XIV

U

n matin, Mansour lui dit:

—Afsia, le jour béni approche. Lorsque tu auras vu quinze fois le coucher du soleil, tu entreras dans ta quinzième année. C'est l'âge que depuis quatorze ans j'ai attendu. J'ai attendu avec patience, car chaque jour ajoutait une pétale à la fleur de ta beauté. Maintenant elle est complète. Le bouton s'épanouit, le moment de le cueillir est venu. Afsia, je veux te dire un grand secret, resté pendant quatorze ans le secret de mon cœur. Je l'y avais enseveli, afin qu'il ne pût mettre une ombre sur la blancheur de tes pensées. Maintenant, le voici. Afsia, ma jeunesse s'est enfuie comme l'eau d'une source qu'a tari le simoun, ne laissant plus que le squelette de son lit, mais j'ai compté sur toi, source pure, pour rafraîchir le lit desséché et combler les bords arides. Afsia, poème de ma vie, j'ai compté sur ton sourire, pour qu'il fasse descendre sur mon vieux cœur, usé et refroidi par l'hiver, tous les rayons du printemps. Afsia, dis-moi si j'ai bien fait?

—Je ne te comprends pas bien, père. Mais si ton cœur a compté sur le mien et ta volonté sur mon obéissance, tous deux ont bien fait.

—Merci, enfant. Je vais expliquer mes paroles. Celui que les hommes du Tell ont nomméThaleb, et ceux du Beled-el-DjeridMessaoud, celui que tous appellentSidi-el-Hadj, Mansour-ben-Ahmed, enfin, va te donner le nom d'épouse.... Afsia, le veux-tu?

—Ton épouse, dit-elle étonnée, comment cela se peut-il, puisque je suis ta fille?

—Tu es ma fille d'adoption. Afsia, mais aucun lien du sang ne nous attache. Rien ne s'oppose à ce que tu sois la chair de ma chair, le vêtement de ma vie, le champ fécond où je dois planter ma vigne; rien, que ta volonté; et je viens te le demander: le veux-tu?

—Tes paroles sont encore obscures pour moi, Mansour, et sans doute je suis un peu sotte. Je ne sais pas tout, comme toi; mais voici: S'il te convient que je ne sois plus ta fille et que je devienne ta femme, je le veux bien. Mais pourquoi attendre quinze jours? Puisque tu parais le désirer si ardemment, ne peux-tu m'épouser aujourd'hui?

—Eh quoi! âme de ma vie; le désires-tu donc avec tant d'ardeur, et ton amour serait-il égal au mien?

—L'amour?

—Oui! sentirais-tu remuer ton cœur pour ma vieille barbe grise?

—Oui, je t'aime. N'es-tu pas mon père et ma mère, et toute ma famille?

—Oh! ce n'est pas ainsi qu'un époux veut être aimé; il doit être aimé d'amour.

—D'amour?... Alors tu m'apprendras comment je dois faire. Je t'aimerai comme tu le voudras, et je désire ce que tu veux.

Il prit ses mains et les baisa.

—Blanche fleur de la plaine, dit-il, transporté de joie, ô toi dont le regard est doux comme celui des génisses du Tell, toi dont la vue seule est tout un chant, femme et fleur, ange et houri, je t'enseignerai ce qu'il faudra faire, mais modère ton impatience et attendons le jour béni.

À

fsia resta longtemps pensive. Jamais, non, jamais, elle n'avait rêvé une chose si bizarre. Etre l'épouse de Mansour! de cet homme arrivé aux portes de la vieillesse, tandis qu'elle entrait à peine dans la vie! Cela lui semblait bien étrange; mais sa pensée n'allait pas au-delà.

Ce mot d'épousequi trouble tant de jeunes têtes n'avait pas de signification pour elle; et elle se demanda quelle différence apporterait dans sa vie le titre de femme, au lieu de celui de fille du Thaleb.

Il n'y avait au fond de son cœur tout chaud et tout prêt à éclore au feu des tendresses, nul désir comme nul regret, nulle répulsion et nulle crainte. «Je suis bien inexpérimentée pour devenir sa femme, disait-elle, mais il est bon et m'apprendra mes devoirs.» Elle acceptait donc son nouveau rôle, parce que telle était la volonté de Mansour, parce que cela paraissait lui plaire, comme elle eût consenti, pour lui plaire, à changer de robe ou à dénouer ses cheveux.

