The Project Gutenberg eBook ofL'amour et la raisonThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: L'amour et la raisonAuthor: Pigault-LebrunRelease date: October 7, 2008 [eBook #26810]Most recently updated: January 4, 2021Language: FrenchCredits: Produced by Daniel Fromont*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AMOUR ET LA RAISON ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: L'amour et la raisonAuthor: Pigault-LebrunRelease date: October 7, 2008 [eBook #26810]Most recently updated: January 4, 2021Language: FrenchCredits: Produced by Daniel Fromont
Title: L'amour et la raison
Author: Pigault-Lebrun
Author: Pigault-Lebrun
Release date: October 7, 2008 [eBook #26810]Most recently updated: January 4, 2021
Language: French
Credits: Produced by Daniel Fromont
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Produced by Daniel Fromont
[Transcriber's note: Pigault-Lebrun (Charles-Antoine-Guillaume Pigault de l'Épinoy, dit) (1753-1835),L'amour et la raison, 1790, édition de 1823]
1823.
(…)
Représentée, pour la première fois, sur le théâtre du
Palais-Royal, le 30 octobre 1790.
Guillaume-Charles-Antoine PIGAULT-LEBRUN naquit à Calais le 8 avril 1753. Son père était président du tribunal appelé lesTraites, qui jugeait de toutes les causes relatives à la fraude.
Il entra encore jeune au service, et était dans la gendarmerie de la maison du roi, lorsque la révolution arriva. En 1792, il fut inspecteur des remontes. Ce sont les seules fonctions qu'il ait remplies lors des troubles politiques. Long-tems après, le frère de Buonaparte, Jérôme, voulut l'emmener en Westphalie après l'avoir nommé son bibliothécaire; mais l'empereur s'y opposa, et après avoir porté le titre honorifique de cet emploi pendant trois jours, il resta à Paris, et n'alla point en Westphalie comme l'assurent certains recueils peu exacts et quelques libelles mensongers. C'est uniquement la démangeaison de faire de l'esprit aux dépens de la vérité qui a fait dire, dans je ne sais quelle biographie, qu'étant à la cour du roi Jérôme, il avait été l'Horace du Mécène Corsico-Westphalien. Depuis long-tems M. Pigault-Lebrun occupe une place dans une administration, et il n'a jamais intrigué pour faire sa fortune, ni ambitionné de parvenir aux honneurs.
M. Pigault-Lebrun jouit de deux réputations littéraires bien distinctes; et sous le rapport d'auteur dramatique, ce n'est plus le même homme considéré comme romancier; ses pièces de théâtre offrent un heureux mélange de sensibilité, de délicatesse et d'esprit, dont il est même trop prodigue et qui le fait remarquer entre tous les auteurs ses contemporains. C'est le successeur le plus distingué qu'ait eu Marivaux, et le meilleur disciple de son école. Toutefois on doit lui reconnaître plus de gaîté avec autant de brillant; mais il lui est inférieur en finesse, en comique de situations. Il est resté loin de son modèle dans l'analyse des sentimens du coeur des femmes, et surtout dans l'observation des convenances.
Avec le beau talent que M. Pigault-Lebrun a reçu de la nature, il eût été l'un des premiers écrivains de son siècle, si dans toutes ses productions il eût mis la circonspection qui est nécessaire à un auteur pour se faire lire de la bonne compagnie et toutes les classes du beau sexe.
Voici à peu de chose près la liste des pièces qu'il a composées depuis le commencement de sa longue carrière littéraire, outre celles qui sont insérées dans la présente collection.
Charles et Caroline, comédie, la première qui ait été jouée au Théâtre Français, après qu'il eût pris le titre deThéâtre de la République.
Les Dragons et les Bénédictines, etles Dragons en cantonnemen, comédies, jouées au théâtre de la Cité, en l'an II.
Les Moeurs et le Divorce, comédie, jouée au même théâtre, la même année;
Les Empiriques, comédie, jouée en l'an III au même théâtre.
Le Blanc et le Noir, drame, joué à la Cité, en l'an IV, ainsi quel'Esprit follet, comédie.
La Lanterne magique, jouée aussi à la Cité, en l'an VI;Contre-tems sur contre-tems, comédie, donnée aux Variétés.
