Ci-gît l’avocat des abus,Le patron de la servitude.Il aima peu la Charte et se fit une étudeDe sauterpar-dessus.
Ci-gît l’avocat des abus,Le patron de la servitude.Il aima peu la Charte et se fit une étudeDe sauterpar-dessus.
Ci-gît l’avocat des abus,Le patron de la servitude.Il aima peu la Charte et se fit une étudeDe sauterpar-dessus.
COUPS DE LANCETTE.
L’ÉLÈVE.—J’ai peur du tonnerre, je porte la fleur-de-lis, et j’aime papa.
L’EXAMINATEUR.—C’est très-bien, vous entrerez d’emblée à l’École polytechnique.
** *
Les personnes qui connaîtraient un homme sans occupation, âgé de quarante ans au moins, qui serait décidé à parler pendant deux ou trois heures en faveur du projet de loi des ministres, sont priées de l’adresser à M. de Martignac. On lui promet une récompense honnête.
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On cherche la liste des gens qui avalent le budget; l’Almanach royalparaîtra demain.
Vendredi, 10 avril 1829.LE MINISTRE ET SON MÉDECIN[14].
Rue de Grenelle.—5 heures du matin.
LE MINISTRE.Arrivez, docteur, arrivez; je souffre horriblement.
LE MÉDECIN.Grand Dieu! qu’avez-vous? comme vous voilà défait!
—Ils me tueront, mon ami! je n’en puis plus... Dans le moment de la crise, j’étais fort; maintenant, je suis abattu.
—Vous avez la fièvre... N’avez-vous pas eu le délire aussi?
—Le délire? attendez... Oui, à huit heures, hier soir, je me suis surpris parlant tout seul...
—Êtes-vous bien sûr que l’accès n’a commencé qu’à huit heures?
—Franchement, je n’en sais rien; je crois bien qu’à quatre heures et demie il y avait déjà quelque chose...
—J’en suis persuadé, moi; sans cela, vous seriez-vous hasardé?...
—J’ai eu raison, n’est-ce pas, docteur?
—Si j’avais été dans la salle des députés au moment où le scrutin vous a frappé (montrant le front), rien de cela ne se serait passé. Je vous aurais fait demander à la salle des conférences, je vous aurais saigné, et deux palettes de sang auraient sauvé vous et la liberté du malheur qui vous arrive à tous deux.
REDITE.On tient pour Polignac, l’homme selon la cour,Deux paquebots tout prêts sur le double rivage:L’un à Douvres, pour son passage;L’autre à Calais, pour son retour.
REDITE.On tient pour Polignac, l’homme selon la cour,Deux paquebots tout prêts sur le double rivage:L’un à Douvres, pour son passage;L’autre à Calais, pour son retour.
REDITE.
On tient pour Polignac, l’homme selon la cour,Deux paquebots tout prêts sur le double rivage:L’un à Douvres, pour son passage;L’autre à Calais, pour son retour.
COUPS DE LANCETTE.
Le ministère croit qu’il a de la tête parce qu’il est entêté.
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M. de Pol... s’embarque pour revenir en France;... tant va la cruche à l’eau....
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LE PASSAGER ÉTONNÉ.
Cinq fois je suis entré dans un vaisseau,Et quatre fois j’ai fait naufrage.Des voyages sur mer tel est, dit-on, l’usage.Expliquez-moi par quel bonheur nouveauLe Polignac qui si souvent voyageN’est pas encor tombé dans l’eau?
Cinq fois je suis entré dans un vaisseau,Et quatre fois j’ai fait naufrage.Des voyages sur mer tel est, dit-on, l’usage.Expliquez-moi par quel bonheur nouveauLe Polignac qui si souvent voyageN’est pas encor tombé dans l’eau?
Cinq fois je suis entré dans un vaisseau,Et quatre fois j’ai fait naufrage.Des voyages sur mer tel est, dit-on, l’usage.Expliquez-moi par quel bonheur nouveauLe Polignac qui si souvent voyageN’est pas encor tombé dans l’eau?
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Des nouvelles de Calais annoncent que décidément M. de Polignac revient sur l’eau.
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L’alter egode don Miguel, c’est le bourreau.
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Pour l’esprit, Martignac est vraiment un démon.Comme avec grâce il dissimule!Et qu’il sait bien vous dorer la pilule,Pour y mieux cacher le poison.Aux libertés, si, par exemple,On désire élever un temple,Il en décore le fronton.Le portique et le péristyleA tous les yeux sont d’un beau style.On entre... C’est une prison.
Pour l’esprit, Martignac est vraiment un démon.Comme avec grâce il dissimule!Et qu’il sait bien vous dorer la pilule,Pour y mieux cacher le poison.Aux libertés, si, par exemple,On désire élever un temple,Il en décore le fronton.Le portique et le péristyleA tous les yeux sont d’un beau style.On entre... C’est une prison.
Pour l’esprit, Martignac est vraiment un démon.Comme avec grâce il dissimule!Et qu’il sait bien vous dorer la pilule,Pour y mieux cacher le poison.Aux libertés, si, par exemple,On désire élever un temple,Il en décore le fronton.Le portique et le péristyleA tous les yeux sont d’un beau style.On entre... C’est une prison.
Dimanche et lundi, 19 et 20 avril 1829.ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.M. BENJAMIN CONSTANT.—M. SYRIEYS DE MAYRINHAC.
M. Benjamin Constant a passé la plus grande partie de sa vie au sein de nos assemblées politiques. Il a pris part à tous leurs débats, il a vieilli au milieu de leurs orages. Infatigable athlète, il écrivait sous le Consulat, sous l’Empire, à la Restauration, pendant les Cent-Jours. En 1816, il écrivait encore; il écrira jusqu’au dernier soupir et mourra sur la brèche. La tribune est devenue son élément: là seulement il est à l’aise, il respire, il jouit. Il faut le voir s’agiter, les jours de discussion, lorsque quelque orateur verbeux lui gaspille son temps et retarde pour lui l’heure de la parole: tantôt il se promène, les yeux fixés sur l’horloge; tantôt il se pose avec impatience en face de l’ennemi, quel qu’il soit, qui parle avant son tour. Enfin, cet ennemi descend de la tribune, et M. Benjamin Constant s’y précipite, s’y cramponne, la presse de ses deux mains avec amour, avec passion..... Le président vient de lui accorder la parole.
L’honorable orateur est un homme d’une haute stature: son teint est pâle, sa figure pleine de finesse et d’expression; ses cheveux, blonds et rares, retombent en boucles sur ses épaules. Sa voix, sèche et fatiguée, n’a pas beaucoup d’étendue, maiselle s’anime par moments et laisse à peine sentir le léger grasseyement qui la caractérise. Toutefois, M. Benjamin Constant paraît plus orateur quand on lit ses discours que lorsqu’on les entend. La mauvaise habitude qu’il a prise d’écrire chacune de ses phrases sur une petite feuille isolée et la faiblesse de sa vue le forcent de se baisser, en quelque sorte, au retour de chaque période pour retrouver la phrase suivante, qu’il a l’air de jeter avec humeur au visage de ses adversaires. Il en résulte un mouvement de tout son corps, régulier et monotone, qui fatigue les spectateurs et qui nuit beaucoup à l’effet oratoire. Aussi, les discours de M. Benjamin Constant exercent-ils plus d’influence le lendemain que le jour même, et sur le public que dans la Chambre où ils ont été prononcés.
