Malheur au citoyen esclave volontaire!Il se cache dans l’ombre, il marche solitaire,Il est l’horreur des morts, l’opprobre des vivantsNul ami ne soutient sa vieillesse affaiblie:Il expire, on l’oublie,Et ses os rejetés sont le jouet des vents.Mais celui qui combat, qui meurt pour sa patrie,Ne craint pas de laisser sa mémoire flétrieSi le fer ennemi respecte sa valeur:Sa mère est triomphante, et la vierge attendrie;A son Dieu qu’elle prie,Pour époux, en secret, demande le vainqueur.
Malheur au citoyen esclave volontaire!Il se cache dans l’ombre, il marche solitaire,Il est l’horreur des morts, l’opprobre des vivantsNul ami ne soutient sa vieillesse affaiblie:Il expire, on l’oublie,Et ses os rejetés sont le jouet des vents.Mais celui qui combat, qui meurt pour sa patrie,Ne craint pas de laisser sa mémoire flétrieSi le fer ennemi respecte sa valeur:Sa mère est triomphante, et la vierge attendrie;A son Dieu qu’elle prie,Pour époux, en secret, demande le vainqueur.
Malheur au citoyen esclave volontaire!Il se cache dans l’ombre, il marche solitaire,Il est l’horreur des morts, l’opprobre des vivantsNul ami ne soutient sa vieillesse affaiblie:Il expire, on l’oublie,Et ses os rejetés sont le jouet des vents.
Mais celui qui combat, qui meurt pour sa patrie,Ne craint pas de laisser sa mémoire flétrieSi le fer ennemi respecte sa valeur:Sa mère est triomphante, et la vierge attendrie;A son Dieu qu’elle prie,Pour époux, en secret, demande le vainqueur.
Mais c’est surtout à la tribune politique que M. de Cormenin a déployé un véritable talent et un genre de courage malheureusement trop rare de nos jours. La France n’a pas oublié avec quelle énergie cet honorable député a signalé les abus du cumul et marqué au front les dilapidateurs de la fortune publique. Son dernier discours sur la dotation de la pairie a excité au banc des ministres une rumeur qui témoigne suffisamment de la justesse et de la profondeur du coup porté à l’amour-propre des cumulards ministériels. On sait à quel puéril écart de colère M. de Martignac n’a pas rougi de descendre ce jour-là, faute de raisons à opposer au courage de l’orateur; et ce jour, en effet, est devenu le plus beau de la carrière politique de M. le vicomte de Cormenin. Le voilà rangé désormais au nombre des plus intrépides champions des libertés publiques, et, quoique l’un des plus jeunes membres de la Chambre, il en est déjà un des plus distingués. Que serait-ce donc si tous les jeunes talents de laFrance nouvelle pouvaient prendre place avec lui sur ces bancs où siégent tant de médiocrités surannées.
M. de Cormenin n’a point encore improvisé de discours, soit défiance de lui-même, soit qu’il craigne de paraître ambitieux en se montrant souvent à la tribune. Nous croyons devoir l’inviter à vaincre cette fâcheuse répugnance. Quand on a le malheur d’entendre chaque jour, comme nous, de pitoyables orateurs, tels que MM. Laboulaye, de Conny, Formont, Sainte-Marie, Mayrinhac et tant d’autresejusdem farinædivaguer à outrance sur toutes les questions et souiller la tribune d’une foule de pasquinades indignes de la gravité de la Chambre, on peut déplorer l’excès de modestie qui retient sur leurs bancs des députés d’un vrai talent et d’un caractère aussi honorable que M. de Cormenin. Son organe est, d’ailleurs sonore et flexible, sa figure calme et sévère, son attitude convenable et réservée, sa taille haute et bien prise; rien ne lui manquerait qu’un peu plus de chaleur et de hardiesse, pour devenir orateur dans toute la force du terme, et nous sommes sûr qu’il le deviendra.
Avec moins de moyens, assurément, M. Marcassus de Puymaurin, fabricant de pastel, est bien devenu directeur de la Monnaie de Paris; et quel homme, en Europe, ne connaît aujourd’hui le célèbre M. Marcassus de Puymaurin? Avez-vous vu quelquefois au pied de la tribune un gros homme portant une grosse tête sur de grosses épaules, et dans cette tête beaucoup de cervelle? C’est l’honorable M. Marcassus de Puymaurin. Avez-vous remarqué un député très-boiteux, raisonnablement sourd et tant soit peu bègue, dont l’habit vert et le gilet sont presque toujours déboutonnés, et qui pose sa main sur ses oreilles en forme de cornet acoustique, quand M. de Conny improvise? C’est encore M. de Puymaurin. Enfin, vous souvenez-vous d’avoir entendu une descriptioncharmante des sangsues, de leurs mœurs et deleurs amours; une superbe philippique contre les bouchers qui donnent trop deréjouissanceet un éloge des vétérinaires qui en savent plus que les médecins? Toutes ces pièces d’éloquence sont dues à l’honorable, à l’introuvable, à l’impayable M. de Puymaurin, ancien fabricant de pastel et directeur de la Monnaie des médailles.
Combien de fois, dans le bon temps des Chambres de Cazes et Villèle, l’illustre biographe des sangsues a-t-il bégayé des mots charmants, des naïvetés plaisantes et d’énergiques péroraisons en faveur du budget! Avec quelle chaleur il battait monnaie sur les épaules des contribuables! Quels grands coups de balancier il frappait, lorsque Son Excellence Sidy-Mahmoud, avide de connaître le gouvernement représentatif, venait lui en demander des nouvelles à l’hôtel du quai Conti! Ces beaux jours, hélas! ne sont plus. Une misérable salle à manger met la Chambre en rumeur; un député de rien, un simple avocat, fait rendre gorge à un garde des sceaux, et M. Bourdeau va coucher demain dans la chaste alcôve de M. de Peyronnet à l’hôtel de la Chancellerie:sic vos non vobis, nidificatis, aves!
LE MOUTON ENRAGÉ[16].
FIGARO.—Ah! mon Dieu, Basile, quelle figure longue!... un myriamètre distance légale... et pâle... comme leJournal des Débats.
BASILE.—Oh! c’est qu’il y a de quoi faire changer de couleur, même ceux qui n’en ont jamais eu.
—Est-ce qu’il serait question de quelque changement dans?...
—Un changement!... Oui... Tiens, lis.
—Quoi?
—Tu ne vois pas?
—Non, je ne vois pas.
—Tu ne vois pas, là, dans laGazette, leMouton enragé?...
—Eh bien... j’ai vu pendant six moisle Bœuf enragésur l’affiche des Funambules, et personne n’a réclamé... Après?...