Le Memnon français, comédie, jouée à Saint-Quentin en 1807, et ensuite aux Français.
L'Orphelin, comédie, jouée à la Cité.
En outre il a donné les pièces suivantes, jouées à divers théâtres:Le Marchand provençal, comédie;La Mère rivale, comédie;Séraphine et Mendoce, comédie;la Joueuse, comédie en vers;L'Orpheline, comédie;Les Femmes rusées, comédie; etle Cousin et la Cousine, comédie.
Il a donné à FeydeauLes Sabotiersetle Major Palmer, opéras-comiques.
Enfin il a fait, en société avec M. Chazet,Les Comédiens d'une petite ville, vaudeville; et avec M. Dumaniant,Les Calvinistes.
Nous ne donnerons pas ici la nomenclature de ses romans, qui serait longue et inutile. Pendant trente ans il ne s'est guère écoulé de mois qu'on n'en ait vu éclore un de sa composition; nul n'en a fait en aussi grand nombre que lui depuis Retif de la Bretonne, qui d'ailleurs était prodigieusement au-dessous de lui pour le style.
M. Pigault-Lebrun paraît maintenant se livrer à un genre plus sérieux et s'occuper d'ouvrages importans. Il vient de publier une histoire de France, en 6 volumes in-8°. Quel que soit le succès qu'elle obtienne, elle sera toujours jugée au-dessus de celles de Velly, du père Daniel, et autres historiens obséquieux ou prévenus.
M. Barba a recueilli les oeuvres de M. Pigault-Lebrun, auxquelles il a fait les honneurs d'un certain luxe typographique. Elles figureront sans doute dans toutes les bibliothèques des amateurs du plaisir et de ceux qui affectionnent un auteur spirituel et amusant, quel que soit le genre où il se soit exercé.
HORTENSE, jeune veuve.
MONDOR, vieux garçon.
AUGUSTE, cousin d'Hortense, jeune homme de seize à dix-sept ans.
MARTON, suivante d'Hortense.
DUMONT, valet de Mondor.
La scène se passe dans l'appartement d'Hortense.
(Elles sont assises à quelque distance l'une de l'autre.Hortense brode au métier, et Marton à la main.)
Il arrive aujourd'hui.
HORTENSE, avec un soupir.
Hélas! oui, mon enfant.
Cet hélas part de l'ame.
Que dites-vous, Marton?
Madame, je vous plains.
Ma chère amie, c'est à Mondor que je dus mon époux, cet époux qui me fut si cher; c'est à Mondor que cet époux mourant confia ma jeunesse, c'est Mondor qu'il nomma, si je devais jamais…
Et voilà bien les hommes. Jaloux de leurs droits pendant leur vie, ils veulent les étendre au-delà du tombeau. Vous aimiez votre époux, c'est fort bien.
Il était si aimable!
Oui, Madame, il était charmant; mais son ami ne lui ressemble guère.
Marton!
Non, Madame, Mondor ne lui ressemble pas. C'est un ami solide, raisonnable et raisonnant; mais il n'a rien de ce qu'il faut pour remplacer un mari de vingt-cinq ans, et pour consoler une femme de votre âge.
HORTENSE, froidement et avec hauteur.
Il suffit, je crois, qu'il me plaise…
Vous plaire! Il en est loin.
Vous prétendez…
Voir mieux que vous dans le fond de votre ame. Non, vous ne l'aimez pas.
HORTENSE, avec humeur.
Mademoiselle!
MARTON, affectueusement.
Même, quand vous boudez vos gens, vous êtes toujours adorable.
Allons, finis, ma bonne amie: tu m'aimes, je le sais…Mais…
En ce cas, laissez-moi donc dire. Est-ce mon intérêt qui me détermine? Est-ce moi qui dois épouser Mondor? Que vous êtes étranges, vous autres maîtres! Vous voulez qu'on vous serve, vous voulez qu'on vous aime, vous voulez qu'on vous devine: on vient à bout de tout cela à force de travail et de réflexion; crac, un bon caprice nous déjoue, nous éloigne, et, pour s'épargner un moment de mauvaise honte, on se condamne à des regrets éternels.
Des regrets! Ah! Marton, des regrets avec Mondor!
Oui, Madame, avec Mondor. N'a-t-il pas cinquante ans?
Eh! qu'importe? il a du mérite.