L’effet est bien différent lorsque l’honorable député improvise. L’habitude de la tribune et la connaissance parfaite qu’il a des assemblées délibérantes lui donnent, dans ce cas, de très-grands avantages. Aussi, le voit-on presque toujours sortir avec honneur de ces épreuves difficiles qui ont été fatales à plus d’une grande réputation. Elégance de l’expression, élocution insinuante, mots spirituels, arguments décisifs, rien ne lui manque pour captiver l’attention distraite, pour ébranler les résolutions prises d’avance, ou retenir les membres pressés de dîner. Nous l’avons vu plusieurs fois arrêter la retraite de tout un centre affamé, qui semblait n’avoir plus d’oreilles après cinq heures et demie. Un autre jour, il trouvait le moyen de piquer la curiosité par sa manière adroite de poser une question ou son intention hardie de la résoudre.
Malheureusement pour le succès de la cause, M. Benjamin Constant n’a pas toujours gardé dans ses opinions cette fixité qui est le fruit d’une conviction profonde et qui appartient surtout aux caractères forts. C’est plutôt la faute de son temps, dira-t-on, ou de son imagination que celle de son caractère.J’aime à le croire; mais les chefs de parti, même lorsqu’ils sont à la tête du parti national, ont besoin d’une grande réserve et de beaucoup d’esprit de conduite pour conserver leur influence. Les nations se montrent plus sévères pour leurs représentants que pour elles-mêmes, et souvent le parterre le plus illettré juge avec équité des plus rares chefs-d’œuvre. Cette position difficile de M. Benjamin Constant a beaucoup contribué au développement de son talent. Comme il avait traversé des temps divers avec des opinions qui semblent diverses, il s’est vu attaqué avec énergie par des adversaires qui lui cherchaient des torts passés pour se défendre de son éloquence présente: cette guerre continuelle de tirailleurs l’a rendu plus redoutable en le forçant d’être plus avisé.
Nul ne saurait, d’ailleurs, contester les éminents services que cet honorable député a rendus à la cause constitutionnelle. La Chambre n’eut jamais de membre plus laborieux et plus infatigable. Aujourd’hui même encore, après tant de succès, M. Benjamin Constant travaille avec toute l’ardeur d’un jeune débutant; il parle à la tribune, écrit dans les journaux, entretient avec les départements une correspondance assidue: son âme ardente suffit à tout. De tous les orateurs de la Chambre, c’est lui qui fait la plus grande consommation d’eau sucrée; à le voir y plonger avec avidité ses lèvres altérées, on croirait que quelque feu secret circule dans ses veines. Sa démarche est toujours agitée; il va, il vient, s’assied, se lève et s’assied encore, écoute, prend des notes, réfute les ministres, démasque ses adversaires et ne prend du repos qu’au moment du scrutin. Il est presque toujours malade pendant l’intervalle des sessions; il mourrait s’il cessait d’être député.
Presque en face de lui, à l’extrémité du premier banc de l’extrême droite, est assis le célèbre M. Syrieys de Mayrinhac,chevalier de la Légion d’honneur, conseiller d’Etat, ex-directeur des haras et de l’agriculture, l’un des orateurs les plus amusants et les plusconséquentsdu parti rétrograde. Un solécisme et une niaiserie ont commencé sa réputation parlementaire, qui s’accroît tous les jours d’une foule de niaiseries et de solécismes nouveaux, et qui menace d’éclipser la renommée de M. Froc de Laboullaye lui-même. La nature et l’art ont contribué d’ailleurs à faire de M. Syrieys le personnage le plus ridicule de la Chambre des députés. Sa figure plate et insignifiante, son rire niais, ses petits yeux de tapir et sa tournure grotesque sont en parfaite harmonie avec la couleur de son langage.
Cet étrange député a la rage de monter sans cesse à la tribune, où l’on est sûr de le trouver toutes les fois qu’il s’agit de défendre quelque abus suranné, quelque sotte opinion ou quelque mesure arbitraire. Lui seul, parmi tous ses collègues, ne s’aperçoit pas de l’ennui profond qu’il leur cause; en vain, lorsqu’il prend la parole, la plupart d’entre eux se réfugient dans la salle des conférences ou se livrent sans réserve à des conversations qui couvrent son insipide voix. M. de Mayrinhac continue de jaser à outrance, sans que le président daigne agiter une seule fois sa sonnette pour lui obtenir du silence. Pour moi, plus je suis condamné à entendre ce pitoyable orateur, plus j’ai de peine à comprendre comment il s’est rencontré en France dix électeurs assez dépourvus d’intelligence pour l’avoir envoyé à la Chambre. Et lorsqu’on songe qu’un homme convaincu d’une aussi profonde nullité est devenu conseiller d’Etat et directeur général de l’agriculture, on est tenté d’avouer que si la France a jamais produit quelque chose de trop, c’est un fonctionnaire public de cette force.
Au reste, l’incapacité de M. Syrieys de Mayrinhac et son ancienne fatuité parlementaire commencent à recevoir leurchâtiment. MM. les ministres sont les premiers à profiter de toutes les occasions qui se présentent de mettre en relief l’ineptie de ce triste adversaire, et il n’y a pas huit jours que M. de Martignac prenait un cruel plaisir à le mortifier pendant la discussion de la nouvelle loi des postes. Quand M. Benjamin Constant veut égayer la Chambre, il se borne à citer quelques mots de M. Syrieys, qui s’empresse aussitôt de demander la parole et d’improviser mille choses plus facétieuses les unes que les autres. C’est le seul parti qu’on ait tiré de lui jusqu’à ce jour, et, sous ce rapport, M. de Mayrinhac est vraiment un homme précieux pour l’opposition.
ÉPITAPHE.
Ci-gît monsieur de MartignacQui naquit au pays de CracPour gronderab hocetab hacEt faire fumer sans tabac.Il gronda; mais, un beau jour, tac!Son ire enfla son estomacEt la mort le mit dans son sac.De bois on fit son dernier fracPuis il s’en fut au triste lac.Mais, en montant sur le tillac,Il gronda Caron dans son bacQui remit son corps an bivouac,Dieu le mit dans son almanach.
Ci-gît monsieur de MartignacQui naquit au pays de CracPour gronderab hocetab hacEt faire fumer sans tabac.Il gronda; mais, un beau jour, tac!Son ire enfla son estomacEt la mort le mit dans son sac.De bois on fit son dernier fracPuis il s’en fut au triste lac.Mais, en montant sur le tillac,Il gronda Caron dans son bacQui remit son corps an bivouac,Dieu le mit dans son almanach.
