Madame,La première communion de nos enfants est fixée au 5 mai. Comme nous vous l’avions promis, nous vous convions à vous trouver, ce jour-là, présente à la cérémonie, qui aura lieu dans notre chapelle, suivie d’une procession dans nos jardins. Pour ne pas troubler votre fils dans sa retraite préparatoire, nous ne lui avons pas annoncé votre venue. Il ne saura que vous êtes là qu’une fois les offices du matin terminés. Tel est le désir du Principal. Mais vous aurez le loisir de le voir après le premier déjeuner, puis entre les exercices de l’après-midi.Veuillez croire, Madame, à nos sentiments distingués, à notre dévouement.
Madame,
La première communion de nos enfants est fixée au 5 mai. Comme nous vous l’avions promis, nous vous convions à vous trouver, ce jour-là, présente à la cérémonie, qui aura lieu dans notre chapelle, suivie d’une procession dans nos jardins. Pour ne pas troubler votre fils dans sa retraite préparatoire, nous ne lui avons pas annoncé votre venue. Il ne saura que vous êtes là qu’une fois les offices du matin terminés. Tel est le désir du Principal. Mais vous aurez le loisir de le voir après le premier déjeuner, puis entre les exercices de l’après-midi.
Veuillez croire, Madame, à nos sentiments distingués, à notre dévouement.
Le silence et la distance agissent comme la mort. Ils entourent les absents d’un nimbe. Privée de détails, Mᵐᵉ Carmin voyait en songe un enfant méconnaissable, presque pareil à son idéal, bien élevé, sage, pieux, appliqué, vrai Carmin de Bonnevie qui continuerait la tradition des siens.
«Je vais sans doute pouvoir le ramener!...» se disait-elle. Et l’espoir joyeux dans lequel elle vécut pendant quelques semaines lui fit un teint presque clair et des joues presque pleines.
Enfin, le jour vint de prendre ces trains compliqués qui devaient tortueusement la conduire près de son fils.
Elle emportait, cadeaux achetés à la ville, un chapelet de nacre et une montre d’or. Elle emportait aussi bonbons et gâteaux.
L’âme des mères est une âme de grande amoureuse. Mᵐᵉ de Bonnevie, illuminée, s’en allait vers une ineffable fête.
** *
Quelques messieurs aux yeux baissés la reçurent au seuil des jardins. Il faisait beau. Entre les bordures de buis taillé, des fleurs; aux marronniers proprement alignés, des fleurs. Tout un parfum dans l’air du matin, toute une assemblée autour des pelouses carrées et restreintes. La chapelle trop petite dégorgeait sa foule. On apercevait, au bout de l’allée, la porte grande ouverte, et les cent étoiles des cierges scintillaient sur fond d’ombre.
—On vous à gardé votre place, Madame... Nos enfants sont déjà dans la chapelle. Si vous voulez bien me suivre...
Elle suivit, avec un petit tremblement. Elle eût voulu tout voir et tout comprendre d’un seul coup. Elle se sentait, d’ailleurs, bien impressionnée par ces jardins. Les barrières, grandes ouvertes pour la procession, laissaient circuler la foule. Mᵐᵉ Carmin devinait des parents venus comme elle pour assister presqueen étrangers à la première communion de leurs fils, mauvais garnements comme Laurent. Elle se sentit moins isolée dans ses déboires maternels.
Quand elle fut en haut, dans l’une des tribunes qui dominaient la nef et le chœur, et qui se remplissaient lentement, ses yeux avides cherchèrent, dans la quinzaine de têtes rondes qui se pressaient en bas, celle de son enfant à elle.
Les brassards blancs faisaient des taches régulières dans le bleu sombre des uniformes, les cierges que tenaient les premiers communiants formaient une constellation au-dessus de leurs têtes.
«Je vais bien le trouver! Je vais bien reconnaître ses boucles noires!»
Mais elle dut enfin se pencher vers celui qui l’avait accompagnée.
—Cherchez au cinquième rang, répondit-il. C’est le huitième en partant de droite.
Mais elle ne reconnut pas les boucles noires. Il n’y avait pas de boucles noires.
Quand elle voulut interroger de nouveau son interlocuteur, il avait disparu. La tribuneachevait de se remplir. L’harmonium joua. La sonnette du clerc mit tout le monde à genoux. La messe commençait.