Un mérite… sur le retour.
Il vient d'assurer ma fortune et mon repos, en terminant avec les héritiers de mon mari le procès le plus incertain.
Le grand miracle! Il n'est pas de mince procureur qui n'en eût fait autant.
J'espère que vous ne le confondez pas…
Ma foi, Madame, la comparaison n'a rien de révoltant. Un procureur vous eût pris de l'argent, Mondor demande votre main : c'est mettre ses services au plus haut intérêt.
Il ne demande rien. Tendre, mais soumis, Mondor attend tout de ma délicatesse. Depuis deux ans qu'il s'est éloigné pour me servir, il ne m'a pas écrit une lettre qui ne fût dictée par le plus pur désintéressement. Mais, Mademoiselle, ne lui dussé-je rien, les derniers voeux de mon époux…
Sont sans force dans le cas dont il s'agit. Lui donner pour successeur M. Mondor! c'est trop fort, en vérité, et je ne le souffrirai certainement pas.
Vos folies m'amusent quelquefois.
Ce n'est pas folie, c'est raison.
A la bonne heure; mais votre raison m'excède, finissez.
Quoi! sérieusement vous voulez…
Que vous vous taisiez, Mademoiselle.
Cependant, Madame…
Silence! je l'ordonne.
(Elle se lève.)
Soit, je me tais. (En poussant de côté le métier d'Hortense.) Il ne sera peut-être pas si facile d'imposer silence à votre petit cousin.
Mon cousin? un enfant.
MARTON, finement.
Un enfant? Oh! sans doute.
A qui je tiens lieu de mère.
Aussi vous respecte-t-il infiniment?
Que d'un coup d'oeil je fais tomber à mes pieds.
Et à qui l'attitude plaît beaucoup.
Le pauvre enfant n'est pas dangereux.
Cela peut être; mais il est bien aimable.
Il a pour lui la candeur de l'enfance.
Et une figure céleste, convenez-en.
HORTENSE, avec franchise.
Oui, il est bien.
Une gaîté franche…
HORTENSE, se livrant davantage.
Et pleine d'esprit, Marton.
C'est ce que je voulais dire. Riant toujours, et montrant…
Les plus belles dents…
Les plus belles dents du monde… Et cette fossette à la joue gauche…
Et ses espiégleries…
Charmantes, Madame, charmantes.
L'art n'approche pas de tout cela.
Il n'en connut jamais; et quand il vous dit qu'il vous aime, c'est si naturellement…
HORTENSE, reprenant le ton réservé.
Il m'aime, et il le doit.
Oh! il remplit ses obligations dans toute leur étendue.
Il sait ce qu'il doit à la reconnaissance.
C'est une belle vertu que la reconnaissance, mais je doute qu'il lui sacrifie son amour.
HORTENSE, avec sévérité.
Son amour! vous avez des expressions…
Bien révoltantes, peut-être, mais bien vraies, convenez-en.
Vous m'offensez, je vous en avertis.
C'est un malheur; mais je suis franche.
Votre opiniâtreté vise à l'impertinence.
Ah! Madame! Madame!… mais le voici, ce cher enfant; il n'a pas l'air de bonne humeur, et je crains qu'il ne soit plus impertinent que moi encore.
HORTENSE, à Auguste, qui, après l'avoir aperçue, veut s'éloigner.
Approchez, Auguste, approchez.
Je ne voulais plus vous voir, Madame; non, je ne le voulais plus.
HORTENSE, le contrefesant.
Madame… je ne voulais plus vous voir… Quel langage, mon petit cousin?
Non, vous n'êtes plus ma cousine… non, je ne dois plus vous voir, puisque… Enfin, Madame…
Ah! mon ami, comme tu me traites!
Vous vous mariez, vous vous mariez, Madame, et vous ne pensez pas à votre pauvre petit cousin.
Je ne vois pas qu'il puisse se plaindre…
Vous ne le voyez pas… vous ne le voyez pas… Je le crois,Madame; les droits sacrés de M. Mondor…
Ce sont ces droits qui doivent vous interdire les regrets, et même le plus léger murmure.
Vous me jugez d'après vous. Vous êtes si raisonnable!
Qui vous empêche de l'être autant que moi?