Ci-gît monsieur de MartignacQui naquit au pays de CracPour gronderab hocetab hacEt faire fumer sans tabac.Il gronda; mais, un beau jour, tac!Son ire enfla son estomacEt la mort le mit dans son sac.De bois on fit son dernier fracPuis il s’en fut au triste lac.Mais, en montant sur le tillac,Il gronda Caron dans son bacQui remit son corps an bivouac,Dieu le mit dans son almanach.
Mardi, 28 avril 1829.ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.M. DUPIN AINÉ.—M. LE BARON CHARLES DUPIN.
De tous les honorables membres qui siégent à la Chambre des députés, nul n’est plus difficile à peindre et à définir queM. Dupin aîné. Quand vous avez entendu ses vigoureuses philippiques contre les jésuites, vous apprenez qu’il arrive de Saint-Acheul et qu’il y a tenu les cordons du dais, le jour d’une procession solennelle. Une autre fois, il aura tonné contre les dilapidations des deniers publics et contre la caisse de secours ouverte en faveur des pairs qui n’ont que trente mille livres de rente, et, l’instant d’après, il votera pour ces nobles indigents, lui plébéien, dont les sarcasmes amers viennent d’empoisonner leur pain. Un député s’est-il glissé en contrebande dans le sein de la Chambre élective, M. Dupin aîné, transporté d’une indignation pathétique, s’élance à la tribune, les yeux étincelants, marque du geste le coupable, l’enveloppe, le presse de sa dialectique accablante et pense le faire mourir de honte ou de regret; puis, lui tendant une main secourable: «Qu’il reste, s’écrie-t-il, parmi nous; qu’il y reste le front couvert de rougeur; et passons à l’ordre du jour!»
De pareilles contradictions affligent les amis de M. Dupin et les nombreux admirateurs de son talent. Quel prodigieux talent, en effet, que celui d’un homme capable d’improviser, sur les questions les plus difficiles, un discours rempli d’images, de pensées énergiques et toujours revêtues d’une expression pittoresque! Tel est le caractère distinctif de l’éloquence de M. Dupin. Sa voix est étendue, sonore, pénétrante; son geste noble et sévère, sa tenue imposante et sa fermeté inébranlable au milieu des orages de l’Assemblée. Lorsqu’il est animé par des interruptions, un sourire plein d’amertume semble courir sur ses lèvres, et ses traits, naturellement durs, acquièrent une expression presque sauvage; ses collègues l’écoutent dans un profond silence, et les ministres lui prêtent à leur tour une oreille attentive et inquiète. Si quelque membre du côté droit ou du banc des ministres avanceune hérésie, conteste un droit acquis, attaque une liberté constitutionnelle, c’est ordinairement M. Dupin l’aîné que le côté gauche charge de la réfutation ou du châtiment. On le voit alors recueillir en passant les arguments et les conseils de ses amis, les réunir, si j’ose dire, en faisceaux de licteur et, debout à la tribune, les armer de son style comme d’une hache.
M. Dupin est, en effet, de tous les membres de la Chambre des députés celui qui possède au plus haut degré les qualités d’un orateur. Jamais je ne l’ai entendu parler avec cette lenteur et cette monotonie qui distinguent la plupart de ses collègues; aussi, le voit-on mal à son aise lorsqu’il est obligé de débiter quelque rapport écrit, ou de faire quelque lecture un peu longue. C’est un homme d’action qui a besoin d’être excité par son sujet, par la contradiction, par le sentiment d’une grande cause; jamais plus beau que lorsqu’il défend les intérêts populaires contre l’insolence de l’aristocratie, mais toujours prêt, comme Coriolan, à porter son orgueil chez les Volsques. Malheur à lui, si jamais il devenait ministre! Il exciterait plus d’orages, peut-être, et de haines qu’aucun de ses prédécesseurs, parce qu’il manque de souplesse et d’aménité même envers ses amis et dans sa propre cause. Personne ne sait au juste ce qu’il pense; et, quoique homme nouveau, tout à fait étranger aux folies de l’ancien régime et aux bassesses de l’empire, il a déjà ébranlé la confiance publique par les saillies de sa mauvaise humeur; un peu trop oublieux de cet antique adage:Nul n’a plus d’esprit que tout le monde.
Son frère le baron offre l’exemple de la première contradiction qui se rencontre entre les principes apparents et la conduite des deux membres les plus remarquables de cette famille distinguée. Pourquoi s’être laissé faire baron quand on a assez de mérite pour honorer son existence plébéienne? Lavanité est un défaut tolérable chez les femmes, ridicule chez des hommes qui aspirent au titre de citoyen. Quelle foi M. le baron Dupin veut-il qu’on ait en ses protestations civiques, lorsqu’il étale avec ostentation une foule de titres dans ses préfaces et de rubans à sa boutonnière? On nous persuadera difficilement que ces hochets lui aient été imposés, il les a donc sollicités, et par là même il a fait preuve de faiblesse. M. Dupin aîné a eu le bon esprit de s’en passer, et certes sa poitrine n’est pas agitée d’émotions moins généreuses pour n’être ornée d’aucune croix! M. le baron est évidemment plus homme de cour que son frère; jamais il ne commence une harangue sans faire un compliment à quelque ministre, et il n’y en a peut-être pas un seul dont il n’ait entamé le panégyrique depuis la Restauration; aussi est-il devenu membre de plusieurs académies, de plusieurs conseils, professeur de toutes sortes de choses, même de mécanique, chevalier de Saint-Louis, de la Légion d’honneur, etc., etc.
M. le baron Dupin était officier du génie maritime sous l’empire, et l’on parla beaucoup, dans le temps, du talent remarquable avec lequel il fit démolir, par ordre supérieur, une carcasse de vaisseau dans le port de Corfou. La destruction de cette carcasse mémorable est célébrée à plusieurs reprises dans le cours de ses ouvrages, et peut-être lui a-t-elle inspiré l’idée de son voyage en Angleterre, publié depuis en six volumes in-quarto, dans lesquels l’honorable ingénieur n’a pas manqué d’insérer quelques vers géométriques de sa façon. Dès lors, M. Charles Dupin s’est trouvé lancé dans la carrière littéraire, et s’il s’est adonné à ces fameuses recherches statistiques, souvent inexactes, mais toujours curieuses, qui ont signalé à la France le petit nombre des ennemis de ses libertés, et montré à ceux-ci la faux du temps prête à les moissonner.
