The Project Gutenberg eBook ofL'amour en Russie

The Project Gutenberg eBook ofL'amour en RussieThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: L'amour en RussieAuthor: Claude AnetRelease date: November 24, 2021 [eBook #66810]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchCredits: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR EN RUSSIE ***

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Title: L'amour en RussieAuthor: Claude AnetRelease date: November 24, 2021 [eBook #66810]Most recently updated: October 18, 2024Language: FrenchCredits: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)

Title: L'amour en Russie

Author: Claude Anet

Author: Claude Anet

Release date: November 24, 2021 [eBook #66810]Most recently updated: October 18, 2024

Language: French

Credits: Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online Distributed Proofreading Team at https://www.pgdp.net (This book was produced from images made available by the HathiTrust Digital Library.)

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TABLE DES MATIÈRES

TABLE DES MATIÈRES

CLAUDE ANET

QUINZIÈME ÉDITIONPARISBERNARD GRASSET, ÉDITEUR——MCMXXIII

CLAUDE ANET

PARISBERNARD GRASSET61, RUE DES SAINTS-PÈRES1922

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE DIX EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL NUMÉROTÉS DE 1 A 10; TRENTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER HOLLANDE V G NUMÉROTÉS DE 11 A 40 ET SOIXANTE-DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA NUMÉROTÉS DE 41 A 110

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE DIX EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL NUMÉROTÉS DE 1 A 10; TRENTE EXEMPLAIRES SUR PAPIER HOLLANDE V G NUMÉROTÉS DE 11 A 40 ET SOIXANTE-DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA NUMÉROTÉS DE 41 A 110

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservéspour tous pays.Copyright by Claude Anet 1922.

Si Stendhal avait connu la Russie, il l’aurait adorée. Il n’y aurait vu nulle part la vanité desséchante qu’il abhorrait en occident. Il y aurait trouvé quelque chose qui n’est que de ce pays-là—une certaine façon directe de regarder et de traiter les choses de l’amour, en dehors de toutes conventions mondaines et sociales, une volonté arrêtée de décider chaque cas passionnel en soi, sans s’inquiéter des convenances et des habitudes, et surtout sans se préoccuper de ce qu’en penseront les voisins. Il y a en Russie un mépris complet de l’opinion publique. Et encore, en écrivant cela, je reste l’esclave des formes occidentales. Pour unRusse qui aime, il n’y a pas d’opinion publique; donc il ne peut la mépriser. Tout drame d’amour est un drame à deux ou à trois, «entre colonnes». Le chœur antique, qui n’est jamais absent de la scène dans nos sociétés européennes (Dame Gossip dans les romans de Meredith), ne figure pas dans la tragédie russe.

De là quelque chose de magnifiquement spontané dans la naissance et dans le développement des passions. L’amour en occident évoque l’idée d’un jardin à la française où les eaux coulent dans des canaux tracés avec art, s’étalent dans de beaux bassins sous des ombrages taillés, et gardent dans leur cours quelque chose de noble et de retenu. Partout on sent l’action du commandement suprême: «Tu n’iras pas plus loin.» Le désordre et l’imprévu ne peuvent y trouver leur place. Cette contrainte est impossible en Russie. On n’y souffre les liens ni de la loi, ni des usages, ni, j’ose le dire, de la raison. De là, pour le Russe, l’obligation de créer à chaque jour sa vie, d’agir à tout instant suivant la logique de ses sentiments. Il n’est pas comme le juge anglais qui ne décide que sur précédents;il n’y a pas d’usage; chaque cas est nouveau pour lui; il se sent libre de le traiter suivant ses émotions du moment. Il ne songe ni au passé, ni à l’avenir. Une liberté d’action si grande, un manque si total de tradition amènent, comme on l’imagine, les situations les plus surprenantes, les résultats, à nos yeux, les plus imprévus.

Mais ces situations ont pour nous un prix inestimable, car elles sont toujours le produit d’un jeu libre des sentiments et des passions et ne doivent rien à l’odieuxcant, au haïssable «qu’en-dira-t-on?» qui règne sur le monde européen. La solution russe, quelle qu’elle soit, a une valeur parce qu’elle est sortie naturellement d’un pur conflit passionnel et qu’elle nous montre ainsi «notre cœur à nu».

Dans un conflit analogue, en France ou en Angleterre, mille éléments étrangers interviennent dans le débat. Un mari trompé, s’il y a scandale, est obligé de penser au divorce ou à la séparation; l’honneur marital ne lui permet pas d’accepter ce que l’on considère, on ne sait trop pourquoi, comme un affront.

Si, seul en face de lui-même, il incline à lasolution paresseuse, le monde est là pour le contraindre à l’action. Famille, voisins, amis, relations de cercle ou d’affaires ne lui laissent pas la possibilité de vivre à sa guise. Il sent le poids de l’opinion publique, hélas! toute-puissante sur un homme sociable et qui ne s’appartient pas.

Cette contrainte est si ancienne dans nos sociétés occidentales qu’elle n’a plus besoin de s’exercer extérieurement tant elle a gagné d’empire à l’intérieur des âmes. On en arrive à se demander si la plupart de nos contemporains sont capables d’un acte spontané, jailli du fond d’eux-mêmes, et si, aujourd’hui, en face d’un fait donné, ils ne réagissent pas automatiquement, en suivant les ordres secrets imprimés en eux par une tradition séculaire de vie menée en société et sous le regard des voisins. L’individu échappe à cet esclavage en Russie.

Ce qu’il fait de sa liberté au delà de la Vistule est une autre affaire; mais, s’il la sacrifie, ce n’est pas à un faux point d’honneur et à des convenances qui n’ont, à ses yeux, rien à voir dans la matière.

** *

Les esprits européens se tromperaient grandement s’ils voulaient conclure de cette faiblesse du sentiment social et de cette absence de tradition à un manque de culture et de civilisation. C’est une autre civilisation, raffinée, profonde, subtile plus que la nôtre, avec des complications presque incompréhensibles pour nous, et qui se développe sur un rythme et avec des cadences qui nous sont étrangers; c’est un bouillonnement de forces désordonnées, presque vierges, incontrôlables; ce sont les contrastes que l’on trouve sur la terre russe, glacée pendant six mois de l’année, où le printemps donne le vertige, où l’été est accablant comme dans l’Asie centrale.

** *

Le don juanisme et la Russie.—Don Juan est né en Espagne. Mais il est de France, d’Angleterre et d’Italie. Je l’ai cherché dans mesvoyages en Russie. Je ne l’ai trouvé nulle part, ni chez mes contemporains, ni dans les récits des femmes, ni dans les légendes, ni parmi les héros des romanciers. Il ne figure pas dans l’étonnante collection des types russes que Gogol a immortalisés dans lesAmes mortes; il n’est ni chez Dostoievski, ni chez Tolstoï, ni chez Lermontof, pas plus que chez Gontcharof, Griboiedof ou Tchekhof. Pouchkine a écrit, à l’imitation de Byron, unDon Juanqui n’a pas un trait spécialement russe. Ailleurs, sonEugène Onéguineest un assez plat dandy. Don Juan n’est pas de ce pays[1]. Lorsque je fis cette découverte, j’eus un frisson de plaisir à voir s’ouvrir devant moi une belle piste de pensées qui me ferait pénétrer plus avant dans la connaissance de l’âme russe, voire dans celle de Don Juan. Pas de Don Juan dans ce pays où les passions de l’amour sont si fortes! Et je me suis mis à en chercher les raisons.

[1]Le seul Don Juan russe que j’aie trouvé est le prince Korasof dansle Rouge et le Noir. Le petit cours de don juanisme qu’il fait à Julien Sorel est excellent, mais ce Russe me paraît être devenu, à notre contact, tout à fait européen, ce qui n’est, du reste, pas impossible. Enfin il est là en qualité de conseiller. Garderait-il dans la passion ce beau sang-froid qui étonne Julien.