Il faudrait avoir votre insensibilité, et j'en suis bien éloigné. Croyez-vous, Madame…
Auguste, ne me parle donc plus ainsi, tu m'affliges.
Je vous afflige, ma cousine, mon aimable cousine… Mais pensez donc, réfléchissez à ma situation. Je croyais n'avoir pour vous que de l'amitié, le retour de Mondor m'éclaire… Avez-vous cru que je passerais ma vie avec vous sans vous trouver charmante? vous êtes-vous flattée que mon coeur vous disputerait long-tems la victoire? Avez-vous pensé que Mondor pourrait me ravir un espoir?… Il arrive, ce Mondor, et il vous épouse!… Eh! que suis-je donc, moi? S'il vous a rendu service, il n'a fait que ce qu'il a dû, que ce qu'un autre, que ce que tous les hommes à sa place eussent fait avec transport. Quels sont ses titres pour vous obtenir? ses cinquante ans? je voudrais les avoir, s'il les faut pour vous plaire. (Tendrement.) Mais je les aurai avec le tems, ma belle cousine. Alors j'en aurai passé trente à vous adorer, à vous rendre heureuse, et dans trente ans je partirai du point où Mondor se trouve aujourd'hui. Pensez-y, divine Hortense, cela vaut la peine d'y réfléchir.
Finissez, Monsieur, vous êtes un enfant.
Mais un enfant bien aimable. Vous en conveniez tout à l'heure,Madame.
Un enfant bien aimable! elle me trouve bien aimable, n'est-il pas vrai, Marton?
Oui, Monsieur, charmant, et Madame s'y connaît.
HORTENSE, à Marton.
Par excès d'attachement vous vous ferez congédier.
La congédier! la congédier! Mondor est contre moi, vous êtes contre moi, tout l'univers est contre moi, il ne me reste que Marton, et vous voulez vous en défaire! Eh bien! Madame, congédiez-la, je la prendrai à mon service.
Oui, je vous le conseille, cela serait charmant.
Votre Mondor me déplaît à un point… je le hais, au moins, je vous en avertis; je le tuerai… Oh! je le tuerai.
Parlons raison, mon enfant.
Il n'y a raison qui tienne, c'est dit, je le tuerai.
Monsieur, il a droit à vos respects.
Je n'ai jamais appris à respecter un rival.
Continuez, Monsieur, compromettez-moi, exposez ma réputation, affligez un galant homme!…
Un galant homme… qui veut vous épouser!
Quel homme faut-il donc que j'épouse?
Moi, Madame, moi.
Vous êtes honnête, sans doute, mais cela ne suffit pas.
Je ne vois pas ce qui me manque.
Il faudrait d'abord n'être pas un enfant.
Eh! qu'importe mon âge, si je sais vous aimer?
Avoir un état qui…
J'en aurai bientôt un. Aujourd'hui l'honneur, les moeurs, les talens mènent à tout, et je me sens abondamment pourvu de tout cela.
Vous êtres modeste.
Je suis amoureux, et l'amour rend capable de tout; entendez-vous,Madame? il rend capable de tout.
Ce jeune homme veut me faire la loi.
AUGUSTE, aux genoux d'Hortense.
Vous faire la loi? ah! Hortense, Hortense, qu'avez-vous dit ? vous donner des lois, moi qui suis soumis aux vôtres…
HORTENSE, souriant.
Et qui les recevez à genoux.
Me faites-vous un crime de mon entier dévouement?
Non, mon ami; mais il des circonstances où l'amour doit se taire devant la raison. Vous connaissez les motifs qui m'unissent à Mondor; il arrive aujourd'hui, il doit compter sur ma main; il a ma parole, et bien certainement je ne la retirerai pas.
UN LAQUAIS, annonçant.
Un valet de M. Mondor.
(Il sort.)
HORTENSE, troublée.
Son valet, son valet, Marton. (A Auguste.) Si je vous suis chère, mon petit cousin, de grâce, retirez-vous.
Me retirer, Madame! Oh! non, non, bien décidément non.
Quand on aime une femme, Monsieur, on ne lui refuse rien.
Quand on fait quelque cas d'un parent, Madame, on le ménage davantage.
Mais voici ce valet.
Partez, Monsieur, ou restez, que m'importe? Mais je ne crois plus à votre attachement, je vous en avertis.
