein où l'œil aime à fouiller et qu'elles rehaussent par de secrets apprêts; et ce qu'elles n'osent laisser voir, elles le font deviner avec art et complaisance pour mieux exciter les désirs.

Mais, qu'est-ce que vos désirs?

Si, séduits par tout ce que vous avez vu, effleuré ou senti, tout ce qu'on vous a montré ou laissé entrevoir, vous murmurez humble—ment: «Je t'aime», elles vous répondent offensées et le dédain aux lèvres: «J'ai un époux». Et alors, comme un enfant que sa mère menace du fouet, vous vous en allez honteux.

Et que m'importe? Si tu as un époux, pourquoi t'étale-t-il comme une étoffe a vendre? Qu'il garde ta nudité et tes chairs pour lui seul et n'aille pas, repu épanoui, promener devant la faim des maigres, ses plantureuses victuailles.

Cacher son bien, c'est le moyen le plus sûr que nul ne le volera.

Mais on sait que parmi vous, ces étalages sont sans grandes conséquences. Vous soupirez et tout est dit. Chez les enfants de l'Arabie, où le simoun souffle dans le sang ses bouillantes ardeurs, il n'en est pas de même. Je ne parle ni desChaouiasni desBedouisdont on voit dans les champs du Tell les femmes demi-nues exposer à l'étranger leur corps de jument efflanquée et leur mamelles de chèvre. Ce ne sont que des femelles que la misère a prises au ventre de leur mère pour les livrer au travail trop rude et qu'une hâtive débauche a rapidement souillées et abruties. Mais nul ne peut, sans danger, se trouver en face des belles filles du Souf. Blanches ou dorées, leurs grands yeux noirs boivent l'âme et celui de nos jeunes hommes que son destin appelle à entrevoir les éblouissantes clartés, se dit en jurant sur la tête du Prophète: Baiser sa bouche et mourir!

C'est ce que jura Mansour lorsque, l'œil brillant de délire, il cherchait à enlacer Meryem.

E

lle le repoussait, affolée.

—A quoi songes-tu? disait-elle; Mansour, écoute-moi. Non, tu n'as pas ton bon sens. Les vieilles de la tribu t'ont-elles jeté un sort? Oh! je vais crier! Ne me fais pas violence! Ne m'oblige pas à appeler! Songe qu'au moindre bruit ton père accourra, que tous viendront et qu'il y aura un grand scandale. Oublies-tu à qui j'appartiens? Mansour! Mansour!

Il vit que la force serait inutile et qu'il était préférable de ruser.

—Écoute, Meryem. Ce que je vais te dire, je crois devoir le faire. Les hommes que tu vois là-bas sont des cavaliers du caïd Hasseim; ils viennent appeler la tribu à la guerre sainte. Tous sont prêts. Mais l'un d'eux a dit en raillant: «Le cheik Ahmed ne l'est pas, car il a épousé une jeune femme et il préfère l'odeur de sa jupe à celle de la poudre.» Mon père s'est récrié avec indignation; alors le cheik des Ouled-Rabah a pris la parole:

«—D'après ce qu'on m'en a raconté, Ahmed, cette fleur du Souf s'épanouirait mieux aux lèvres de ton fils que plantée dans ta barbe grise. Chacun est libre; mais c'est un grand mal quand une jeune femme s'attache au bras d'un vieux guerrier. Elle l'empêche de porter des coups sûrs, car sa pensée le suit jusque dans la bataille.

«—Tu dis vrai, a répondu mon père, le diable m'a tenté le jour où j'ai eu envie de la trouver dans ma couche. Ce n'est qu'une petite fille qui n'a d'autre préoccupation que de peindre ses sourcils et les doigts de ses pieds. J'eus mieux fait de dire à mon fils: «Prends-la!»

—Il a dit cela? s'écria la jeune femme.

—Sur ma tête! Et le cheik des Ouled-Rabah a ajouté: «Tu as raison; les jeunes aux jeunes!»

—Si ce sont là ses paroles, je demanderai le divorce; mais tu mens, je sais que tu mens.

—Tu vas savoir que je dis vrai, car moi qui me tenais à l'écart, je me suis alors avancé.

—Je t'ai vu.

—Et j'ai dit: «Mon père, il n'est pas trop tard, et si tu es las... me voici.» Tous se sont mis à rire.

—Imprudent! s'écria Meryem. Ah! j'ai entendu les rires.

—Et mon père a répondu: «La loi le défend.»

—Et c'est la seule raison donnée? demanda la naïve épouse.

—La seule. N'est-ce pas assez? Oh! Meryem, Meryem, as-tu donc supporté sans répugnance les caresses de cet homme plus que mûr? Ne sens-tu pas que les draps de ton lit d'amour ne sont qu'un froid linceul? Moi, je suis jeune comme toi. Écoute la fantasia de mon cœur et goûte comme mes lèvres brûlent.

—Que je sois maudite avant de commettre ce crime. Pervers! maudit sois-tu, qui veux souiller la couche de celui qui t'a engendré!

—Rose du paradis, il n'y a pas souillure, puisque de lui-même il se repent de t'avoir pour épouse.

—Tu mens, enfant du mal. Ce que tu racontes est impossible. Tu es semblable aux chrétiens qui déplacent les phrases, les dénaturent et les embrouillent à dessein avec leurs langues perfides.