Troublée, Mᵐᵉ Carmin ne parvenait pas à s’absorber dans la prière. Elle était en état de grâce, ayant fait ses dévotions la veille, à l’église du village. Et c’était aujourd’hui le jour du miracle, le grand jour qui allait sauver l’âme de son fils.
Mais où donc était-il, son fils?
Ses yeux cherchaient, cherchaient, sans cesse ôtés du livre de messe. Elle n’entendit presque pas un mot du prêche.
«Ils se sont trompés!... Il n’est pas là! Je le reconnaîtrais, voyons. Je le reconnaîtrais malgré la distance!»
Elle fit un effort immense pour s’anéantir en Dieu, tandis que les petits approchaient en rang du chœur. «Mon Dieu, sauvez-le!... Mon Dieu, éclairez-le!»
Mais, quand les enfants, aux sons mielleux de l’harmonium, retournèrent, les mains jointes, à leurs places, elle n’eut pas sur les joues les larmes qu’elle avait attendues. Etune amertume immense l’envahit, à cause de l’émotion manquée irréparablement.
Alors elle essaya de se rejeter tout entière dans sa passion humaine, puisque la félicité divine ne l’avait pas visitée.
«Tout à l’heure, je vais le revoir!... Tout à l’heure!...»
Mais il fallut, toujours sans l’avoir discerné parmi les autres, suivre la procession à travers les jardins.
Il y avait partout des statues, des petits autels, une grotte de Lourdes, et, dans le fond, un reposoir où le Salut eut lieu. Les enfants chantèrent des cantiques, comme pendant la messe. Mais la voix de Laurent se perdait dans l’ensemble criard.
** *
Ce fut au parloir, dans la triste lumière de crypte de ce sous-sol aux chaises de paille, orné seulement d’un grand crucifix sur le mur parfaitement nu.
Elle avait été guidée, avec les autres parents, qui, comme elle, regardaient tout avec des yeux d’angoisse.
Après les jardins était venue une cour aux murs si hauts qu’il fallait renverser la tête pour apercevoir le ciel. Puis l’ensemble des bâtiments était apparu, mornes casernes. Et la vue des fenêtres grillagées avait fait frémir tous les cœurs, épais barreaux évoquant l’évasion, évoquant la prison.
Dans un silence plein de chuchotements, les familles avaient attendu, pères et mères humiliés par leurs enfants.
Les premiers communiants déjeunaient, sans doute. Pendant cette petite attente, Mᵐᵉ Carmin, isolée dans un angle, dévora des yeux les autres, ceux qui souffraient comme elle. Qu’avaient-ils fait, les fils de ceux-là, pour être ici, comme Laurent. Peut-être qu’ils...
—Ah!... cria-t-elle soudain.
Une ombre devant elle. Elle leva les yeux. Laurent?...
Elle ne le reconnaissait pas. Grandi, grossi, son visage bouffi d’enfant qui, depuis septmois, reste enfermé, ne ressemblait plus à ce qu’elle avait laissé derrière elle. Les cheveux coupés ras, le teint jaune, boudiné dans son uniforme, il était presque laid.
Pendant une seconde, elle hésita, la bouche ouverte de stupéfaction. Mais comme il relevait ses paupières, elle reconnut son regard plutôt que ses yeux.
Tout entier elle le retrouvait dans ce regard, effroyablement. Il disait, ce regard plein de phosphore: «C’est toi?... Qu’est-ce que tu viens faire ici, dans ma géhenne?...» Il disait: «Va-t-en! Tu m’as trahi! Je te hais! Va-t-en!»
Ce ne fut que l’instant d’un éclair. Il baissa cela, rapidement, fixa le plancher et murmura:
—Bonjour, maman...
Elle s’était levée d’un bond. Et, se jetant sur lui, le pressant contre elle, l’embrassant:
—Laurent!... Laurent!...
Il se laissait faire, inerte. Elle le prit aux épaules pour le regarder, cherchant ses yeux. Mais il continuait à baisser les paupières.
—Laurent!... Laurent!... C’est toi?... C’est toi?...
—Mais oui, maman...
Il parlait presque bas, sans un geste, lui, le petit tourbillon. Correct, poli, froid, il avait l’air d’un désespéré. Qu’est-ce qu’ils lui avaient donc fait, dans cette maison, dans cette prison, pour lui donner une pareille attitude, pour lui donner ces yeux qui ne voulaient pas regarder en face?
Une révolte furieuse fit bondir le cœur de Mᵐᵉ de Bonnevie. Tout ce qu’elle avait si savamment, si péniblement refoulé depuis sept mois se fit jour en elle d’un seul coup, explosa dans un sanglot.