—Après?... Mais, lis donc, «Robin, que je te noue ce ruban bleu... On va te tondre, Robin mouton, tu es enragé... pourtant, c’est du sang de mouton qui coule dans tes veines.» Eh bien, tu ne frémis pas?
—Pas le moins du monde.
—Tu ne comprends donc pas!
—Je comprends qu’il s’agit d’un mouton... Et comme la pastorale est usée, je ne vois pas...
—Il s’agit bien de la pastorale!... Il s’agit de la révolution... Le sang de mouton, c’est le sang de Henri IV et de Louis XIV.
—Ah! pauvreGazette! gare M. Menjaud de Dammartin.
—Mais, tu n’y es pas... c’est l’Album.
—Ah! c’est l’Albumqui dit que le sang de mouton est le sang de Henri IV et de Louis XIV!
—Mais non! l’Albumparle desang de mouton, et laGazetteprouve comme quoi il s’agit du sang de Henri IV et de Louis XIV. En conséquence, elle dit: «Français, on menace vos princes... réveillez-vous!»
—Ce sera peut-être assez difficile, s’ils ont lu laGazette. Mais, écoute, Basile, il me semble que tout ce sang-là n’a pas le sens commun... Comment croire qu’on s’amuse à fabriquer des allusions à l’instar duNain jaune, quand la censure ne vous meurtrit pas le poignet de son gantelet de plomb? Comment s’exposerait-on de gaîté de cœur à d’énormes amendes quand on est vulnérable d’un cautionnement de soixante mille francs? Comment affronterait-on la police correctionnelle quand on a deux de ses rédacteurs à Sainte-Pélagie? Ne serait-ce pas jouer à y faire mettre tout le personnel du journal, y compris les abonnés et M. le procureur du roi lui-même, pour s’être laissé devancer par laGazette? Mais j’admets et personne n’admettra, personne ne peut admettre, j’admets l’allusion... Maintenant, dis-moi, Basile, combien l’Albuma-t-il d’abonnés?
—Deux cents.
—Et laGazette?
—Six mille.
—Six mille! alorsla Gazetteaurait offensé le sang d’Henri IV et de Louis XIVcinq mille huit cents foisplus que l’Album. Si les rédacteurs de l’Albumétaient envoyés à la Force, ceux de laGazettedevraient être au moins expédiéspour Toulon. D’ailleurs laQuotidiennene vient-elle pas d’être condamnée à 50 francs d’amende pour avoir attenté à la dignité duConstitutionnelen copiant le susditAlbum? Ici le cas n’est-il pas le même, et laGazetten’a-t-elle pas, comme laQuotidienne,citéavec complaisance, souligné avec soin tout ce qui pouvait prêter au scandale?
On dit que le numéro de laGazettequi contenait l’article sur l’Albuma été saisi, hier soir, à la requête de M. le procureur du roi.
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.M. DE MONTBEL.—M. DE PINA.—M. DE LABOURDONNAYE.
M. de Montbel, maire de Toulouse, est entré à la Chambre des députés sous les auspices de son compatriote, M. de Villèle, pendant la longue domination desTrois-Cents. C’est un homme d’une taille au-dessous de la moyenne, d’une corpulence assez remarquable, et dont les traits lourds et communs n’ont rien de cette vivacité qui caractérise les riverains de la Garonne. Il siége au côté droit, non loin de MM. de Pina et de Labourdonnaye. C’est lui qui prend ordinairement la parole toutes les fois qu’il s’agit de défendre le personnel de l’ancien ministère, ou plutôt de M. de Villèle; car M. Syrieys de Mayrinhac s’est chargé de la défense de M. de Corbière, et personne, que je sache, n’a voulu de celle de M. de Peyronnet. M. de Montbel n’est pas d’ailleurs un homme sans talent et, de tous les meneurs du côté droit, c’est peut-être lui qui connaît le mieux le faible de la Chambre des députés. Son langage ne manque ni de mesure, ni d’adresse, ni parfoisd’éloquence; et si ce n’était que la Chambre a cessé d’être dupe des paroles, il ferait illusion aux libéraux par la manière dont il sait intéresser leur générosité.
L’organe de cet honorable membre est extrêmement désagréable, et ceux qui l’entendent pour la première fois croient toujours qu’il est enroué. Cependant on l’écoute avec curiosité, parce qu’on apprend par lui la pensée véritable du parti villéliste, et que ses adversaires ne sont pas sans estime pour sa personne. Ce royaliste prononcé, cet orateur, si ardent à la tribune, passe pour un homme de mœurs douces et bienveillantes; on cite même plusieurs traits fort honorables de sa vie privée. Pour moi, si j’en puis bien juger par simple conjecture, je crois que M. de Montbel ne nous ferait pas tous pendre s’il était le plus fort; mais je ne serais pas aussi rassuré de la part de ses respectables amis, depuis les fusillades de la rue Saint-Denis.
Et, par exemple, si M. de Pina devenait jamais ministre, je prendrais sur-le-champ ma canne et mon chapeau pour me sauver je ne sais où, mais le plus loin possible de ce saint personnage. Je n’en connais pas un de plus violent, ni de plus rancunier dans toute l’assemblée; et sa figure habituellement ouverte et riante me rappelle toujours, je ne sais pas pourquoi, celle de Frédérick dans le rôle de Méphistophélès. M. de Pina conserve encore, au sein de la Chambre de 1829, les opinions et les doctrines qui dominaient aux conférences de Pilnitz; il est campé sur les bords du Rhin, et il attend que M. de Brunswick ait mis à la raison les Parisiens révoltés. Nul n’assaisonne de fiel mieux que lui une harangue contre des pétitionnaires; nul ne parle avec plus d’amertume de la liberté de la presse, de l’égalité devant la loi et de toutes conquêtes de la révolution sur l’ancien régime. Il partage avec M. de Lépine et M. de Conny tout l’honneur des homéliesparlementaires qui ont rendu ces deux députés si célèbres, et je n’ai jamais lu de description du jugement dernier plus curieuse que ses tirades sur la dissolution des sociétés. Lesbalisteset lemaniocde M. de Sallabéry peuvent seuls leur être comparés.
Nous avons eu dernièrement une occasion remarquable d’observer le caractère énergique de M. de Pina. C’était le jour où, reprenant toute sa dignité, la Chambre des députés se leva comme un seul homme contre la suppression de l’amendement relatif à la salle à manger de M. de Peyronnet. Depuis la chute du ministère déplorable, le côté droit n’avait pas encore éprouvé d’échec aussi désastreux. La consternation était peinte sur tous les visages religieux et monarchiques, et l’on eût dit que la Bastille venait d’être prise une seconde fois. M. de Pina, seul, debout à son banc, les bras croisés, ainsi que Marius sur les ruines de Carthage, bravait de ses regards l’hilarité du côté gauche; en vain les huissiers criaient de toutes parts: «Asseyez-vous, Messieurs; M. le président vous prie de vous asseoir.» L’inflexible Pina demeurait immobile. Enfin, saisi d’indignation, il s’écrie: «De quel droit veut-on me faire asseoir?» et proteste du moins, par cette véhémente apostrophe, contre le triomphe de la révolution.
