I
l rejoignit les goums, et dans les heures rouges où le sabre boit le sang, où l'œil rencontre l'œil, il se conduisit de telle sorte que les vieux guerriers lui dirent après la bataille:
«C'est bien.»
Il augmenta le renom de sa tribu. On disait: «Celui-là est desOuled-Sidi-Abid!» et le vieux cheik Ahmed tressaillit d'orgueil, car un jour il entendit ces paroles: «Voici le père de Mansour le Brave.»
Mais il ne le revit plus; et Meryem non plus ne devait le revoir. Elle cherchait à oublier, mais longtemps elle attendit. Bien souvent elle interrogea la plaine du côté où le soleil se lève et du côté où il se couche, au Midi et au Nord, se demandant: «D'où donc et quand viendra-t-il?» Et lorsqu'à l'extrémité de l'horizon elle voyait poindre un groupe de cavaliers ou se lever un petit nuage de poussière, tout son être tressaillait et elle disait: «C'est lui!»
—C'est lui! répétait le cheik, qui fouillait aussi la plaine, et une larme de joie perlait au bord de sa paupière ridée.
—C'est lui! répétait la vieille Kradidja, toute frémissante; Dieu m'a entendue, je ne mourrai pas sans revoir le premier et le plus beau fruit de mes entrailles.
Et les serviteurs et les servantes, et les hommes du douar regardaient aussi et disaient: «C'est lui!»
Mais jamais ce ne fut lui. Les semaines, les mois, les années passèrent sans ramener ni le fils aîné du cheik ni le fils aîné de Naama. Une fois cependant, tous crurent l'apercevoir, et une grande joie et un grand trouble emplirent leur cœur. On vit venir un cavalier monté sur un cheval que le douar entier reconnut pour le fils de la Buveuse d'Air.
—C'est lui! c'est lui! Kradidja! Meryem! Qu'on tue le plus gros mouton. C'est lui! Femmes, déroulez le vieux tapis de Tunis. O mes enfants, je vais pouvoir mourir. C'est Mansour! mon fils! ô mon fils!
Et tous couraient agités, disant:
—Holà! jeunes hommes! Debout! Fête au douar! Que la poudre salue le Brave! Voilà Mansour-ben-Ahmed!
Ils ne l'appelaient plus par dérision leThaleb, mais ils criaient tous à la fois:
—Le Brave! le Brave!Marhababek! Marhababek!Sois le bienvenu! Sois le bienvenu!
Meryem pâlissait et tremblait comme si la fièvre d'El-Meridjavait passé dans ses veines, et la vieille Kradidja la gourmanda en la secouant avec rudesse:
—Eh bien, femme! eh bien, du courage! ou ta honte va se trahir!
Mais le cavalier s'était arrêté à une portée de fusil et restait immobile.
Il voyait les préparatifs faits en son honneur et il ne bougeait plus.
Alors le vieillard s'avança à sa rencontre, suivi d'un groupe d'hommes, et comme il s'étonnait de le voir arrêté à la même place, retenant son cheval qui piétinait d'impatience, saluant de ses hennissements joyeux les tentes desOuled-Ascars, il agita son burnous et cria d'une voix forte:
—Mais viens donc! Mais viens donc!
Et il lut tendait les bras, puis montrait son cœur.
Les hommes du douar agitaient aussi leurs burnous et criaient:
—Mansour! Mansour!Marhababek! Marhababek!
Soudain ils virent le cavalier lever sa main droite.
Il la tint longtemps étendue dans la direction du douar; ensuite, la portant à sa bouche, il semblait envoyer toute son âme dans un baiser.
C'était le premier salut et le dernier adieu de Mansour, à la face vénérable et à la barbe blanchie de son père, à sa mère qui l'appelait, à une lumineuse et légère silhouette debout à ses côtés, à la grande tente brune rayée de jaune qui le vit naître et pendant tant d'années abrita son sommeil, aux jeunes filles à qui il avait parlé d'amour, maintenant épouses et mères, aux hommes, aux femmes, aux troupeaux, à tous, et il cria:
—Salut à tous, gens de bénédiction, je ne veux pas apporter le malheur sur vos têtes, car je suis le maudit! le maudit!
Et saisis d'étonnement, ils le virent faire brusquement volte-face, éperonner son cheval avec rage, et disparaître, sans regarder en arrière, dans un nuage de poussière dorée.