—Que le Prophète me confonde, si ce n'est la vérité. Honteux de la raillerie du cheik des Ouled-Rabah, voilà mot pour mot les paroles du père devant tous:

«Nous divorcerons quelque jour, et je te la donnerai pour servante, comme notre seigneur Soliman reçut de la couche de son père sa servante Abisag.»

—Il n'a pu dire cela. Tu mens!

—Oserais-je ainsi mentir, quand tu peux à l'instant me confondre?

—Tu mens.

—O Meryem, plus belle que la gazelle, mais plus entêtée que la chèvre, assure-toi donc de la vérité.

Et sans lui laisser le temps de réfléchir, il la saisit par le bras et, l'entraînant hors de la tente, appela le bonhomme qui pérorait au milieu du groupe:

—O cheik! ô cheik! Ahmed-ben-Rahan.

—Quoi? demanda le vieillard impatienté.

—Meryem refuse de me croire. Elle dit que je mens.

Le vieillard, furieux de ce que sa jeune épouse se montrât sans voile à des étrangers, cria tout en colère:

—L'enfant dit vrai. Sur ta tête, écoute-le. Et qu'on ne m'importune plus.

Humiliée de ces brusques paroles devant tous, humiliée surtout de l'affront bien plus grand qu'elle croyait avoir reçu, elle se rejeta sous la tente, indignée et stupéfaite.

—Tu le vois, dit Mansour, tôt ou tard tu m'appartiendras. Laisse-moi donc toucher à mon bien.

Et il avait déjà baisé son cou et ses bras et ses lèvres, lorsqu'elle revint à elle.

—Je me plaindrai au cadi, dit-elle. Mansour, ton père est un maudit. Laisse-moi.

—Oui, douce fleur du matin, que la malédiction retombe sur sa tête.

Il avait glissé à ses pieds et, la fit choir près de lui.

—Laisse-moi, répétait-elle, je me plaindrai au cadi.

Mais sa résistance plus molle faiblissait à mesure que croissait l'audace de l'amant; elle cessa bientôt tout à fait, et Mansour n'entendit plus qu'un murmure s'échapper de la bouche de la jeune femme éperdue:

—Je me plaindrai au cadi....

L

'abomination accomplie, le mal sans remède, à quoi les plaintes eussent-elles servi?

Lorsque Meryem connut le subterfuge qui avait aidé à sa défaite, elle ne cria, ni ne s'arracha les cheveux. Elle ne dit pas:

—«Tu m'as perdue!»

Elle ne dit pas:

—«Tu es un infâme!»

Elle se sentait aussi coupable, et, posant un doigt sur sa bouche, regarda l'incestueux en face:

—Maintenant, c'est fini. Il faut partir. Ta présence est une souillure. Nous ne devons plus nous revoir. Jure-moi, jure-moi que tu ne reviendras plus.

—Je ne reviendrai plus, répéta Mansour.

—Quelle foi puis-je ajouter à tes paroles, toi qui t'es servi si habilement du mensonge?

Mais Mansour répéta simplement:

—Je jure que je ne reviendrai plus.

Alors elle l'aida à seller le poulain noir.

Dans l'intérêt du jeune homme autant que dans le sien, elle voulait l'éloigner. Elle savait que le premier pas serait, s'il restait, suivi de bien d'autres, jusqu'à ce que le châtiment frappât les têtes criminelles.

Car il vient toujours, et plus sa marche est lente, plus il est redoutable.

Et quand elle le vit monter sur le poulain noir, elle pleura. Mais Kradidja qui surprit plus d'une fois après ces larmes, n'aurait pu dire si elle pleurait sa faute, ou le départ précipité de celui qui emportait son cœur.

Les cavaliers du caïd Hasseim l'attendaient. Ils partirent.

—Va-t-en avec la bénédiction de Dieu et la mienne! lui dit le cheik.

—Reviens avec le bien, lui crièrent les autres.

Mais il ne put répondre. Déjà le remords lui montait à la gorge et lui coupait la voix.

—Il faut lui pardonner, dit le père, il est encore sous le poids de l'affront reçu. Mais nous entendrons parler de lui. Je connais le sang de ses veines.

Les autres souriaient.

Meryem, sur le seuil de la tente, le suivit longtemps des yeux, la main pressée sur son sein, rouge encore des furieuses caresses, et ne sentant plus rien y battre, elle se dit avec angoisse:

—Mon cœur s'en va rivé au sien. Et je lui ai fait jurer de ne plus revenir!

Lorsqu'il fut au loin, prêt à disparaître derrière la première ondulation de la plaine, il arrêta son cheval et, se retournant, resta un moment immobile, éclairé par les feux du couchant.

Alors les hommes du douar, qui tous s'étaient levés, lui crièrent en riant:

—Sidi-Thaleb! Sidi-Thaleb!Salut.

Mais lui ne les vit pas et ne les entendit pas; il ne vit même pas son père qui secouait convulsivement son burnous, ni sa mère qui pleurait en lui criant: «Que ton ventre n'ait jamais faim!», ni les filles du douar qui l'accompagnaient de leurs vœux; il ne vit qu'un coin de haik de soie agité par une petite main à la porte de la tente paternelle, et deux larmes coulèrent sur ses joues.

Et quand il eut disparu, la belle Meryem reporta ses regards sur l'époux qui, debout, les yeux fixés sur l'horizon, semblait chercher l'image évanouie du fils.

—Oh! murmura-t-elle, que celui-là ignore à jamais le crime! Qu'il n'ait pas ce deuil étendu sur ses heures. Oui, il vaut mieux que l'autre ne revienne plus!


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