Si vous étiez assez injuste pour en douter un moment…
Si vous aviez la moindre délicatesse, vous ne me résisteriez pas.
Je me retire, je me retire, Madame. Que ferez-vous pour le maître, si vous me chassez pour le valet?
(Il sort.)
DUMONT, fesant des révérences, HORTENSE, MARTON.
HORTENSE, à Marton.
Reçois ce garçon, reçois-le… dis-lui… ce que tu voudras; car pour moi, je ne pourrais ni l'entendre ni lui répondre.
Votre maîtresse sort bien précipitamment, Mademoiselle.
Ce n'est pas ma faute, Monsieur.
Aurait-elle oublié Dumont?
Dumont a une de ces figures qu'on n'oublie jamais.
Il joint à ses agrémens personnels les prérogatives d'un ambassadeur.
Ambassadeur? ah! de M. Mondor?
De M. Mondor.
Il écrit qu'il arrive?
Il fait mieux, il arrive en effet.
J'en suis ravie.
Il me suit.
Il vous suit? Je rejoins ma maîtresse, elle aura besoin de moi pour se préparer à une entrevue de cette importance.
Quelle conduite originale! la maîtresse m'évite, la suivante s'échappe, et mon maître… Mon maître aurait-il attendu si tard pour faire une sottise? Dois-je la laisser consommer, moi, valet intelligent et attaché? Que ces dames ne se flattent pas de m'en faire accroire! Je suis assez fin pour pénétrer leurs petits mystères, et assez adroit pour faire échouer leurs projets.
Eh bien! m'as-tu annoncé?
Oui, Monsieur.
Et on m'attend?…
Sans impatience, à ce qu'il m'a paru.
Que dis-tu?
La vérité. Tenez, Monsieur, je connais le coeur humain, et vous ferez sagement de prendre de mes almanachs.
Ah! ah!
Oui, Monsieur. D'abord mon calcul porte sur des faits. Votre mariage est arrangé, vous arrivez; j'accours avec l'empressement d'un homme qui croit apporter une nouvelle agréable, Hortense disparaît; je vous annonce à la soubrette, elle me laisse à mes réflexions, et je vous avoue, Monsieur, que je n'en ai pas fait de bien satisfesantes.
Je te reconnais là: toujours inquiet et soupçonneux.
Vous ne doutez de rien, vous, Monsieur: le chien d'amour-propre…
L'amour-propre? eh! j'ai donc de l'amour-propre, moi?
Tout comme un autre, Monsieur. Il n'est pas d'homme qui ne soit un peu femme de ce côté-là.
Enfin tu veux que je me défie d'Hortense, et que je m'en rapporte tout-à-fait à toi.
Je ne veux rien, Monsieur; mais je crois qu'il est plus sage de prévenir des regrets, que d'y chercher un remède…
Qu'on ne trouve pas toujours.
C'est cela, Monsieur, c'est cela.
Cependant, si tes observations suffisent pour t'alarmer, elles ne m'autorisent pas à douter absolument de la sincérité d'Hortense. Sans manquer aux égards que je dois à ton discernement, il m'est, je crois, permis de voir les choses par mes yeux, de parler, de pressentir…
Oui, Monsieur, voyez, parlez, pressentez; adressez-vous même, si vous le voulez, à M. Auguste.
Auguste est toujours ici?
Je l'ai aperçu en entrant.
Il se pourrait fort bien que deux ans d'absence eussent apporté quelque changement dans la façon de penser d'Hortense.
Oui, certainement, Monsieur.
Après tout, je ne suis pas encore marié.
Non, Dieu merci.
Et pour peu que j'entrevoie du louche…
Oh! il y a du micmac; vous verrez, vous verrez.
Dumont?
Monsieur?
Il y avait autrefois ici une suivante…
Marton?
Oui, Marton.
Elle y est toujours; fille charmante, en honneur.
Va me la chercher.
Elle est fine, ne vous y jouez pas.
N'importe, je veux l'interroger.
DUMONT, d'un air capable.
Si vous me chargiez de ce soin, Monsieur?
C'est-à-dire que Monsieur a plus d'esprit que moi.
Non, Monsieur, mais…
Va me la chercher, te dis-je, je veux l'interroger.
J'y vais, Monsieur.
Que notre conversation soit un secret entre nous, entends-tu?