Il avait failli violer son serment, mais le remords le saisit. Il n'osa pas dormir sous la tente qu'il avait souillée et qui était celle de son père, ni revoir la femme qu'il avait souillée et qui était celle de son père, ni affronter le regard de celui qu'il avait trahi. Et ce fut son châtiment. Dieu décide comme il lui plaît.
L
e temps s'écoula; on espérait toujours. Par moment le bruit des batailles apportait son nom jusqu'au douar. C'était tout. Mais on attendait encore, lorsqu'un matin le douar fut emporté comme par un tourbillon du simoun.
Au jour levant, à l'heure où l'on trouve l'homme sans fusil, la jument sans bride et la femme sans ceinture, les Roumis passèrent; et le soleil n'était pas encore haut dans le ciel qu'il ne restait plus rien dans la plaine.
Du douar aux soixante-dix tentes, des troupeaux que jadis gardait Mansour, de la belle Meryem, de l'altière Kradidja, du vieux cheik et de la fraction desOuled-Sidi-Abid, il n'y eut plus que le souvenir.
Au crépuscule, les rôdeurs de nuit se jetèrent sur les cadavres. Ils virent des femmes éventrées qu'avaient violées les cavaliers duMagzen. C'est la guerre. Elles avaient été dépouillées de leurs anneaux d'argent, de leurs bracelets et de leurs bagues. A chaque peine son salaire; le soldat, qui vend sa vie, doit jouir après le combat.
Cependant on trouva sur le cœur de l'une d'elles une amulette qui cachait un petit anneau d'argent.
Il n'y avait plus àrazerque des burnous sanglants, des tentes trouées, des lambeaux de haik; ils les volèrent, laissant le reste aux chacals.
Il faut bien que le pauvre vive.
M
ansour se jeta au plus épais des batailles. Il voulait venger les siens et voulait oublier.
La mort, qui saisit à la nuque ceux qui ont peur, s'efface devant ceux qui la bravent. Il la chercha le fusil à l'épaule et le sabre au poignet. Les Roumis n'ont pu compter les poitrines crevées par sa lame, et sa balle, dit-on, ne toucha jamais le sol.
Mais qu'était pour lui la gloire? Il n'aspirait qu'à l'oubli.
Quand nous fûmes vaincus par la force, le nombre, la discipline de l'ennemi, et, il faut l'avouer, aussi par la trahison, il courba comme les autres la tête devant le grand désastre.
Pourquoi lutter contre le destin?
C'est le torrent furieux qui se précipite tout à coup de la montagne. Les sages s'écartent; seuls, les insensés se jettent devant lui, et bientôt leurs cadavres vont grossir le tas des débris de la plaine.
Il s'écarta et laissa se ruer la tempête.
Mais dans les épreuves se trempe l'âme des forts, et celui qui reste assis au seuil de sa tente écoutant couler les heures, satisfait de ce que Dieu lui donne, celui-là n'aura jamais pour compagnes la Fortune et la Renommée.
Elles sont femmes et ne se livrent qu'aux audacieux, et Mansour, âme inquiète, les trouva l'une et l'autre, en courant après l'oubli par les grands chemins de la vie.
Il les rencontra au pays de la Soif, à travers les vastes solitudes, et sut saisir les robes diaphanes de ces divines houris.
Il les força comme des filles dans la route hérissée de périls, suivie par les caravanes qui vont chercher au-delà du Sahara les peaux de buffle et la poudre d'or, les dents d'éléphant et les belles négresses.
Et de même qu'il avait acquis un renom parmi les braves, il s'en fit un autre parmi les riches et les marchands hardis.
Tout lui réussissait, et on le surnommaSidi-Messaoud, Monseigneur l'Heureux; car chez les croyants comme chez les infidèles, la foule s'incline devant le succès.
L'Heureux! Il aurait pu l'être, s'il avait pu oublier.
Il aurait pu être heureux, car, plus sage que beaucoup de riches dont le premier souci est d'entasserdourossurdourospour ne plus y toucher, il employait le fruit noblement gagné de ses fatigues et de ses audaces à s'acheter des plaisirs, ces miettes de bonheur que nous jette le Maître pour nous attacher à la vie.
Pour quelques instants alors, le souvenir implacable ne le tourmentait plus: la vipère attachée à ses flancs ne lui faisait plus sentir ses morsures; il oubliait qu'il était maudit.