[1]Le seul Don Juan russe que j’aie trouvé est le prince Korasof dansle Rouge et le Noir. Le petit cours de don juanisme qu’il fait à Julien Sorel est excellent, mais ce Russe me paraît être devenu, à notre contact, tout à fait européen, ce qui n’est, du reste, pas impossible. Enfin il est là en qualité de conseiller. Garderait-il dans la passion ce beau sang-froid qui étonne Julien.

Un jeune officier qui court les femmes, les filles et les soupers n’est pas un Don Juan. Il dépense un surplus de force, sans choix au hasard de rencontres où il ne mêle que la partie animale de lui-même.

Don Juan est une volonté qui n’abdique jamais. Il domine, et les événements, et les femmes qu’il presse dans ses bras. Quoi qu’il arrive, il reste maître de soi.

Le souci de la maîtrise de soi est un sentiment étranger à l’âme russe. Elle a, du reste, des détentes si brusques qu’elles défient tout cran d’arrêt. Le Russe ne cherche pas à dominer et à être vainqueur dans l’éternel duel de l’amour. Aime-t-il? il met son orgueil à se laisser tyranniser par sa maîtresse. Il trouve une joie amère à s’abaisser. En lui, l’idée de sacrifice est toujours forte. Il croit se grandir ainsi aux yeux mêmes de l’être auquel il se donne. (Fatale erreur!) A l’avance il est prêt à accepter toutes les humiliations, et la femme ne les lui ménage pas. Que nous sommes loin du don juanisme!

Cet abandon de soi-même a de multiples conséquences. J’en indique une de caractèrephysiologique, avec la retenue dans les mots qu’un sujet délicat comporte.

L’amour, commerce des âmes, est aussi un rapprochement des corps. Les organismes féminins et masculins évoluent dans cette prise de contact suivant la cadence d’un rythme différent:—la femme, à l’ordinaire, sur un mode ralenti; l’homme dans untempoplus accéléré. Il est pourtant essentiel que ces parties soient concertées. Cela implique une grande sûreté de soi chez l’homme qui, tout tendu qu’il est, doit savoir patienter, altruiser, amener la femme au point où il en est lui-même et ne la prendre enfin qu’à l’instant où elle se donne. Si l’homme, ne songeant qu’à soi, se rue sur une femme qui ne l’attend pas, il la froisse, il la blesse, et pratique sur elle un viol véritable. La femme, exaspérée de n’avoir pas touché le bonheur promis, se venge longuement des déconvenues du lit.

Le Russe qui s’abandonne à ses passions avec tant de joie saura-t-il à la minute décisive rester maître de lui? Cela est peu probable. Et l’ère s’ouvre des durables malentendus.

Les âmes éthérées repousseront avec horreurcette explication matérialiste. Aussi je m’empresse de leur en fournir une autre qui les satisfera davantage.

Don Juan ne triomphe pas seulement dans la physique de l’amour. Il veut aussi régner sur les âmes et n’ignore pas les voies par où on y arrive. Est-il une femme si haut placée qu’elle soit, si orgueilleuse qu’on l’imagine, qui ne désire ardemment, sans peut-être même se l’avouer, rencontrer enfin l’être supérieur auquel elle sera heureuse d’obéir? Le tout de l’amour n’est-il pas pour la femme dans un acte de soumission, voire d’anéantissements, aux pieds d’un maître et le geste de la Madeleine devant le Christ n’est-il pas le geste suprême par lequel la femme atteint au bonheur?

Mais notre Russe, bien éloigné de se faire laver les pieds par sa maîtresse, n’aspire qu’à se précipiter aux genoux de celle qu’il adore et à les inonder de ses larmes.

Et pourtant il est aimé, lui aussi. Mais de quel étrange amour, où l’orgueil, la fierté d’âme, le désir du sacrifice, l’amour-propre qui ne veutpas reconnaître ses erreurs jouent le rôle principal. La femme russe s’attache à des raisons morales; elle exalte en son amant une qualité qu’elle croit y apercevoir. Elle pense à un moment où il s’est montré supérieur à lui-même. Et la femme russe est si merveilleusement douée, un composé si étrange de défauts et de qualités qui se contredisent—en vérité, on ne sait comment ils peuvent vivre ensemble,—que l’on voit dans ce pays des liaisons cimentées de la façon la plus artificielle et pourtant durables. Mais aussi que de ruptures brusques, inattendues, inexplicables!

** *

Continuons notre promenade. Dans ce pays où la vanité ne joue presque aucun rôle, la femme ne juge pas qu’il lui soit avantageux de paraître inaccessible. Elle se rend avec une facilité surprenante et pour des raisons si simples, ou si compliquées, qu’il faut renvoyer à un autre chapitre (ou volume) d’en rechercher les causes. La lutte qui remplit une partie de notre littérature entre le devoir et la passion n’existe guère chez les Slaves.

La femme commence là-bas par où elle finit chez nous: elle se donne. Nous mettons un point final à l’histoire. Elle ne fait que commencer en Russie. La conquête de la femme s’y fait après ce que les romantiques appellent la chute et «les dernières faveurs» sont pour elle les premières. Alors seulement commence le combat véritable, une lutte plus secrète, plus ardue, plus subtile...

Mais notre Don Juan a ajouté un nom à la liste des mille et trois et, sans se soucier davantage de ce qu’il regarde comme une place qui a capitulé, vole à une autre conquête.

Ainsi ne peut-il goûter en Russie aucune jouissance d’orgueil. Mauvais terrain pour Don Juan. Cherchera-t-il son plaisir dans la conquête morale d’une femme qu’il a déjà eue dans ses bras? Cela est peu dans le caractère de Don Juan, occidental qui pense qu’une femme, après le don de son corps, ne peut lui offrir rien de plus précieux.

Un peu plus loin encore... Quelle est la plushaute et la plus difficile conquête de Don Juan? Celle d’une femme pieuse. Quel est le rival le plus difficile à vaincre? Dieu. Aussi faut-il que la discipline religieuse la plus étroite, la plus raisonnable ait formé l’âme de cette femme, qu’elle soit menée au jour le jour dans les chemins du devoir, qu’elle n’ait pas une vue mystique de la Divinité, car par la porte du mysticisme où ne va-t-on pas et dois-je rappeler ici le mot admirable de Mᵐᵉ Krudener à son amant au moment qu’il lui faisait sentir l’aigu du plaisir de la chair: «Ah! Dieu, je te demande pardon de l’excès de mon bonheur!», donnant par ce cri, que peut seule se permettre une mystique, un prix presque divin à une joie terrestre? Il faut que cette femme soit dirigée par un prêtre plein de sévérité et de raison, qu’elle soit attachée à la lettre et à l’esprit de la loi divine. Don Juan, alors, comme Jacob, se collette avec Dieu. Il n’est pas de lutte plus difficile; il n’est pas de victoire plus glorieuse.

Mais, cette femme, où la trouver en Russie? Où chercher la discipline d’esprit, l’amour de la règle, l’éducation rationnelle des âmes? Lemysticisme est si profond dans ce peuple qu’il s’y allie au matérialisme le plus grossier. S’il s’empare d’une âme religieuse, il y amène l’étonnant déchaînement de sensualité qu’on voit dans tant de sectes russes. Notre Don Juan, que fera-t-il de ces mystiques par qui la chair—dont pourtant elles tirent tant de joies—est considérée comme sans valeur!

** *

L’ennui, ce n’est pas assez dire, le désespoir, «l’âme malade» des femmes russes est la cause suffisante des succès des hommes à bonne fortune dans ce pays. Il faut aller plus loin. Le désir de s’humilier, le dégoût de soi-même, d’autant plus grand que l’âme est plus haute, l’attirance des bas-fonds, le vertige que l’on a quand on les regarde d’une grande élévation, une religion toute pleine de mysticisme et de peu de secours dans le train ordinaire de la vie,—voilà les causes profondes qui expliquent les catastrophes où sombrent beaucoup de nobles vies.