Ce vague émoi qu'éprouve la vierge des villes, toujours un peu instruite, quoi qu'ait fait sa mère pour la tenir le plus longtemps possible dans cette virginité de corps et de cœur que déflorera tout d'un coup et si brutalement le mari, Afsia ne l'éprouvait pas.

Elle n'éprouvait pas, non plus, la joie amoureuse de la fille des champs, qui, témoin journalier de l'accouplement des bêtes, peut arriver dans le lit de l'époux, chaste de corps, mais jamais de pensée.

Elle était aussi ignorante du mystère qui perpétue les races, que le jour où le Thaleb l'avait prise au ventre de sa mère et emportée roulée dans un haik.

Ainsi, à la veille de cette grande époque des femmes, aucun de cesdjinnslascifs qui viennent faire pâmer les vierges, roidir leurs seins sous les frissons, n'avait flotté dans ses nuits, et, quand sa pensée s'en allait au pays du rêve, l'ange Asraël eût pu l'y suivre.

Et l'heureux Mansour, près de son but, pouvait dire avec orgueil:

—Elle est vierge, la perle de Djenarah; son œil limpide est comme l'aumône, il ferme les portes du mal.... Elle est vierge, la fiancée de Sidi-Messaoud, son ventre est aussi pur que la source qui sort de la roche, aussi pur que sa pensée. J'en jure:

Par Dieu le puissant;Par la tête du prophète de Dieu;Par le serment de Brahim, le chéri de Dieu;Par le Koran, le vrai livre.

Aucun autre que moi n'a vu sa face et nul regard n'a souillé sa pudeur!

I

l décida que les noces se feraient à la ville, où désormais il habiterait. Son temps d'épreuve était fini. Cette enfant avait retrempé son âme et effacé de son passé toutes les souillures. Une vie nouvelle allait s'ouvrir.

Les vieillards ne doutent de rien, plus que les jeunes, ils font des projets, et tout le passé qu'ils ont laissé derrière, ils croient l'avoir devant eux. Les uns entassent des écus, les autres bâtissent des maisons coûteuses, d'autres plantent de jeunes palmiers. Ne croyez pas que c'est pour leur fils! ils le disent, mais telle n'est pas leur pensée secrète; ils travaillent pour eux, ils veulent encore jouir. Ils ne voient pas la mort à leur côté, la main levée sur leur nuque, et qui, au moment où ils vont étendre le bras pour saisir le fruit qu'ils convoitent et ont tant de peine à faire mûrir, va clouer leur bouche à jamais.

Mansour avait juré à lui et aux autres d'épouser une vierge. Voilà bientôt son but atteint, encore quelques jours et les premières jouissances satisfaites, il va peut-être se demander s'il ne poursuivra pas d'autre but.

Il avait fait acheter par son frère une maison digne de la perle qu'il voulait enchasser, avec jardin et cour intérieure, et des orangers qui l'emplissaient de parfums. La porte faite de chêne massif, coupé dans les forêts de la Kabylie orientale, était garnie de clous à large tête forgés par les ouvriers de Flissa.

Une seule fenêtre s'ouvrait sur la rue et il comptait la faire murer le second jour du mariage.

Sûr désormais de son trésor, n'ayant plus la garde difficile d'une virginité, mais celle plus aisée d'une femme sage et soumise, il pourrait reprendre sa vie d'autrefois! Il y songeait, le vieillard! mais, jusqu'à la fin nous faisons des rêves; et nous avons raison, le rêve habille la vie. Malheur à l'insensé qui, se croyant sage, arrache d'une main brutale le frêle et léger tissu. Il se dépouille du seul manteau qui nous empêche de sentir les morsures du temps.

I

l voulait un festin dont on se souviendrait, où toute la ville serait conviée: cent moutons, vingt charges de couscous et vingt charges de dattes. Jeunes et vieux, riches et pauvres, gens des douars, gens de la ville, étrangers et passants, auraient place à la ripaille. Tous les fusils l'acclameraient et le caïd fournirait la poudre.

Par Allah! on en parlerait longtemps dans les Ksours, et dans le Beled-el-Djerid, et dans le Tell. Il restait des vieux d'autrefois, de ceux dont il avait jadis pris les femmes, les s[oe]urs ou les filles, et ceux-là surtout, il voulait les voir assis au banquet. Ils ignoraient ou feignaient d'ignorer, mais, s'ils avaient des doutes, ils se vengeaient par leurs sarcasmes, de ce mal qui ronge si fort, et que ce passant maudit leur avait jeté, comme une vieille haineuse jette le malheur.