À
son retour des solitudes où l'on voyage de longs mois sans en découvrir les limites, lorsqu'aux approches du Souf il rencontrait les caravanes des Sahariens qui, vers l'été, s'arrêtent au Nord pour y faire paître les troupeaux et y échanger contre les grains du Tell les plumes d'autruche et les dattes des oasis, il demandait à mêler sa caravane à la leur.
Fatigués de la longue monotonie de la marche, ils acceptaient avec joie, car on savait qu'il organisait des chasses et des fêtes.
Alors la poudre, dont il n'était pas avare, éclatait tout à coup dans les grands silences; du haut des palanquins, les femmes, frappant du bout de leurs doigts leur bouche rieuse, jetaient dans l'air sonore les bruyantes saccades de leur joie, gamme mélodieuse qui émeut le cœur des hommes et grise autant que le vin proscrit; les chameaux, dressant la tête, allongeaient leurs grands cous fauves; les troupeaux effarés galopaient en avant, tandis que sur les flancs de la colonne, les nobles étalons duHaymour, au vigoureux poitrail, et les juments à large croupe, frémissantes d'impatience, piétinaient le sol.
Fantasia! Fantasia! Les coups de feu se précipitent; les cavaliers s'ébranlent; les longschelilsde soie aux franges d'or flottent sur les croupes; les fusils lancés retombent dans les mains habiles; jeunes et vieux, courbés sur les encolures, partent au galop et suivis des éclats stridents des femmes, disparaissent dans les tourbillons de sable jaune.
Et dans les grandes lignes dorées de la plaine, on voit fuir les couples d'autruches et bondir les troupeaux de gazelles.
«Beau pays aimé de Dieu, loin des Roumis et des sultans! Où es-tu? où es-tu?»
M
ais la principale affaire était la chasse à l'amour. Là encore, on le voyait au premier rang des braves, et comme il avait l'audace, il avait le succès.
Les noires esclaves du Soudan venaient de le saouler de leurs furieuses caresses, et il sentait le besoin de se rafraîchir sur le sein parfumé des blanches filles duSouf, l'oreiller le plus doux que l'homme ait reçu de Dieu.
O merveilles des merveilles, filles du Souf et duBeled-el-Djerid, dont les yeux boivent les cœurs et ont l'éclat des yatagans, votre vue ranime comme le brasier des grand'gardes, quand l'aube commence à blanchir les collines, aux premiers frissons du matin!
Entre tous il savait, à l'heure où le ciel prend la couleur de l'airain rougi, guetter pendant la marche les timides filles d'Agar qui curieuses passaient la tête par latakade leur litière, et leur montrer, de façon à n'être vu que d'elles, les foulards rayés d'or, ou les colliers de corail, ou les anneaux ciselés, au les amulettes magiques, toutes les clefs qui, comme leSésamede nos contes, ouvrent les serrures et les portes verrouillées par l'époux.
Quand la longue caravane glissait sans bruit dans les horizons bleus, que le soleil touchant les mamelons rayait l'espace de larges bandes d'or, et que les cavaliers en avant, le fusil sur l'épaule, poussaient les troupeaux fatigués, en fouillant les lointains pour y découvrir les palmiers de la source, Mansour avait fait son choix.
C'est le moment où l'on peut, derrière le mari, escalader la litière rouge huchée sur le chameau docile.
Et la fille des Oasis, tremblante et toute chargée de parfums amoureux, l'aidait de son bras potelé où les bracelets d'argent s'entrechoquent avec un joyeux cliquetis, et, fermant le rideau jaune, le recevait entre ses seins.
Ainsi il augmenta le nombre de ces heures, dont le ciel est si parcimonieux et qui passent si rapides qu'elles ne comptent pas dans la marche du temps.
Et dans les longues journées fatigantes et arides, sous le soleil qui embrase et sur le sable qui brûle, dans la poussière épaisse que soulèvent les chameaux sous leurs pas lents et lourds, au milieu des périls et des veilles, par la soif ardente, il sut se verser à lui-même ces gouttes de rosée de la vie qu'on appelle l'amour.
Il oubliait. Il oubliait.
Les instants sont dans les mains du fort. Après Dieu, c'est le maître de l'heure.
C
ombien de fois aussi, dans les nuits sans lune, alors que seuls, les chiens gardaient le douar endormi, il a rôdé, hardi larron, convoitant le bien de l'époux.
