VERA ALEXANDROVNA

Nadia accepta et voilà nos jeunes gens partis. Ils ne se séparèrent qu’à deux heures du matin.

Dès lors, ils se virent chaque jour. Nadia arrivait à peine levée, c’est-à-dire sur la fin de l’après-midi, à l’hôtel de Londres et restait avec Alexandre Edouardovitch jusque tard dans la nuit, qui à la façon du pays se passait dans les jardins autour de la ville. Elle était d’une humeur égale, ne s’emportait pas, n’élevait jamais la voix, ne cherchait querelle au sujet de rien, était taciturne et restait peu démonstrative. Mais notre lieutenant avait un surplus d’exubérance et d’enthousiasme qu’il dépensait sans s’inquiéter de sa maîtresse. Elle était jolie, jeune, saine et facile à vivre. En outre, elle lui faisait honneur en public, car elle avait une tenueirréprochable et sa beauté attirait l’attention, ce à quoi Alexandre Naudin, avec une vanité bien pardonnable chez un jeune homme était fort sensible. Que demander de plus à une maîtresse temporaire?

Notre lieutenant voulait passer une quinzaine à Tiflis, puis voyager dans le Caucase. Mais il se prenait à la vie paresseuse, monotone et nocturne qu’il menait en compagnie de Nadia et il remettait sans cesse son départ.

Il regardait sa compagne comme un petit animal curieux, incompréhensible et charmant. A dire vrai, il y avait une chose en elle qui l’étonnait fort, et c’était qu’elle ne parût pas goûter dans les bras de son amant une joie extraordinaire. En fait, elle semblait—comment y croire?—n’être pas amoureuse de lui. Alexandre Naudin était un beau garçon et qui avait eu en France des succès notoires dans le monde des femmes faciles qu’il avait jusqu’ici, et ainsi qu’il convient à son âge, fréquenté. Aussi s’attendait-il à recevoir mille compliments de Nadia et les caresses qui sont la menue monnaie par laquelle une femme paie le bonheur qu’on lui a donné. Il n’avait ni les unes ni les autres. La chose était étrange et ne pouvait s’expliquer que par la frigidité évidente de Nadia, de «la jeune Sibérienne» ainsi qu’il la nommait depuis qu’il avait appris qu’elle venait d’Omsk.

—Il n’y a pas assez de soleil dans ton pays, disait-il. Tu n’es pas encore dégelée. (Il faut noter qu’Alexandre Naudin faisait de rapides progrès dans la connaissance de la langue russe.)

A quoi Nadia répondait:

—Il y a plus de soleil à Omsk qu’à Tiflis, car nous le voyons l’été et l’hiver. Le thermomètre peut descendre à trente degrés au-dessous de zéro, mais le ciel est pur et le soleil étincelle.

Tout de même, il y avait là quelque chose de bizarre et Alexandre Edouardovitch n’en prenait pas facilement son parti. Il aurait voulu être le Pygmalion de cette Galatée septentrionale. Mais elle restait froide comme les neiges de son pays natal. Sa peau même avait une fraîcheur particulière et il lui disait:

—Tu es une amie parfaite pour l’été brûlant de Tiflis. Mais comment vivre avec toi en hiver?

Nadia avait un demi-sourire et ne répondait pas.

Elle habitait maintenant avec lui à l’hôtel de Londres. Il s’émerveillait de la faculté merveilleuse qu’elle avait d’user le temps à ne rien faire et à dormir. Ils vivaient, comme tous les habitants de Tiflis en été, la nuit, se couchaient vers les trois ou quatre heures du matin et il avait toutes les peines du monde, au commencement de l’après-midi, à réveiller sa maîtresse. Sitôt après le déjeuner, c’était la sieste. Nadia revenait à la vie au moment de prendre le thé. Parfois, il la pressait de sortir avec lui quand il faisait encore jour. Le plus souvent, elle restait à la maison, fumant des cigarettes et rêvant à on ne sait quoi. Il réussit pourtant à l’emmener dans quelques magasins où il lui acheta du linge et des vêtements, car elle n’avait guère que ce qu’elle portait sur elle. Lorsqu’elle eut choisi des chemises, des bas, une jupe, un chapeau et un manteau de voyage, elle se déclara satisfaite et ne l’accompagna plus. Elle ne demandait jamais d’argent. Il lui en offrit.

—Pourquoi faire? dit-elle.

Elle allait quelquefois avec lui aux bains Orbeliani, tout au bout de la vieille ville, près de la Koura. Des sources d’eau chaude sulfureuse y jaillissent et les masseurs de l’Azerbeïdjan qui y travaillent sont réputés dans toute la Russie. Ils prenaient là deux pièces dont l’une servait de chambre de repos et l’autre d’étuve. Enveloppée d’un peignoir, elle assistait au massage de son amant. Un Persan desséché et dont les muscles saillaient comme des paquets de cordes s’emparait de lui, le couchait sur une table de marbre, lui pétrissait les membres, faisait craquer toutes les jointures et finalement, l’ayant allongé à plat ventre, lui tendant les deux bras en arrière, grimpait sur le dos de son patient et, les talons réunis sur la colonne vertébrale, se laissait glisser des épaules jusqu’aux reins. Le massage terminé, le Persan soufflait, comme dans une cornemuse, dans un petit sac de calicot enfermant du savon et bientôt Alexandre Naudin disparaissait sous des milliers de petites bulles légères. Puis c’était un bain dans une piscine à quarante degrés. Une fois le Persan sorti, Nadia se baignait à son tour et son amant lui servait de maladroit masseur. Ils goûtaient enfin un repos prolongé sur les lits de la pièce voisine, tout en buvant des boissons fraîches.

Ils firent quelques excursions dans le Caucase, visitèrent, pour fuir la chaleur insupportable de Tiflis, la station thermale de Borjom. Mais les punaises innombrables, dont, il faut l’avouer, Nadia s’accommodait, en rendirent le séjour insupportable au jeune Français. Ils virent les ruines célèbres d’Ani, la ville aux mille églises, s’arrêtèrent à Etchmiadzin, au pied de l’Ararat, poussèrent jusqu’à l’orientale Erivan, où Nadia parut se plaire.

Alexandre Naudin était enchanté de sa compagne de voyage. Avec elle il ne s’ennuyait jamais. Elle continuait, il est vrai, à parler peu, mais Naudin pensait sagement qu’il vaut mieux, à tout prendre, une maîtresse taciturne que bavarde.

Il la comparait aux femmes françaises de sa classe qu’il avait connues. Il était rare que ces dernières ne tombassent pas dans la vulgarité. Or, il n’y avait quoi que ce fût de vulgaire en Nadia. Les Françaises avaient plus de brillant;elles cherchaient l’effet, le trouvaient quelquefois, le manquaient souvent. Nadia n’avait pas l’ombre d’une prétention; elle était une personne simple (pour autant que Naudin la comprenait) et naturelle, qui n’imagine pas qu’elle pourrait être autrement, ni qu’il y aurait un avantage pour elle à paraître différente de ce qu’elle est. Les Françaises étaient peut-être plus amusantes, mais de l’amusement qu’elles donnaient, on se lassait à la longue, tandis qu’il y avait en Nadia un charme secret qu’Alexandre Naudin eût été bien en peine d’analyser, mais dont il sentait peu à peu et chaque jour l’attirance continue.

Parfois, il se disait qu’il ne connaissait rien de sa maîtresse. Cette ignorance avait quelque chose d’agréable sans doute, mais aussi d’un peu irritant.