C'étaient là ses ennemisintimes; n'avait-il pas fouillé au plus profond de leur intimité, pour y mettre sa semence de ruine? Mais loin de les craindre, le valeureux d'autrefois les laissait depuis quatorze ans baver sur lui leurs injures.

Il n'était pour eux ni le thaleb, ni l'heureux, ni le brave, il était Mansour le fou.

D'autres encore poussaient plus loin les rancunes: ils prétendaient que le vieux libertin avait pris la petite Afsia pour la souiller plus à son aise, à un âge où l'enfant n'a pas encore perdu ses premières dents, et ne la cachait si bien que pour que nul ne pût découvrir sur son visage flétri les traces révélatrices des débauches précoces.

Enfin, on avait tant ri de lui, on l'avait tant calomnié, qu'il voulait donner à son triomphe le plus retentissant éclat.

I

l dut se rendre à Djenarah huit jours avant la noce, cédant à un caprice de l'enfant curieuse de voir sa demeure nouvelle; de plus, il avait besoin de surveiller les derniers apprêts. Comme autrefois, il l'assit devant lui sur sa mule, plus soigneusement que jamais enveloppée de son haik et ne montrant que la ligne noire et profonde de ses grands yeux.

La petite sauvage, qui ne connaissait que son haouch de pierre et de plâtre, fut émerveillée de la splendeur de cette maison digne du harem d'unbach-agha. Tout le luxe arabe, venu à grand frais des bazars de Tunis et de Constantine, s'y étalait avec ses chatoyantes miroiteries.

L'ancien marchand jetait là une partie de sa fortune. Encadrer l'idole! il ne pouvait trouver de meilleur placement.

Ainsi, j'ai ouï dire, font chez vous de vieux débauchés ou des fils de joie, pour des courtisanes sans beauté et sans jeunesse; mais le musulman est de cent coudées au-dessus du chrétien.

Il lui présenta ses servantes: trois jeunes filles du pays deSouab, et la négresse qui avait été sa nourrice et qui, pleurant et riant à la fois, baisa les mains et les pieds de cette douce merveille. Il lui montra la chambre préparée pour recevoir la vierge; elle s'ouvrait dans la galerie du premier étage, déjà tout imprégnée des parfums des sérails. Ses petits pieds disparaissaient sous la toison épaisse des riches tapis de Tunis, et, s'étant assise, elle resta enfouie dans les brillants coussins de soie. De grands lis, dans des pots de terre rouge et bleue, balançaient leur tête gracieuse, et, à la petite fenêtre dorée, des poignées de fleurs des oasis descendaient en girandoles.

C'est là, qu'après la défaite, une matrone devait, suivant la coutume, à la foule impatiente, exposer triomphalement, sur le drap étendu, les preuves irrécusables de la virginité.

O

r, au moment où ils entraient en ville par la porte de Biskara, un cavalier portant le burnous rouge des spahis se trouva sur leur chemin. Il suivait le milieu de la voie, monté sur un cheval nu, qu'il allait faire boire à la petite rivière qui arrose les jardins. A cet endroit la rue est étroite, disposition qui facilite la défense en cas d'attaque, et les maisons à terrasse, basses et serrées, permettent à peine à trois cavaliers de passer de front. Aussi lethalebrangea un peu sa mule et, comme l'autre passait, leurs regards se croisèrent. Ce regard laissa lethalebrêveur: mais le spahis insoucieux continua son chemin, et, tandis qu'il sortait par la haute porte, flanquée de tours, il entendit des voix qui disaient:

—Holà, hommes! Voilà Sidi-Messaoud et sa fiancée!

Ces mots l'intriguèrent, et, touchant du doigt l'épaule d'un passant qui suivait Mansour de l'œil:

—Ami, dit-il, quel est ce cheik à barbe grise, qui, contre les usages, porte devant lui sa fiancée sur leberdade sa mule?

—Tu es étranger, répondit le passant, car tu le connaîtrais.

—Tu l'as dit, homme, je suis étranger dans la ville.