Il avait la magie des braves; il savait les signes qui rendent les aboyeurs silencieux, les mots qu'on dit auxdjinnsinvisibles pour les forcer à balayer la voie.
Nu comme le père des hommes et leflissaaux dents, il se glissait dans la tente où l'attendait, effrayée, celle qu'il avait choisie. Alors près de l'époux, dont il entendait le souffle, il volait sur la bien-aimée tremblante sa large part d'amour.
Puis il partait pour ne plus revenir. Car c'était ainsi: jamais deux fois il ne buvait à la même coupe. La cruche ébréchée ne lui servait plus.
Il l'avait juré sur la mémoire de Meryem.
Et les jeunes gens l'enviaient et disaient, quand ils le voyaient passer sur la belle Oureka, la fille du poulain noir que jadis lui donna son père:
—Le voilà, le voilà, celui qui commande auxdjinns.
M
ais l'âge vint, hôte non convié; il vint un matin frapper à sa porte.
Mansour se réveilla en sursaut, rêvant de son vieux père, et se soulevant sur le coude, il se trouva les membres roidis.
Il s'étonna et dit: «Qu'est-ce?» Alors il remarqua pour la première fois que sa barbe n'était plus noire; et comme ses poils, un à un, se vêtissaient de blanc, ses heures se vêtirent de deuil.
Sous le haik qui couvrait son front, il n'avait pas songé encore à compter les rides. La fantaisie lui prit de les voir, et, devant sa glace muette et brutale, il se demanda, soucieux, quelle lourde charrue creusait ces sillons.
C'était la charrue de la débauche, celle que ne suit pas le semeur et qui laisse les sillons stériles.
Et une femme, qu'il convoitait depuis longtemps, lui dit en face:
—Va-t'en, tu es vieux!
Ainsi donc, il était vieux, lui qui croyait sa jeunesse éternelle; il était vieux, puisqu'une femme osait le lui dire. L'amour qui l'avait tant gorgé lui faisait enfin banqueroute.
Ce fut le coup de massue.
Son cerveau en resta fêlé. Lui, «l'Heureux», n'allait donc plus l'être; lui, accoutumé à plier la fortune à ses caprices, allait-il à son tour devenir le jouet des caprices?
Il ne le croyait pas; ne voulait pas le croire; il essaya ailleurs; mais partout on lui dit:
—Tu es vieux!
—Elles se sont donné le mot, pensa-t-il.
Car il se sentait jeune, en dépit de ses poils gris et de la roideur de ses membres. Si le corps avait vieilli, le cœur, resté le même, n'avait que vingt ans.
Cependant le vide se faisait autour de lui, car tous le haïssaient; ses anciens compagnons et ses admirateurs d'autrefois, devenus époux et pères, le tenaient avec soin, depuis longtemps, à l'écart. Célibataire stérile et jaloux, il se voyait entouré de défiance et de haine.
Qu'allait-il faire? Après s'être si longtemps repu aux frais et aux dépens des autres, il ne lui restait plus qu'à se repaître à son propre compte et à ses propres risques. Certes, malgré les larges brèches creusées dans son avoir par les vingt années de jouissance, il était assez riche pour acheter une femme et la choisir parmi les belles; mais c'était une affaire grave.
Il avait joué tant de maris! ne serait-il pas joué à son tour? Lui, si audacieux et si habile, trouverait-il enfin son maître?
C'est écrit: «Celui qui a trompé sera trompé; celui qui a battu sera battu; celui qui a volé sera volé; et celui qui a souillé la femme de son voisin, s'endormira enveloppé de souillures. Le mal doit être rétribué par le mal.»
C
ependant, plus que jamais, la solitude lui pesait. Il était las de la vie vagabonde. Et si les femmes ne voulaient pas de lui, il voulait au moins une femme.
L'homme ne peut rester seul. Il faut qu'une douce main passe sur lui pour assouplir sa dure écorce. Il faut le rayon d'une prunelle de femme pour chauffer son foyer et éclairer sa vie. De tous temps l'ont dit les sages: «L'homme sans compagne marche à tâtons; il s'égare, trébuche et roule dans la boue.» Car dans la rude et sombre route, c'est elle qui tient le flambeau, tandis que lui, ouvre la marche.