Il constatait avec surprise qu’elle ne manquait pas d’une certaine culture. Elle avait fait ses classes dans un gymnase. D’autre part, elle était bien élevée. Aux yeux de qui n’aurait rien su d’elle, elle aurait pu passer pour une jeune fille du monde.

«Pourquoi, diable, s’est-elle mise dans la galanterie?» se demandait Alexandre Naudin qui avait des idées peu compliquées.

C’était un sujet qu’il n’était pas facile d’aborder avec elle. Elle trouvait des échappatoires aux questions trop curieuses de son ami et la plus facile de toutes, qui était de ne pas répondre. Il sut seulement qu’elle avait dix-neuf ans et qu’elle était arrivée d’Omsk à Tiflis la veille même du jour où il l’avait rencontrée. Cette nouvelle plut à Alexandre Naudin qui avait, au fond, des idées de propriétaire et qui n’aimait pas à penser que Nadia avait été dans les bras du notaire du vice-roi ou du beau colonel de cavalerie.

—A Omsk, dit-il, tu avais un ami comme moi?

—Oui, répondit-elle.

—Que faisait-il dans la vie?

—Il était officier.

—Pourquoi l’as-tu quitté?

Un haussement d’épaules fut la seule réponse. Naudin en conclut que Nadia n’en savait peut-être rien. Il continua son interrogatoire.

—Y a-t-il à Omsk des maisons comme celle du bord de l’eau ici?

—Sans doute.

—Sont-elles aussi bien installées que celle de Tiflis?

—Je ne sais pas.

—Tu n’y as jamais été? dit Alexandre Naudin avec un air de doute.

Elle hocha la tête négativement.

—Tu étais donc fidèle à ton amant, conclut-il avec une logique rigoureuse.

Elle ne répondit pas.

Quelques jours plus tard, Naudin reprit ce thème. Après un grand effort de réflexion il avait préparé un piège où faire tomber son amie.

—Ah! dit-il, j’ai appris une chose sur ton officier d’Omsk. Il buvait.

—Qui te l’a dit? demanda Nadia.

—Je le sais, voilà tout, conclut Alexandre Naudin, enchanté du succès de sa ruse. Au fond, c’était un ivrogne fieffé.

Nadia le regarda méchamment.

—Et pourquoi ne boirait-il pas, si cela lui plaît?

Alexandre Naudin fut désarçonné par cette question. Il entra dans des explications peu convaincantes et Nadia resta sur son terrain. Mais notre jeune lieutenant acquit ainsi la conviction que Nadia n’avait pu supporter la vie avec un homme grossier, qui buvait et sans doute, la maltraitait. C’était pour cela qu’elle avait quitté Omsk. Il lui fit, une fois, non sans une certaine naïveté, cette démonstration ingénieuse.

Nadia ne discuta pas, mais lorsqu’il eut fini, elle dit sur un ton de certitude tranquille:

—Les Français ne comprennent rien.

Et cela mit fin au débat. Du reste, la curiosité de Naudin était satisfaite et la question résolue.

Un autre jour, ou plutôt une autre nuit, car c’était la nuit qu’ils parlaient, il lui demanda:

—M’aimes-tu?—Et cela dans un moment où ces mots pouvaient paraître vains, tant il était sûr de la réponse que les circonstances mêmes imposaient.

—Non, dit-elle doucement.

Notre lieutenant n’en crut pas ses oreilles et, voyant là une taquinerie de sa maîtresse se mit à rire.

Il était persuadé que Nadia lui était profondément attachée et qu’elle souffrirait au jour, hélas! assez prochain, où il serait obligé de la quitter; car, en somme, comment une petite fille qui avait choisi ce métier peu reluisant et qui n’avait pas su y faire fortune, n’aimerait-elle pas un garçon élégant, riche, bien de sa personne, jeune, et qui l’avait admise à l’honneur de son intimité? Peut-être ne se rendait-elle pas compte de tous les avantages qu’une telle liaison lui procurait? En outre, il n’avait jamais habité avec une maîtresse. Il s’arrangea pour le lui faire comprendre. Elle accueillit cette nouvelle sans émoi.

Cependant septembre était là et le moment de rentrer en France approchait.

C’est alors qu’Alexandre Naudin eut, un jour, une idée qu’il communiqua aussitôt à son amie. Pourquoi ne pas revenir par Constantinople et pourquoi ne l’y accompagnerait-elle pas? Ils prendraient un bateau à Batoum, passeraient une huitaine sur les rives du Bosphore et de là rentreraient, elle en Russie, lui en France.

Nadia ne fit aucune opposition à ce projet et Alexandre Naudin, qui avait pensé produire quelque effet en dévoilant un plan aussi magnifique et qui se préparait à jouir de la surprise de sa maîtresse, constata qu’elle l’acceptait sans plus d’enthousiasme que s’il lui avait proposé une excursion dans la banlieue de Tiflis.

Il en ressentit un peu de dépit. Mais il n’était pas dans sa nature de se faire de longs soucis et il revint vite à la belle humeur qui lui était ordinaire.

Ils commencèrent leurs préparatifs de départ et demandèrent les visas nécessaires pour la Turquie. Il ne leur restait qu’une semaine à passer à Tiflis.

C’est alors qu’à sa grande surprise Nadia commença à sortir seule. Elle ne l’avait, à la lettre, pas quitté d’une heure depuis qu’ils habitaient ensemble.

Or, un matin, Naudin faisait quelques courses dans le centre de la ville. Il avait peu de temps auparavant laissé sa maîtresse endormie dans leur chambre. Quel ne fut pas son étonnement quand il crut la voir entrer à la poste centraledevant laquelle il passait? Son premier mouvement fut de la suivre, puis il hésita et se décida enfin à la rejoindre. C’était bien elle, occupée à écrire un télégramme sur une table.

Il s’approcha d’elle; elle termina sans se presser son message et le porta au guichet.

Ils sortirent ensemble et Naudin attendait qu’elle lui expliquât quelle nouvelle urgente l’avait arrachée de son lit pour la mener si tôt dans la journée au télégraphe. Mais Nadia ne paraissait pas comprendre qu’il fût nécessaire de satisfaire la curiosité de son amant et elle ne dit mot. Ce silence fit impression sur le jeune lieutenant qui en conclut qu’il n’y avait évidemment rien à dire sur une chose si simple.

Ce jour-là, Nadia montra un peu de tendresse pour lui. Il n’y était, comme on sait, pas accoutumé et il fut charmé de ce changement.

Il s’en attribua le mérite et se félicita de son triomphe. «J’ai tout de même fini par la dégeler,» se disait-il.

Mais ce n’était pas une pure satisfaction de vanité que ressentait Naudin. Il avait le cœur sensible et il s’aperçut soudain que ce cœurs’était, à son insu, mêlé d’une partie où il n’était pas invité. Cette constatation fut le point de départ d’une série de réflexions qui le menèrent avec une rapidité extrême à un point où il n’aurait jamais pensé aborder. Il se demanda pourquoi il se séparerait de Nadia, alors que rien n’était plus facile que de l’emmener en France. Bientôt il ne vit plus que les beaux côtés de ce projet absurde. Ce serait une maîtresse qui lui ferait honneur auprès de ses camarades. Son charme, sa jeunesse, ce je ne sais quoi qui n’était qu’à elle ne manqueraient pas de séduire ses amis du régiment. Elle ne lui coûterait pas cher; elle était la simplicité même. Et puis il avait pris l’habitude de Nadia et ne pouvait plus se passer d’elle.