L’honorable M. de Labourdonnaye est un homme plus grave. La première fois que j’ai eu l’honneur de le voir, je m’attendais à trouver dans sa physionomie quelques traits en harmonie avec sa réputation parlementaire, des yeux vifs et perçants, un front découvert et hardi, une tenue imposante et digne, tout au moins, d’un vieux chef de parti. Loin de là, M. le comte de Labourdonnaye n’offre à l’observateur qu’une physionomie sans expression, un visage maussade, un air ennuyé; sa voix sourde et monotone résonne tristement dansl’enceinte de la Chambre sans y trouver d’écho, et vient mourir dans la tribune des journalistes où le rédacteur de laQuotidiennelui fait de temps en temps la charité d’une colonne. Il m’est impossible de comprendre comment cet honorable député a pu exercer de l’influence sur une assemblée délibérante, autrement qu’en me rappelant ce proverbe:Dans le royaume des aveugles, les borgnes font la loi.
Mais quand je remets dans mon esprit les saturnales de la session de 1823, l’expulsion de Manuel et toutes les batailles gagnées par le côté droit de ce temps sur l’honneur et les libertés de la France, je m’explique plus aisément la gloire parlementaire de M. de Labourdonnaye. Le système des catégories doit à son éloquence de nombreuses victimes, et c’est lui qui disait un jour aux députés du côté gauche: «La France ne veut plus de vous!» Aujourd’hui que la France a fait connaître ses vœux, nous avons rarement le plaisir d’entendre M. le comte de Labourdonnaye, et même il est probable qu’au prochain renouvellement des Chambres, nous en serons entièrement privés; aussi l’honorable membre commence-t-il à nous accoutumer à son silence; sa voix, jadis si redoutable, est devenue muette et ne rend plus d’oracles; son front, chargé de rides, se couvre tous les jours de nouveaux soucis, et le temps n’est pas loin où cette renommée si brillante expirera dans l’oubli.
Pour moi, j’aime à voir disparaître sans bruit ces coryphées de la Chambreintrouvableetdéplorable, qui instituèrent les cours prévôtales, qui rédigeaient les notes secrètes, qui se sont adjugées un milliard, qui ont fait la loi du sacrilége, exploité l’assassinat du duc de Berri et ordonné lescoups de collierdu mois de novembre. Ainsi s’évanouiront devant la raison publique et la génération nouvelle tous ces vieillards atrabilaires, tristes représentants des haines du passé; ainsiont disparu les Dudon, les Donadieu, les Saint-Chamans, et passeront comme eux les Grénédan, les Sallabéry, et tant d’autres médiocrités, qui se consument lentement du supplice de leur impuissance et meurent, comme les héros du Dante, sans même emporter l’espérance.
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.M. LE GÉNÉRAL LAMARQUE.—M. LE GÉNÉRAL GÉRARD.—M. LE GÉNÉRALDEMARSAY.—M. LE GÉNÉRAL HIGONET.—M. LE GÉNÉRAL TIBURCE SÉBASTIANI.—M.LE GÉNÉRAL MATHIEU DUMAS.
La Chambre des députés, comme on le voit par ce titre, qui ne les comprend pas tous, est fort riche en généraux. Est-ce un bien? est-ce un mal? Je l’ignore; mais c’est un fait statistique assez remarquable et dont, à tout prendre, la France aura peut-être un jour à s’applaudir. Les généraux français ont rapporté de la guerre un sentiment exalté de l’honneur national; divisés sur les questions de liberté, ils s’entendraient certainement sur la question d’indépendance, derrière laquelle nos franchises civiles auront toujours le temps de se bien constituer. C’est d’ailleurs une justice à rendre à nos députés militaires, de reconnaître que la plupart d’entre eux, abdiquant les habitudes un peu despotiques de leur état, se sont montrés les défenseurs constants des libertés publiques.
Au premier rang de ces honorables se placent quelques-uns de ceux dont les noms décorent le titre de cet article. Le général Lamarque est connu depuis longues années par sa bravoure téméraire, par les proscriptions qu’il a subies, et par ses connaissances distinguées dans son art et dans lesautres sciences. Il écrit et parle d’un style pittoresque, tout en images, et qui rappelle à quelques égards la manière brillante et pathétique du général Foy; son élocution est toutefois moins correcte, mais plus incisive et satirique, comme on a pu le voir dans son discours sur la question des Suisses, auxquels il a porté le dernier coup. Il improvise rarement, quoique sa facilité soit très-grande; mais il récite ordinairement ses discours de mémoire, et leur effet en est plus assuré. L’honorable général est d’une taille moyenne, sa tête est légèrement enfoncée dans les épaules, qui sont un peu voûtées, et ses cheveux paraissent d’un blond douteux aux rayons du soleil. En somme, il n’est pas beau, mais on dit qu’il est fort aimable et qu’il n’a pas fait en pays ennemi toutes ses conquêtes.
M. le général Gérard possède quelque chose de cette simplicité antique, si justement admirée dans Hoche et dans Desaix. La modestie et la douceur caractérisent sa physionomie, naturellement ouverte, affable et distinguée. Il parle rarement, mais toujours à propos, avec force et mesure, et de manière à mériter les suffrages même de ses adversaires. Sa vie militaire, pleine de gloire, n’est pas de notre ressort; mais elle a jeté beaucoup d’éclat sur sa carrière parlementaire et donne aujourd’hui à l’honorable général une influence positive dans les délibérations de l’Assemblée. Il siége au côté gauche, entre M. Etienne et M. Laffitte.
M. le général Demarsay porte habituellement une longue redingote bleue et un chapeau à larges bords qui le font reconnaître sur-le-champ, non moins que sa taille élancée, au milieu de ses collègues. C’est un brave militaire, d’un tempérament sec et bilieux, presque toujours en colère et montant à la tribune comme à la brèche, armé de toutes pièces et la pointe en avant. Je ne connais pas dans toute laChambre d’interrupteur plus intrépide et plus infatigable, et il ne se passe pas de séance qu’il n’ait eu deux ou trois querelles avec le président. Il n’a pas la patience d’attendre son tour de parler, et trop souvent il exhale son humeur en apostrophes véhémentes, au lieu de réunir ses arguments en faisceau pour leur donner quelque importance. C’est un capitaine de tirailleurs qui dépense beaucoup de munitions et ne fait pas grand mal à l’ennemi. Son principal défaut est une obstination sans bornes: que la Chambre l’écoute ou soit distraite, s’il est à la tribune, il n’en descendra qu’après avoir tout dit et parlera dix fois dans la même séance. Au reste, M. le général Demarsay est un citoyen intègre, et s’il manque souvent de mesure, du moins n’a-t-il jamais manqué de conscience et de patriotisme.