Le département du Tarn s’est chargé de récompenser M. Dupin de ce service en le nommant député, et c’est justice de reconnaître que l’honorable membre est constamment resté fidèle à son mandat. Dans plusieurs circonstances, ses redoutables chiffres ont excité la colère du côté droit et produit sur la Chambre une impression profonde. «Pourquoi parler si haut?» leur dit-il quelquefois; «vous n’êtes qu’une fraction et nous sommes un entier. Vous prétendez que la Chambre est pleine de révolutionnaires, et je vois parmi nous deux douzaines de comtes, un demi-cent de barons, un cent de chevaliers; si les marquis pouvaient se mesurer comme l’orge ou l’avoine, il y en aurait ici de quoi remplir vingt hectolitres!» Voilà ce que la droite n’aime pas qu’on dise, et quand M. Dupin paraît à la tribune avec son cahier d’additions, de soustractions et de multiplications, M. de Conny frappe du pied et M. de Formont le négrier met ses deux grandes mains sur ses oreilles.
Il nous reste à parler, au sujet de M. le baron Dupin, de la grande mystification du Conservatoire royal des arts et métiers. Chacun sait que l’honorable professeur de mécanique ne s’occupe que de géométrie et que, ne pouvant créer des élèves, il a imaginé de former des professeurs. Cette singulière bizarrerie a valu à plusieurs grandes villes de France un enseignement élémentaire pour les mathématiques, grâce à l’intervention active de M. Dupin auprès des autorités départementales. Dans l’impatience de nous donner la pièce, il a payé sa part en monnaie de billon, semblable à un célibataire qui prêche le mariage, ou bien à cette pierre à repasser dont parle Horace, qui ne coupe pas, mais qui fait couper. M. le baron Dupin est célibataire, en effet, assez joli garçon du reste, quoiqu’il ait le nez un peu long et les favoris un peu raides. On dit même qu’il a été une fois très amoureuxet sur le point de se marier; mais il renonça, ajoute-t-on, à sa future, parce qu’elle était protestante et qu’on vivait alors sous le ministère Villèle.
COUPS DE LANCETTE.
Le blé augmente toujours; les gens de bien commencent à croire qu’on veut leur faire passer le goût du pain.
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M. de Peyronnet s’était donné, pendant son ministère, une salle à manger... le budget.
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Il y a loin du dernier tarif des boulangers à la poule au pot.
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En convertissant les sinécures, les cumuls et les dotations en farine, le peuple pourrait tous les jours manger de la brioche.
Mardi, 5 mai 1829.ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.M. JACQUES LAFFITTE.—M. CASIMIR PÉRIER.
Ces deux honorables députés jouissent à un égal degré, quoiqu’à des titres différents, de la faveur publique. M. Laffitte, en travaillant par ses conseils et par son influence à la restauration de nos finances, n’a pas peu contribué à la libération du territoire. M. Casimir Périer ne s’est pas moinsillustré par la défense des libertés nationales contre leurs ennemis de l’intérieur. Le premier a servi la France par son crédit et par ses lumières; le second a bien mérité d’elle par son éloquence patriotique. Toutefois, pendant le cours de sa carrière parlementaire, M. Périer s’est montré plus orateur, et M. Laffitte plus homme d’Etat. C’est qu’en effet, de nos jours, la richesse des nations est le véritable secret de leur puissance, et le politique le plus habile, celui qui entend le mieux l’administration de la fortune publique.
M. Jacques Laffitte est un homme de l’âge de cinquante-cinq ans environ. Sa figure est fine et spirituelle, son élocution facile et abondante, sa mise extrêmement simple, son abord affable et bienveillant. Quoique son immense fortune lui ait fourni mille occasions de rendre des services et, par conséquent, de rencontrer des ingrats, il n’est pas resté moins généreux ni moins confiant. On cite de lui une foule de traits d’obligeance et de délicatesse que nous aurions quelque embarras à signaler, nous autres frondeurs, dont l’habitude n’est pas de faire des panégyriques. Quand Bonaparte quitta la France en 1815, il remit à M. Laffitte cinq millions en dépôt contre un simple reçu. Quelques mois auparavant, Louis XVIII, fuyant devant l’empereur, lui avait confié, dit-on, le fruit de ses épargnes et le pain de son exil. Quand les hommes de Coblentz, devenus députés par la grâce de M. de Villèle et consorts, éliminèrent Manuel, d’héroïque mémoire, M. Laffitte accueillit ce grand citoyen dans ses bras et paya la dette de la France. Dernièrement enfin, dans le choix d’un mari pour sa fille, l’honorable député de Bayonne a donné la préférence à l’héritier d’un sang illustre versé par les mains ennemies et devancé, autant qu’il dépendait de lui, une grande réparation générale.
Quelques censeurs austères ont reproché à M. Laffitte deshabitudes aristocratiques et un luxe dont l’industrie, pourtant, ne lui a jamais su mauvais gré. C’était méconnaître la nature véritable de son caractère, plébéien par principes, indépendant par goût et retrempé par de longs travaux politiques. Cet amour de l’indépendance a failli faire perdre, un moment, à M. Laffitte la popularité dont il n’a cessé de jouir. On sait qu’il se prononça, dans le temps, en faveur de la réduction de la rente, proposée par M. de Villèle dans l’intérêt des émigrés, et que cette démarche, résultat de ses études sur le crédit, fut considérée comme une espèce de défection. Loin de se rétracter, M. Laffitte persista dans sa résolution, que l’expérience a justifiée depuis et que plusieurs députés libéraux, mieux éclairés, appuient aujourd’hui de leurs suffrages. Il est désormais reconnu que le droit de l’Etat est d’emprunter au taux le plus modéré, et que c’est pour le gouvernement un devoir d’user de ce droit, puisque la nation au nom de laquelle il agit, forte de trente-deux millions d’hommes, est le plus solide de tous les débiteurs. M. Laffitte a eu l’honneur de faire triompher cette doctrine si essentielle à la prospérité du crédit public, et dont la France retirera quelque jour des avantages incalculables, quand elle voudra parler haut en Europe.
La popularité de M. Casimir Périer date surtout de son opposition à cette mesure financière. La haine qu’on portait au ministère Villèle était si grande alors, que ce fut une bonne fortune pour l’honorable orateur de se trouver à la tête du parti qui travaillait à le renverser. M. Casimir Périer ne resta pas au-dessous d’une tâche aussi belle, et c’est à lui que la France doit d’avoir signalé à la tribune les fourberies et les turpitudes de cet odieux ministère. Lorsque les violences et les fraudes électorales eurent réduit à une mince phalange les rangs éclaircis de nos défenseurs, il fallut suppléer au nombre par le courage, et M. Casimir Périer valut seul une armée.Sans cesse il était à l’attaque, harcelant, démasquant ses adversaires, ne laissant aucun mot sans réponse, aucun sophisme sans réfutation, aucune insulte au pays sans vengeance. Guerre pénible et difficile, où manquait l’espérance, et soutenue par les seules forces qu’inspirent l’honneur et le patriotisme.