Naudin ne pensait qu’en parlant et il fit ces réflexions à haute voix tandis qu’ils déjeunaient. Nadia n’éleva aucune objection. Naudin n’en fut pas étonné, car qui aurait été assez fou pour refuser une invitation pareille?

Nos amants en étaient là, lorsque, deux jours avant leur départ, Nadia lui demanda s’il pourrait lui donner cent cinquante roubles.

Elle lui en aurait demandé cent cinquante mille qu’Alexandre Naudin n’aurait pas été plus surpris.

—Tu veux de l’argent? dit-il. Mais qu’est-ce qui se passe?

Sur un ton uni, Nadia répondit avec l’art infaillible des femmes à changer de terrain et à en choisir un où elles sont sûres de remporter la victoire:

—Est-ce que cela te gêne? dis-le-moi franchement, je m’arrangerai pour en trouver ailleurs.

—Mais non, cela ne me gêne en rien, dit avec orgueil Alexandre Naudin, qui ne pouvait supporter l’idée qu’elle le crût avare.

C’était, en effet, un sujet assez délicat. Il savait que Nadia avait le sentiment, fort répandu en Russie, que les Français sont ménagers de leurs écus, tandis que pour les Russes la question d’argent n’existe guère. Il va sans dire que Naudin n’avait, sur ce point, rien à se reprocher. A peine avait-il lu une désapprobation tacite dans les yeux de sa maîtresse lorsqu’une contestation s’était élevée entre lui et un cochersur le prix d’une voiture. Pour Alexandre Naudin comme, grâce à Dieu, pour tous nos compatriotes, un franc était un franc. Il dépensait ses revenus, mais à bon escient. En somme, sa maîtresse ne lui avait coûté jusqu’ici que ses frais de vie et, si elle n’avait pas reçu d’argent, c’est qu’elle avait refusé d’en accepter. Aussi comprit-il que la première fois qu’elle lui en demandait, il ne pouvait hésiter une seconde à lui en donner et, à la manière russe, sans explication. Il sortit donc son portefeuille et remit à Nadia un beau billet à l’effigie de Catherine la Grande et deux petits billets de vingt-cinq roubles.

Le soir même, ils avaient leur ami, le capitaine Poutilof à un souper d’adieu. Ils allèrent dans l’automobile du régiment à Fantaisie où la liaison d’Alexandre Naudin et de Nadia avait commencé. Mais Poutilof qui avait du tact n’amena pas de femme, car le ménage Naudin par sa longue durée avait pris quelque chose de la respectabilité d’une union légitime. De même il évita de parler français au lieutenant devant Nadia et eut le plaisir de le féliciter des progrès qu’il avait faits dans la langue russe.

La soirée était tiède encore. Pourtant un vent plus frais caressait les branches des arbres autour du pavillon, le fin croissant de la lune brillait au milieu des étoiles étincelantes et les mélopées ardentes de la zourna troublaient seules la paix de la nuit. Il y avait dans l’air une telle douceur que nos trois convives n’y furent point insensibles et qu’Alexandre Naudin se mit à chercher dans sa mémoire des vers capables de traduire son émotion. Il finit par retrouver, à sa grande surprise, quatre mots latins oubliés depuis le lycée:Per amica silentia lunæ!

Un souper excellent et des vins chargés d’alcool eurent bientôt dissipé la quasi gêne que la beauté extrême de l’heure avait fait naître. Au dessert, le capitaine Poutilof se leva et porta la santé de ses hôtes.

—Mon cher Alexandre Edouardovitch, dit-il, je bois comme officier à la défaite que l’armée française, représentée par un de ses membres éminents, a subie sur le sol russe. Il a suffi pour le vaincre d’une femme de mon pays. Nadia, jebois maintenant à votre victoire et à la continuation de vos succès. Notre excellent ami vous emmène à France où vous montrerez à ses compatriotes ce qu’est une vraie fille de sang russe. Hourra!

Sur quoi le capitaine vida son verre d’un trait, puis le brisa, ce qui ne l’empêcha pas d’en faire apporter un autre et de continuer ses libations.

Alexandre Naudin était au comble de la joie; Nadia, elle-même, qui, à l’ordinaire, ne buvait presque pas, avait pris quelques verres de vin. Ivan Iliitch Poutilof les embrassa l’un et l’autre avant de remonter en automobile pour rentrer à Tiflis.

Cette nuit-là, lorsqu’ils furent seuls à l’hôtel, l’humeur de Nadia changea brusquement. Elle devint triste, s’étendit sur le divan et enfouit sa tête dans ses mains. D’abord, Alexandre Edouardovitch n’y fit aucune attention. Il se déshabillait en sifflant de son mieux, ce qui n’est pas beaucoup dire, un air caucasien qui lui plaisait à la folie. Lorsqu’il fut couché, il s’aperçut que Nadia n’avait pas bougé. Il l’appela. Elle ne répondit pas. Il fut obligé de se lever pour allerla chercher. A ce moment-là encore, elle opposa de la résistance.

—Je suis lasse, dit-elle, je veux dormir sur le divan.

Elle était agitée, inquiète.

—Allons, dit gentiment Naudin, tu dormiras tout aussi bien à côté de moi. C’est notre avant-dernière nuit à Tiflis.

Nadia se laissa convaincre et rejoignit son amant dans le lit.

Plus tard, comme, fatigué enfin, il était sur le point de s’endormir, il entendit la voix douce de Nadia tout près de son oreille:

—Je suis malheureuse, disait-elle.

—Dors, répondit Alexandre Naudin, déjà tout ensommeillé et dont rien ne pouvait, à ce moment troubler la sérénité.

Elle continua à gémir un peu, puis, de nouveau, lui adressa la parole:

—Je t’aime, dit-elle.

Alexandre Naudin entendit les mots qui entrèrent automatiquement dans sa mémoire, mais qui, sur le moment, ne lui firent aucune impression, bien que ce fût la première fois queNadia les prononçât. En d’autres circonstances, ils l’auraient transporté de joie. Dans l’état où il était, il se borna à les enregistrer sans s’en émouvoir.

—Dors, petite, dit-il, à demain...

Et il tomba dans un profond sommeil.

Le lendemain, dans l’après-midi, ils préparèrent leurs bagages. Au soir, Naudin, qui avait quelques visites à rendre, sortit, promettant à sa maîtresse de venir la chercher vers dix heures pour souper.

A l’heure dite, il rentra.

Nadia n’était pas dans la chambre. Il n’y avait là rien d’inquiétant. Il s’étendit un instant dans un fauteuil, puis soudain se leva et courut chez le portier.

—Madame est-elle sortie? demanda-t-il.

Le portier, à mi-voix, répondit:

—Madame est sortie, il y a deux heures, avec sa valise. Elle a pris une voiture et est partie pour la gare.

Naudin fit un grand effort sur lui-même pour ne montrer aucune émotion devant le portier et remonta chez lui.

Alors seulement il eut l’idée de regarder sur la table. Une feuille de papier y était étalée bien en évidence avec quelques mots de Nadia:

«Je suis rappelée à Omsk. C’est là que je dois vivre. Pardonne-moi.»

—Le diable emporte les filles russes! cria Naudin. Elles sont folles à lier!... Un alcoolique! Un homme brutal!... Elle ne mérite pas mieux que cela... Heureusement que je ne l’aime pas! ajouta-t-il bravement.