** *

Je l’ai dit: les femmes russes commencent par se donner. Les Européennes, qui savent mettre un prix élevé leur conquête, qui se défendent avec tant d’art et qui ne se rendent qu’après un long siège, disent avec un peu de mépris:—Voilà des femmes faciles et qui ne s’estiment pas bien haut.

Mais les Russes répondent:—Pourquoi faire du don de votre corps une chose si précieuse? Avec tous vos grands airs, vous êtes au fond des matérialistes assez vulgaires. Les efforts par lesquels vous défendez votre chair, nous les réservons pour la défense de notre âme. Un homme qui possède votre corps est-il donc votre maître? Lui avez-vous tout donné en tombant dans ses bras? N’est-il rien que vous mettiez au-dessus du commerce de la chair? Est-ce là ce qu’il y a de plus précieux en vous? N’avez-vous pas un jardin secret dont vous gardez la clef?

** *

Les Filles.—Le peuple anonyme des filles remplit les villes petites et grandes de la Russie. Il a sa plèbe obscure et affamée—j’ai vu sur les quais de Kertch, une «ex-femme», une ivrognesse en haillons se prêter aux débardeurs derrière des tas de marchandises pour une pièce de cinq kopeks (douze centimes et demi)—et ses étoiles de première grandeur.

Il est difficile de donner ici des caractéristiques qui, à force d’être générales, finiraient par n’être plus que des mots vides de sens. Et pourtant, devant ce sujet, je sens bien que les filles russes ont quelque chose au fond d’elles, oui, même chez les plus basses, qui ne permet pas de les assimiler à leurs sœurs françaises, anglaises ou allemandes.

Il semble qu’elles ne se livrent pas tout entières, qu’elles s’arrangent dans l’excès de leur humilité et de leur abaissement pour garder de quoi se racheter à leurs propres yeux.

D’autre part, elles n’ont pas l’amour de leurmétier. Elles n’aiment pas la besogne bien faite. Elles n’y apportent ni science, ni art, ni complaisance, et je suis sûr qu’elles jugeraient très dépravées leurs consœurs occidentales et horizontales qui connaissent plus d’un tour. «They have’nt good bed room’s manners», me disait un Anglais qui savait que ces manières-là on ne les trouve guère qu’en France, pays de grande et antique civilisation. Elles sont celles en qui vont les péchés d’un peuple, pour employer une expression bien inutilement religieuse de Mallarmé, et à cela se borne leur ambition.

Dans la classe plus relevée qui fréquente les music-halls et les cabarets, il ne semble pas que la technique se soit développée, mais certains traits particuliers apparaissent. Ces filles n’acceptent guère de gagner mécaniquement leur vie: il faut les intéresser à ce qu’elles font et elles ne tolèreraient pas que l’homme se montrât égoïste. Elles ne veulent pas jouer la comédie du plaisir; elles entendent le partager. Étranges professionnelles!

Dans cette famille-là, on trouve la variété des soupeuses. Ce sont des filles dont lemétier est d’être les compagnes des gens qui passent la nuit au cabaret. Elles s’assoient à leur table, écoutent les tziganes qu’ils ont fait venir dans leur cabinet particulier, mangent pour vingt-quatre heures, boivent du champagne, aident les hommes à se griser et, au petit jour, s’en vont chez elles à moitié saoules, mais pareilles à la grande Isis, dont nul n’a soulevé le voile.

Plus haut, la courtisane rejoint la femme dont, comme on sait, on peut tout dire quand elle est russe. Je pense qu’il est plus rare que partout ailleurs de voir une courtisane mourir ici dans l’opulence, non pas qu’il ne lui soit passé beaucoup d’argent dans les mains, mais par incapacité de le retenir. Elle est souvent épousée, sans qu’elle ait le moindre souci de finir ses jours dans la respectabilité. Si elle se marie, ce n’est certes pas par déférence pour l’opinion, mais parce que «cela se trouve ainsi», et à l’ordinaire, parce qu’un de ses amants l’en a longuement suppliée. Ah! que la Volga est éloignée de la Seine! Ce mariage n’a qu’une brève durée, semblable en cela, du reste, à la plupart desmariages russes. Le patient édifice construit pierre à pierre par une de nos ingénieuses et économes ouvrières françaises, cet édifice qui devient maison bourgeoise ou palais, ne peut être élevé sur le friable sol russe.

Le jeune lieutenant de dragons, Alexandre Naudin, avait suivi pendant un an l’excellent cours de russe que professe, à l’École des langues orientales vivantes de Paris, M. Paul Boyer. Il savait la grammaire, la syntaxe et les lois compliquées de la phonétique russe. Il était capable de lire un texte facile mais il parlait avec peine. Il décida de se perfectionner dans cette langue ardue, demanda et obtint un congé de trois mois pour un voyage d’études au pays des tsars. Il faut avouer qu’il était attiré aussi en Russie par les récits des camarades qui l’y avaient précédé et en avaient rapporté des souvenirs bien séduisants.

Alexandre Naudin (il était fils d’Édouard Naudin, de la maison Leredu, Naudin, Jouaustet Cⁱᵉ, bonneterie en gros, à Troyes, le premier crédit de la place), avait des rentes suffisantes pour se permettre de voyager agréablement sans être obligé de consulter à chaque fin de journée l’état de sa bourse.

Il se rendit directement de Paris à Moscou par Varsovie. Là, il fit la connaissance d’un officier, Serge Platonof, avec lequel il passa quelques soirées. Ils allèrent dans les lieux de plaisir, entendirent des chanteuses françaises et des girls anglaises, applaudirent des acrobates japonais et des lutteurs de Carélie. Le commencement de juillet était déjà chaud et orageux, comme il arrive à Moscou, et le séjour de la ville lui parut sans agrément. Comme il s’en ouvrait à son nouvel ami, celui-ci lui dit:

—Il faut venir chez nous en hiver. Tous nos amis sont maintenant aux eaux du Caucase, en Crimée ou dans leurs biens. C’est là que vous verrez la société russe. Puisque vous êtes libre de votre itinéraire, allez donc au Caucase. La nature y est riche, avec quelque chose de sauvage que vous ne connaissez pas en Europe. Vous y trouverez des femmes ravissantes etfaciles; cela a son prix quand on voyage. Je vous donnerai une lettre pour un de mes amis qui est aide de camp du vice-roi à Tiflis. Grâce à lui, je pense que votre séjour sera plein d’agrément.

Deux jours après, Alexandre Naudin montait dans le train de luxe qui mène aux eaux du Caucase par Rostof sur le Don; mais il ne s’arrêta ni à Piatigorsk, ni à Essentouki. Les stations d’eaux modernes lui paraissaient peu dignes d’intérêt. Il voulait voir des sites et des cités qui eussent plus de couleur locale et continua sa route jusqu’à Vladicaucase, charmante petite ville située au nord des derniers contreforts de la chaîne élevée qui sépare le Transcaucase des plaines du Caucase septentrional et de la Russie.

Il passa la fin de l’après-midi et la soirée dans le beau jardin de la ville sur les bords du Térek dont les flots limoneux arrivent en bondissant tout droit des montagnes. La chaleur était grande déjà. Les habitués du jardin, dès six heures, venaient chercher la fraîcheur sous les ombrages au long des eaux courantes. Lesparents s’asseyaient au restaurant, jouaient à la préférence ou au vinte. Les jeunes filles, gymnasistes et autres déjà sorties des écoles, se promenaient par couples dans les allées. Elles portaient toutes des robes de toile blanche très fine, et, à cause de la température élevée, elles n’avaient sous leur robe exactement qu’une chemise, ce dont, lorsqu’elles passaient entre le soleil couchant et un observateur intéressé, il était aisé de se convaincre.