—Il est bien connu dans leBeled-el-Djeridet le sud duTell, et depuis bientôt quinze ans on parle de lui dans Djenarah la Perle. C'est le frère du caïdBrahim-ben-Ahmed. Il s'appelle Mansour, mais on le nommeEl-Messaoud, parce que tout lui réussit, et le voilà, vieux grison, qui garde la virginité de sa future épouse.

Le cavalier sourit:

—Oh! oh! la bonne histoire! il n'est virginité si bien gardée qui, à la fin ne se sauve. Ami, le pucelage des filles, c'est comme un jour heureux, il est déjà au diable quand on croit le tenir. Ce bouc amoureux ne serait-il pas semblable au chaouch qui fit longtemps bonne garde autour de la prison, alors que le prisonnier s'était enfui?

—Le prisonnier y est encore, répondit l'autre en riant, s'il faut s'en rapporter au dire, mais bientôt il n'y sera plus.

—Les noces sont prochaines?

—Dans huit jours, mon fils. La ville entière est conviée. On parle de cent moutons rôtis à un douro la pièce! Et il y aura plus de trois cents fusils. Si tu n'as rien à faire, tu peux rester jusque-là.

—Peut-être. Cela en vaut la peine. Homme, merci.

Et il continua son chemin jusqu'à la rivière. Lui aussi était devenu pensif:

—Mansour-ben-Ahmed l'Heureux! murmurait-il; sur la tête du Prophète, c'est là le nom que ma mère a maudit!

Il resta longtemps sous les arbres touffus, qui penchent sur l'eau fraîche leurs vigoureuses ramures, lava avec soin son cheval, le ramena à l'écurie et lui donna l'orge. Puis il revint s'asseoir à la porte ducaouadjide la rue de Biskara et se fit servir une tasse de café.

Comme il buvait lentement et à petites gorgées, l'œil perdu dans le vide, il entendit le pas d'une mule, et vit Mansour et Afsia qui sortaient de la ville.

I

nstinctivement il se leva pour examiner la face du vieillard, mais devant le regard clair et froid de Mansour, il baissa les yeux, honteux de ce mouvement de curiosité malséante, et, mettant la main sur son cœur, il dit à haute voix:

—Salamalek oum!

—Sur toi, soit le salut, répliqua Mansour; et il passa outre.

Debout, au milieu de la rue, le spahis le regardait pendant qu'il s'engageait sous la longue voûte de la porte du ksour, lorsqu'une main se posa familièrement sur son épaule:

—Omar, que fais-tu là?

Celui qui l'interpellait était un homme de quarante-cinq ans, gros et fleuri, et vêtu comme le sont les marchands riches.

—C'est toi, mon hôte, répondit le spahis; je suis heureux de te trouver. Quel est donc ce bonhomme que tu vois là-bas portant accrochée devant lui cette incomparable pucelle?

—Il s'appelle Mansour-ben-Ahmed... répondit l'autre lentement, et on le surnomme l'Heureux.

—Et il garde la virginité de sa fiancée. Je le sais depuis deux heures; mais c'est tout!

—Et tu veux en apprendre davantage. Tu as raison, Omar, car il se peut que l'histoire de cet homme soit mêlée à la tienne, à la mienne, comme elle est mêlée à celle de beaucoup de gens d'ici. Il se pourrait que ce soit pour cela que je t'ai écrit de me rejoindre.

—Sur la tête de mon père, qui m'a laissé comme un chien errant dans le monde, sur la tête sacrée de ma mère, morte avec la honte au front et la malédiction à la bouche, tes paroles font poindre d'étranges lueurs en ma cervelle. Parle, Lagdar, fils d'El-Arbi, explique-toi.

Alors le marchand prit le bras du spahis:

—Viens donc, dit-il.

À

quelques jours de là, le vent du Sud soufflait dans la plaine, l'enveloppant d'une poussière rouge qui mordait la gorge comme la poudre dukari. Rien ne bougeait, bêtes et gens avaient cherché un abri contre les brûlures du simoun. Les chameaux accroupis, le cou allongé sur le sable, respiraient bruyamment, tandis que les chameliers, la tête enfouie sous un pan de burnous en guenilles, cherchaient un peu d'ombre derrière les hautes bosses, ou s'étendaient à demi suffoqués sous quelque maigre touffe de chiech ou d'alpha.