Aux deux extrémités des deux centres siégent deux autres généraux plus jeunes: le premier, touchant au côté gauche, M. Tiburce Sébastiani; le second, plus près de la droite, M. Higonet. Tous deux sont arrivés récemment de l’armée de Morée, où ils commandaient une division. M. le général Higonet, bien qu’il siége près des rangs où les libertés nationales comptent fort peu d’amis, use de son crédit d’une manière juste et impartiale en faveur des habitants de son département. M. le général Tiburce Sébastiani, moins fier et moins superbe que son frère, a aussi beaucoup moins de talent; mais sa modestie invite à l’indulgence, et il paraît si jeune qu’on lui donnerait à peine trente ans. Toutefois, la campagne de Morée a bien plus appelé l’attention publique sur ces deux honorables membres que leurs travaux parlementaires.
M. le général Mathieu Dumas, l’un des plus anciens officiers de l’armée française, est assis au côté gauche, près de MM. les généraux Clausel et Lamarque. Tout le mondeconnaît sonHistoire des campagnes de la révolutionet le talent avec lequel il sut organiser, en moins de six semaines, pendant les Cent-jours, cette armée héroïque qui alla mourir à Waterloo. M. le général Mathieu Dumas a fait en personne la plupart des guerres dont il a écrit l’histoire, et il possède une foule de connaissances positives qui rendent sa présence à la Chambre infiniment utile. On a dit qu’il faillit un moment devenir infidèle à la cause constitutionnelle; mais rien ne nous a été démontré à cet égard, et nous croyons qu’aujourd’hui cet honorable général est trop âgé pour changer de religion. Sa gloire est d’ailleurs intimement liée à celle de la révolution française, et ce n’est pas au retour de Fleurus ou d’Arcole qu’on peut songer à devenir le compère des hommes de Coblentz. M. le général Mathieu Dumas est extrêmement vieux; sa tête est couverte de cheveux blancs, et sa place facile à reconnaître dans la Chambre, où il porte habituellement un garde-vue de taffetas vert.
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.M. THÉNARD.—M. KÉRATRY.—M. ÉTIENNE.
Avez-vous vu quelquefois à la Sorbonne M. le baron Thénard, professeur de chimie et doyen de la Faculté des sciences, expliquant à ses élèves la décomposition de l’hydrogène sulfuré par le chlore, apostropher en termes rudes son préparateur Baruel et renverser avec colère les éprouvettes et les tubes, quand une expérience vient à manquer par sa faute? L’avez-vous vu, armé de l’allumette magique, transformeravec satisfaction de l’oxyde de carbone en gaz acide carbonique? Tel vous l’avez admiré dans son fauteuil académique, tel vous le retrouverez à la tribune de la Chambre des députés, lorsqu’il se chargera d’un rapport sur la refonte des monnaies ou bien de la défense du commerce des salpêtres. Chez lui, le professeur ne disparaît jamais devant le député, et ses meilleurs discours ressemblent toujours à des leçons. L’honorable membre est doué d’une facilité d’élocution intarissable, et il en abuse trop souvent, comme ces compositeurs de musique qui développent dans tous les tons un motif agréable jusqu’à ce qu’ils l’aient rendu assoupissant.
Ce n’est pas que M. le baron Thénard manque de sens et de connaissances réelles; au contraire, il en possède beaucoup, et ses idées politiques sont généralement raisonnables; mais, comme il est fort entêté, prolixe et criard, le bien qu’il pourrait faire rencontre souvent des opposants parmi ceux qu’il a trop ennuyés pour vouloir les convaincre. C’est un des hommes les plus dangereux que je connaisse pour les habits neufs et pour les jabots de mousseline: on cite plusieurs exemples de personnes auxquelles, dans la chaleur de son argumentation, il aurait arraché tous les boutons de leur habit et la moitié de leur chemise. En conséquence, il importe de se tenir à une distance respectueuse de ses ongles redoutables, toutes les fois qu’on discute avec lui quelques questions capables de l’échauffer.
L’honorable député de l’Yonne est encore, dans toute la force de l’âge, un véritable adolescent dans une Chambre qui ne compte guère que des vieillards. Sa tête est couverte d’une forêt de cheveux noirs et crépus, sa figure large et plate, son regard vif et jovial. Il siége au centre du centre gauche et vote quelquefois avec le centre droit; ce qui s’explique aisément par la simple énumération des titres dont il est décoré.Comment se pourrait-il qu’un député qui est baron, doyen de Faculté, professeur à la Sorbonne et au Collége de France, officier de la Légion d’honneur, membre de l’Institut et de l’Académie de médecine, n’eût pas quelque penchant pour le cumul, si vivement attaqué néanmoins par un vicomte, M. de Cormenin!
M. Kératry, député du Finistère, s’est acquis une réputation de courage, de patriotisme et d’intégrité au-dessus de toute atteinte. Sa vie entière, vouée à l’étude de la philosophie et de l’histoire, n’a été qu’une laborieuse introduction aux fonctions qu’il remplit aujourd’hui avec tant de distinction. Cet honorable député écrit et parle avec beaucoup de facilité. Peut-être aurait-on le droit d’exiger plus de correction et de goût dans son style; mais ces défauts ont disparu toutes les fois qu’il a été appelé à défendre la cause de la liberté ou celle de l’humanité. On sait avec quelle énergie et quelle dignité M. Kératry, traduit devant les tribunaux pour un article inséré par lui auCourrier français, sut faire respecter ses droits et dévoiler les turpitudes du dernier ministère. Son procès n’a pas été inutile au succès de la cause nationale, et il est très probable que ses juges, en l’acquittant, ont voulu rendre hommage à sa vertu, non moins qu’obéir au cri de leur conscience.
L’honorable membre est d’une taille extrêmement petite. Sa mise est très-négligée. Il parle assez rarement, ce qui est déjà une preuve de goût, et il s’attache de préférence à traiter les questions de liberté civile et religieuse, qui conviennent davantage à la nature de son talent. M. Kératry a publié plusieurs ouvrages, parmi lesquels sesInductions morales et philosophiqueset le roman intituléle Dernier des Beaumanoirtiennent un rang distingué et annoncent une grande imagination.