—Laurent!... Laurent!... Viens! Je te remmène avec moi! Je te reprends!... Tu es à moi, tu n’es pas à eux! Je vais aller leur dire!... Dans deux jours, tu feras ta malle!... Nous allons rentrer chez nous... Et jamais, jamais plus tu ne remettras les pieds ici!... Viens!... Viens!... C’est fini!... Viens!...
Elle sentit tressaillir sous ses doigts les deux épaules qu’elle tenait nerveusement. Mais ilne releva pas les yeux. Glaciale, sa petite voix assourdie répondit:
—Non, maman.
—Qu’est-ce que tu dis? s’écria-t-elle en reculant.
Alors il redressa la tête, jeta d’abord un coup d’œil sur les familles qui, dans le fond, bourdonnaient, sur la porte où deux messieurs hypocrites surveillaient de loin. Puis, revenant à sa mère, il lui planta tout droit dans les yeux son regard insoutenable. Avec un grand effort il retint l’éclat de sa voix trop haute, le geste de petit bouc de sa tête privée de ses boucles noires.
—Tu m’as mis là, maman..., dit-il avec une véhémence étouffée, eh ben! j’y reste! Je n’ai plus envie de retourner chez nous.
Puis il se tut. Le dessin de ses mâchoires formidables s’accentua dans sa grosse figure de petit garçon, sa bouche violente, hermétiquement serrée, parut s’amincir, son regard jeta des flammes.
Et son orgueil muet était si magnifique que la mère, à son tour, fut obligée de baisser les yeux.
Quand la voiture prit, dans la nuit, l’allée du parc menant au perron, Mᵐᵉ Carmin réprima le nouveau sanglot qui travaillait sa poitrine. Rentrer seule après avoir si bien cru ramener l’enfant!
En vain avait-elle été trouver les directeurs de l’institution.
«Encore dix-sept mois, Madame, ou bien le remède sera pire que le mal. Nous calculons deux ans pour mater les plus difficiles. Et nous en avons rarement vu de pires que votre fils. Nous ne vous mettrons pas au courant de nos luttes. Vous savez assez de quoi il est capable. Mais depuis un mois environ, il a pris une autre attitude. Voyant que rien ne le ferait renvoyer, il s’est renfermé dans son orgueil, et, maintenant, il affecte la passivité. Nous avions escompté cela. C’est ainsi que nous sommes arrivés à lui faire faire sa première communion. Il fallait bien qu’il la fît, à la fin. Que son état de grâce ait été sincère, c’est un secret entre Dieu et lui. Du moins a-t-il accompli tout ce qui est nécessaire pour qu’il n’y ait pas sacrilège. Mais Dieu saura, plus tard, prendre sa revanche. Laurent, présentement, met son point d’honneur à ne motiver aucune des punitions dont il a goûté, qui l’ont humilié, brisé, qui lui ont fait sentir qu’il était le plus faible. Votre enfant, Madame, a une volonté de fer. Ayant compris qu’il serait toujours le vaincu de ces joutes, il ne veut plus être ce vaincu. Nous n’avons rien à dire de sa conduite actuelle. Mais nous savons fort bien qu’il joue la comédie, une comédie qui lui coûte des efforts surhumains. Tant de puissance intérieure, s’il l’employait au bien, en ferait un homme comme on n’en a pas vu souvent. Mais quelle révolte derrière sa parfaitecorrection! Nous allons vous en donner un exemple. Ayant constaté que le changement, opéré du jour au lendemain comme par miracle, se maintenait sans aucun revirement, nous avons pu croire que l’enfant s’était amendé dans son cœur. Nous avons alors voulu faire sentir notre satisfaction par des récompenses. Nous avons proposé, d’abord, une belle promenade dans la campagne. Pour ce garçon pétulant qui, depuis six mois, vivait dans sa chambre ou plutôt sa cellule quand il n’était pas au cachot, sans jamais sortir, sinon une heure le matin et une heure le soir, seul avec un surveillant dans la cour que vous avez vue, il semblait que notre proposition dût être aussi tentante que possible. Votre fils, Madame, a eu la force de la refuser catégoriquement, du reste avec une extrême politesse, selon sa manière nouvelle. Comprenant le sentiment de rébellion presque satanique qui le guidait, nous avons tenté d’amollir son cœur par des marques répétées de bienveillance. Nous l’avons fait venir dans notre cabinet pour causer avec lui, nous avons été le voir dans sa chambre, nous lui avons permis nos jardins, nous lui avons présenté des garçons de son âge d’entre nos pupilles corrigés.