Mais il avait tout de même le cœur gros et un picotement assez curieux sous les paupières. Comme il n’y avait personne dans la chambre, il tira son mouchoir et s’essuya les yeux.

Six mois plus tard, il disait à un de ses amis de régiment à Vincennes:

—Mon cher, les femmes russes, il ne faut pas chercher à les comprendre. Tu as une maîtresse: elle t’aime, elle t’est fidèle; elle vit près de toi comme ton ombre. Et, crac, voilà qu’elle disparaît sans raison... Il semble qu’elle ne peut pas supporter plus qu’une certaine dose debonheur... Oui, j’ai vu cela, là-bas... Ces femmes, tu ne le croirais pas, ont, soudain, un besoin maladif d’être malheureuses. Et quand ça les prend, il n’y a rien à faire, elles quittent tout... Alors, avec nous, ça ne peut pas durer, parce que nous n’aimons pas les catastrophes... Seulement, tout de même, mon vieux, les filles russes, il n’y a rien de pareil au monde...

Et il se mit à siffler, non sans beaucoup de fausses notes, l’air caucasien qu’il aimait tant.

M. Ture Ekman était le directeur d’un important journal de Stockholm. Au cours de la troisième année de la guerre, il éprouva le désir de voir de ses yeux comment allaient les choses en Russie et demanda un passeport pour ce pays. Comme son journal était, chose rare en Suède, favorable aux Alliés, il l’obtint et arriva dans la capitale russe à la fin de décembre 1916. Il n’était pas sans y avoir quelques relations dans les milieux officiels et dans la société. Mais il ne parlait ni ne comprenait le russe et se trouva fort empêché pour faire consciencieusement son travail professionnel. Il ne pouvait ni demander son chemin dans la rue, ni suivre les débats de la Douma, ni lire les nouvelles le matin. Cela surtout le gênait, car il avait l’habitude depuis vingt ans de parcourir vite, mais d’un coup d’œil sûr, une douzaine de journaux avant de commencer sa journée. Il s’ouvrit de ses ennuis à un de ses compatriotes fixé en Russie et lui demanda de lui trouver un secrétaire. A ce moment-là, il restait peu de jeunes gens à Pétrograd et son ami lui proposa de lui donner comme lectrice une jeune fille intelligente et cultivée.

—Vous ferez ainsi connaissance, lui dit-il, avec ce qu’il y a de mieux en Russie, la jeune fille. Et vous en apprendrez plus en causant avec elle qu’en vous faisant lire leNovoie Vremia.

Ture Ekman accepta cette proposition. Il avait souvent employé des femmes dans son journal et avait été généralement satisfait de leurs services. C’était un homme de quarante-cinq ans, de bonne santé, de mœurs paisibles, qui se défendait mal contre l’embonpoint. Il était marié, père de famille, et, une fois sa besogne terminée, rentrait chaque soir chez lui dans la banlieue de Stockholm, mettait ses pantoufles, allumait une pipe et, après dîner, touten buvant un verre de punch, lisait à haute voix à sa femme et à sa fille aînée un livre d’histoire ou, plus rarement, un roman. Il vivait à son aise, avait son automobile et, quand il recevait ses amis, les traitait bien.

Quarante-huit heures ne s’étaient pas écoulées qu’il reçut la visite de son compatriote.

—J’ai quelqu’un pour vous lui dit ce dernier. C’est la fille d’un haut fonctionnaire au ministère de l’Agriculture. Elle a dix-huit ans et sort du gymnase. Elle s’est mis dans la tête de travailler, bien qu’elle n’ait aucun besoin d’argent. Seulement, elle ne sait pas un mot de suédois. Elle parle français et vous aussi, je crois. Vous vous entendrez donc sans difficulté. Elle s’appelle Véra Alexandrovna Orlova. Est-elle intelligente? je n’en sais rien. Mais elle est ravissante. Une vraie beauté, mon cher. Et puis, ces filles russes ne ressemblent pas aux nôtres. Elles ont quelque chose qui n’est qu’à elles. N’allez pas en tomber amoureux.

En entendant cette phrase, Ture Ekman éclata d’un gros rire. A son âge, être amoureux d’une jeune fille lui paraissait la chose la pluscomique du monde. Il s’occupait de politique et d’affaires; là il était de premier ordre. Dans les questions féminines, il s’avouait incompétent. Elles ne l’intéressaient du reste pas. Il pensa à son excellente femme, presque aussi âgée que lui, à sa fille qui avait deux ans de plus que sa lectrice.

—Envoyez-moi Véra Alexandrovna, dit-il, j’ai à travailler et, si elle est intelligente, nous nous entendrons vite. Sinon, fût-elle Vénus elle-même, il faudra m’en trouver une autre.

Le lendemain matin, vers onze heures, le portier de l’hôtel lui téléphona qu’une dame le demandait.

N’osant la recevoir dans sa chambre, il descendit au rez-de-chaussée. Il se trouva en face d’une personne de taille moyenne, mince, d’apparence délicate, enveloppée dans un grand manteau de fourrure. Elle était placée à contre-jour et il ne voyait que la forme de sa tête, qui était petite, et, dans un visage fin et pâle, deux grands yeux de couleur indécise qui le regardaient bien en face. Elle lui tendit la main d’un geste plein de naturel, où il n’y avait ni familiarité ni gêne. C’était chez M. Ture Ekman qu’on aurait trouvé, à ce moment-là, de la timidité, car il ne savait exactement comment traiter cette jeune fille élégante qui venait se mettre à son service.

Il s’excusa de ne pouvoir la recevoir chez lui et lui proposa de passer dans la salle de lecture. Ils eurent quelque peine à y trouver de la place tant elle était pleine et bourdonnante de gens qui entraient, sortaient, feuilletaient les journaux ou causaient. Il était impossible de travailler dans un tel brouhaha.

Il tourna sa bonne figure d’homme tranquille et bien nourri vers la jeune fille et se mit à rire.

—Que ferons-nous, Véra Alexandrovna? demanda-t-il.

—Ce que vous voudrez, répondit-elle.

Il hésita un instant.

—Il faut aller chez moi. Vous n’y voyez pas d’inconvénient?

—Et pourquoi donc? dit la jeune fille.

—Eh bien, attendez-moi quelques minutes ici. Cherchez pendant ce temps les nouvellesles plus intéressantes dans leNovoié Vrémia. Je reviens à l’instant.

Il monta chez lui pour voir si la chambre avait été faite, sonna le garçon, fit apporter un paravent qu’il déploya de façon à cacher le lit. Puis il redescendit tout essoufflé par tant d’activité, acheta une demi-douzaine de journaux chez le portier et vint chercher la jeune fille.

Dans la chambre, elle ôta son chapeau et son manteau. Il constata qu’elle était vraiment jolie. Elle avait des cheveux bruns coupés court et bouclés, un visage un peu allongé, une peau mate et qui s’éclairait d’une façon charmante, de grands yeux gris innocents et rêveurs, et une bouche petite qui, quand elle souriait, laissait voir des dents éclatantes. Les mains fines étaient soignées. L’excellent Ture Ekman se dit: «Voilà une fille de grand prix, mais comment travaillera-t-elle?» A l’avance, il sentait en lui des trésors de patience et d’indulgence.

Cependant, il installa Véra Alexandrovna dans un fauteuil, lui donna leNovoié Vrémiaet s’assit à la table, un crayon à la main et une feuille de papier devant lui.

—Quelles sont les nouvelles de la guerre? demanda-t-il.