Tout le monde connaît les antécédents littéraires et politiques de M. Etienne, académicien de l’Empire et chassé de l’Académie par ordonnance royale. Il arevu le pays où l’on dort, grâce au droit d’élection ou plutôt de réélection exercé en sa faveur par ses confrères. De proscrit, il est devenu député, et il s’est invité à jouer aux cartes dans le même palais où la stupide vengeance d’un ministre conseillait au roi de lui ravir un titre jusqu’alors inviolable. M. Etienne a passé par toutes les épreuves avec une insouciance philosophique et joyeuse, consolé par ses succès littéraires et trouvant, dans les recettes deJocondeet de quelques autres pièces charmantes, des compensations aux rigueurs ministérielles. C’est un homme de mœurs douces, d’un caractère faible et léger, mais véritablement inoffensif et même obligeant. Sa taille est grande et son embonpoint date d’avant la Restauration.
Les discours de l’honorable député de la Meuse se font remarquer, comme ses autres productions, par l’éclat des antithèses, par un heureux choix d’expressions et par un vernis de politesse qui cache trop souvent la légèreté du fond. Plusieurs de ses sentences sont restées à la tribune comme au théâtre, et nul orateur n’a peut-être mieux défini la dernière loi départementale, si incongrument retirée, que celui qui en a dit:politesse des mots et injure des choses! M. Etienne est très-assidu aux séances de la Chambre, et l’on devine aisément combien sa position doit lui procurer d’occasions d’être utile au journal qu’il dirige. Il siége au troisième banc du côté gauche, près de M. Laffitte et du général Gérard.
L’honorable orateur n’est point un homme instruit dans la véritable acception de ce terme; il ne manque pas de tact et dissimule ce qu’il ignore avec assez d’adresse pour faire illusion sur ce qu’il sait. C’est précisément l’absence de ce tact qui précipite la tribune, comme des papillons à la chandelle,une foule de députés ignorants et présomptueux, et donne naissance à des milliers de discours déplorables qui allongent les sessions sans aucun bien pour la chose publique. On ne saurait croire combien il y a dans l’Assemblée de médiocrités qui pérorent et de gens de mérite qui gardent le silence, utiles seulement dans les comités, où ils donnent d’excellents avis, tandis que les bavards ambitieux ne songent qu’au journal du lendemain et à l’effet que leurs métaphores produiront dans les départements. Il y aurait là un excellent sujet de comédie, et je crois que M. Etienne s’en occupe. La représentation aura lieu aux élections prochaines.
BIGARRURES.
On a trouvé un bon moyen d’empêcher les électeurs de faire sauter le ministère: on met le feu à leurs maisons.
** *
Les Français seront dorénavant admissibles à tous les emplois, pourvuqu’ils aient une fortune suffisante. Ainsi le veut un article nouvellement promulgué de la Charte Polignac.
** *
MM. de Polignac, de Montbel, d’Haussez, Chabrol, Courvoisier et Guernon de Ranville se trouvaient réunis, l’autre jour, en grand conseil.
—Oh! mon Dieu! que vous êtes jaunes, mes chers collègues, dit le prince romain.
—C’est que nous allons entrer en dissolution, répondirent tristement les cinq autres Excellences.
M. FONTAN A POISSY.
Il n’y manquait ce matin que le galérien malade, car, pour le reste, nous étions revenus aux beaux jours de M. Franchet, il y avait les gendarmes, les voleurs de grand chemin et, au milieu de tout cela, M. Fontan, que le préfet de police avait trouvé trop heureux à Sainte-Pélagie, et qu’il a fait transporter à la maison privilégiée de Poissy.
C’est un réveil digne de M. Mangin; la veille, il avait été assez clément pour le malheureux détenu. Il avait permis aux acteurs de l’Odéon, à mademoiselle Georges elle-même, de pénétrer jusqu’au prisonnier pour entendre la lecture d’un nouveau drame plein d’émotions neuves et fortes, composé sur la grande route de Bruxelles, au milieu des gendarmes de la Belgique, et terminé au milieu des gendarmes de Paris.
Et les acteurs avaient applaudi à ce drame de l’auteur dePerkins, et ils l’avaient quitté en lui promettant un succès de plus, et peut-être la liberté.
Le lendemain, c’était aujourd’hui, M. Fontan était arraché à ses amis de prison, au concierge qui l’aimait, aux poètes ses collègues, à tant d’organes de la presse libérale si facilement incarcérés; adieu à toute la prison, à sa cellule repeinte, à ses habitudes domestiques, à tout ce monde qu’il s’était fait pour cinq années! Oui, violemment arraché de tout ce bien-être; violemment arraché à ces porte-clefs qui lui souriaient; adieu même à ce Paris lointain du faubourg; adieu auPauvre Jacques: M. Mangin le veut, il faut aller à Poissy.
O Poissy! à sept lieues de l’Odéon et des Nouveautés, dans la poussière, une méchante prison à porte basse et, dans l’intérieur, des voleurs repris de justice, des escrocs de second ordre, tout le menu fretin de la police correctionnelle! Et,entré là, il faut quitter son dernier habit de poète, son pauvre habit tout usé, mais auquel on tient encore comme à son habit de noces! Allons, encore un effort, tendez les bras à la livrée du crime; un forçat a porté cet habit. N’importe, te voilà en livrée; tu n’as pas même le droit d’être vêtu comme les autres poètes. Voilà M. Fontan à Poissy.
Il est parti ce matin: il couchera ce soir,dans saprison nouvelle, dans le dortoir comme à ces beaux temps du collége; il s’endormira aux conversations d’argot de ses compagnons, et il ne comprendra pas cette langue étrange et il regrettera plus que jamais sa prison toute composée de poètes et d’écrivains, et, tout à côté, les joyeux dissipateurs de leur patrimoine, insouciants amateurs de bonne chère et de plaisirs, habiles architectes de châteaux en Espagne, même malgré les verrous!
Vraiment, c’est une indignité d’en agir ainsi vis-à-vis un homme, parce qu’il n’est ni voleur, ni escroc, ni faussaire, ni menteur, ni calomniateur; parce qu’il a le désavantage d’être un écrivain, rien de plus. Tu écris, scélérat! Des menottes, des fers, des forçats pour compagnons. Tu écris! le feu et la mort. Tu écris! qu’on te pende, qu’on te marque au feu!... Reposez en paix, vous autres qu’attend le bagne; vous, honnêtes assassins, qui n’écrivez pas.
Honneur donc à l’arrêt de M. Mangin; honneur à ce capricieux hasard qui joue avec un homme et qui le brise avec dédain, quand il a assez joué. Quoi donc? la loi qui vous enferme vous condamne-t-elle à l’exil, au travail des mains, à l’habit infamant, à la cohabitation avec le crime? Prisonnier veut-il dire forçat? Une prison est elle un bagne? Et ici n’est-ce pas dire à M. Fontan: «Tu ne vivras pas!» que de l’enlever à ses amis, à ses protecteurs, au souvenir de la ville, à sa famille, à tout ce qui pouvait adoucir cinq ans de cetteinfortune qu’on appelle la prison. Cinq années d’esclavage, mon Dieu, pour quelques lignes hasardées! Toute une vie perdue!