Le jeune Alexandre Naudin se crut entré dans le paradis des houris dès son arrivée en Orient. Assis sur un banc, il savourait la volupté tiède de l’heure, en regardant flâner devant lui ces jeunes filles, riantes ou sérieuses, dont plus d’une lui jetait, comme au vol, un coup d’œil vif au passage. De beaux yeux noirs qui se ferment à moitié, un éclair soudain de dents blanches entre des lèvres qui ne doivent leur rougeur qu’au sang frais de l’adolescence, les tissus légers et presque transparents qui couvraient ces corps juvéniles, il y avait là de quoi, il faut en convenir, faire perdre la raison à un officier de dragons de l’armée française. Alexandre Naudin pensait déjà à ne pas quitter Vladicaucase et à y achever le temps de son congé. Où trouverait-il un plus agréable jardin, des eaux plus fraîches, un décor de montagnes plus pittoresque et des femmes plus séduisantes?

Mais il faut avouer qu’au sein même de ces délices le jeune lieutenant éprouvait un certain malaise. Ces beautés n’étaient point des femmes, mais des jeunes filles. Alexandre Naudin avait reçu une éducation excellente, dans sa famille bourgeoise d’abord, ensuite à l’école des Postes, et au régiment enfin. Et comme un jeune homme bien élevé, il n’avait jamais eu l’impertinence de discuter les idées traditionnelles qu’on lui avait inculquées et les règles de conduite qu’il faut suivre. Or, il est évident, bien que sous-entendu, qu’un jeune homme, et surtout un officier, et singulièrement un officier de cavalerie, le monde lui appartient: il peut y faire, comme on dit, les quatre cents coups, à condition de ne pas toucher aux jeunes filles. Les jeunes filles, on les épouse, mais on ne s’amuse pas avec elles. Ces commandements de la morale qui a fait la force de notre pays y sont, grâce à Dieu, respectés aujourd’hui, et pour longtemps encore, je l’espère.

Aussi la présence de ces jeunes filles ne laissait-elle pas que d’inquiéter notre lieutenant. Alexandre Naudin pensait avec Leibnitz, qu’il n’avait jamais lu, que toutes choses sont réglées pour le mieux dans le meilleur des mondes, que les jeunes filles sont faites pour être épousées, qu’épouses, elles ont des enfants et deviennent du coup sacrées, et que pour les plaisirs naturels des hommes, il est une classe de femmes, nombreuse, variée, où l’on peut exercer sans scrupule de conscience le droit de choix. A trente ans, je le sens bien, Alexandre Naudin qui n’est pas un nigaud aura fait quelques pas de plus et compris des choses qui lui échappent encore. Mais quoi? il n’a que vingt-quatre ans au moment où cette histoire commence et finit.

Il hésitait donc à aborder ces jeunes filles qui lui souriaient pourtant avec sympathie. Sous le feu de leurs regards, il brûlait, mais n’osait déclarer sa flamme. Vingt fois, il fut sur le point de se décider; vingt fois il recula. Cependant ilse promenait dans les allées éclairées, bombant le torse, tendant le mollet. Pour mettre le comble à son malheur, les jeunes filles étaient toujours par groupe de deux, de trois ou de quatre. En eût-il trouvé une isolée, peut-être l’aurait-il poursuivie. Mais on voit la difficulté qu’il y a à entrer en conversation avec plusieurs jeunes filles, riantes et moqueuses, surtout lorsqu’on ne parle pas couramment leur langue, malgré les excellentes leçons de M. Paul Boyer.

Il passa ainsi une soirée délicieuse et tourmentée, et l’âme pleine de regrets, il quitta le jardin de la ville pour une nuit agitée dans un médiocre lit d’hôtel.

Le lendemain matin, il prenait place à la première heure dans une des nombreuses automobiles assurant le service entre Vladicaucase et Tiflis par la fameuse route militaire de Géorgie qui franchit la chaîne du Caucase.

La beauté des sites traversés, leur variété, leurs contrastes ramenèrent la paix dans l’âme de notre voyageur. Il chemina d’abord dans les gorges au fond desquelles coule le Térek mugissant. Il admira, sur un roc élevé dominantla rivière, les ruines du château de la reine Tamara d’où l’on précipitait au matin dans les eaux écumantes les voyageurs dont cette femme altière avait bien voulu faire ses amants d’une nuit.

Après deux heures et demie de montée continue, et après avoir traversé la passe fameuse du Dariel, l’automobile arriva à la station de poste du Kasbek où un déjeuner était préparé. Alexandre Naudin mangea de grand appétit des écrevisses pêchées dans les torrents glacés des montagnes; on lui servit du vin capiteux de Kachétie et, en attendant le départ de la voiture, il fuma une cigarette en face du pic volcanique du Kazbek qui élève à plus de cinq mille mètres ses neiges éternelles et ses rocs où fut enchaîné Prométhée. Il se sentait plein d’allégresse et se félicitait d’avoir suivi le conseil de son camarade de Moscou qui l’avait envoyé au Caucase. Les heures passées au jardin de la ville à Vladicaucase paraissaient lui promettre dans un avenir prochain des félicités sans pareilles et ce fut de la meilleure humeur du monde qu’il poursuivit son voyage en automobile à travers lesrégions sauvages et grandioses de l’Ossétie.

Après une heure et demie encore de montée, ils atteignirent le sommet du col, la passe Krestovski, qui est à près de deux mille cinq cents mètres, et, avec la longue descente sur Tiflis, ce furent de nouveaux enchantements. Comme par miracle, le paysage changea en un clin d’œil. Plus de gorges resserrées, mais de vastes étendues. Un large panorama s’ouvrait devant les yeux ravis de notre lieutenant. Dans cette marche rapide vers le sud et les pays brûlés de soleil, la végétation devenait à chaque instant plus riche. Des souffles tièdes et parfumés passaient dans l’air et les noms mêmes des villages traversés, Passanaour, Ananaour, avaient quelque chose de voluptueux.

Vers les quatre heures, Alexandre Naudin aperçut dans le lointain, tapie dans une vallée aux flancs rocheux et dénudés, une grande ville au-dessus de laquelle flottait une buée. C’était Tiflis.

Il n’y arriva qu’à six heures. La chaleur était grande encore; il était couvert de poussière et meurtri par les cahots de la route. Il descendità l’hôtel de Londres, au bord de la Koura.

Il était dans une telle fièvre à l’idée de jouir rapidement de la vie caucasienne qu’il porta, le soir même, la lettre de recommandation qui lui avait été remise pour l’officier d’ordonnance du vice-roi et il eut presque un accès de désespoir lorsqu’il apprit que cet officier, Ivan Iliitch Poutilof, était pour trois jours encore aux eaux de Borjom. Il lui semblait qu’il ne rattraperait jamais ces trois jours perdus, car notre ami Alexandre Naudin sentait bien que, dans un pays si neuf pour lui, il avait besoin d’un guide et que, laissé à lui-même, il ne saurait découvrir les charmes secrets de Tiflis.

Force lui fut de prendre patience et il consacra ces trois jours «rayés de ma vie», disait-il, à parcourir la ville et à se familiariser avec les lieux où il se promettait tant de bonheur. Bien qu’il fût seul et qu’il n’eût pas beaucoup de ressources en lui-même, Alexandre Naudin prit plus de plaisir qu’il ne l’espérait à visiter Tiflis.

Il parcourut les bazars et la vieille ville où la Koura est serrée entre les murs d’antiques maisons; il flâna dans le quartier persan, s’aventura jusqu’au pittoresque jardin botanique installé dans les ruines de l’ancienne forteresse des chahs Séfévides. Il y but du kéfir, boisson qu’il jugea fade. Vers les six heures, il se promenait sur la perspective Golovine et goûtait chez le pâtissier français de l’endroit où il bavardait un moment. Malheureusement les théâtres étaient fermés et les soirées lui parurent longues. Et cela d’autant plus que la chaleur dans la journée était excessive, qu’ayant passé la matinée à courir la ville, il faisait comme tous les habitants de Tiflis une longue sieste après déjeuner, et, ainsi reposé, se trouvait peu désireux, le soir, de se coucher de bonne heure.

Mais Tiflis ne possédait pas un jardin comparable à celui de Vladicaucase.