Ceux qui ne réfléchissent pas ont dit:
«L'épouse se ceinture avec des vipères, elle s'épingle avec des scorpions.»
«La femme, c'est le mal.»
Elle n'est le mal que parce que l'homme a jeté sur elle ses souillures, et les vipères de sa ceinture sont celles dont son maître l'a enlacée.
Non; l'homme ne doit pas rester seul. Il ne doit pas non plus, muet envieux, s'asseoir en parasite près de la joie des autres. Il lui faut son foyer à lui, sa femme à lui, ses enfants à lui. C'est encore la grande loi. L'intrus dans le foyer éteint le foyer.
Mansour le comprit, mais trop tard. Lui qu'on appelait l'heureux et l'habile, il se trouva misérable et reconnut qu'il n'était que fou. Avec le vide de sa maison, il sentit le vide de sa vie.
Les amours d'une heure n'y avaient pas laissé plus de traces que n'en laisse dans l'air où il passe le reflet des sabres tirés.
Oui, il lui fallait prendre femme. Il l'aimerait de l'amour des jeunes, avec un cœur de jeune, une force et une énergie de jeune; il l'aimerait jusqu'à la fin, jusqu'à ce que son heure ait sonné, et alors il partirait en disant:
—J'ai goûté à tout!
M
ais chaque jour il hésitait, assailli d'appréhensions.
Ce qu'il redoutait, c'était de ne pas humer les premiers parfums de la fleur qu'il cueillerait pour embaumer le reste de ses ans.
Être dupé pendant le mariage est une honte—du moins d'après les préjugés des hommes qui attachent la honte à un acte auquel ils sont étrangers,—mais dupé avant! quelle misère!
Payer comme neuve une marchandise avariée; acheter une orange déjà sucée par un autre; fouiller dans une pastèque vide; ouvrir une grenade où il n'y a plus de pépins; verser son bonheur dans un vase et trouver une fissure au fond!
Voilà ce qu'il ne voulait pas. Il le jura sur les cendres de son père, oubliant son compte avec l'éternelle Justice.
Le Prophète a dit: «La femme doit être obéissante et soumise. Elle doit conserver, en l'absence du mari, ce qui n'appartient qu'au mari. Celle-là est vertueuse, elle fait la joie de l'époux, l'orgueil de la famille, et ses actes sont inscrits au livre des bonnes œuvres. Honore-la à l'égal des anges.»
—Mais celle-là, se demandait-il, où est-elle?
Il avait longtemps cherché, bravant la loi du Koran qui punit l'adultère. Il avait cherché du Midi au Nord, dans le Sahara et dans le Tell, sous la maison de poil dubedouiou dans la maison de pierre duhadar, et partout trouvé des épouses faciles. Avec les plus farouches, le succès avait été une question d'adresse, dedouroset de temps. Peut-être frappait-il aux mauvaises portes, mais cependant il entendait chacun dire:
—Mes femmes, à moi, sont fidèles.
Et pour les filles, mêmes banalités. Cœurs et corps prêts à s'ouvrir au premier qui se présente, et il fallait arriver de bonne heure pour s'y trouver le premier.
Comment compter sur une fille sage, lui qui vit de jeunes hommes prendre pour épouses plus d'une dont il avait acheté l'honneur et qui disaient le lendemain des noces:
—Le ventre de ma bien-aimée était vierge, comme celui de Lalla-Fathma[5].
L'heureux époux parlait avec conviction, mais Mansour pensait, en souriant, que par les tribus aussi bien que dans les cités, il est d'habiles matrones.
Il songeait alors et se rappelait; ce n'est pas impunément que l'on fouille dans les cendres du passé.
—Meryem! Meryem!
Ce nom revenait à lui, triste et doux, radieux et lamentable.
Il avait cru parfois l'effacer dans les étourdissements de sa jeunesse et les mâles passions de l'âge mûr.
Il avait cru lui creuser une fosse, l'enfouir comme un cadavre et jeter dessus les pelletées de noms de toutes ses maîtresses d'un jour; il le croyait bien enterré et bien oublié, mais voilà maintenant que l'âge viril s'en allait et qu'il frappait aux portes de la vieillesse, le souvenir enseveli se dressait tout à coup et, se dépouillant de son linceul d'oubli, étalait, vivante et vengeresse, cette terrible épave de jadis:
—Meryem! Meryem!
M
eryem! Meryem!