La jeune fille se mit à feuilleter le vaste journal et, non sans peine, trouva le bulletin du grand quartier général. Elle commença à le traduire; mais il était hérissé de termes techniques devant lesquels elle hésitait, cherchant ses mots, faisant de grands efforts pour essayer de franchir les tirs de barrage et d’enjamber les tranchées. Finalement, elle resta prise dans les fils de fer barbelés. La peine qu’elle se donnait pour s’en dégager lui rosissait les joues. Ture Ekman vint à son secours, mais ne réussit qu’à s’empêtrer avec elle; au bout d’un quart d’heure de travail opiniâtre, ils étaient tous deux fatigués, à bout de souffle, et n’avaient pas fait grand chemin.

Véra Alexandrovna soupira:

—Je ne pensais pas que ce fût si difficile, dit-elle, j’aurais tant voulu vous être utile! Mais je crois que je n’y arriverai jamais.

Sa bonne volonté était si manifeste, et sa confusion, que le cœur du bon Suédois s’émut. C’était un métier à apprendre, elle en surmonterait vite les difficultés initiales. Il employatant de persuasion à la rassurer qu’elle se risqua dans l’article de politique étrangère. Ici encore, le vocabulaire lui manquait pour traduire les ingénieuses considérations du savant auteur de l’article. Elle posa le journal:

—Nous n’arriverons ainsi à rien de bon, Monsieur Ekman, dit-elle. Que faire?

Elle prit sa jolie tête bouclée entre ses deux mains et se mit à réfléchir avec un air si concentré, si sérieux que Ture Ekman n’osait plus bouger de peur de la distraire.

—Je crois que j’ai trouvé, dit-elle enfin. Je lirai les journaux chez moi avant de venir; je marquerai les nouvelles les plus intéressantes et, s’il y a des mots que je ne comprends pas, le les chercherai dans le dictionnaire.

—Ou vous les demanderez à votre père, intervint Ture Ekman, car vous n’en sortirez pas toute seule.

—A mon père, dit la jeune fille avec effroi, vous n’y pensez pas? Que dirait-il s’il savait que je travaille pour gagner un peu d’argent? C’est un grand secret entre nous, monsieur Ture Ekman; je vous en prie, ne me trahissez pas.

Elle était maintenant très agitée. Ture Ekman s’employa de son mieux à la rassurer; mais ce que venait de dire Véra Alexandrovna lui permit de poser à la jeune fille une question devant laquelle il hésitait depuis un moment, à savoir le prix qu’elle voulait pour son travail. Elle rougit très fort lorsqu’il le lui demanda.

—A la vérité, ce que je fais pour vous ne vaut rien. Je le comprends fort bien.

Mais le Suédois, touché, lui expliqua qu’il ne fallait pas se désespérer ainsi, qu’elle ferait de rapides progrès. Tout travail méritait salaire. En somme, elle lui consacrait sa matinée. S’il la prenait au mois, cela vaudrait bien deux cents roubles. Mais il ne savait quelle serait la durée de son séjour à Pétrograd, aussi lui donnerait-il, si elle le trouvait suffisant, dix roubles par jour.

Véra Alexandrovna en entendant ce prix devint très sérieuse.

—J’ai honte, dit-elle, d’accepter tant d’argent; mais la vérité est que j’ai, en ce moment, le plus grand besoin d’en gagner, et si vous voulez me donner ce que vous dites, je vouspromets de faire de mon mieux pour vous satisfaire.

Après cette première entrevue, ils se séparèrent, également contents l’un de l’autre, après avoir pris rendez-vous pour le matin suivant, à dix heures.

Le lendemain, Véra Alexandrovna avait fait quelques progrès. Dans les deux heures qu’elle passa à l’hôtel de l’Europe, elle arriva à lire à peu près correctement une colonne et demie duNovoié Vrémia. Ce fut un grand succès auquel s’associa de tout cœur Ture Ekman.

Pourtant il ne fallut pas beaucoup de temps au directeur de journal, qui avait l’habitude du travail, pour comprendre que Véra Alexandrovna ne lui serait d’aucune utilité au point de vue professionnel. Mais il la trouvait charmante et ne voulait pas s’en séparer. Une autre de ses relations lui découvrit à point nommé un petit juif très débrouillé, qui collaborait auxBirgevie Viedomosti. Il l’eut à déjeuner chaque jour et, pendant le repas, il apprenait toutes les nouvelles qui lui étaient nécessaires.

Véra Alexandrovna continuait à venir le voirle matin. Elle arrivait avec un peu de retard, vers dix heures et demie, ayant dans son manchon l’uniqueNovoié Vrémiaqu’elle déployait avec gravité devant elle. Rien ne divertissait plus Ture Ekman que de la voir parcourir le journal avec les grâces et les précautions d’un jeune chat qui traverse un terrain rempli de ronces. Par moment, il ne pouvait s’empêcher d’éclater d’un rire si franc, si sans arrière-pensée, si communicatif que la jeune fille essayait en vain de prendre l’air courroucé.

—Vous vous moquez de moi, disait-elle. Ce n’est pas gentil.

Mais elle se mettait à rire aussi.

Un jour pourtant, comme elle était énervée, au lieu de rire avec Ture Ekman, elle commença de pleurer. Quand le bon Suédois vit des larmes dans les beaux yeux de sa petite amie, son cœur s’émut. Il se précipita vers elle.

—Ma chère Véra Alexandrovna, dit-il, pardonnez-moi, je suis une brute. Mais vous savez bien que pour rien au monde, je ne voudrais vous faire de la peine. Remettez-vous, je vous en prie.

Il s’était emparé de la main de sa lectrice et parlait avec une bonté si évidente que la jeune fille reprit contenance et qu’il eut le plaisir de voir qu’elle lui souriait.

A partir de ce jour-là, leur intimité fut plus grande et ils devinrent de très bons amis.

Bientôt la comédie de la lecture cessa et fut remplacée par une conversation dans laquelle M. Ture Ekman eut l’occasion d’apprendre beaucoup plus de choses sur la vie russe, sur la famille et sur les jeunes filles, qu’il n’aurait pu le faire en vingt années d’une lecture quotidienne des journaux. Pourtant il remarqua que Véra Alexandrovna, si elle parlait à cœur ouvert des siens et de ce qu’elle avait vu autour d’elle, était fort sobre de détails pour tout ce qui concernait sa vie propre. Il semblait qu’il s’agît pour elle d’un spectacle auquel elle n’était pas mêlée. Elle lui apparaissait comme une jeune fille simple et pure dans une société compliquée, libre à l’excès et, somme toute, dépravée. Mais les grâces de la jeunesse l’avaient préservée. Elle savait tout et n’avait goûté à rien. Cette fraîcheur et cette candeur de l’âme qu’elle avait conservées plaisaient infiniment à Ture Ekman. Il se souvenait des paroles de son ami: «Prenez garde à vous!» Mais quel danger pouvait-on courir auprès de cette enfant innocente? Elle ne cherchait pas à lui plaire. Elle n’essayait pas de le gagner. Elle ne déployait aucune coquetterie.