On se souvient encore de ces improvisations énergiques et spirituelles qui consolaient la France de la longue oppression sous laquelle elle se résignait à gémir. M. Périer n’était pas seul sur la brèche, mais il y combattait toujours, ardent à poursuivre l’ennemi, à déjouer les ruses jésuitiques et à rallier les courages défaillants. Ce terrible exercice, dans lequel les talents de l’honorable député grandissaient à vue d’œil, a fini par altérer sa santé, et M. Casimir Périer est condamné aujourd’hui à ne prendre part que de son conseil et de son vote aux discussions parlementaires. Il est rare qu’il manque d’assister aux séances de la Chambre, et nous le voyons tous les jours venir s’asseoir avec exactitude à sa place ordinaire, au premier banc de la gauche, en face de M. Syrieys de Mayrinhac. Sa figure pâle porte l’empreinte de ses souffrances, mais son embonpoint n’a pas sensiblement diminué. M. Casimir Périer est d’une taille élevée, ses traits sont graves et sévères; son accueil, un peu froid, est dépourvu de cette aménité qui distingue M. Laffitte. On dit qu’il répond rarement aux lettres qui lui sont adressées, et qu’à force de faire la guerre à M. de Corbière, il a gagné de son ennemi cette mauvaise habitude.
UN TARTUFE.
Ton Royalisme est suspecté,C...., la fureur t’est permise;Qui vit de sa fidélitéDoit défendre sa marchandise.
Ton Royalisme est suspecté,C...., la fureur t’est permise;Qui vit de sa fidélitéDoit défendre sa marchandise.
Ton Royalisme est suspecté,C...., la fureur t’est permise;Qui vit de sa fidélitéDoit défendre sa marchandise.
COUPS DE LANCETTE.
Nos ministres ont fait jusqu’ici du gouvernement représentatif un gala auquel la France ne prend part que pour payer la carte.
** *
M. de Peyronnet prenait l’état de ses dépenses pour les dépenses de l’État.
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Les ministres ont tenu dimanche un conseil extraordinaire; c’est tout ce qu’il y a eu d’extraordinaire dans leur conseil.
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Il est toujours question d’appeler M. de Polignac au conseil: est-ce qu’on veut donner la rougeole à la Charte?
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La France ne verra jamais clair dans le budget tant que ses députés ne feront que des économies de bouts de chandelles.
PRIVILÉGE SCANDALEUX.Empressé de se rendre où le butin l’appelle,Certain ministre, un de ces derniers jours,Prit par le Louvre afin d’éviter maints détours.Mais, à sa consigne fidèle:—Les paquets n’entrent pas, lui dit la sentinelle.—C’est le budget.—Pardon, cela passe toujours.
PRIVILÉGE SCANDALEUX.Empressé de se rendre où le butin l’appelle,Certain ministre, un de ces derniers jours,Prit par le Louvre afin d’éviter maints détours.Mais, à sa consigne fidèle:—Les paquets n’entrent pas, lui dit la sentinelle.—C’est le budget.—Pardon, cela passe toujours.
PRIVILÉGE SCANDALEUX.
Empressé de se rendre où le butin l’appelle,Certain ministre, un de ces derniers jours,Prit par le Louvre afin d’éviter maints détours.Mais, à sa consigne fidèle:—Les paquets n’entrent pas, lui dit la sentinelle.—C’est le budget.—Pardon, cela passe toujours.
COUPS DE LANCETTE.
Quand viendra le vote du budget, la Chambre devrait faire avaler au ministère un bouillon..... économique.
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M. Cuvier a visité les mâchoires de la baleine, elles ne valent pas les mâchoires du budget.
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Tous les députés parlent contre le budget, mais le ministère ne s’en émeut pas; il compte sur le scrutin secret, ou la plupart de ces messieurs n’ont plus alors de secret pour les ministres.
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Nos Excellences qui prennent part à la discussion du budget promettent des économies pour l’armée prochaine; ces promesses ressemblent à cette enseigne d’un barbier:
DEMAIN, ON RASERA ICI POUR RIEN.
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Un préfet en activité disait, il y a quinze jours, dans le salon du ministre de la marine:—«Il n’y a qu’un mode d’électionqui convienne: c’est le système desboîtes à double fond, je l’ai toujours employé avec succès dans mon département.
Mercredi, 17 juin 1829.LES NOMS PROSCRITS[15].(Un village du département de l’Oise.)LA SALLE DE LA MAIRIE.
LE MAIRE.—Que demande-t-on?... Ah! c’est vous, François Piton!
PITON.—Oui,monsieur le maire, c’est moi. Je venons avec deux jumeaux que le ciel et not’ femme nous ont donnés à ce matin, vers les cinq heures. V’là Jacques Leroux et Benoît-Floréal Durantin, qui sont les témoins pour l’enregistrement.
LE MAIRE.—Diable! bonhomme Piton, deux enfants à la fois! vous peuplez la commune; ça fait sept, je crois?
PITON.—Oh! mon Dieu, oui; et, si je n’avions pas eu le malheur d’en perdre trois, ça ferait dix.... Ah çà, monsieur le maire, si je les enregistrions, ces mioches. Pendant que je devisons ici, y jeûnent. Les enfants d’un jour, voyez-vous, sauf vot’ respect, ça aime à téter, comme vous et moi de cinquante ans j’aimons à boire la goutte. La mère les attend.
LE MAIRE.—Eh bien, Piton, enregistrons-les. (Il appelle.) Vincent, apporte-moi le registre des naissances. (Il rédigel’acte, puis il présente le livre à la signature du père et des témoins.)
DURANTIN.—Signe donc le premier, François, t’es le père; et puis, moi, il en sera bientôt fait: deux traits en croix, et v’là tout.
PITON.—Donnez la plume, monsieur le maire..... Ah! d’abord, il faut lire.
LE MAIRE.—Est-ce que vous savez lire, Piton?
PITON.—Pas trop mal, monsieur le maire; je n’ai-t’y pas été, dans les temps, caporal à la 3edu 1erdu second des grenadiers à pied de la garde de l’autre. Fallait-il savoir lire pour arriver là? (Il lit tout bas.) Tiens, monsieur le maire, vous avez oublié queuque chose.
LEROUX.—Bah! M. le maire aurait oublié queuque chose; c’est ben étonnant, car y sait fièrement son état, depuis vingt ans qu’il y exerce.
PITON.—Il a oublié les noms des marmots, rien que ça.
LE MAIRE.—Je ne les ai pas oubliés, Piton, je les ai omis.
PITON.—C’est la même chose.
LE MAIRE.—Non pas.
DURANTIN.—M. le maire a raison, il les a omis, mais il ne les a pas oubliés.
LEROUX.—Oui, sans comparaison, c’est comme pour les listes de l’élection de 1827; M. le maire avait omis de les faire afficher, et il n’avait pas pu l’oublier, parce que tous les jours je lui en rafraîchissions la mémoire.
PITON.—Eh bien alors, sans trop de curiosité, pourquoi que vous avez omis les noms de mes enfants?
LE MAIRE.—Pour ne pas faire de ratures sur mon registre.
DURANTIN.—C’est juste, en laissant la place en blanc, gn’y aura point de ratures.