Nom fatidique qui le poussa dans tous les orages de la vie. Inceste et adultère! Trahison et rapt!
Meryem! Laquelle? Car il y en avait deux, et toutes deux perdues par lui, toutes deux jetées par lui hors de la voie droite, se confondaient dans sa pensée en ce radieux nom de vierge.
Il ne pouvait arrêter son souvenir sur l'une, sans que l'autre vint aussitôt présenter son image.
Commencement et fin, premier et dernier amour, première et dernière page du livre de son cœur. Le reste ne lui semblait que boue.
Le dernier amour! Alors il était vigoureux et fort, il s'en souvenait; sa barbe était encore noire et son jarret musculeux; il avait déjà bien vécu, mais les yeux des femmes lui souriaient et nulle ne songeait à lui dire: Tu es vieux.
Y avait-il donc si longtemps? Sa mémoire en était toute fraîche. Hier! c'était d'hier, et cependant dix fois déjà les palmiers duBeled-el-Djeridavaient donné à ses paisibles habitants leur double moisson de dattes. Dix ans! un abîme dans la vie! une seconde dans le souvenir!
Oui, il s'en souvenait. Et la douce vision, évanouie comme un rêve, revenait distincte se placer devant lui.
C
'était un soir. Assis contre un des petits murs qui séparent les uns des autres les jardins deMsilah, il rêvait solitaire et soucieux dans le chemin désert.
La voix grave, lente et solennelle du muezzin vibra tout à coup dans l'air, et il écouta machinalement le prêtre crier du haut du minaret aux quatre coins de l'horizon:
«—A Dieu appartiennent le levant et le couchant; de quelque côté que vous vous tourniez, vous rencontrerez sa face;
»Dieu est un;
»Élevez vos âmes et adorez!»
Alors il s'agenouilla et, le front dans la poussière, fit, tourné vers l'Orient, la prière prescrite, puis il se rassit, le dos appuyé aux pierres, et regarda entre les palmiers les petits nuages pourpres flotter dans un bain d'or au-dessus des mamelons bleus de l'occident.
Le grand calme planait tout autour. Les bruits du Ksour s'étaient peu à peu éteints, et dans les jardins de l'oasis, il entendait le bruissement des chacals qui, se glissant par les brèches des murs, commençaient leur maraude nocturne.
A quoi songeait-il? Peut-être à la fille du muezzinEl-Ketib, dont la voix venait d'évoquer l'image. On l'appelaitla Perle du Ksour, et l'avant-veille il l'avait aperçue sur la terrasse, sans voile, avec ses grands yeux noirs et ses seins de houri. Elle arrosait des grenadiers en fleurs et, pendant plus d'un quart d'heure, caché derrière le treillis d'une fenêtre de la maison de son hôte, il suivit ses mouvements gracieux. Tantôt accroupie près des vases, émondant délicatement l'arbuste, tantôt debout, la tête inclinée sur l'épaule, elle laissait tomber d'une urne de terre rouge un mince filet d'eau.
Puis, de ce pas nonchalant et avec cette voluptueuse ondulation des hanches de la jouvencelle qui sent venir l'amour, elle allait remplir sadjouna.
Il s'y connaissait bien, à ces délicieux symptômes, et ce n'est pas lui qui, en cette matière, pouvait se laisser tromper.
Aussi comme il se sentait pris! «Celle-là, disait-il, je l'aimerai plus que les autres; elle fixera mon cœur.» Car c'est toujours ainsi qu'il parlait, quand il convoitait une proie nouvelle.
Et dès le jour même, stratégiste habile en ces genres de batailles, il étudiait la place qu'il voulait assiéger.
Le muezzin vieillard avare, borgne, pieux et sévère, gardait sa fille comme son œil unique. C'était la plus jeune, et, selon toute probabilité, il n'en aurait plus d'autre. Aussi, ayant grossi ses revenus par les riches sadoukas des amoureux époux de ses premières filles, il comptait avec la dernière, la plus belle de toutes, arrondir définitivement son bien. Il veillait donc sur elle comme on veille sur un sac d'écus.
Mais Mansour n'était pas homme à s'étonner et à se rebuter devant les obstacles, et dans ses équipées d'autrefois, il avait rompu de plus puissantes barrières et bravé de plus redoutables dangers.