A toutes ces avances, il n’a répondu que par un silence littéralement de glace, sans toutefois se départir de cette politesse vraiment effrayante chez un garçonnet de son tempérament. Il y a plus, Madame. Nous savions, par vos renseignements, que cet enfant avait un goût très vif pour le chant liturgique. Nous lui avons proposé de chanter à la chapelle, lui offrant la place prépondérante, celle qui devait le plus flatter sa vanité, son goût de domination. Et il a refusé! Enfin, tout dernièrement, pour le tenter jusqu’au bout, sonder à fond son cœur, pour voir si quelque émotion enfin, si quelque attendrissement viendrait le tirer de son aridité, nous lui avons dit que, pour reconnaître sa bonne tenue inespérée, nous ferions une infraction à notre méthode, et le laisserions, après sa première communion, retourner pour un mois chez lui. Or, Madame, c’est sa réponse qui nous a dicté la lettre que vous avez reçue de nous, vous priant de ne pas signaler votre présence avant la fin du premier office du matin; car alorsseulement, quelque chose de ses passions désormais si bien cachées s’est fait jour, et l’exaltation avec laquelle il a refusé notre proposition nous a fait voir toute l’ampleur de son ressentiment contre vous. Vous pleurez, Madame. Vous voyez bien que, même si nous faisons l’erreur de vous rendre dès aujourd’hui votre fils, c’est lui qui s’opposerait à ce retour prématuré. Laissez-nous-le, Madame. Tous nos efforts, maintenant, vont tendre à nous rendre maîtres de son cœur. Et si nous ne parvenons pas à vaincre cet orgueil dans lequel il se crispe, du moins aurons-nous réussi dans la tâche de lui inculquer cette discipline dont tout l’éloignait jusqu’à son entrée chez nous. D’autre part, il travaille, bien que le cœur soit totalement absent de ces études, qu’il fait volontairement en automate, sans y vouloir rien mettre de personnel. Mais ce qu’il apprend par cœur, mécaniquement, il l’apprend quand même. Et si ses compositions ne font que répéter mot à mot les lectures que nous lui faisons faire, il n’en reste pas moins vrai, malgré la sourde et savante taquinerie qu’il y met, que sa mémoire s’exerce, et queson esprit s’enrichit malgré lui. Qu’en feriez-vous chez vous? Rien. Pire que rien. Croyez-nous, Madame, il est ici à sa place. Et, si Dieu le permet, une fois accomplis les deux ans que nous vous avons demandés, il vous reviendra transformé enfin, aussi bien par le temps que par nos cordiaux efforts.»
Elle monta le perron, trébuchante, sentant que son cœur lui manquait, son cœur qui n’en pouvait plus. De ce voyage si joyeusement accompli, ne rapporter que la certitude d’être haïe par son enfant!
Sur le seuil, dans l’ombre, une voix moqueuse:
—Eh bien?... Tu le ramènes?...
—Oh! Jacques!...
Elle venait de s’abattre sur l’épaule de son frère stupéfait. Ce fut toute secouée par son chagrin qu’il l’emmena doucement jusqu’au petit salon de leurs veillées. Il avait fait faire un peu de feu dans la cheminée. La lampe basse éclairait la petite table.
Tombée dans son fauteuil de tapisserie, Mᵐᵉ Carmin pleura longtemps, la tête dansses mains. L’oncle Jacques, debout, ne voyait que son chapeau, qui remuait par petites saccades. Il ne savait que dire ni que faire, rien ne l’ayant habitué jamais aux gestes de la tendresse. Simplement il hochait la tête en répétant: «Voyons!... Voyons!...» Et sa rancune contre Laurent grandissait encore, car il savait bien que tout cela venait, naturellement, de cet enfant épouvantable.
Quand elle se fut un peu calmée, qu’elle eut retiré son chapeau tout en approchant ses pieds de la flamme, elle commença de raconter son voyage. Et, tout d’abord, la vanité maternelle la redressa, face au sourd ennemi de son fils.
—Tu sais, il travaille très bien! Ces messieurs sont absolument édifiés. Ils ne savent que faire pour le récompenser!
Devant ce triomphe inattendu, l’autre pinçait les lèvres.
—Mais, alors, tout va bien! Pourquoi pleures-tu?