Parbleu! c'est bien à moi qu'on fait de telles recommandations.
Le drôle n'est pas sot, et il serait possible qu'Hortense… Cependant ses lettres sont positives. Elle m'attend, dit-elle, elle voit avec plaisir approcher le moment… Dans le fait, ses lettres et sa conduite ne s'accordent pas trop. Quelle serait la cause?… Peut-être une de ces raisons dont les femmes ne conviennent jamais, que souvent elles n'osent s'avouer à elles-mêmes, une inclination naissante. Oui, il n'y aurait là rien que de très-ordinaire. Peut-être Hortense craint-elle de revenir sur ses pas, peut-être craint-elle une rupture qui lui ferait perdre de mon estime; mais, dans tous les cas, et comme dit fort bien M. Dumont, il est plus sage de prévenir des regrets que d'en chercher le remède.
MARTON, fesant des révérences.
Monsieur me demande?
Oui, mon enfant.
MARTON, s'approchant, et saluant encore.
Que veut Monsieur?
D'abord, que tu laisses de côté l'étiquette qui m'ennuie, et que tu me répondes avec franchise: t'en sens-tu capable?
La question est captieuse.
Tu dois la trouver naturelle, si tu aimes ta maîtresse.
Autant que vous.
C'est beaucoup dire; mais venons au fait: où est Hortense?
Dans son appartement.
Qu'y fait-elle?
Elle attend la fin d'une horrible migraine…
MONDOR, à part.
Ahi, ahi, ahi.
Que la nouvelle de votre retour a presque entièrement dissipée.
Serait-elle devenue sujette aux migraines? Je l'ai toujours connue raisonnable.
L'un n'exclut pas l'autre, Monsieur. Une migraine est quelquefois le fruit de longues et profondes réflexions.
Et peut-être a-t-elle aujourd'hui ample matière à réfléchir?
Ses réflexions me sont étrangères, Monsieur, ses incommodités me sont connues; parce que je dois ignorer les premières, et que mon devoir est de soulager les secondes.
Tu as de l'esprit, Marton.
Vous êtes bien bon, Monsieur.
Tu veux me voir venir, jouer avec moi de finesse; je vais te forcer à répondre catégoriquement: je compte épouser ta maîtresse.
Elle a pris son parti là-dessus.
Ah! elle a pris son parti là-dessus: pour une fille d'esprit, l'expression est un peu hasardée .
Selon la civilité, cela se peut; selon la vérité, il n'en est pas de plus exactement littérale.
C'est-à-dire que ta maîtresse n'a pas d'amour pour moi.
Je ne crois pas, Monsieur.
Cependant elle m'épouse.
Qu'est-ce que cela prouve? Avec de la vertu et de l'amitié, on doit remplir les voeux de l'époux le plus exigeant.
Fort bien, je ne dois prétendre qu'à de l'amitié dirigée par la vertu.
Que de maris voudraient pouvoir compter sur ce que vous rejetez si dédaigneusement!
J'aurais tort de me montrer aussi difficile qu'un jeune homme de vingt ans. A mon âge, on ne fait plus la loi, on la reçoit ; et comme tu dis, un mari est trop heureux que sa femme ait pour lui de l'amitié, pourvu toutefois qu'elle n'ait d'amour pour personne.
Oh! à ce égard-là, Monsieur…
A cet égard-là?…
Je ne sais rien, Monsieur, absolument rien.
En vérité?
D'honneur.
MONDOR, tirant une bourse.
Marton?
Monsieur?
Vois-tu cette bourse?
Oui, Monsieur.
Elle est à toi si tu veux…
Si je veux vous tourmenter et mentir.
Tu ne sais rien?
Rien du tout.
En ce cas, je garde ma bourse.
MARTON, avec humeur.
Vous avez raison, Monsieur, on est si souvent trompé par ceux qu'on a bien payés, qu'il est naturel de se défier même de ceux qui disent la vérité.
Ah! Marton est piquée.
Piquée pour un peu d'or! Vous me connaissez mal.
Ah! tu n'aimes pas l'argent? Si cependant je te donnais ma bourse?
Je la prendrais, Monsieur.
C'est bien honnête.
Mais aussi tranquillement que je vous ai vu la remettre dans votre poche.
Eh bien! prends, c'est le présent de noces.
Et si par hasard la noce n'a pas lieu?