I
l calculait dans le petit chemin jusqu'à quel prix l'une des servantes de la fille pourrait élever la vente de sa conscience en lui facilitant les moyens d'approcher de sa jeune maîtresse, lorsqu'il entendit un léger bruit de pas, et vit s'avancer un homme que malgré l'obscurité il crut reconnaître.
C'était le fils d'El-Arbi-ben-Souafa, l'ancien caïd desOuled-Amdou, dont les troupeaux avaient été rasés par les Roumis, dans l'affaire de Tuggurt, et qui, du soir au matin, d'homme riche et puissant, s'était trouvé pauvre entre les pauvres.
Ce jeune homme lui plaisait; il avait une figure sympathique et douce, et le malheur récent tombé sur sa famille le rendait encore plus digne d'intérêt. A peine âgé de vingt ans il se proposait, n'ayant nulle ressource, d'entrer dans les mokalis du caïd de Msilah.
Mansour se préparait à l'interpeller au passage, mais le jeune homme s'arrêta, regarda sans le voir dans les jardins d'alentour, puis escalada le mur.
—Oh! oh! se dit Mansour, la misère le pousse-t-elle à ce point qu'il va voler des grenades dans le jardin du muezzin?
Il reconnut bientôt son erreur et quelle était la grenade que venait voler Lagdar, car il entendit un chuchotement confus, puis distinctement ces paroles:
—Quatre cents douros! Il demande quatre cents douros, ma blanche gazelle. Certes, tous les palmiers des oasis et les grands troupeaux qui paissent dans les plaines du Tell et les juments desOuled-Naylne pourraient payer seulement un de tes regards; si j'étais le maître de l'Univers, je retendrais comme un tapis devant toi, en échange d'un sourire; mais où veut-il donc, le vieillard au cœur de roche, que moi, le fils d'El-Arbi le ruiné, je ramasse quatre cents douros?
—Je ne sais pas compter, dit une douce voix qui fit tressaillir Mansour; c'est donc une bien grosse somme?
—C'est le prix de quatre juments du Haymour!
—Qu'Allah nous protège!... Quatre juments du Haymour!...
—Et je n'ai même pas de quoi acheter un âne de Biskara.
—Eh bien, Lagdar, je veux être à toi pour rien.
—Oh! joie de mes yeux, lune de mon âme, soleil de mon cœur, rosé et parfum de ma vie, j'attendais cela de toi.... Eh bien, nous fuirons! Je te conduirai au ksour d'El-Djema, chez ma mère, et le muezzin El-Ketib viendra, s'il le peut, t'arracher de mes bras. Oui, nous irons. Dussé-je faire la route à genoux dans les sables avec toi dans les bras, je trouverais le chemin court et le fardeau léger.
—Elle est encore vierge, se dit Mansour.
—Mais il faut se hâter, continua Lagdar; peut-être demain ton père acceptera les offres d'un riche. Chaque heure qui passe jette une pierre entre nous, et bientôt il y aurait un mur. Il faut partir demain. Que dit ton cœur?
—Mon cœur tremble, mais il dit oui.
—Et la tête?
—Ma tête veut ce que tu veux.
Il y eut un moment de silence. Mais les lèvres l'une sur l'autre, continuèrent à s'agiter.
—Alors demain, à la même heure, je serai ici avec un homme duDjebel-Sahari, un ami dévoué. Il amènera pour toi une mule grise dont le pas est rapide et sûr, et au lever du soleil, s'il plaît à Dieu, nous aurons atteint le Ksour.
—Qu'il plaise à Dieu!
—Et maintenant, laisse-moi encore goûter à tes lèvres.
Ils restèrent longtemps embrassés, puis chacun s'enfuit en se jetant cette promesse:
—A demain!
—A demain!
Mansour, immobile dans l'ombre, laissa passer l'amant heureux.
—Ça n'a pas unboudjouet ça aime! murmura-t-il. Attends donc que tu aies gagné de l'argent pour connaître le prix d'une femme. Et moi, ajouta-t-il avec amertume, je suis venu trop tard. LaPerle du Ksourappartient à un autre. Maudit soit le jeune drôle! Comme pour Meryem, l'épouse de mon père, je suis venu trop tard!
L
e lendemain, de grand matin, il se trouvait sur la place. Déjà elle était toute ensoleillée, et il s'assit à l'ombre de l'auvent de la boutique de ton serviteurAli-bou-Nahr. Je débutais alors dans l'art divin de la médecine, triste métier dans le Souf, où les barbiers et les maréchaux se partagent la clientèle! Aussi, pour utiliser mes trop nombreux loisirs j'écrivais des amulettes et je calligraphiais des copies du Koran.