Ses trois jours de purgatoire prirent fin et à la date fixée il eut le plaisir de rencontrer le capitaine Ivan Iliitch Poutilof. C’était un jeune homme d’à peine trente ans, déjà couvert de décorations et auquel le plus brillant avenir militaire paraissait assuré. Il témoigna un grand plaisir à faire la connaissance de son frèred’armes français. A voir la façon dont il le reçut et dont il décida de se consacrer à lui pendant son séjour à Tiflis, il semblait que sa vie n’eût jusqu’alors pas eu de but et que l’arrivée d’Alexandre Naudin vînt combler un vide cruellement ressenti. Il lui demanda aussitôt le nom de son père, et du coup, Alexandre Naudin devint Alexandre Edouardovitch.

Dès le premier soir, l’officier russe emmena son camarade dans un des cercles d’été sur la rive gauche de la Koura. C’était un jardin où l’on soupait en plein air à partir de onze heures. Toute la société de Tiflis s’y trouvait rassemblée et, à la voir manger de grand appétit, Alexandre Naudin eut la solution d’un petit problème qui s’était posé à lui depuis qu’il était arrivé dans la capitale du Caucase: celui de l’heure des repas pour les habitants de la ville. Il avait vu du monde à déjeuner dans les hôtels ou restaurants où il fréquentait. Mais à quelque heure et où qu’il se présentât pour dîner, il se trouvait seul. Quel était ce mystère?

Il en demanda l’explication à Ivan Iliitch.

Celui-ci lui répondit:

—Mon cher Alexandre Edouardovitch, nous déjeunons, en effet, comme vous, entre midi et une heure. Puis vient la sieste, repos sacré pour les Russes et les Caucasiens dans notre été torride. Après la sieste, vers les cinq ou six heures, nous prenons le thé ou chez un pâtissier ou, de préférence, chez nous. Et la vie de société recommence avec le souper que vous voyez ici. Comment donc vivre de jour, alors que les nuits du Caucase sont incomparables? Hommes, femmes, jeunes filles se retrouvent ici le soir et y restent jusqu’à une ou deux heures du matin. On se promène, on cause, on écoute la musique, on mange, on boit et, enfin, on a les joies du loto auxquelles je vais vous initier.

Alexandre Naudin vit au fond du jardin un grand tableau divisé en cent petites cases dans lesquelles s’affichaient, selon l’appel crié à haute voix par un croupier, les numéros sortis. L’assemblée suivait le jeu avec un intérêt passionné, tout en soupant.

Les deux officiers achetèrent chacun une carte pour le prix d’un rouble et se mirent à pointerles numéros appelés. Le hasard voulut que notre jeune officier complétât sa carte le premier. Il le dit à son ami qui cria d’une voix forte:

—Davolno.(Satisfait.)

Le jeu aussitôt s’arrêta. Un employé vint prendre la carte gagnante et la porta au vérificateur. Il revint un instant après et dit:

—Correct.

Ayant ainsi parlé, il aligna sur la table soixante-six roubles. De toutes parts les gens se retournèrent pour voir l’heureux gagnant et, comme on ne le connaissait pas, on le regarda plus longuement. Le jeune Alexandre Naudin jouissait de son succès et se tenait très droit.

—Vous avez donc de la chance, mon cher Alexandre Edouardovitch, dit son compagnon. Nous allons boire une bouteille de champagne à votre victoire.

Il ne voulut jamais que son excellent camarade payât la bouteille et Alexandre Naudin se vit obligé d’en commander une seconde.

Cependant des amis de l’officier russe s’étaient rapprochés et s’assirent à sa table. Notre compatriote fit ainsi plus de connaissances en uneheure qu’il n’en aurait fait en un an s’il eût été seul à Tiflis. On but à la santé de la France et lorsqu’Alexandre Naudin, vers les trois heures du matin, regagna l’hôtel de Londres, il se félicitait d’avoir trouvé pour son séjour au Caucase un si parfait compagnon.

Ces fêtes familières se renouvelèrent. Il ne voyait pas Ivan Iliitch de jour, mais ils passaient les nuits ensemble et soupaient à deux ou en compagnie dans les cercles d’été. Il se lia ainsi avec quelques notables de la ville, avec le notaire du vice-roi, avec l’intendant des apanages de la couronne. Les épouses de ces personnages connus étaient des dames déjà d’un certain âge et leurs agaceries ne touchèrent pas notre lieutenant. Il commençait à trouver que ses amis russes menaient une vie bien monotone dans laquelle le vin tenait lieu de tous les plaisirs. Un soir, il dit à son ami Poutilof:

—N’y a-t-il pas dans votre belle ville, mon cher Ivan Iliitch, des dames plus jeunes et moins vertueuses que celles que je rencontre ici?

En entendant ces mots, Ivan Iliitch éclata de rire.

—Plus jeunes, certes, mais moins vertueuses, je ne saurais vous le promettre,—laissant entendre par là, sans doute, que rien ne pouvait être plus inattendu que de chercher la vertu chez les femmes de ses amis.

Lorsqu’il eut repris son sérieux, il dit à Naudin:

—Vous voulez voir nos filles du Caucase, Alexandre Edouardovitch. Vous avez raison: elles sont ravissantes, je vous mènerai chez elles. Nous en avions du reste fait le projet et avions combiné de vous offrir, en qualité d’ami et d’allié, une petite fête dans le goût caucasien. Si vous le voulez, ce sera pour après-demain. D’ici là, reposez-vous, jeûnez et couchez-vous de bonne heure, car il faudra faire preuve d’endurance et nous vous ferons goûter nos meilleurs vins. Notre prochain rendez-vous est donc fixé à après-demain, à l’hôtel de Londres, à trois heures.

—A trois heures? interrogea Alexandre Naudin, étonné.

—Ne déjeunez pas, repartit Ivan Iliitch, nous nous mettrons à table aussitôt. Et gardez-nous votre soirée.

—Y aura-t-il des femmes? demanda Naudin qui suivait son idée.

—Tout cela vous sera révélé en son temps, dit Poutilof d’un air mystérieux.

Au jour et à l’heure fixés, Alexandre Naudin attendit ses amis. Le couvert avait été dressé dans un cabinet particulier, vaste pièce dont les fenêtres, à cause de la chaleur, étaient closes. Les convives furent exacts. Il y avait là Poutilof, ordonnateur de la fête, un colonel de cavalerie, homme superbe de plus de six pieds de haut qui commandait un régiment de la «division sauvage», un jeune lieutenant du même régiment, le notaire du vice-roi et un prince qui portait un des grands noms de la noblesse géorgienne, dont l’origine, comme on le sait, se perd dans la nuit des temps. On débuta par manger debout des zakouskis délicieux, du caviar d’Astara, des tranches de jambon cru, des petits pâtés chauds aux champignons, d’autres au poisson, d’autres encore aux choux hachés, le tout arrosé, ainsi qu’il convient, de plusieurs verres de vodka.

Puis on se mit à table. Le repas fut copieuxet magnifique; le cuisinier de l’hôtel renommé dans toute la Russie s’était surpassé. Il y eut, après le consommé aux betteraves accompagné de petites flûtes au fromage, un coulibiak à l’esturgeon de la Caspienne, puis un plat d’écrevisses énormes du Térek, puis un coq de bruyère flanqué de gelinottes farcies et truffées. Par une coquetterie bien naturelle, les vins étaient tous du Caucase, choisis parmi les meilleurs des apanages, vins de la Kachétie, colorés et violents, qui montent à la tête.

Les toasts furent innombrables. On but à l’empereur et au président de la République, à l’armée russe et à la française, à la cavalerie de l’un et de l’autre pays, au régiment d’Alexandre Edouardovitch et à ceux de ses hôtes. Chaque fois, comme la politesse l’exige, le verre était empli et vidé. Au café seulement, le champagne français fit son apparition.