En ce cas-là j'aurai donné sans condition. (A part.) Dumont a raison: elle est fine! Je gagnerai davantage à m'expliquer avec la maîtresse.
Monsieur se parle à lui-même?
Je dis que j'ai la plus grande envie de voir ta maîtresse.
Vous n'attendrez pas long-tems, Monsieur, la voici.
MARTON, pendant qu'Hortense et Mondor se saluent.
Tirer de l'argent et ne rien dire, voilà le fin du métier.
HORTENSE, contrainte.
Je vous attendais avec impatience.
J'étais, Madame, plus impatient que vous encore.
Je vous dois des excuses, Monsieur; une légère indisposition…
MONDOR, finement.
Je le sais, Madame, je le sais… Laissons cela, parlons d'abord de ce qui vous touche personnellement. Voilà votre portefeuille, je vous le remets dans un état que ni vous ni moi n'osions espérer. Votre fortune était incertaine; elle est assurée maintenant, et de ce côté ma tâche est remplie.
HORTENSE, prenant le portefeuille.
Mille grâces, Monsieur…
Il me reste à parler d'un article qui peut-être n'intéresse que moi.
Que vous, Monsieur?
Ou qui du moins m'intéresse plus que personne; notre mariage,Madame.
MARTON, à part.
Ah! voilà le diable.
Vous n'avez plus d'intérêts qui ne soient les miens, Monsieur, et un hymen qui peut assurer votre félicité doit remplir tous mes désirs.
MONDOR, à part.
Doit remplir. (Haut.) Mon coeur me dit de vous croire.
Et votre délicatesse vous en fait une loi.
Supérieurement raisonné, Madame. Cependant je veux vous mettre à votre aise. Vous m'avez promis votre main dans un de ces momens où la douleur ferme l'ame à toute autre sensation. Mes soins, mes services vous ont fait persévérer dans ce dessein; mais je suis loin de prétendre que vous mettiez plus d'importance à ce que j'ai fait pour vous, que je n'y en attache moi-même: je suis loin d'abuser de votre consentement, de votre reconnaissance, pour vous imposer des lois qui peseraient à votre coeur.
HORTENSE, embarrassée.
Qui peseraient à mon coeur? Le croyez-vous, Monsieur?
MARTON, à part.
Il aurait tort.
Il ne s'agit pas de mon opinion, Madame; c'est de votre bonheur futur qu'il faut nous occuper: j'ai cinquante ans, je ne suis pas beau, et j'ai des défauts tout comme un autre.
J'ai aussi les miens, Monsieur, et si vous exigez une épouse parfaite…
De la perfection, Madame, il n'en existe point. Vous avez des défauts moins sensibles, sans doute, en ce qu'ils sont cachés sous les grâces de la jeunesse. N'importe: un homme raisonnable, sans déifier les faiblesses de l'objet aimé, sait au moins fermer les yeux sur celles qui ne tirent point à conséquence. Je connais votre ame, elle est noble et franche, et je m'en rapporterai entièrement à vous.
S'il est ainsi, Monsieur, pourquoi multiplier des questions qui ne sont pas flatteuses?
MONDOR, avec ménagement.
Madame, Madame, il vaut mieux être indiscret la veille d'un mariage, qu'importun le lendemain.
HORTENSE, avec hauteur.
Monsieur!
Ce n'est pas là le langage à la mode, je le sais, Madame; mais vous pardonnerez ce que mes expressions ont de désagréable en faveur du motif qui me les arrache. Je reviens. Vous n'avez plus d'intérêts qui ne soient les miens, dites-vous? Comme ami, je n'en doute pas; comme époux, c'est autre chose.
Continuez, Monsieur, continuez.
C'est ce que je veux faire, Madame. Je veux m'expliquer entièrement avec vous, pour n'avoir plus qu'à jouir de mon bonheur, quand vous l'aurez assuré. De la fortune, de la raison, de la probité et un sincère attachement, cela peut-il vous suffire? Si votre coeur est libre, c'en est assez; s'il est prévenu pour un autre, ces qualités sont insuffisantes, et je me retire sans plainte, sans murmure. Imitez-moi, Madame, et bannissez toute espèce de dissimulation.