On aurait bien étonné Ture Ekman si on lui avait dit qu’il était en train de devenir amoureux de sa lectrice. Lorsqu’il voyait la jeune Russe, il pensait à chaque fois à sa digne épouse et à sa fille, pour se féliciter que les siens vécussent dans une atmosphère si différente de celle qu’il respirait à Pétrograd. Parfois il s’attendrissait sur le sort qui attendait Véra Alexandrovna. Elle devrait se marier, épouser un honnête homme. Son père, il est vrai, occupait une haute position, mais, à quelques mots échappés à la jeune fille, Ekman avait compris qu’il manquait quelque chose à ce foyer. Qui donc pourrait lui assurer l’existence heureuse à laquelle elle avait droit? Un jour il en arriva même à lui demander pourquoi elle ne viendrait pas avec lui en Suède, où elle trouverait, sans doute, un mari digne d’elle.

Véra Alexandrovna, lorsqu’elle entendit cette proposition étrange, le regarda étonnée. Elle hocha la tête et répondit avec mélancolie:

—Je ne puis vivre qu’ici.

Ture Ekman prit tant de goût aux heures passées en compagnie de cette charmante fille qu’il lui proposa de l’accompagner dans les courses qu’il avait à faire l’après-midi. Elle lui servirait d’interprète.

Ils sortirent ainsi quelquefois ensemble, allèrent au cinéma, prirent le thé à l’hôtel Astoria. Ture Ekman avait pour Véra Alexandrovna mille attentions. Il lui achetait des boîtes de chocolat et des bonbons. Il était, avec elle, tout à fait paternel. Cela permettait une intimité bien plus grande. La jeune fille se prêtait à ce jeu. Du reste, par sa tenue même, par toute l’atmosphère qu’elle créait autour d’elle, par son air inimitable de «ne me touchez pas», elle donnait à l’excellent Suédois l’impression qu’elle était aussi pure et aussi froide que les neiges de son septentrional pays.

Il se complaisait dans ces pensées agréables lorsqu’un fait nouveau l’obligea soudainementà mettre en doute la valeur des réflexions qu’il avait faites au sujet de sa chère lectrice.

Il avait été souper chez des amis à la Perspective de Kameno-Ostrof. C’était le quartier où habitait Véra Alexandrovna. Le souper s’était prolongé très tard; on avait bu plus que de raison. Vers cinq heures du matin, un peu alourdi, Ture Ekman se décida enfin à regagner le lointain hôtel de l’Europe. Il prit un traîneau, releva le col de sa fourrure, mit les mains dans ses poches et, cahoté au trot lent du cheval sur la neige durcie et inégale, éprouva un plaisir assez vif à sentir l’air glacé lui piquer les joues et le front. «Je n’ai pas beaucoup d’heures à dormir, songeait-il. Véra Alexandrovna viendra comme à l’ordinaire. C’est un ange!... Ah! que j’ai sommeil!... Pourvu que je me réveille à temps!...»

Cependant il s’intéressait à la vie qui commençait à renaître dans la ville endormie. Malgré le froid, malgré la profondeur de la nuit, on voyait des femmes glisser le long des maisons, tout emmitouflées dans leurs manteaux fourrés, la tête couverte d’un châle. C’était desservantes, ou des femmes d’ouvriers, qui allaient se mettre à la porte d’une boulangerie pour avoir, après une interminable attente, leur pain quotidien. Notre bon Suédois s’attendrit sur les souffrances de ces malheureuses, sur leur patience. Il adressa, en lui-même, un blâme sévère à l’édilité dont l’incurie obligeait les habitants de la capitale à de longues stations dans les rues, par vingt et trente degrés de froid. Ces files de femmes, auxquelles se mêlaient quelques hommes et même des enfants, se tenaient immobiles sur le trottoir. Ture Ekman en vit une de près d’une centaine de personnes puis, un peu plus loin, une seconde non moins étendue.

Un grand réverbère électrique jetait une lumière blafarde sur les femmes qui étaient là, tassées les unes contre les autres, comme pour se réchauffer.

Soudain, il sursauta. Il venait de reconnaître au milieu de la rangée près de la chaussée son élégante secrétaire. Elle était enveloppée du manteau de fourrures qu’il avait le plaisir de lui enlever chaque matin et d’aller poser sur le lit, derrière le paravent. Au lieu de chapeau, elle portait, comme ses compagnes de corvée, un châle beige croisé sur la tête et qui ne laissait apercevoir que son visage pâle. Elle semblait très fatiguée.

Ture Ekman n’en crut pas ses yeux. Pour la regarder encore, il se retourna dans le traîneau qui glissait sur la neige gelée. Oui, c’était bien elle! il ne put retenir un: «Ah! mon Dieu!» qui retentit dans la nuit.

En entendant ces mots prononcés par une voix connue, la jeune fille tourna son visage et Ture Ekman comprit qu’elle l’avait vu.

Le désarroi du bon Suédois était si grand, le désordre de ses idées si complet, qu’il ne sut prendre un parti à temps. Il hésita quelques secondes à donner l’ordre à son cocher d’arrêter. Mais déjà il était loin de la file allongée des femmes, il se tut et continua lentement son chemin vers l’hôtel de l’Europe. Malgré le froid, il tenait ses yeux grands ouverts, comme il avait l’habitude de le faire lorsqu’il était préoccupé.

Il dormit peu, d’un sommeil agité. De bonne heure, il se leva en hâte et descendit au café del’hôtel pendant que les domestiques faisaient sa chambre.

Un peu avant onze heures, Véra Alexandrovna entra chez lui, leNovoié Vrémiasous le bras. Sur son jeune visage, on ne lisait aucune trace d’embarras et Ture Ekman qui la regardait avec une extrême curiosité, en arrivait à douter de ce qu’il avait vu et à se demander si, sous l’influence de l’alcool absorbé, il n’avait pas été victime d’une illusion sur la perspective de Kameno-Ostrof. Lorsqu’elle levait les yeux sur lui, il détournait vite les siens de peur de paraître indiscret. Cependant il mourait d’envie de savoir pourquoi Véra Alexandrovna se trouvait de si grand matin dans la rue en compagnie d’humbles servantes et de femmes du peuple. Après bien des hésitations, il se décida à l’interroger. Mais cet homme d’affaires était avec les femmes d’une grande timidité (on s’en est aperçu, de reste) et il ne savait comment s’y prendre. Rougissant un peu, il finit par lui dire:

—Ne vous ai-je pas déjà vue aujourd’hui, Véra Alexandrovna?

La jeune fille le regarda avec une parfaite tranquillité.

—Ah! c’était vous, monsieur Ture Ekman, qui passiez ce matin sur Kameno-Ostrof. Je croyais bien avoir reconnu votre voix. Vous vous couchez trop tard, vraiment.

Puis elle se remit à chercher des nouvelles dans le journal déplié devant elle.

Le flegmatique Suédois était tout à fait déconcerté par les mots et par le ton de Véra Alexandrovna. Il n’en savait pas plus qu’avant d’avoir parlé. Au contraire, la simplicité avec laquelle elle avait répondu à sa question ajoutait au mystère qu’il voulait percer. Il fit quelques pas dans la chambre; il toussa une ou deux fois, puis, s’arrêtant devant la table, il prit le journal, le plia et, face à la jeune fille, il lui dit:

—Voulez-vous m’expliquer pourquoi vous stationnez à la porte fermée d’une boulangerie à cinq heures du matin en plein hiver de Petrograd? N’avez-vous pas de servantes? Votre père sait-il ce que vous faites? (Ici Véra Alexandrovna ne put retenir un mouvementd’effroi.) Etes-vous dans la gêne?... Dites-le-moi franchement, je vous prie... Vous savez que j’ai beaucoup d’affection pour vous, ma chère Véra Alexandrovna (Ture Ekman se troublait un peu)... Je pourrai peut-être vous venir en aide si vous traversez une crise... Confiez-vous à moi, mon enfant.