PITON.—Mais monsieur le maire, y faut bien que vous leur z’y donniez des prénoms, à ces enfants. Comment voulez-vous qu’on les distingue l’un de l’autre, et de leurs frères, si s’appelont Piton tout court? Moi, je m’appelle François; vous Nicaise, et mon compère que v’là, Benoît-Floréal: tout le monde a des prénoms; c’est l’usage, et puis c’est commode.
LE MAIRE.—Ce n’est pas moi qui donne les prénoms, c’est M. le curé.
PITON.—M. le curé! Et si... une supposition, monsieur le maire, je ne voulions pas faire baptiser nos jumeaux, y n’auriont donc point de prénoms?
LE MAIRE.—Point de propos séditieux, monsieur Piton, je vous en prie. Il y a un procureur du roi à Senlis. Vous ferez baptiser vos enfants, et M. le curé verra quels noms vous voulez leur donner.
PITON.—M. le curé verra, dites-vous? Je ne sommes donc pas libres de nommer nos enfants comme je voulons?
LE MAIRE.—Certainement non. Vous vous imaginez que M. le curé souffrira que vous les nommiez d’un nom dangereux?
LEROUX.—Des noms dangereux! est-ce qu’il y en a?
LE MAIRE.—Tiens, s’il y en a! n’a-t-on pas vu des gens nommer leurs enfantsBonaparte?
PITON.—Napoléon, tout au plus.
LE MAIRE.—NapoléonouBonaparte, n’est-ce pas la même chose? Pensez-vous que M. le curé voudrait consentir à donner à un enfant chrétien le nom d’un usurpateur qui persécuta l’Église. Croyez-vous qu’il laissera baptiser un de vos fils si vous l’appeliezBenjamin?
PITON.—Et pourquoi pas? Est-ce que l’empereur s’appelait aussiBenjamin?
LE MAIRE.—Non; mais il y a à Paris un enragé de constitutionnel...
DURANTIN.—Ah! oui, M. Benjamin Constant.
PITON.—Savez-vous alors que ça deviendra difficile de nommer des enfants! Je ne ferons pas mal de nous en tenir à nos sept, car il sera impossible bientôt, si on épluche le calendrier, de trouver un prénom pour un huitième...
LEROUX.—Allons, Piton, finissons-en, M. le maire ne veut pas mettre des prénoms là dedans parce que M. le curé le gronderait. Faut aller chez M. le curé.
DURANTIN.—Il est à la ville, et je ne pourrai le voir que demain.
PITON.—Et s’il arrivait un accident c’te nuit? si une de ces petites créatures veniont à mourir?
LE MAIRE.—Laissez donc, ils sont bien constitués. D’ailleurs, si le malheur arrive, nous consulterons le curé et nous remplirons le blanc, comme si l’enfant avait été baptisé.
PITON.—Ce n’est pas régulier, et si j’avions fait une chose semblable sur le livret de mon escouade, j’aurions été cassé à la tête de la compagnie.
LE MAIRE.—On ne casse pas les maires comme les caporaux.
DURANTIN.—C’est peut-être ben pour ça que les communes sont si drôlement administrées.
LE MAIRE.—Silence, Durantin, vous pourriez vous compromettre. Retirez-vous tous, Piton; voyez M. le curé et apportez-moi ses ordres avec l’acte de baptême.
PITON.—Oui, monsieur le maire, et après j’écrirons à Paris.
ESQUISSES DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS.LA TRIBUNE DES JOURNALISTES.
C’est dans la tribune des journalistes que se joue la petite pièce de la Chambre des députés. Là, sont entassés dans un espace étroit, obscur, incommode, plus de vingt rédacteurs dont la plume infatigable transmet aux départements et à la postérité les élucubrations de nos représentants. Je dis vingt rédacteurs, quoiqu’ils soient plus de quarante, qui se relèvent toutes les deux heures et font sentinelle assidue pour empêcher qu’il ne s’échappe la moindre parcelle de ces préparations parlementaires destinées à endormir les électeurs. Jadis, les journalistes, placés dans l’enceinte de la salle, pouvaient du moins entendre les orateurs, saisir au vol l’interruption ou le député votant par assis et levé en faveur du budget; mais depuis qu’un beau jour M. Poiferré de Cère, aujourd’hui libéral, se fut avisé de les faire expulser de la salle, pour les empêcher de critiquer de trop près sa médiocrité ministérielle, ils ont été relégués dans le couloir obscur ou plutôt dans le grenier qu’ils occupent aujourd’hui.
Les journalistes sont rangés sur deux rangs; le second est occupé par les rédacteurs des feuilles des départements, et le premier par les rédacteurs des journaux de Paris, dans l’ordre suivant, de droite à gauche: laQuotidienne, leMessager des Chambres, leConstitutionnel, leCourrier français, leJournal des Débats, laGazetteet leJournal du Commerce; leJournal de Paris, nouveau venu, occupe la première place du second rang. De tous ces rédacteurs, chose curieuse! il n’en est pas un seul, même celui de laGazette, qui n’appartienne à l’opinion constitutionnelle; de sorte que, si dans les journaux ultras les séances des Chambres sont travesties augré des absolutistes, c’est aux seuls directeurs de ces feuilles que ces altérations doivent être attribuées. C’est même un spectacle fort curieux et, selon moi, fort édifiant que de voir les rédacteurs de laGazetteou de laQuotidiennepartager l’hilarité si souvent provoquée par les discours de MM. de Laboullaye, Syrieys de Mayrinhac et consorts.
Ainsi, tandis que le tumulte règne dans l’assemblée, que la révolution interpelle Coblentz et que M. de Conny apostrophe M. Benjamin Constant, la plus parfaite union règne au banc des journalistes chargés de transmettre à la France l’histoire fugitive de ces violents débats. Là sont applaudis les hommes de talent, et la médiocrité honnie, de quelque côté qu’elle s’agite. M. Ravez et M. de Labourdonnaye, qui passèrent pour des Cicérons et pour des Démosthènes, ne sont plus que de simples mortels buvant de l’eau sucrée, voyageant de la tribune à leur place et de leur place à la salle des conférences. Combien de fois nous avons entendu d’excellents provinciaux de la Charente ou du Poitou, ravis d’admiration pour les discours de leurs députés, s’écrier, en les entendant pour la première fois: «Quoi! ce n’est que cela? Voyez à quoi tiennent les réputations dans ce monde!» et s’en retourner tout confus.
La tribune des journalistes ne contient que deux sténographes, dont l’un appartient auMessager des Chambreset l’autre auJournal des Débats. Tous les autres rédacteurs se bornent à prendre des notes, d’après lesquelles ils rédigent les séances avec une exactitude qui n’est altérée que dans l’intérêt même des députés; le public est rarement informé de ces fautes grossières, de ceslapsus linguæ, de ces exubérances de tribune qui allongent la plupart des discours. On lui cache toutes les tortures qu’éprouvent et font éprouver à l’auditoire ces improvisateurs contre nature, qui viennent bégayer à latribune d’insipides lieux communs et qui se croient des orateurs. Les discours que le public lit dans les journaux sont exempts de locutions triviales, de fautes de français et d’absurdités de tout genre, excepté celles qu’il est nécessaire de conserver pour ne pas altérer la physionomie politique et littéraire de quelques honorables membres. Toute cette lessive, comme disait Voltaire, est faite par les rédacteurs des séances.