Je n'ai jamais conçu qu'une femme pût donner sa main sans son coeur. Si elle n'éprouve pas les feux ardens de l'amour…
Ce n'est pas ce que je demande, ni même ce que je désire.
Si elle n'éprouve pas les feux ardens de l'amour, elle doit au moins céder à un sentiment de préférence…
Et ce sentiment de préférence, vous l'éprouvez, Madame, vous l'éprouvez en ma faveur? vous en êtes certaine?
Monsieur, si je connaissais quelqu'un que j'estimasse plus que vous, je ne vous épouserais pas.
MONDOR, à part.
Honnêtement, je ne peux pas insister davantage. (Haut.) Je n'ai plus de doute, Madame; mon respect ne me permet plus d'en avoir, et vous connaîtrez, par l'ardeur de mes démarches, combien je suis flatté d'être a vous.
Eh bien! Marton?
Eh bien! Madame?
Que dis-tu de cette explication?
Elle n'est pas d'un bon augure.
Devais-je m'y attendre?
Oh! non, sans doute.
S'il m'eût jamais écrit ce qu'il vient de me dire…
Les choses seraient moins avancées, je le crois.
Mais qu'a-t-il? Que me veut-il? Réponds, réponds donc; car cela est fait pour inquiéter, au moins.
Les hommes sont si bizarres!
Il était avec toi, que te disait-il? Que lui répondais-tu?Aurais-tu donné matière à des soupçons?…
J'ai été impénétrable.
Il t'a donc aussi questionnée?
Pendant une heure.
Et tu n'es convenue de rien?
Convenue de quoi, Madame?
Eh! mon Dieu! vous m'entendez de reste! Mais vous êtes ingénieuse à me tourmenter.
Eh bien! j'ai nié, Madame, j'ai nié obstinément.
Vous avez nié! Et qu'avez-vous nié?
Ce dont je ne pouvais convenir sans vous compromettre.
Des bévues ou des impertinences! voilà tout ce que vous faites; voilà tout ce que vous savez faire.
Mais, Madame, il y a un désordre dans vos idées…
Ce désordre est dans votre tête, Mademoiselle. Avoir aussi peu d'intelligence, cela est inconcevable! Et me répondre énigmatiquement… Elle ne sauvera rien à ma délicatesse. Voyez si elle parlera.
Mais je ne sais que dire, moi, Madame, en vérité.
Insupportable fille! Mondor vous a-t-il parlé d'Auguste?Avez-vous prononcé son nom? avez-vous fait l'aveu…
De quoi, Madame?
HORTENSE, très-vivement.
Des étourderies de ce jeune homme, de l'embarras affreux où elles me mettent.
Il n'a pas été question de lui.
HORTENSE, hors d'elle-même.
Tant pis, Mademoiselle, tant pis. Mondor sait qu'Auguste est chez moi, qu'Auguste est charmant. Votre affectation à n'en pas parler aura fait naître ces soupçons que j'ai si peu mérités, et dont je ne me consolerai jamais. Quelles conséquences Mondor n'aura-t-il pas tirée de vos petits détours? Il faudra que je supporte vos étourderies, que je m'excuse… M'excuser! cet enfant m'aime, est-ce ma faute? S'il menace, s'il éclate, pourrai-je lui imposer silence? Avec les intentions les plus pures, on a donc besoin d'indulgence! Quelle cruelle situation! Il faut cependant que je déclare tout à Mondor; et comment m'y prendre à présent? j'aurai l'air de ruser, de vouloir cacher mes démarches, ou de m'en permettre de répréhensibles. Que je suis malheureuse!
C'est moi, Madame, qui suis la seule à plaindre. On me questionne, j'élude; on me presse, je me défends: je crois bien faire, et je suis blâmée. Parler d'Auguste, n'était-ce pas mettre à des bagatelles une importance… (Finement.) une importance que vous n'y attachez pas, puisque vous n'aimez pas cet enfant.
Je ne l'aime pas! je ne l'aime pas!… Non, sans doute, je ne l'aime pas; mais ces soupçons de Mondor, sur qui peuvent-ils tomber, si ce n'est sur Auguste? Vous verrez que je serai forcée de l'éloigner, et vous en serez l'unique cause.
Mais, Madame, s'il était si nécessaire de le rappeler au souvenir de M. Mondor, qui vous a empêchée d'en parler vous-même, et de?…