Notre ami Alexandre Naudin supportait de son mieux ces libations. Du reste, dès le milieu du repas, ses hôtes étaient animés d’une telle ardeur qu’ils ne faisaient plus une exacte attention à ce que buvait le lieutenant français quis’arrangea pour les tricher le plus possible. Il avait, comme beaucoup de nos compatriotes, horreur de se griser. Il aimait une pointe de vin, mais il était difficile de lui faire franchir la limite qu’il s’était prescrite. Il avait, en outre, pour rester sage, de bien fortes raisons. Il savait que la soirée ne s’achèverait pas à l’hôtel de Londres et il voulait être en état de goûter les joies qui lui étaient promises.

Au crépuscule, on sortit sur une terrasse qui dominait la Koura. Le prince géorgien, un jeune homme pâle et silencieux, devenait de plus en plus mélancolique. Il s’assit dans un fauteuil un peu à l’écart et, s’accompagnant sur une balalaïka, commença à se chanter à lui-même une étrange et triste mélodie sur un rythme brisé, avec des modulations qui semblaient monotones, mais peu à peu vous prenaient le cœur et l’enfermaient dans leur trame compliquée. Le soir tombait; Alexandre Naudin jouissait du charme de l’heure; il se laissait aller à rêver, ce qui ne lui arrivait pas souvent. Le colonel de cavalerie vidait tous les verres de champagne ou de liqueur qu’on lui servait sans paraître enêtre affecté d’aucune manière. Il n’était ni plus gai, ni plus triste, ni plus loquace qu’auparavant. Il se tenait droit et, sur sa belle figure impassible, on ne lisait, à la lettre, rien. Poutilof discutait passionnément avec le notaire du vice-roi, qui était rouge et luisant. Ils avaient choisi l’éternel sujet de la mort, sur lequel jamais Russe, après un dîner arrosé de bons vins, ne reste court. Quant au grand lieutenant, il ne disait mot et se contentait de fumer des cigarettes qu’il jetait à peine allumées. A certains accords de la balalaïka, ses pieds s’agitaient sur les dalles avec une agilité merveilleuse.

Et cela dura ainsi longtemps, jusqu’à ce que la nuit fût complète et que des étoiles étincelantes vinssent broder le velours bleu foncé du ciel. Au loin, on entendait des voix et des flûtes; des mélopées orientales arrivaient par fragments jusqu’à la terrasse où les convives savouraient la douceur enfin venue du soir.

Alexandre Naudin, quel que fût l’agrément de cette soirée, commençait à s’impatienter. Il s’était promis de laisser ses amis ordonner la fête à leur guise, mais il espérait bien qu’on neresterait pas indéfiniment sur la terrasse de l’hôtel de Londres.

Poutilof, enfin, s’arrêta de converser avec le notaire du vice-roi et s’écria:

—Je pense qu’il est temps, mes amis, d’aller prendre l’air de la campagne.

On accepta, sans discussion. Il était évident que le programme de la soirée avait été fixé à l’avance suivant les rites qui président à de telles cérémonies.

—Nous en avons assez d’être entre hommes, continua Poutilof. Si notre hôte n’y met pas d’opposition nous emmènerons quelques jeunes femmes souper avec nous. Nous allons passer chez notre vieille amie de la rue X... Je lui ai téléphoné que nous viendrions ce soir et je ne doute pas qu’elle n’ait convoqué ce qu’elle a de mieux dans ses relations.

A la porte de l’hôtel, trois automobiles attendaient, dont deux militaires, conduites chacune par un soldat. Pendant le très court trajet, Alexandre Naudin s’informa auprès de son compagnon de l’endroit où ils allaient.

—Mais, Alexandre Edouardovitch, vous connaissez ces maisons. Elles existent à Paris comme en Russie. On y trouve des personnes jeunes et aimables que l’on emmène souper.

—Des professionnelles? demanda Naudin qui tenait à mettre les points sur les i.

—Sans doute cher ami, sans doute, bien que certaines d’entre elles se fassent passer pour des femmes du monde désireuses de courir, un soir, les aventures. Cela n’arrive-t-il pas chez vous aussi?

Alexandre Naudin convint qu’il en était ainsi, parfois, en France.

Les automobiles s’arrêtèrent sur un quai de la rive gauche de la Koura, à l’entrée d’une ruelle si étroite qu’elles ne pouvaient s’y engager. Poutilof, suivi de ses compagnons, pénétra dans une petite maison dont les fenêtres ouvraient sur le fleuve. Une dame d’âge mûr les reçut comme de vieux amis et les introduisit dans une salle où, autour d’une table ronde, une douzaine de femmes jouaient au loto. Le jeu les passionnait à un tel point qu’elles ne levèrent même pas le nez de leurs cartes pour voir qui arrivait. Les officiers firent le tour de latable, distribuant des poignées de main, des caresses ou des baisers à leurs amies.

Alexandre Naudin regardait avec plaisir cette scène. Toutes les femmes étaient jeunes et la plupart d’entre elles jolies. Elles étaient vêtues comme il est de mode en été à Tiflis, de jupes de toile blanche et de chemisettes plus ou moins élégantes, suivant les hasards de la fortune changeante. Beaucoup d’entre elles avaient les cheveux coupés court. Mais Naudin constata avec surprise qu’elles n’avaient pas les caractères extérieurs des professionnelles européennes et qu’à les rencontrer dans la rue, il ne les eût pas reconnues pour ce qu’elles étaient.

Il s’attendait à être entouré, flatté, caressé. Il fut bien étonné de voir que ces filles charmantes et à peine majeures ne faisaient aucune attention à lui, bien qu’elles ne le connussent point.

Cependant, quelques-unes d’entre elles avaient quitté la table de jeu. Poutilof prit Naudin sous le bras et le présenta. Des conversations s’engagèrent. Alexandre Naudin avait remarqué une jeune femme qui se tenait àl’écart et n’avait pas joué au loto. Elle causait peu avec ses compagnes. Elle lui plut. Il pensa à en faire son amie d’un soir. Il demanda à Poutilof comment elle s’appelait.

—Tiens, mais je ne la connais pas, dit celui-ci. C’est une nouvelle venue. Elle est agréable, ma foi.

Et, allant à elle, il dit:

—Comment vous appelez-vous?

—Nadia, fit celle-ci sur un ton tranquille.

—Eh bien, Nadia, je vous présente mon ami, Alexandre Edouardovitch. Comme vous voyez, c’est un Français, et un excellent garçon. Il parle russe lentement, mais presque sans fautes. Vous vous entendrez à demi-mot.

Alexandre Naudin s’approcha et serra la main que Nadia lui tendit.

—Voulez-vous me faire le plaisir de venir souper avec moi et mes amis dans un jardin? dit-il.

Nadia regarda le Français avec une certaine méfiance, hésita un instant, puis, haussant légèrement les épaules, répondit:

—Pourquoi pas?

Cependant le notaire qui, après la conversation sur la mort, était plein d’entrain avait passé le bras autour de la taille d’une gaillarde grasse et blonde.

Poutilof, d’un air décidé, dit:

—Il nous faut encore deux jeunes beautés.

Et, sans consulter personne, choisit deux femmes assez piquantes. Puis on regagna les automobiles sur le quai.

Poutilof, de plus en plus maître des cérémonies, installa Alexandre Naudin dans le fond d’une grande limousine découverte entre Nadia et une fille nommée Maroussia. Il s’assit lui-même sur le devant à côté du soldat et laissa les autres s’arranger à leur gré dans les deux voitures restant.

Les autos filèrent à travers la ville et bientôt entrèrent dans la campagne. L’air était tiède encore, mais après la chaleur de la journée, il paraissait presque frais et Alexandre Naudin craignit que son amie Nadia, qui portait une chemisette transparente, prît froid.

—Nitchevo, dit-elle simplement.

Il la regardait. Dans la demi-obscurité, il nevoyait que sa tête petite, son profil pur et un cou long et mince.