Mansour avait fait la nuit dans les chambres du haouch en tendant desfrechiassur toutes les ouvertures d'où la lumière pouvait filtrer. Un seul rayon eût rempli la maison de clarté et de moustiques. Mais tout était bien noir et bien clos, et des gargoulettes suantes se balançaient aux cordes, répandant un peu de leur fraîcheur.

L'homme et l'enfant dormaient sur les nattes de ce lourd sommeil du jour qui met du plomb sur les paupières et couvre les membres de chaînes d'acier, lorsque les chiens firent entendre un sourd grognement.

Mansour se réveilla et ouvrit brusquement la porte. La veille, à la même heure, ils avaient poussé des aboiements furieux. Il se le rappelait, et, promenant son regard autour de lui, cria de sa voix forte:

—O hommes, si vous avez besoin de boire ou de manger, approchez la face haute, mais si vous n'êtes que des rôdeurs et que vous tourniez autour de moi, je vous le dis ici: vous tournez autour de votre mort.

Il regarda longtemps et écouta, mais il n'aperçut que la chèvre et son chevreau, revenant du côté des marais d'Ain-Chabrou, et n'entendit que la grande clameur du simoun.

L

es ardentes teintes de cuivre dont se pare l'Occident après le passage du vent du désert, rougissaient le ciel au-dessus des montagnes bleuâtres, lorsqu'Afsia descendit de sa chambre.

Elle avait les yeux fatigués et lourds, et éprouvait le malaise de ceux qui ont trop dormi; elle s'agenouilla nonchalamment sur le tapis et, pendant qu'elle tressait, devant une petite glace encadrée de cuivre, ses longues nattes défaites par le sommeil, continuant à demi un rêve commencé, le thaleb l'examinait en souriant.

Elle surprit ce regard et rougit. Ses seins étaient découverts et elle venait de s'apercevoir que sur eux s'arrêtaient les regards de Mansour. Bien des fois, cependant, il les avait, sans qu'elle y prît garde, enveloppés ainsi d'idéales caresses, mais le sentiment de la pudeur semblait lui être venu tout à coup, car elle ramena rapidement sagandourahsur sa poitrine, et dit du ton boudeur d'un enfant gâté:

—Je n'aime pas que tu me voies quand je m'habille.

—Le mari, répondît Mansour, a le droit de tout voir.

—Tu n'es pas encore mon mari, fit-elle.

Il pensa que cette petite fille avait raison de le rappeler aux bienséances et, pour la laisser finir en toute liberté sa toilette, il alla s'asseoir au dehors et promena son œil de vautour sur tous les points de la plaine.

Tout s'éveillait comme au lever de l'aurore, mais avec un mouvement silencieux et lent. Les chiens encore assoupis se vautraient sur le sable, et la chèvre d'Afsia broutait avec son chevreau les jeunes pousses de cactus qui perçaient le sol pierreux auprès de la haie vive, tandis que dans le jardin on entendait les battements d'ailes des petits oiseaux.

A l'horizon, le disque du soleil descendait dans un bain d'or en fusion, et, avec la brise, arrivaient les accents lointains de la voix du Muezzin qui, du haut de la mosquée de Djenarah, criait aux quatre points du monde:

—Allah Kebir! Allah Kebir!

C

'est le moment où les plantes exhalent leurs plus pénétrantes senteurs. Comme des vierges amoureuses que la chaleur a oppressées et qui, à la chute du jour, veulent dilater leurs poumons et soulagent leur poitrine par de longs et profonds soupirs, les rosés, les lis et les hyacinthes, toutes les fleurs aimées d'Afsia, envoyèrent jusque dans le haouch la plus pure essence de leurs parfums.

Elles semblaient l'appeler et dire à ses sens: «Viens, viens!» Et Afsia, fraîche et légère et parfumée comme elles, alla s'asseoir au milieu de ses sœurs.

Il n'y avait ni chemin tracé, ni plates-bandes, ni lignes droites, ni parterres artistement dessinés, mais un ruissellement de fleurs et un ruissellement de verdure. Les semences jetées par le Thaleb s'étaient mêlées à d'autres venues on ne sait d'où, confondues, entrelacées, mariées. La nature, l'inimitable et puissant maître inondait ce petit coin de terre vierge de ses caprices et de ses magies.

J'ai dit qu'Afsia allait s'y blottir, lorsque sa pensée, emportée par les nuages d'or, voulait voyager dans l'azur.