Quelquefois, cependant, les orateurs eux-mêmes écrivent leurs improvisations et disent au public ce qu’ils n’ont point prononcé devant la Chambre. C’est ainsi que M. Dupin aîné vient rédiger dans les bureaux duConstitutionneltoutes ses improvisations, et M. Benjamin Constant corriger les siennes dans les bureaux duCourrier. L’honorable M. Delaborde, M. Dupont de l’Eure et plusieurs autres encore, soigneux de leur réputation, imitent cet exemple, et ce qui, plus d’une fois, a paru très difficile pendant la séance, est devenu tolérable le lendemain. MM. les députés poussent plus loin encore leur sollicitude pour la publicité: on en voit tous les jours adresser aux journalistes leurs discours, accompagnés d’une épître plus ou moins flatteuse. Quelques-uns, plus hardis ou plus contents d’eux-mêmes, les expédient par un huissier, sans phrase ou terminés par cette question laconique: «Voulez-vous mon discours?» A quoi, plus d’une fois, je sais des rédacteurs qui ont répondu: «Non, je ne veux pas votre discours.» Cette réponse fut faite, il y a quelques années, par trois rédacteurs différents à l’honorable M. Méchin. En vérité, des républicains ne seraient pas plus grossiers.
MM. les ministres ne mettent pas moins d’intérêt que les députés à soigner leurs discours, et nous sommes quelquefois témoins de correspondances fort curieuses entre nos diverses Excellences et les sténographes duMessager. C’est surtoutM. l’évêque de Beauvais qui paraît le plus inquiet du succès de ses improvisations. Dès qu’il prend la parole, les sténographes sont attentifs à leur poste, et Son Excellence est à peine descendue de la tribune qu’un huissier lui apporte son discours recueilli avec une merveilleuse promptitude. On voit alors M. Feutrier parcourir avidement ses homélies parlementaires, rayer les épithètes redondantes, supprimer les répétitions inutiles, arrondir sa période et faire disparaître avec coquetterie tout ce qui pourrait offenser l’harmonie ou la grammaire. M. de Martignac se contente d’expédier une ordonnance à l’imprimerie de son journal, souvent fort tard, pour exiger la suppression d’un mot ou d’une phrase qui lui semble hostile envers le faubourg Saint-Germain. Il faut bien vivre avec ses voisins: telle est sa maxime; aussi, je l’ai vu quelquefois très-libéral le matin au palais Bourbon et, le soir, obligé de faire amende honorable au château.
Les journalistes sont, comme on le voit, les auxiliaires indispensables du gouvernement représentatif; mais ils en sont aussi un des inconvénients les plus graves. C’est à leur excessive complaisance que la France doit d’être inondée d’insipides discours, mal composés, mal débités, mal écoutés et sur lesquels ils ont la faiblesse de jeter un vernis littéraire qui en déguise plus ou moins la médiocrité. S’ils se montraient impitoyables au point de laisser à chaque prétendu orateur sa physionomie naturelle, la France, alors, pourrait juger en connaissance de cause une foule de grands hommes qu’elle a cru envoyer à la Chambre. Les parleurs de profession seraient facilement distingués des orateurs véritables et les hommes qui font leurs affaires, de ceux qui traitent les affaires de la nation. On verrait fort bien alors ce que c’est que M. de Formont, ce que vaut M. Syrieys de Mayrinhac et quels représentants nous avons dans MM. Laboullaye, Laboëssière,Bizieu de Lézard, Sallaberry et Compagnie. C’est surtout de ces honorables membres que le rival de Démosthènes aurait pu dire: «Que serait-ce, si vous eussiez entendu le monstre!....»
LES AMIRAUX DE LA CHAMBRE ET M. DUPIN AINÉ.
Quand il a fallu discuter le budget des arts et des lettres, des poëtes comiques et tragiques se sont élancés à la tribune pour défendre les opinions qu’ils croyaient favorables aux lettres et aux arts; les savants en diplomatie, les publicistes se sont présentés pour la discussion du budget des affaires étrangères et de l’intérieur; les magistrats et les avocats n’ont pas manqué au budget de M. le garde des sceaux; les généraux les plus célèbres ont proposé de notables améliorations pour l’armée de terre et le régime de l’administration militaire; voilà des financiers qui entrent dans la lice pour éclairer avec M. Roy la question du crédit public et celle du meilleur emploi possible des fonds demandés aux contribuables: tout cela est dans l’ordre. Les hommes spéciaux parlent avec puissance des choses spéciales; ils préparent de bonnes délibérations, et, si de mesquins intérêts de parti ne l’emportent pas au moment des votes, les résolutions de la Chambre sont raisonnables.
Ce qui est arrivé pour la guerre, l’intérieur, les affaires étrangères et les finances, n’est point arrivé pour la marine. Les amiraux qui siégent à la Chambre n’ont pas trouvé une parole à jeter dans la discussion en faveur des institutions dont la marine a tant besoin et au profit des officiers d’une arme qui font, en temps de paix, un service plus fatigant que celui des officiers d’infanterie et de cavalerie en temps deguerre. D’honorables orateurs, peu versés en général dans les choses de la marine, bien moins faciles à apprécier que celles du génie, de l’artillerie et des autres professions savantes, ont décidé du sort des matelots, du matériel des armements et du traitement de table des capitaines de navire.
MM. Daugier et Halgan n’ont pas daigné faire ce que MM. Gérard, Clausel, Mathieu Dumas, Demarsey et Sebastiani ont fait avec un zèle et un talent que l’armée et les contribuables n’oublieront point. Ces honorables amiraux ont craint sans doute d’acquérir quelques droits à la reconnaissance des marins, et ils ont laissé la gloire d’une excellente opinion à M. Dupin aîné. MM. de Leyval, Benjamin Constant, Labbey de Pompières, Viennet, Clausel et Charles Dupin ont dit de bonnes choses assurément; mais la question n’a été réellement bien comprise que par M. Dupin aîné. Comment un avocat, qui n’a point été élevé dans un port et qui ne connaît guère plus la marine qu’un rentier revenu de Dieppe, où il a pris les bains pendant deux mois, est-il parvenu à saisir le point juste d’une discussion pour laquelle il faut encore autre chose que les notions vulgaires de l’administration et de la politique? C’est qu’il a étudié la matière avec une intelligence supérieure. MM. les amiraux Daugier et Halgan n’avaient probablement pas besoin de se livrer à des études nouvelles pour ouvrir un avis utile. Qui donc a pu les retenir?