BIGARRURES.
M. de Polignac a tenu le poêle à un mariage qui a été célébré à Saint-Germain l’Auxerrois. Quand donc tiendra-t-on le poêle au convoi du ministère?
** *
Un client, que rasait le perruquier Figeac,Lui demandait: Quelle nouvelle?—Quoi donc! ignorez-vous celle du jour?—Laquelle?—Le ministère Polignac,Lassé d’une longue querelle,Dans deux mois va déménager.—Dans deux mois, non, c’est en septembre.—Parbleu, j’ai le journal, je pourrais bien gagner.Regardez..... en juillet il doit changer de Chambre.
Un client, que rasait le perruquier Figeac,Lui demandait: Quelle nouvelle?—Quoi donc! ignorez-vous celle du jour?—Laquelle?—Le ministère Polignac,Lassé d’une longue querelle,Dans deux mois va déménager.—Dans deux mois, non, c’est en septembre.—Parbleu, j’ai le journal, je pourrais bien gagner.Regardez..... en juillet il doit changer de Chambre.
Un client, que rasait le perruquier Figeac,Lui demandait: Quelle nouvelle?—Quoi donc! ignorez-vous celle du jour?—Laquelle?—Le ministère Polignac,Lassé d’une longue querelle,Dans deux mois va déménager.—Dans deux mois, non, c’est en septembre.—Parbleu, j’ai le journal, je pourrais bien gagner.Regardez..... en juillet il doit changer de Chambre.
Dimanche, 16 mai 1830.EXTRAIT DES BORDEREAUX D’UN PRÉFET.
Pour guirlandes de fleurs appendues à la préfecture, lampions, verres de couleur et vers de circonstance
Honoraires de dix hommes qui sont allés au-devant de Son Excellence, et ont crié:Vive M. deBourmont! à chaque 1 fr.
Pour le dîner, le foin et l’avoine consommés par Monseigneur, sa suite et ses chevaux
Pour la rédaction de l’éloquent discours de M. le préfet
Honoraires de vingt hommes chargés de coudoyer, rudoyer et injurier les mauvais citoyens qui riaient et proféraient des plaisanteries et quolibets séditieux, à chaque 2 fr.
Plus, indemnités pour les coups de canne reçus par les susdits
Pour les arrhes données aux individus qui devaient traîner la voiture de Monseigneur, ce qui n’a pas eu lieu
Pour gratifications aux agents de police et petits verres à la gendarmerie pour réchauffer et remonter le dévoûment d’iceux
Pour messes, neuvaines et chandelles bénies, à l’occasion de l’expédition d’Alger
Pour l’achat de dix exemplaires de laQuotidienne, de laGazetteet duDrapeau blanc, pour être mis en évidence dans le salon de M. le préfet
Pour bas de soie de M. le préfet, éloge des vertus de M. de Bourmont, et autres menus détails
M. le préfet supplie humblement Mgr le ministre de l’intérieur de lui faire rembourser ces avances; sans quoi, quand il passera par sa préfecture quelque grand personnage, ses moyens ne lui permettraient pas de le recevoir dignement, le dévoûment étant pour le moment hors de prix, et personne ne voulant en donner à crédit.
Mercredi, 19 mai 1830.SÉANCE DU CONSEIL.(15 mai.)
M. DE POLIGNAC.—Ah! çà, Messieurs, j’ai envie de dissoudre.
M. D’HAUSSEZ.—Par le mât de misaine, ce devrait être déjà fait.
M. DE POLIGNAC.—Si je dissolvais?
M. SYRIEYS.—Oui, si on dissolvait?
M. DE POLIGNAC.—Mais c’est que nos affaires n’en iront pas mieux pour cela. La France va se lever tout entière contre nous. Je n’ose pas dissoudre.
M. SYRIEYS.—Ne dissolvons pas.
M. DE POLIGNAC.—Mais on ne peut pas faire autrement; la Chambre de l’adresse séditieuse n’est guère venue à résipiscence.
M. SYRIEYS.—Alors, dissolvons.
M. DE POLIGNAC.—Moi, je ne sais que faire. Aidez-moi de vos conseils.
M. SYRIEYS.—Mon avis est..... si je puis me permettre de l’énoncer aussi ouvertement..... mon avis est que notre situation est excessivement embarrassante.
M. DUDON.—Je suis parfaitement de l’avis de l’honorable préopinant.
M. COURVOISIER.—Et si les saints ne nous sont pas en aide, je ne sais comment nous nous tirerons d’affaire. Il faut pourtant se décider à quelque chose.
M. SYRIEYS.—Si nous tirions à la courte-paille ou à pile ou face?
M. D’HAUSSEZ.—A-t-il de l’esprit aujourd’hui, ce coquin de Syrieys!
M. COURVOISIER.—Attendez, j’ai une médaille bénie à l’occasion de la translation des reliques de saint Vincent de Paul; elle va nous servir. Eh!... où donc est ma médaille? j’ai perdu ma médaille, on m’a volé ma médaille. Dudon, vous ne me l’auriez pas prise par hasard?
M. DUDON,avec assurance.—Moi, je ne sais pas ce que vous voulez dire.
M. SYRIEYS.—Tenez, voilà un louis.
M. D’HAUSSEZ.—Vaisseau démâté que vous êtes, vous ne voyez pas que c’est un napoléon.
M. COURVOISIER,se signant.—Bonne sainte Vierge!
M. DE POLIGNAC.—La figure de l’individu!... Tenez, voilà un vrai louis. D’Haussez, vous êtes pour la dissolution; moi contre. Pile ou face?
M. D’HAUSSEZ.—Face.
(M. de Polignac jette la pièce; elle tombe face, et la dissolution est arrêtée définitivement.)
M. DE PEYRONNET AU MINISTÈRE.
On lit dans laGazetted’hier: «MM. de Chabrol et de Courvoisier ayant donné leur démission, le Roi l’a acceptée et a nommé M. de Montbel ministre des finances, M. de Chantelauze ministre de l’Instruction publique, et M. de Peyronnet ministre de l’intérieur.»
M. de Peyronnet!!! Ce nom dit tout, et nous savons de quoi est capable celui qui a pris pour devise:Non solum togâ. Nous voici revenus à l’expectative des coups d’État dont nousmenaçaient depuis si longtemps les journaux à gage de la camarilla.....
Bien joué, nos Seigneurs! M. de Peyronnet est pris pour tailleur dans notre dernière partie, voyons ce qu’il retournera!
BIGARRURES.
M. de Peyronnet entre dans la nouvelle troupe avec le même engagement et les mêmes feux; il a pour emploi les coups d’État. On est généralement curieux de voir le beau grenadier à cheval.