Enfouie dans ses fleurs, imprégnée de leurs parfums, grisée de leur éclat, elle écoutait le petit ruisseau jaboter en courant, les insectes bruire, les oiseaux chanter, et, allongée sous les larges feuilles des bananes, les yeux noyés dans l'extase, elle rêvait à ces jardins que le Prophète promet aux élus et dont elle était la houri.

Or, comme elle venait de s'asseoir, le chevreau vint gambader près d'elle, et la chèvre lui caressa la face de sa barbe pointue. C'était l'heure où elle prenait le lait, et elle cria au Thaleb de lui jeter une setla pour qu'elle pût l'emplir.

Elle passait ses doigts sous les longues mamelles gonflées, pressant et tirant à petits coups les grands pis chauds et raidis, lorsqu'elle poussa une exclamation.

—Qu'est-ce? demanda l'autre, assis sur le seuil du haouch, et égrenant son chapelet d'ivoire.

Elle réfléchit un instant et répondit:

—Rien... c'est Maaza qui marche sur mon pied.

Mais Maaza, calme et immobile, ne s'était pas rendue coupable de ce dont on l'accusait. Docile et patiente, elle attendait que les mains de sa jeune maîtresse eussent repris la besogne, tandis que la vierge du haouch, immobile aussi, mais le cœur agité, venait, pour la première fois, de mentir.

E

lle venait de mentir, d'instinct, sans savoir pourquoi, sans que personne lui eut jamais enseigné le mensonge. Elle avait menti, parce qu'elle était femme et faible, et que le mensonge est le refuge des faibles.

Aux cornes de la chèvre, dans les blanches touffes de poil, un petit morceau de carton, large comme un doigt d'enfant, se balançait à un cordon de soie, et sur ce carton était écrit ce mot:

—Naabek! je t'aime.

Elle avait d'abord poussé un cri de surprise, mais en lisant le mot magique, s'était ravisée et avait menti. Aimer! ce devait être mal, puisqu'on se cachait pour le lui dire; et puisque c'était mal, elle devait, elle aussi, le cacher.

Et elle se rappela une question jadis faite au Thaleb, et lui, qui savait tout, n'y avait pas répondu.

—Qu'est-ce que l'amour?

Mais à ce mot: «je t'aime», la femme s'éveillait.

Cachant le talisman entre ses seins et, affectant un air tranquille, elle se leva et alla présenter lasetlapleine de lait à Mansour. Mais, saisie de trouble, elle jetait à la dérobée un regard effrayé autour d'elle, se disant que quelque part, caché dans les cactus du jardin ou les roseaux du marais, un inconnu l'observait. Sensation si forte, qu'elle en était presque douloureuse, et l'enfant porta la main à son cœur, battant sous sa dure mamelle untam-tamprécipité.

Si elle avait eu son haik, elle l'eût ramené sur son visage, tant elle était émue de se sentir ainsi déflorée par un regard curieux. Ce trouble n'eût pas échappé à une mère, mais un père, même un amant, ne pouvait rien voir, et le Thaleb ne vit rien.

Elle n'osa retourner au jardin et courut se réfugier dans sa chambre, pour être seule avec elle-même et écouter ce que disaient les battements de son cœur.

C'était un étonnement, une joie troublée, une crainte mêlée de plaisir.

Qui était-il? Où se cachait-il? Était-il jeune? Était-il beau? Etait-ce le fils d'un émir ou d'un bach-agha? Comment l'aimait-il? Où l'avait-il vue? Comment avait-il pu attacher ce charme aux cornes de la chèvre?

Et elle regardait timidement à travers la petite fenêtre grillée, vers les marais d'Ain-Chabrou, curieuse, anxieuse, épouvantée, s'attendant à voir se dresser tout à coup une tête d'homme au-dessus des roseaux.

Elle regarda, longtemps, jusqu'à ce que la nuit fut venue, mais elle ne vit rien que la grande ligne sombre qui tranchait crument sur la plaine grise, dans les lueurs du couchant.

L

e lendemain, à l'heure où la campagne se baigne dans les molles clartés de l'aube, où les touffes vertes des coteaux frissonnent aux premiers baisers de la brise, à l'heure claire où l'alouette s'élève en chantant dans le ciel, le spahis Omar se glissait dans les roseaux du marais d'Ain-Chabrou.