Un fait reste à constater; c’est que, dans une chambre où siégent un vice-amiral et un contre-amiral, un docteur en droit a pris seul avec autorité la défense de la marine. Ne pourrait-on donner à M. Dupin le titre de capitaine de vaisseau honoraire? Il l’a mieux mérité vingt fois que tant d’officiers tirés par la Restauration de la ferme aux tabacs et d’autres écoles également propres à former des marins.
Lundi, 6 juillet 1829.AUTOPSIE DU BUDGET.
On a ouvert dernièrement le corps de ce gigantesque animal, qu’on pourrait à bon droit appeler, comme la baleine royale, un énorme cétacé.
Il était bien malade et cependant d’une corpulence effrayante; les hommes de l’art ont constaté les phénomènes suivants:
Le cœur, assez sain, était attaqué par une foule innombrable de polypes, dont le plus considérable, le milliard, n’avait pas la plus petite place.
La rongeantesinécures’était emparée de la tête, et l’avait dévorée presque entièrement.
Le ventre offrait une complication effrayante de maux divers, tels quel’impôt foncier,l’octroi, etc.
Les parties basses étaient affectées dela loterie, dela rouletteet dela police; elles étaient dans un état effroyable.
Les docteurs, désespérés de n’avoir pu le guérir, ont rédigé un cahier d’observations qui leur servira à étudier les mœurs et le caractère de l’enfant du défunt: car le budget est un animal qui a l’incroyable propriété de se reproduire en mourant. Le petit a été mis en nourrice jusqu’à l’année prochaine.
BIGARRURES.
Les journaux anglais annoncent positivement l’entrée de M. de Polignac au ministère, en qualité de président du conseil.
** *
M. de Polignac est arrivé hier à Paris, à la suite de l’orage.
Vendredi, 7 août 1829.FORMATION D’UN NOUVEAU MINISTÈRE.
LeMoniteurde demain donnera la liste des ministres nommés, dit-on, dans le conseil d’hier. Voici les noms que nous avons pu recueillir:
Président du Conseil: M. de Polignac.
Ministre de la Justice: M. Castelbajac.
Ministre de la Guerre: M. de Martignac.
Ministre des Cultes: M. le général d’Ambrugeac.
Ministre de la Marine: M. de Balzac.
Ministre du Commerce: M. le duc de Rastignac.
Ministre de l’Instruction publique: M. de Mayrinhac.
Ministre de l’Intérieur: M. le duc d’Esclignac.
Ministre de la Maison du Roi: M. de Saintenac.
Ministre des Finances: M. d’Escayrac.
Directeur général des Haras: M. de Mornac.
Directeur général des Postes: M. Blaniac.
Directeur général des Ponts et Chaussées: M. de Cressac.
Directeur général des Contributions indirectes: M. le marquis de Vérac.
Directeur-général des Douanes: M. de Saunac.
Directeur des Beaux-Arts: M. de Flangeac.
Préfet de Police: M. de Foirac.
On ne sait pas encore quels postes sont réservés à MM. de Sivrac, marquis d’Abzac, de Guernisac et Solliac.
Le 31 juillet 1829, les journaux avaient annoncé l’arrivée à Paris de M. de Polignac. «Le soin de sa santé, le besoin de respirer l’air natal l’y appelaient,»disaient-ils. Ce prétexte ne trompa personne. On s’attendait aux événements les plus graves.
Ils ne tardèrent pas à se réaliser. Depuis longtemps Charles X brûlait de se séparer des ministres qui lui avaient «arraché des concessions énormes; «s’il avait attendu, c’est que le vote du budget de 1830 pouvait seul lui rendre sa liberté d’action. Le budget voté, la Chambre séparée, Charles X se trouvait du temps devant lui. Il était le maître, il le fit bien voir.
Le 8 août, les ministres furent mandés à Saint-Cloud, et le roi leur annonça sa résolution de choisir un nouveau conseil. Il eut, pour tous ces hommes qui avaient perdu leur popularité à son service, des paroles de reproche, d’amertume et de colère. Il semblait s’en prendre à eux de la triste situation où se trouvait le gouvernement. Son dernier mot fut: Plus de concessions.
Puis, il leur dit les noms de ses nouveaux conseillers. Les ministres disgraciés se retirèrent tristement: dans leur pensée, la monarchie était perdue.
Le ministère Polignac devait en effet mener rapidement la royauté à l’abîme. Mais aussi, quelle imprudence, quelle impéritie de la part du roi. «Allons, s’était écrié M. Royer-Collard, Charles X est toujours le comte d’Artois de 1789.»
C’est que jamais les plus implacables ennemis de la maison de Bourbon, «s’imposant la tâche de précipiter sa chute, en lui infligeant des ministres impopulaires, n’auraient pu choisir des noms plus détestés.» Polignac, Bourmont, Chabrol, Courvoisier. Ces noms résumaient en quelque sorte les souvenirs les plus tristes, les plus désastreux des quarante dernières années. Ils semblaient,ces hommes, dont s’entourait Charles X, la personnification vivante de toutes les douleurs, de toutes les hontes du passé, émigration, complots, trahisons, invasion de l’étranger, réaction, vengeances.
Aussi jamais on ne vit inquiétude plus générale, irritation plus vive. Ce fut une panique universelle; toutes les transactions commerciales furent suspendues, il y eut à la Bourse, ce thermomètre de l’opinion, une baisse énorme.
Mais Charles X ne voulait rien voir, rien entendre. Il fermait les yeux à la lumière, il se bouchait les oreilles, pour que la vérité ne pût venir jusqu’à lui. «Malheureuse France, malheureux roi!» s’était écrié leJournal des Débats; ce cri éloquent résumait la pensée de tous, il devint comme le mot d’ordre.
Le premier moment de stupéfaction passé, il y eut une explosion de haines et de colères. On devinait trop les intentions du roi; la nomination du cabinet Polignac était une déclaration de guerre, on accepta la guerre.
Dès le lendemain, une foule de brochures inondèrent la France, dénonçant la royauté à l’opinion. C’étaientle Cri d’alarme, lesConseils au roi, laBiographie des nouveaux ministres, laPol-Ignacide;Feu partout, voilà le ministère Polignac, et bien d’autres encore. Les journaux faisaient chorus.
En tête des plus hardis, il faut placer leFigaro. Le dimanche 9 août, il parut encadré de noir. Il prenait le deuil: était-ce de la constitution ou de la monarchie? Le numéro fut saisi, la transparence des allusions ne laissait aucun doute sur la pensée des rédacteurs. Cette saisie fut comme un brevet de popularité. Le lendemainle numéro valait dix francs et, comme on en tirait dans les caves, il en fut distribué plus de 10,000 exemplaires. Poursuivi, Bohain fut condamné à six mois de prison et à mille francs d’amende (29 août).
J’ai cru devoir donner le texte entier de ce numéro qui a conservé une grande célébrité et qui est devenu à peu près introuvable.