Il lui avait pris une main. Il était dans une grande agitation. De son côté, Véra Alexandrovna montrait plus d’émotion qu’elle n’en avait jamais laissé paraître en présence de Ture Ekman. Pour la première fois, il semblait qu’un combat se livrât en elle; son visage s’animait, ses seins se soulevaient et s’abaissaient sur un rythme plus rapide.

Ture Ekman, la voyant ainsi, redoubla ses efforts. Il mit tant de persuasion dans ses demandes répétées, une chaleur si communicative dans son accent, qu’il eut la joie de voir la réserve de Véra Alexandrovna fondre peu à peu. Les beaux yeux gris de la jeune fille se voilèrent et bientôt s’emplirent de larmes. Le cœur du pauvre Ekman battait à se rompre. Il pressentait le plus douloureux des mystères.

—Dites-moi votre peine, fit-il avec plus de décision encore, et, s’il dépend de moi, je l’allégerai.

—Vous êtes bon, murmura-t-elle enfin, en se penchant vers lui. Il y a trop longtemps que je suis seule, sans une âme à qui me confier, obligée de me cacher de tous. Je n’en puis plus (elle soupira)... Je vous dirai tout comme à un être humain.

Elle s’arrêta un instant pour mettre de l’ordre dans ses idées tumultueuses; puis, le coude appuyé sur la table et la main soutenant son charmant visage, elle commença ainsi, non sans beaucoup de mélancolie et peut-être un peu trop de solennité (il est difficile d’être simple dans des moments pareils):

—J’ai un ami, monsieur Ture Ekman, un ami que j’aime, que j’admire, et à qui je me suis donnée.

Lorsqu’il entendit ce début, l’excellent Suédois sentit un trouble inconnu l’envahir. Sa poitrine se serra. Il eut chaud, puis froid. La netteté de cet aveu ne laissait place, hélas! à aucune ambiguïté. Il ne savait comment accueillir le sentiment que cette confession faisait naître en lui et n’osait en rechercher la cause. Véra Alexandrovna avait un amant! Comment le croire? mais comment en douter? Et puis pourquoi était-elle bien avant le jour à la porte d’une boulangerie. Comment ceci était-il expliqué par cela? Ture Ekman s’y perdait. Cependant elle continuait:

—Mon ami est un jeune artiste. Il s’appelle Paul. C’est un peintre du plus grand talent et qui sera célèbre. Pour l’instant, il n’a aucunes ressources et vit dans la pauvreté. Il a contre lui, naturellement, toute une cabale. On essaie de s’en défaire. Pas un journal ne parle de lui; pas une exposition n’accepte ses œuvres. Il est seul, mais il vaincra.

Véra Alexandrovna s’animait en parlant. Elle était fière de son amant, elle s’indignait contre la sottise publique. Ses jolis yeux lançaient des éclairs. La colère la rendait éloquente. Jamais Ture Ekman ne l’avait vue si belle. Elle parlait, toute à la joie d’avoir quelqu’un à qui raconter ses peines; elle disait le début de leur liaison, comment elle avait fait la connaissance de Paul,par hasard, aux Iles où il peignait en plein air «un paysage ravissant et tout plein de poésie. Il semblait que l’on entendît les oiseaux chanter (c’est ainsi qu’elle s’exprimait)». Ils s’étaient liés, s’étaient promenés ensemble, puis elle avait été le voir dans sa chambre misérable et là, un jour où il était malheureux, où il doutait de lui-même, elle s’était donnée à lui pour rendre à cet artiste l’orgueil et la force, trop heureuse qu’un si grand génie pût goûter quelque joie par la possession d’un corps qui n’avait appartenu à personne.

—Je lui ai livré ce que j’avais de plus sacré, dit-elle, mais j’ai gagné son âme et qu’est-ce que la pauvre offrande que je lui ai faite auprès du don magnifique que j’ai reçu de lui?

Ture Ekman perdait pied dans les régions sublimes où la jeune fille l’entraînait. Il revint à son idée fixe en lui demandant, à un moment où elle s’était arrêtée de parler:

—Mais, Véra Alexandrovna, pourquoi étiez-vous à la porte d’une boulangerie ce matin avant le lever du jour?

Ramenée à la plate réalité, Véra n’éprouvaaucun embarras. Ture Ekman avait noté, du reste, qu’elle n’avait pas essayé de se justifier et qu’elle s’était bornée à expliquer la situation dans laquelle elle se trouvait.

—Paul, comme je vous l’ai expliqué, continua-t-elle, n’a aucune ressource. Il loge chez des gens assez pauvres qui lui ont loué une chambre. Ils n’ont pas de servante. Aussi serait-il obligé d’aller chercher son pain lui-même de grand matin. Mais vous comprenez comme moi que cela ne serait pas possible. La vie d’un artiste a ses exigences. Comment un homme habitué aux pensées les plus élevées pourrait-il s’abaisser à des questions de ménage?... Et puis Paul n’est pas fort. Il paraît robuste, c’est vrai, mais il a les bronches faibles. Pour un rien, il s’enrhumerait. Le voyez-vous par ces nuits terribles de Pétrograd rester une heure ou deux exposé au froid?

Ture Ekman regarda la jeune fille. Elle était frêle et délicate. Par moment, elle toussait. Il se mit à détester Paul. Quel homme était-ce pour laisser une fille comme Véra, habituée au luxe, et, moralement, un ange, lui rendre de tels services? Et, au même temps que le bon Ture éprouvait de la pitié et de l’admiration pour sa chère Véra, il avait l’idée assez nette que le talent de Paul, ne valait pas les sacrifices que la jeune fille faisait pour lui. Il résolut de voir le peintre et ses tableaux. Il voulait juger lui-même l’homme qui avait inspiré un si grand amour à sa lectrice. Il dit donc à cette dernière:

—Vous savez que j’aime la peinture et que je suis une façon de connaisseur. Oui, j’ai chez moi une petite collection de tableaux modernes; peut-être pourrai-je y joindre une œuvre de votre ami, si ses prétentions ne sont pas trop élevées. Et puis, je serai heureux d’entrer en relations avec un artiste aussi distingué.

Le visage de Véra Alexandrovna s’empourpra de joie.

—Que vous êtes bon, dit-elle en prenant affectueusement les mains du brave Suédois, que vous êtes bon! Mais est-il vrai que vous vous y connaissez en peinture? Ce n’est pas pour me faire plaisir que vous dites cela? Vous êtes un véritable amateur?

Ture Ekman lui assura qu’il aimait la peinture d’un amour véritable et qu’il passait pour s’y entendre.

Véra Alexandrovna, à cette déclaration positive, fut au comble du bonheur. On convint que, le jour suivant, après la séance à l’hôtel de l’Europe, ils se rendraient tous deux chez Paul.

Le lendemain, donc, les voilà partis en traîneau vers midi. Tout le long du chemin, la jeune fille bavarda joyeusement et le thème unique de son bavardage était Paul.