Là, il attendit. Il avait la patience, qui vaut la force, et l'opiniâtreté qui fait la réussite. C'était un homme plein de ressources. Il savait chercher les lignes à travers les routes barrées. Il ne disait pas: «Arrêtons-nous, voici l'obstacle.» Il ne disait pas: «Sautons par-dessus l'obstacle.» Silencieux, il le tournait.

Dès son enfance, il s'était heurté aux hommes, et de ces heurts, avait conservé des meurtrissures. Il avait dit en grandissant: «Je meurtrirai à mon tour.» On ne lui connaissait pas de père, et il s'appelait Omar; mais lorsqu'il vint s'offrir àDar-el-Bey, à l'escadron des spahis de Constantine, il présenta un cheval de prix de la race desBou-Gharebet de bons certificats des Bureaux arabes. Aussi il avait été incorporé sur-le-champ, et lorsque le fourrier qui inscrivait son nom lui demanda: «Omar, fils de qui?» il répondit fièrement:Bou-Skin, père du sabre.

Tous les scribes avaient en riant levé la tête; mais devant son œil clair et hardi, les rires s'arrêtèrent, et lemarchefdit froidement: «Inscrivez Omar-bou-Skin.»

Il était, à la vérité, sans peur, s'il n'était pas sans reproche; il le prouva, en rougissant de sang musulman le sabre que lui confièrent les Roumis. Il fut fidèle dans sa trahison et brave dans sa lâcheté. Chacun doit vivre. Pour vivre, il faut des douros, et ce sont les Roumis qui les vendent. Dieu seul connaît ses voies. On l'a payé par des grades, et, bien qu'il ne fût qu'un bâtard, tous le tinrent de race noble.

Donc, caché dans les roseaux, le plus près possible du haouch, il attendait patiemment. Il agissait avec prudence, il avait tâté le terrain la veille, et, incertain de la réussite, il se demandait ce qui allait arriver. Bientôt la porte s'ouvrit, et il vit paraître la blanche silhouette d'Afsia. Il ne distinguait pas les traits, mais il devinait la délicatesse des formes, et admirait la grâce des mouvements. Il lui sembla qu'elle regardait du côté des roseaux, mais Mansour se montra et elle s'enfonça dans son petit jardin.

—Elle n'a rien dit, murmura Omar, en voyant le thaleb s'accroupir tranquillement à sa porte.

Il avait bien prévu qu'elle resterait silencieuse, que, sans connaître le mal, elle aurait la secrète intuition que ce mot d'amour, que la chèvre lui avait apporté la veille, était le mal, et, en fille de Fathma, elle voudrait y goûter.

Il resta de longues heures, immobile, étudiant les lieux, comme un chef de goums, près d'un douar qu'il veut raser; il guetta les allées et venues du haouch, les chiens et surtout la chèvre. Elle vint brouter les touffes de thym, près des roseaux; il la saisit, comme la veille, et lui attacha aux cornes un second «je t'aime» qu'il tenait tout prêt.

Ainsi que les éclaireurs qui tâtent le camp ennemi en envoyant une balle perdue sur les grand'gardes, il essayait un second coup sur le cœur d'Afsia, puis, regagnant en rampant la route, il rentra, à l'heure de la sieste, à Djenarah où, dans une alcôve tendue defrechiasde Tunis, l'attendait, impatiente et toute parfumée de musc, une brune courtisane des Ouled-Nayl.

L

e second billet, comme le premier, parvint à son adresse; comme le premier, le second coup porta. Afsia y pensa la nuit et le jour.

C'était comme un poids de bonheur sur sa poitrine. Elle se sentait heureuse et fière. On l'aimait. On l'aimait! Et tout oppressée de l'ivresse débordante, elle avait besoin de soulager son cœur, qui battait plus vite.

On l'aimait. On l'aimait! Et elle sentait ses yeux humides, et des larmes, qui lui faisaient du bien, coulaient lentement sur ses joues, et elle remontait vingt fois dans sa chambre ou se cachait dans les plus épais fouillis de son oasis, pour lire et relire, et tourner dans ses doigts, les deux petits morceaux de carton ensorcelés de ce mot magique: «Je t'aime.»