** *
La nouvelle de la rentrée de M. de Peyronnet au ministère a fait baisser la rente, et les projets de M. de Polignac font hausser les épaules.
** *
Les électeurs se préparent à prouver à l’auteur de la loi du droit d’aînesse, qu’il n’est qu’un triste cadet.
** *
M. de Peyronnet a de la rancune; il veut nous faire payer cher sa salle à manger, mais nous tenons les cordons de la bourse.
** *
M. Dudon a pris un habit de ministre, il continue à voler dans le chemin de la fortune.
** *
Chodruc-Duclos dit qu’il aime mieux être Chodruc que Peyronnet; Chodruc n’est pas si fou qu’il en a l’air.
M. Capelle joue les traîtres, M. Polignac les niais, M. Guernon de Ranville les pères dindons, M. de Peyronnet les tyrans. M. de Bourmont est chargé spécialement de l’emploi des déserteurs. M. Dudon va compléter la troupe; on sait d’avance quel rôle il jouera.
** *
On assure que M. de Peyronnet a en portefeuille une trentaine de lois d’amour inédites.
** *
Décidément le ministère est à l’agonie; M. de Peyronnet se plaint d’avoir été appelé trop tard.
** *
Chodruc-Duclos a pris un chapeau neuf; il paraît qu’un changement notable s’est opéré dans ses finances; il finira peut-être par être ministre.
** *
M. de Peyronnet va donner un grand assaut....... à la Charte.
** *
M. de Polignac veut monter à cheval après les élections; nous l’engageons à bien se tenir.
** *
M. de Polignac voyant approcher les élections et désirant s’assurer un poste en rapport avec ses goûts et sa capacité, a retenu la place de bedeau de Saint-Roch.
** *
On vend maintenant destabatières électoraleset dutabac à la Charte. Il y a de quoi faire fumer le ministère.
** *
M. de Polignac trame ses coups dans l’ombre, c’est le hibou du ministère.
** *
Telle est pourtant l’influence des plus petits motifs dans les choses de ce monde! Les oies ont sauvé le Capitole, et M. de Pol... pouvait causer une révolution en France.
** *
M. de Polignac prétend servir les intérêts du pays; il ne sait servir que la messe.
LA CHARTECOMME LA VEULENT LES HOMMES DU 8 AOUT ET DU 19 MAI.
Article premier.—Les Français sont inégaux devant la loi, parce qu’il serait absurde qu’un libéral ou un homme qui ne va pas à la messe fût l’égal d’un émigré ou d’un congréganiste; qu’un député du côté gauche, qu’un écrivain ou un manufacturier marchassent de front avec un homme du centre, un évêque et un marquis; qu’un rédacteur duConstitutionnelou duCourrier français, qui n’ont nideavant leur nom, ni rubans, ni pensions, ni croix, fût autant qu’un rédacteur de laGazettequi a deuxdel’un devant, l’autre derrière, qui est de plus commandeur de l’ordre d’Isabelle la Catholique, qui dîne chez les ministres et qui tient les cordons du dais.
Art. 2.—Il serait assez agréable de ne faire payer les impôts qu’aux libéraux; mais, par cela, ils se trouveraient être seuls électeurs. Au contraire, seront dégrevés, autant que possible, les citoyens atteints ou soupçonnés de libéralisme.
Art. 3.—Ne sont admissibles aux emplois civils et militaires que les hommes bien pensants, affiliés à la congrégation, ayant au moins une fois trahi la France, dénoncé quelque conspiration ou sauvé trois fois la monarchie.
Art. 4.—La liberté individuelle est garantie, à moins que le suspect ne soit un écrivain libéral, parce que alors les traitements les plus rigoureux sont permis et même ordonnés. En ce cas, les gendarmes doivent se servir de leurs sabres et les guichetiers redoubler d’insolence.
Art.5 et 6.—Chacun professe sa religion avec une égale liberté. Néanmoins on brûlera quiconque ne sera pas de la société de Jésus, qui est la religion de l’État.
ART. 7.—Les ministres de la religion catholique percevront la dîme de tous les biens des laïques; les prêtres de toute autre religion mourront de faim.
ART. 8.—Les Français ont le droit de faire imprimer et de publier leurs opinions, pourvu qu’ils n’écrivent que la vie des saints et le panégyrique de saint Louis, pour l’histoire; des cantiques et des noëls pour la poésie; l’éloge du gouvernement, des ministres et des jésuites, ou des invectives contre les libéraux.
ART. 9.—Les propriétés sont inviolables, sauf le cas où il faudrait qu’il en fût autrement.
Art.10 et 11.—Il est défendu de rappeler que M. de *** a déserté et passé à l’ennemi; que tels et tels ont rampé aux pieds de l’usurpateur; que M. *** a vendu son honneur pour telle somme, que M. M*** n’a pu trouver à vendre le sien; que M. D*** a volé la nation; etc.
ART. 12.—Seront soumis au recrutement tous libéraux serfs et vilains; seront excellents officiers et généraux expérimentés, tous nobles, baron ou homme de haute lignée, de naissance et ancienne souche.
Art. 13.—Les ministres sont inviolables et, par conséquent, non responsables; à eux seuls appartient la puissance exécutive. Les ministres n’auront ni capacité, ni impartialité, ni conscience.
Art.14 et 15.—La puissance législative s’exerce par les ministres; la Chambre des pairs et la Chambre des députés ne sont que pour la forme, jusqu’à ce qu’on les ait composées autrement.
Art. 16.—Les ordonnances des ministres ont force de loi.
Art. 17.—Quand la loi est fixée d’une manière immuable, on la porte aux Chambres pour la forme.
Art. 18.—Toute loi doit être discutée et votée librement; seulement, seraempoignéet conduit en prison, maltraité, diffamé, vexé, destitué et anathématisé tout député qui votera ou parlera contre le ministère. Des gendarmes, avec leurs carabines chargées, seront dans la salle, de distance en distance, en nombre double de celui des membres.
Art. 19.—Les Chambres ne peuvent ni se plaindre des ministres, ni prier le Roi d’écouter le cri du peuple; les Chambres doivent estimer les ministres, quels qu’ils soient.
Art. 20.—Si les Chambres demandent le renvoi des ministres, la demande sera soumise à l’approbation desdits ministres.
Art. 21.—Si la proposition est adoptée par les ministres, elle sera mise sous les yeux du Roi; si elle est rejetée, elle ne pourra être représentée pendant toute la durée du ministère.
Art. 22.—Les ministres promulguent les lois selon leur bon plaisir.
Art. 23.—Les traitements des ministres seront fixés et ne pourront subir de variations qu’en augmentant.
Art. 24.—Tout ministre chassé par le vœu de la nation est nommé de droit à la pairie.
Art. 25.—Toutes les délibérations de la Chambre des pairs sont secrètes, quand il s’y prononce des discours comme le dernier de M. de Chateaubriand.
DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS DES DÉPARTEMENTS.
Art. 26.—La Chambre des députés sera composée des députés élus par les conseils électoraux. Les ministres, dans leur impartialité, ne se réservent d’autre influence que de choisir les électeurs.
Art. 27.—Chaque département n’aura qu’un seul député, vu la rareté toujours croissante des hommes bien pensants.
Art. 28.—Tout député sera destitué à la volonté du ministre.
Art. 29.—Aucun député ne peut être admis dans la Chambre, s’il ne porte habituellement de la poudre et des bas chinés.
Art. 30.—Si néanmoins il ne se trouvait pas dans le département assez d’hommes réunissant les conditions requises, on choisirait dans les simples marguilliers, pourvu qu’ils soient abonnés à laGazette, à laQuotidienne, ou à l’Apostolique.
Art. 31.—Si quelque homme bien pensant ne payait pas le cens exigible, on y pourvoirait par un ou plusieurs faux.
Art. 32.—Les présidents des colléges électoraux sont autorisés et même invités à faire triompher la bonne cause par tous les moyens légaux ou illégaux: fraude dans les dépouillements, influence par promesses ou menaces, etc.
Art. 33.—La moitié au moins des députés sera choisie parmi les Trois-Cents de M. de Villèle, le centre et les ventrus bien connus.
Art. 34.—Le président de la Chambre est tenu de clore les discussions avant qu’elles soient ouvertes, toutes les fois qu’elles prennent une tournure peu favorable au ministère.
Art. 35.—Les séances de la Chambre sont publiques, mais les tribunes réservées au public ne contiendront pas plus de quatre personnes.
Art. 36.—Au moindre signe de joie ou de tristesse qui paraîtra sur la figure du public, les tribunes seront évacuées.
Art. 37.—Aucun discours ne peut se terminer sans un court éloge des ministres.
Art. 38.—La Chambre des députés n’a pas le droit de refuser des impôts.
Art. 39.—En conséquence, aucun impôt ne peut être perçu s’il n’est consenti par la Chambre.
Art. 40.—Aucune diminution ne peut être proposée dans les impôts.
Art. 41.—Les ministres peuvent proroger la Chambre et, si elle les ennuie, la dissoudre, sans en convoquer une nouvelle.
Art. 42.—Les ministres ont le droit de faire emprisonner, déporter, ou d’exclure de la Chambre tout député qui ne se renfermerait pas dans le respect qui leur est dû.
Art. 43.—Les ministres peuvent faire par leurs journaux stipendiés injurier, insulter et calomnier les députés.
Art. 44.—Les pétitions envoyées aux Chambres resteront sans être dépliées.
DES MINISTRES.
Art. 45.—La voix d’un ministre comptera pour dix dans les délibérations des Chambres; on doit les écouter avec admiration quand ils daignent parler à la Chambre, et ne pas leuradresser d’arguments trop forts qui pourraient les embarrasser.
Art. 46.—La Chambre des députés a le droit d’accuser les ministres et de les traduire devant le conseil des ministres, qui seul a le droit de les juger.
Art. 47.—Dans le cas où les ministres accusés ne se condamneraient pas, leurs accusateurs seront punis comme calomniateurs.
DE L’ORDRE JUDICIAIRE.
Art. 48.—Les ministres se réservent de rendre justice sous les tilleuls du Palais-Royal.
DROITS PARTICULIERS MAINTENUS PAR L’ÉTAT.
Art. 49.—La dette publique est garantie, sauf quelques restrictions, telles que le trois pour cent.
Art. 50.—On rétablira le droit d’aînesse, les droits de haute justice, de vasselage. On fait des nobles et des pairs à discrétion.
Art. 51.—Les colons seront traités comme des nègres.
ARTICLE TRANSITOIRE.
Art. 52.—Il est défendu à tout citoyen de lire ou d’avoir chez lui cette Charte constitutionnelle.
Numéro du 25 juillet 1830.LE 4 AOUT 1830.DOUVRES.
(Deux inconnus, l’un arrivant de Calais, l’autre s’embarquant pour la même destination.)
Premier inconnu:God save my!... C’est vous?
Deuxième inconnu: Le prince de Pol...
—Chut! ne me nommez pas.
—Pourquoi?
—Parce que... j’allais chez vous.
—Tiens, c’est drôle, j’allais chez vous.
—J’allais m’asseoir à votre foyer.
—Je n’en ai plus, j’allais vous demander à partager la fortune du pot.
—Le pot!... on me l’a renversé sur la tête.
—Diable! Voilà qui est malheureux!.... Qu’allons-nous faire?
—Avez-vous de l’argent?
—Oui, un peu; j’ai écorché de mon mieux le pauvre John Bull.
—Moi, je n’ai pas un sou; ils crient avant qu’on les écorche.
—Il fallait les laisser crier.
—Oui, mais ils montraient les dents.
—C’est différent. Guillaume n’a plus besoin de mes services.
—La France a jugé à propos de se passer des miens.
—Mon cher, comme Denys de Syracuse, il faudra nous faire maîtres d’école.
—Tiens, est-ce que vous savez lire, vous?
—Non, et vous?
—Ni moi non plus.
—Alors il faut faire comme Dioclétien, il faut nous mettre jardiniers.
—Non, j’ai un projet, je vais me faire jockey à New-Market.
—L’idée n’est pas déjà si mauvaise; moi, si j’y avais pensé, je me serais fait roi des Grecs, quoique la place ne fût pas très-bonne. Un conquérant!... je vais me fairerestaurateur.
—Et moi! le descendant d’une si noble maison!
—N’importe, je vais à Paris.
—Tenez, mon cher, voilà une recommandation pour Piet. Il vous aidera, quoique sa cuisine soit bien maigre à présent, ce pauvre Piet! ila bu un bouillon avec nous.
—Adieu donc, que la paix soit avec vous!
—Que la miséricorde du ciel vous accompagne!
Les prophétiques menaces de cet article ne devaient pas tarder à se réaliser.
Le 26 juillet, les ordonnances parurent. D’un trait de plume, Charles X venait de décider la déchéance de sa dynastie.
Avec la monarchie de Juillet, après lestrois glorieuses,Figaroreparaît triomphant. Une fois encore sa vignette a subi une transformation, elle est devenue comme l’enseigne de sa victoire.
Basile fuit, Figaro ne menace plus, il frappe: «Ah! Basile, mon mignon, faiseur de coups d’État, en voici du bois vert.»
Mais le but est atteint, la rédaction se disperse: c’est un autreFigaro. Nous n’entreprendrons pas de le suivre dans sa fortune nouvelle.
FIN.
FIN DE LA TABLE.Imprimé par Charles Noblet, rue Soufflot, 18.