Il se crut autorisé, à cause des cahots de la voiture sur la route raboteuse, à passer son bras autour de la taille de Nadia. Elle ne s’y refusa pas et il eut le plaisir d’enlacer un corps d’une extrême souplesse qui semblait complètement dévêtu. Dans un transport de joie bien naturel, il serra sa jeune amie contre lui.

Mais, à sa grande surprise, elle se dégagea de cette étreinte et repoussa la main qui devenait trop pressante.

«Il faut croire, pensa-t-il, que les choses ne vont pas si vite en Russie que chez nous et que ces filles demandent à être gagnées.» Mais il se sentait de force à faire cette conquête peu difficile et différa son attaque.

La promenade se poursuivait sous les étoiles silencieuses. Bientôt les voitures traversèrent un pont et s’arrêtèrent devant une maison en pleine campagne. C’était le restaurant appelé Fantaisie, dont le seul nom faisait rêver les jeunes femmes de Tiflis, car on y trouvait, dans un grand jardin au bord d’un affluent de laKoura, des pavillons où l’on pouvait souper.

Un de ces pavillons avait été retenu par le capitaine Poutilof, et le jeune Français admira l’agrément de son installation. Il comprenait deux ou trois pièces assez vastes et meublées de divans recouverts de tapis caucasiens. Ces pièces donnaient sur une galerie surplombant le jardin et la rivière dont l’eau coulait avec un joyeux et incessant murmure tout voisin. C’est sur cette galerie que le couvert se trouva mis.

Un petit orchestre, la zourna, en occupait une des extrémités. Il se composait de quatre Caucasiens au type persan dont l’un jouait de la flûte, l’autre de la clarinette, le troisième de l’accordéon et le dernier enfin, accroupi sur ses talons, tapait avec ses doigts sur un haut tambour. Ces quatre bougres, qui semblaient n’être les esclaves d’aucune mesure, faisaient une musique qui parut incompréhensible à notre lieutenant, habitué à nos charmants et simples refrains de café-concert. C’étaient des mélopées monotones et sauvages qui revenaient incessamment sur elles-mêmes avec quelques variations qui étonnaient et dont il necomprenait pas le sens. Il y avait là des rythmes qui lui étaient inconnus, quelque chose de poivré auquel son palais n’était pas accoutumé.

Bien que l’on fût sorti de table passé sept heures et qu’il en fût à peine dix, il fallut manger encore et Alexandre Naudin admira l’appétit de ses amis qui firent honneur au menu. On débuta par de petites truites en gelée. Les vins étaient abondants et leur mélange dangereux. Alexandre Naudin, qui se sentait sur le point de l’ivresse, se promit de se surveiller, de façon à gagner sans perdre la tête la fin de la soirée. Il regardait sa voisine Nadia. Elle était toute jeune, et fraîche malgré le métier qu’elle pratiquait. Son teint était pâle et elle ne le ranimait par aucun fard; elle n’employait pas de rouge pour ses lèvres. Tout son artifice se bornait à mettre un peu de poudre de riz. Elle n’essayait pas de plaire à Alexandre Edouardovitch, ne lui lançait pas d’œillade et restait remarquablement silencieuse. Elle paraissait indifférente à l’éclat de la fête, à l’excellence des mets, à la chaleur des vins, aux accents heurtés de la musique, à la beauté enfin de la nuit qui les entourait. Pourtant elle ne boudait pas; il n’y avait en elle pas trace de mauvaise humeur; elle ne protestait contre rien. Elle était comme cela! il n’y avait pas à lui en vouloir. Alexandre Naudin le comprit.

Il avait tenté une ou deux fois de la prendre par la taille, de l’attirer à lui et de la baiser sur le cou, sur ce cou flexible et blanc, dont les lignes s’attachaient d’une manière ravissante à une gorge dont il apercevait les deux seins jumeaux sous la chemisette transparente.

A l’idée qu’il allait être le possesseur de ces trésors, il avait peine à garder son sang-froid. Mais Nadia ne se prêtait pas à ces jeux; elle repoussait doucement l’intrépide lieutenant, sans mot dire, avec un regard qui signifiait: «Cela ne se fait pas chez nous.»

En effet, «cela» ne se faisait pas autour de la table. Seul, le notaire du vice-roi avait, à un moment, appliqué deux baisers sonores sur les joues de la grosse fille blonde, mais c’étaient des baisers quasi-paternels d’où toute sensualité était absente et, cette formalité remplie, le digne homme ne s’était plus occupé de sa voisine.Les officiers l’imitaient en cela. A peine adressaient-ils, à de rares occasions, la parole aux jolies filles qui soupaient avec eux. Leur grande affaire était, ce soir-là, le vin, et non les femmes. Et du vin ils en consommaient prodigieusement, mêlant le champagne sucré français aux crus les plus violents du Caucase. Il semblait que les accents aigus de la musique, ces éternelles et enveloppantes variations asiatiques, ces lamentations désespérées leur missent la fièvre dans le corps et les obligeassent à boire sans fin pour calmer le délire qui s’emparait d’eux. Le notaire, parfois, se levait et dirigeait à larges coups de bras le petit orchestre; parfois il chantait à pleine voix un air populaire caucasien. Le lieutenant russe, entendant lalesghinskaia, n’y tint plus, quitta la table et, tout titubant qu’il fût, commença à danser, une bouteille sur la tête, avec une grâce, une souplesse, une sûreté qui stupéfièrent Alexandre Naudin.

Quant au prince géorgien, il s’était retiré dans une pièce voisine avec une des filles et, couché sur le divan, il lui récitait d’une voix sourde et passionnée des vers amoureux de Lermontof.Seul, Naudin faisait à sa manière la cour à Nadia. Mais il était singulièrement gêné par sa connaissance imparfaite de la langue russe et ces dialogues menés avec peine tournaient vite court. Il arriva à lui dire en s’y reprenant à dix fois:

—Si l’on proposait à un Russe et à un Français le choix entre une soirée avec alcool et sans femmes, ou une soirée avec femmes et sans alcool, le Russe prendrait l’alcool sans la femme et le Français la femme sans l’alcool.

Il lui fallut plus de cinq minutes pour arriver au bout d’une phrase si compliquée et se faire comprendre.

Nadia le regarda avec un certain étonnement et répondit:

—Il faut boire.

Et elle lui versa un plein verre de vin rouge de Kachétie. C’était la première fois qu’elle s’occupait de lui et qu’elle paraissait prendre de l’intérêt à sa personne. Si bizarre que fût sa réponse, Alexandre Naudin l’accepta comme une marque d’attention et se crut obligé à vider le verre qu’elle avait rempli.

Cependant il regardait à la dérobée sa montre-bracelet. Deux heures du matin, déjà! «Voilà tantôt douze heures, pensa-t-il, que nous ne faisons que boire et manger. Chaque chose à son temps. Je voudrais finir la nuit à notre mode, seul près de cette charmante fille.»

Mais les convives ne donnaient aucun signe de fatigue et, manifestement, ne partageaient pas l’envie bien naturelle qui s’était emparée du jeune Français. Finalement il en parla à son ami Poutilof qui était de fort joyeuse humeur, tandis que l’admirable colonel, plus il buvait, et plus il devenait marmoréen et sculptural.

—A quoi pensez-vous donc? dit-il. Nous passons la nuit en compagnie. Ce soir nous buvons. L’amour est remis à demain, si l’envie nous en prend. Du reste, mon cher Alexandre Edouardovitch, aujourd’hui vous êtes notre hôte, vous nous appartenez, et la nuit n’est pas finie. Nous irons encore jusqu’à Mskhet, dont l’église abrite les tombeaux des rois de Géorgie. Nous y dénicherons bien un cabaret ouvert. C’est une promenade d’une vingtaine de verstes. La fraîcheur de l’air nous fera du bien.