Mansour me demanda du feu pour allumer son chibouk, et après avoir suivi quelque temps les spirales bleues qui montaient lentement et se perdaient dans l'air diaphane, il me dit:
—Vends-tu des philtres pour se faire aimer, thébib?[6]
—Je vends de tout; l'amour comme la haine. J'écris les mots magiques qui préservent des balles et ceux qui garent duflissadu mari outragé. La foi guérit.
Mais quoi! Mansour, toi qu'on surnomme l'Heureux, as-tu besoin de pareilles amulettes?
Il se mit à rire et répondit:
—Quelquefois.
—Le meilleur talisman est d'être beau et bien fait.
—J'en connais un meilleur encore: c'est l'audace.
En ce moment un jeune homme passa d'un air effaré près de nous; Mansour l'appela:
—Lagdar-ben-El-Arbi, je te croyais déjà enrôlé dans le Mag'zen.
—Pas encore, dit Lagdar.
—Tu as peut-être raison d'attendre. Ton père était mon ami et je te veux du bien.
—Parle, homme. Tes paroles sont comme toi, les bienvenues.
—Tu me connais sans doute de nom, quoique je sois étranger au Ksour. Je m'appelle Mansour-ben-Ahmed, mais le thaleb Ali-bou-Nahr te dira que les gens du Tell et ceux duBeled-el-Djeridont ajouté à mon nom celui deMessaoud, parce qu'ils prétendent que tout me réussit.
—Je le sais, répondit Lagdar.
—Alors, écoute. Je vais faire un nouveau voyage au pays des nègres. Tu n'ignores pas que c'est une périlleuse et dure entreprise; aussi, j'ai besoin de jeunes hommes, braves et solides. J'ai pensé à toi. Veux-tu m'accompagner?
—Ta proposition m'honore, Mansour, je t'en remercie. Et quand veux-tu partir?
—Tu me vois attendant mes chameaux qui doivent arriver de Constantine avec un chargement d'étoffes de soie, de chechias, de burnous et de haiks. S'ils sont ici demain, je les ferai reposer un jour et nous partirons.
—C'est impossible, répondit le jeune homme, et je le regrette, tout en étant plein de gratitude pour ton offre, mais j'ai une affaire sérieuse.
—Sérieuse! Qu'est-ce qui peut être plus sérieux que la fortune dans cette vie? Car c'est la fortune, la belle fortune toute ruisselante de douros et de séquins que te procurera ce voyage. Qu'est-ce qui peut être plus sérieux quand on a vingt ans, si ce n'est la misère des misères: l'amour!
Lagdar jeta sur ce blasphémateur un regard d'indignation et de pitié.
—Tu t'indignes et tu me méprises, parce que je méprise l'amour, jeune présomptueux. O ignorance bénie! Mais crains que la science trop tôt ne t'arrive. Oui, l'amour pauvre; entends-tu?pauvre, est la misère des misères et il te vaudrait mieux coucher toute nue ta bien-aimée, sous le soleil brûlant et les piqûres des moustiques, que l'exposer aux froides morsures de la pauvreté. Elle y perdra son amour, sa beauté et son cœur; ses mains glacées n'auront plus de caresses. Et, quand tu voudras baiser sa bouche maigrie, tu ne sentiras que ses dents et l'odeur de son estomac vide.... Allons, jeune homme, sois des miens, et tu sauras bien trouver au Soudan les quatre cents douros exigés par le père avide.
—Par les quatre-vingt-dix-neuf noms d'Allah, qui t'a parlé de ceci? s'écria le jeune homme.
—Bah! je sais tout et bien d'autres choses encore, Lagdar-ben-El-Arbi. Les gens d'ici m'appellent l'Heureux, mais il y a longtemps que ceux de ma tribu m'ont salué du nom deThaleb.
Non, je n'avais pas encore ton âge, quand les vieillards desOuled-Sidi-Abidm'ont crié à mon départ: «Sidi-Thaleb, je te salue.» Ah! c'est loin! c'est loin!
Et, penchant la tête sur sa poitrine, sa bouche, sans qu'il y prît garde, laissa échapper le nom deMeryem.