Ils arrivèrent enfin à la maison du héros. C’était un grand immeuble, à plusieurs corps de bâtiment séparés par de vastes cours. Ils montèrent un escalier qui ressemblait à un escalier de service et s’arrêtèrent au quatrième étage. Là, ils sonnèrent à une porte étroite et attendirent assez longtemps, jusqu’à ce qu’une femme débraillée et de mauvaise humeur vînt leur ouvrir et les introduisît dans un vestibule sans meubles qu’envahissait une odeur de choux aigres. Ils suivirent un couloir encombré de malles et de panières, au bout duquel Véra Alexandrovna poussa la porte entre-bâillée d’une chambre. Un jeune homme, à leur venue, se levad’un vieux fauteuil et fit quelques pas au-devant des visiteurs. Il était grand, gros; sa figure était blafarde, le nez allongé, les yeux étroits et petits. Toute sa contenance était à la fois gênée et satisfaite. Il paraissait très jeune. La chambre était misérablement meublée, mais, en outre, elle était sale et en désordre, des bouts et des cendres de cigarettes traînaient partout; du linge sale était entassé dans un coin; des tubes de couleur gisaient, éventrés, sur le plancher. Le cœur du bon Ture Ekman se serra à l’idée que sa chère lectrice, cet ange, cet être pur et bon, s’était abandonnée dans un décor pareil aux caresses d’un tel homme. Mais peut-être sous cette enveloppe peu aimable, Paul cachait-il un vrai talent, une originalité précieuse, des dons qui rachèteraient son ingrate apparence. Hélas! Ture Ekman fut bien vite désabusé. Paul, à la demande de Véra, montrait ses dernières œuvres. C’étaient les plus plates inventions, des paysages tout pareils dans leur fadeur aux chromo-lithographies qui ornent le couvercle des boîtes à bonbons. Ture Ekman, qui avait du goût, vit au premier coup d’œil quePaul n’avait aucun don et aucun avenir. Il eut peine à réprimer un mouvement de mauvaise humeur. Il ne pouvait plus supporter la présence de Paul et se leva un peu brusquement pour prendre congé.

A ce moment, il se tourna vers la jeune fille. Le regard qu’elle tenait fixé sur lui était chargé d’une anxiété si visible que Ture Ekman en frissonna. Oui, il était évident qu’elle attendait son verdict d’une âme pleine d’inquiétude et de terreur. La magnifique assurance dont elle avait fait preuve en parlant de Paul à l’hôtel de l’Europe avait disparu. Il ne restait plus qu’une pauvre petite fille à moitié morte à l’idée que l’œuvre de son amant était jugée mauvaise par un homme dont elle avait éprouvé la bonté et qui connaissait la peinture. Ture Ekman se sentit fort gêné. Il toussa pour reprendre contenance, fit quelques pas. Puis, soudainement, il s’empara d’une petite toile et demanda à Paul, d’une voix embarrassée, combien il l’estimait.

Paul hésita un instant, puis dit:

—Cent roubles.

Sans ajouter un mot, Ture Ekman ouvrit sonportefeuille, en tira un billet de banque et le remit au jeune homme. Puis, son tableau sous le bras, il salua Paul et Véra Alexandrovna. Il osait à peine regarder la jeune fille en lui disant au revoir.

Dans le rapide coup d’œil qu’il lui lança, il crut voir qu’elle gardait un visage douloureux et fermé. Lui-même se sentait fort mal à son aise. Il ne respira librement qu’une fois sur le trottoir et, là, il traduisit ses sentiments intimes par un violent juron dans sa langue natale.

Toute la journée, il fut poursuivi par le souvenir de la scène dans laquelle il avait joué un rôle. Il s’attendrissait sur le sort infortuné de Véra Alexandrovna qui, par une incompréhensible folie, avait sacrifié sa vie à celle d’un raté et d’un égoïste qui l’exploitait. Il ne pouvait oublier le regard de la jeune fille au moment où il examinait les horribles tableaux de Paul. «La pauvre petite, répétait-il, la pauvre petite!» et il se savait un gré infini d’avoir su dissimuler son opinion véritable.

Mais le lendemain matin, à peine Véra Alexandrovna était-elle entrée chez lui qu’il comprit, à la voir pâle et sérieuse, qu’un drame s’était passé. La façon même dont elle l’aborda, la tristesse de ses yeux montraient à Ture Ekman une Véra qu’il n’avait jusqu’alors pas connue. Il n’eut pas longtemps à attendre pour savoir les causes d’un changement si complet. Avant même de quitter son manteau, elle vint à lui:

—J’ai compris. Monsieur Ture Ekman, je vous remercie, vous êtes un homme admirable.

Le pauvre Ekman n’entendait rien à ce que disait Véra. Mais il était près d’elle; il sentait que la minute était solennelle et son cœur battait plus vite qu’il ne l’aurait voulu.

Véra continua:

—Paul n’a pas de talent. Je le sais maintenant. C’est par charité que vous lui avez acheté un tableau; vous avez agi dans une situation difficile avec une grande délicatesse. Mais je veux vous rendre vos cent roubles, monsieur Ekman.

A ce moment, la voix de la jeune fille se troubla un peu. Elle ne disait pas, en effet, toute la vérité. Le billet qu’elle lui tendait venait d’unbijoutier voisin de l’hôtel de l’Europe, qui le lui avait remis en échange d’un petit bijou qu’elle avait vendu.

Comme Ture Ekman protestait, refusait de reprendre son argent, jurait que la peinture de Paul était fort intéressante, elle l’interrompit avec impatience et dit:

—Ne mentez pas, je vous prie. Vous m’avez rendu un grand service. J’ai rompu avec Paul, je ne le reverrai de ma vie, je me suis trompée sur lui. J’étais très jeune, monsieur Ekman; j’ai cru que c’était un grand artiste; j’ai vécu dans le mensonge. Grâce à vous, je vois clair aujourd’hui. Mais j’ai appris autre chose encore hier, c’est que vous êtes un homme noble, et il n’y a rien de plus grand au monde.

Notre bon Suédois se mit à rougir. Sa surprise était si grande qu’il ne savait quelle mine faire. Cette charmante jeune fille était là, presque dans ses bras, toute tendue vers lui; il se rendait compte qu’un autre, plus audacieux, aurait à cet instant une belle partie à gagner. L’émotion de Véra, la sienne propre, cette chambre tiède où ils étaient tous deux enfermés... il eut commeun vertige, se dégagea vivement et courut à la fenêtre.

—Nous allons sortir ensemble, ma chère Véra Alexandrovna, dit-il, j’ai une course à faire. Voulez-vous m’accompagner?

—Je ferai tout ce que vous voudrez, répondit-elle.

Ils marchèrent dans les rues glacées de Pétrograd. Ture Ekman maintenant causait avec animation: il racontait sa vie à la jeune fille qui l’écoutait avec un intérêt passionné. Ce jour-là, l’excellent Ture Ekman, qui sentait le bras de Véra Alexandrovna s’appuyer sur le sien, fit la plus belle promenade de son existence. Il finit par ramener la jeune fille chez elle.

En la quittant, il passa à l’agence des wagons-lits, prit une place à destination de Stockholm pour le train du lendemain matin, entra chez un bijoutier, acheta une jolie barrette avec diamants et perles et, rentré à l’hôtel, il écrivit une lettre ainsi conçue:

«Très chère Véra Alexandrovna, je reçois un télégramme qui m’oblige à regagner Stockholm sans délai. Je suis bien fâché de ne pouvoirprendre congé de vous avant mon départ demain matin. Je garderai un souvenir délicieux des jours que j’ai passés près de vous. J’espère que ma lectrice, en échange de la peine qu’elle s’est donnée pour moi, voudra bien accepter cette petite broche.»

Il n’envoya la lettre et la broche par un commissionnaire que le lendemain matin, de bonne heure, au moment où il quittait l’hôtel pour gagner la gare de Finlande.


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