Elle ne se lassait pas de le répéter. Il sortait de ses lèvres comme une caresse, et chaque fois elle eût voulu donner un baiser. Elle le prononçait en dedans, puis à demi-voix, et elle s'écoutait le prononcer, tout étonnée de l'effet qu'il produisait sur elle. «Je t'aime! Je t'aime!» sensation délicieuse, mêlée de crainte et de frissons. Et les paroles de latoflades Beni-M'zab, que sonpèrechassa jadis, parce qu'elle les chantait devant elle, lui revenaient distinctes et fraîches en la mémoire:

J'attends mon bien-aimé;Son œil brille d'amour! Et quandj'entends sa voixOu le bruit de ses pasOu le hennissement de soncheval,Que je reconnais entre mille,Il me semble mourir!

Celui-là donc serait son bien-aimé, qui lui écrivait ce doux mot: «Je t'aime!» Un bien-aimé! Elle n'avait qu'un sens vague du mot, et elle ignorait l'homme; mais elle sentait qu'elle l'aimerait avec ardeur. C'était l'inconnu, la joie inconnue, la vie inconnue, le sixième sens vierge, qui s'ouvrait comme un calice de fleur au chaud soleil de la passion, quelque chose de meilleur que la coupe de lait frais dans la grande soif, que le bain sous les saules aux heures où souffle le simoun.

Un bien-aimé! qu'est-ce que cela pouvait être? Elle ne le savait pas; elle n'avait été à nulle école où elle eût pu l'apprendre; nulle petite amie ne lui avait soufflé à l'oreille le venin des mauvaises pensées; nul homme ne lui avait mis au cœur la souillure des mauvais désirs; pas de servante qui lui ait glissé de ces mots qui étonnent et qu'on ne comprend pas la première fois, mais qui font rougir la seconde. Vierge d'âme, de corps, de pensée, des yeux et des lèvres, elle répétait cependant tout bas:

J'attends mon bien-aimé.

E

t le troisième jour, toute tremblante, elle appela la chèvre. Son cœur battait bien fort, et à mesure que la chèvre approchait, capricieuse et indocile, s'arrêtant à chaque pas pour brouter de jeunes pousses de diss, elle distinguait avec émoi et épouvante le petit billet accroché à l'une des cornes. Ah! si le thaleb allait le découvrir! Et elle se jeta au-devant d'elle, le lui arracha bien vite en rompant le fil de soie, et l'enfouit dans sa cachette habituelle.

Ce n'était plus un morceau de carton avec ce seul mot «Naabek»; mais un papier plié, un billet, un vrai billet: que pouvait-il contenir? Elle mourait d'impatience de le savoir, mais elle attendit longtemps avant d'oser le lire, et, à la place où il touchait ses seins, il lui semblait sentir un fer rouge. Deux ou trois fois, elle faillit dire à Mansour:

—Regarde, Thaleb, ce que j'ai trouvé aux cornes de Maaza.

Mais Mansour aurait répondu:

—Pourquoi as-tu attendu pour me le montrer?

Et il aurait fait peser sur elle son œil scrutateur, son œil qui voyait tout, savait tout, excepté que, depuis trois jours, elle commettait une action mauvaise.

—Car c'est bien une mauvaise action, disait-elle, puisque je n'ose l'avouer; et voilà que, comme les femmes de Djenarah, je cache mes pensées et que, peut-être, je ne suis plus vierge.

Et, lorsqu'après le repas du soir, le thaleb eut barricadé la porte et se fut étendu au travers sur son tapis de laine, quand, réfugiée dans sa chambre elle se fut assurée qu'il dormait, elle alluma sa lampe et tira en tremblant le billet de son sein.

Toute pâle elle déchiffrait les brûlantes paroles, et, avec les mots qu'elle lisait, une sensation nouvelle filtrait par ses yeux, jusqu'au fond de son cœur.

«O douce gazelle, avait écrit Omar, ton regard m'a blessé comme un coup de cimeterre. Mon cœur est tout saignant. Je vais mourir, si tu ne me guéris pas.»

—Le guérir? Comment? se demanda Afsia, tremblante; mais aussitôt s'offrait le remède.

«Si tu ne veux pas que je meure, demain, à l'heure où le soleil touchera la cime du Djebel, tu te tourneras vers l'Occident et tu agiteras ton haik. Je t'aime!»

—Pauvre garçon, se dit Afsia. Ce qu'il demande est bien facile! Eh quoi, faut-il si peu pour guérir!


Back to IndexNext