Alexandre Naudin était dans cet état heureux où l’on ne trouve pas en soi de grandes forces pour résister à une invitation aussi cordiale et, une demi-heure plus tard, la compagnie quittait Fantaisie. Seul le prince géorgien resta sur le divan où il s’était endormi au milieu du plus pathétique passage de Lermontof. Le notaire du vice-roi tenait mal sur ses jambes. Le colonel et Ivan Iliitch Poutilof le hissèrent dans sa voiture. A peine fut-il en plein air, qu’il tomba dans un sommeil profond. Tout dormait aussi dans l’antique ville de Mskhet. Les officiers, non sans peine, firent lever un cabaretier qui servit du vin. Le lieutenant russe réveilla un jeune ours muselé qui était attaché dans la cour de l’auberge et se mit à lutter avec lui pour la plus grande joie des assistants. Il réussit à le faire rouler par terre, mais la lutte avait été chaude et l’uniforme déchiré du lieutenant montrait que l’ourson avait su employer ses griffes.

Enfin on donna le signal du retour. Déjà le ciel s’éclaircissait à l’orient et Vénus se montrait brillante au-dessus des collines rocheuses qui s’élèvent au nord de Tiflis. Alexandre Naudinappuyait la tête sur l’épaule de sa voisine et trouvait moyen de lui dire quelques galanteries auxquelles elle ne répondait pas. L’air frais qui lui fouettait la figure dissipait les légères fumées de l’ivresse qui avait commencé à le gagner. Il se sentait plein de force et frémissait de plaisir à l’idée de posséder bientôt Nadia.

Mais, arrivé à Tiflis, il vit la sagesse des paroles de Poutilof. Les hommes rentrèrent chez eux et les femmes chez elles. Il ne se sentait pas disposé à les imiter et demanda à Nadia s’il pouvait l’accompagner jusqu’à sa chambre.

—Impossible, dit-elle laconiquement.

—Mais alors, vous viendrez chez moi, à l’hôtel.

—Si vous voulez, répondit-elle avec indifférence. J’ai sommeil.

A l’hôtel de Londres, le portier de nuit ne voulut pas les recevoir. Naudin qui commençait à se piquer s’informa d’un endroit où on les accueillerait pour la nuit.

—Pour la nuit, dit le portier, il vous faudrait vos passeports. Pour une heure ou deux, on vous prendra sans doute à l’hôtel Belmont.

Naudin, de plus en plus en colère, donna le nom de l’hôtel au soldat de l’automobile, sans même consulter sa compagne.

Quelques minutes plus tard, ils étaient reçus dans un hôtel louche par un garçon en chemise qui, leur ayant fait payer quelques roubles d’avance, leur ouvrit la porte d’une chambre.

La chaleur y était, derrière les fenêtres fermées, étouffante. Nadia se laissa tomber sur le lit.

—Je veux dormir, dit-elle, avec la moue d’un enfant fatigué.

—Déshabillez-vous, ma petite colombe, fit Alexandre Naudin qui lui-même commençait de se dévêtir et de procéder à une toilette sommaire sur un lavabo tremblant et exigu.

Cependant, sans bruit, Nadia se déshabillait et lorsqu’Alexandre Naudin se retourna il vit qu’elle était étendue nue sur les draps. Elle avait les yeux fermés et sa tête, renversée en arrière, s’appuyait sur le bras qui la soutenait.

Les lignes souples de son corps, les seins petits et de forme parfaite, les hanches à peine développées, le ventre plat sans une ride, les jambesfines, la fraîcheur et l’éclat de la chair offraient un admirable tableau aux yeux du jeune lieutenant.

Il s’assit sur le lit et prit la main de Nadia qui l’abandonna sans résistance. Lorsqu’il la lâcha, cette main tomba mollement sur le lit. Il se pencha et posa ses lèvres sur la bouche entr’ouverte de la jeune femme. Nadia ne lui rendit pas son baiser, ne parut même pas le sentir. Mais sa tête roula et la joue vint s’appuyer sur l’épaule. Elle avait toujours les yeux fermés.

«Mais elle dort, se dit Alexandre Naudin. Elle dort comme une marmotte! Il faut absolument la réveiller.»

—Nadia, dit-il, en la secouant légèrement, Nadia!

Elle ne l’entendait pas. Il insista, parla plus haut. Il essaya de l’asseoir sur le lit. Le corps souple n’offrait aucune résistance, lui glissait entre les doigts et retournait à la position horizontale.

Un instant, elle entr’ouvrit les yeux, mais son regard était vague.

—Je dors, dit-elle doucement.

Elle se tourna sur le côté, mit un bras au-dessus de sa tête pour se protéger contre l’éclat de l’électricité et se rendormit aussitôt.

Notre ami Alexandre Naudin était la proie de sentiments contraires. Il était dans une juste colère, comme il va de soi. Mais il lui était difficile d’en vouloir à Nadia qui, après une nuit de fête, un souper abondant, du vin avec un peu d’excès, une longue course en automobile, succombait au premier et au plus naturel des besoins qui est le sommeil. Elle était si belle couchée ainsi devant lui qu’il se sentait à la fois un plus vif désir de la posséder et une indulgence plus grande pour la faiblesse qui le privait d’elle. Il se souvint de ce qu’avait dit Ivan Iliitch Poutilof. En somme, il demandait à son amie d’un soir des choses qui étaient, dans les circonstances où il se trouvait, hors des usages. A vivre chez les Caucasiens, il fallait prendre les habitudes du Caucase.

Alexandre Naudin se rhabilla donc, un peu mélancolique, tout en ne cessant de regarder le beau corps étendu de Nadia sur le lit. Si pénible que fût la minute présente, la certitudede retrouver la jeune femme à une heure plus propice lui rendait le sacrifice moins douloureux.

Il prit dans son portefeuille une carte de visite et un billet de vingt-cinq roubles. Sur la carte, il écrivit avec beaucoup de soin et en russe ces mots: «Demain, jeudi, à cinq heures, Hôtel de Londres, numéro seize.» Et il ajouta, en manière de plaisanterie, deux mots encore: «Dormez bien.»

Il glissa la carte et le billet dans la main fermée de Nadia et sortit. Lorsqu’il se coucha, c’était déjà le jour. Il ne fit qu’un somme jusqu’à une heure de l’après-midi, déjeuna très tard et s’étendit sur le divan dans sa chambre, une cigarette à la bouche. Il attendait Nadia. Mais viendrait-elle? Les images voluptueuses qu’il avait eues sous les yeux la nuit précédente se levaient devant lui. Il ne pouvait s’empêcher de rire en pensant à sa déception. Avoir dans les bras une jeune femme ravissante et nue, et n’en rien faire! Comment, sans être ridicule, raconter cette histoire à ses camarades en France? Des fragments d’airs caucasiens—il était bien étonné de les avoir pu retenir—passaient dans sa mémoire. Il y avait quelque chose dans cette fête—était-ce les jardins, la musique qui venait du fond de l’Asie, les femmes silencieuses, la nuit si chaude et si belle?—qui l’obligeait à y penser encore et qui la mettait à part des soirées analogues vécues en Occident.

Tout en évoquant ces agréables souvenirs, notre lieutenant s’endormit.

Des petits coups frappés à la porte le réveillèrent.

—Qui est là? cria-t-il en sursautant.

Il s’assit sur le divan et se frotta les yeux.

La porte s’ouvrit, Nadia entra.

A voir l’étonnement dans lequel cette apparition plongea Alexandre Naudin, on peut conclure qu’il ne croyait pas beaucoup à l’arrivée de son amie de la veille. Il s’empressa auprès d’elle et, comme il connaissait maintenant les usages russes, il fit apporter le samovar et des gâteaux.

Nadia était tranquille, ainsi qu’à son ordinaire. Elle ne cherchait pas à plaire au lieutenant. Elle souriait à peine aux folies bilingues qu’il luidébitait avec enthousiasme et, lorsqu’il commença de la déshabiller, elle resta dans le même état d’indifférence.

Vers neuf heures du soir. Alexandre Naudin qui avait de multiples raisons d’être satisfait de lui-même—il sifflotait maintenantLe père la Victoire—proposa une promenade en voiture avant le souper.


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