—C’est que je croyais le ramener... dit-elle.
Là-dessus, son cœur gros, une fois de plus, creva.
—Mais, alors, qu’est-ce qu’il y a?... demanda Jacques de Bonnevie. Est-ce qu’il est malade?...
—Non... Non... sanglota-t-elle, il va très bien.
Et, tout en détournant sa pauvre figure, déformée par la lippe du chagrin, elle se mit à fouiller dans son grand sac de soie noire, maladroitement, gênée par ses larmes.
—Tiens!... Tu vas voir sa photographie. Ils me l’ont donnée...
Comme elle sortait les objets du sac pour mieux chercher, les deux écrins qui contenaient le chapelet de nacre et la montre d’or apparurent.
—Comment?... s’étonna Jacques, tu rapportes tes cadeaux?...
Elle ne put pas répondre et fit signe avec sa tête: «Oui.» Puis, dans un spasme qui entrecoupait les mots:
—Il... il n’en a pas voulu!...
Le vieux garçon ouvrit d’abord la bouche,puis mordit lentement sa lèvre inférieure. Peut-être commençait-il à comprendre.
Nerveusement, pressée de se changer les idées, elle tendit la photographie enfin trouvée.
—Tiens!...
Elle s’était levée pour regarder avec son frère. Ayant baissé la photographie sous la lampe, celui-ci chercha son lorgnon. Quand il l’eut enfin ajusté:
—Oh! mon Dieu!... cria-t-il.
—Eh bien! qu’est-ce que tu as?... Il a engraissé, n’est-ce pas, et grandi?... Et puis... et puis, il n’a plus ses boucles sur le front...
Mais Jacques la regardait avec un visage tel qu’elle crut qu’il devenait fou.
—Mais enfin, qu’est-ce que tu as?... Vas-tu me le dire, à la fin?
—Ce que j’ai?... Alice, Alice!... Et dire que j’ai écrit à mon collectionneur d’Italie une lettre pour lui dire qu’il n’était qu’un imbécile et que la gravure qu’il m’avait envoyée... Alice! Alice... Mais c’est effrayant! Mais c’est admirable!... Ah! ah!... Vous ne direz plus que je rêve!... Oh!... c’est tropfort!... C’est trop fort! Et dire qu’on ne voit pas ça sur les êtres et qu’on le voit sur leurs portraits! Tu vas juger toi-même, tiens! Je cours là-haut chercher la gravure. Où est la bougie? Attends-moi un instant, et tu vas voir!
Avant qu’elle fût revenue de sa surprise, il s’était précipité, sa bougie à la main.
—Vieux fou!... pensa-t-elle.
Mais un trouble étrange montait en elle, qui lui faisait trembler les jambes.
Il redescendit, souffla sa bougie avec violence, faillit casser le bougeoir en le remettant sur la cheminée, et, sous la lampe, à côté de la photographie, il posa précieusement une petite gravure jaune, faite d’après quelque tableau de la Renaissance, figure d’homme méticuleusement dessinée, qui, la barbe frisée, le cou nu dans des mailles, reproduisait avec une exactitude presque parfaite le front si particulier de Laurent, tel que le révélait la photographie, maintenant que les boucles n’y étaient plus pour cacher tout.
Elles étaient là sur les deux portraits, les petites cornes prêtes à naître sous la racinedes cheveux, faunesques, diaboliques, signe incompréhensible, anomalie dans la famille. Et même, en examinant de plus près, on reconnaissait une ressemblance entre les yeux de Laurent, larges et rapprochés, et ceux de la gravure, tandis que ses mâchoires vigoureuses, sa bouche impérieuse et royale n’étaient pas sans similitude avec les traits du personnage ancien.
—Regarde!... Regarde!... murmurait Jacques de Bonnevie avec une sorte de peur. Tu vois? Celui-là, mon correspondant me l’affirme, c’est Laurent Buonavita. Reconnais-tu ton fils?
—Laurent Buonavita?... tressaillit-elle, pourquoi l’appelles-tu Laurent?
—Mais, répondit-il, parce que Laurent et Lorenzo c’est le même nom!
Elle lui jeta furtivement un regard étrange. Et, penchée sur les deux portraits:
—C’est pourtant vrai! Voilà bien son front, son front auquel on ne comprend rien!
Béants, ils se dévisagèrent parmi le vert clair-obscur que leur renvoyait l’abat-jour trop bas.
Est-ce que, pendant quinze ans, Jacques de Bonnevie, sans même y croire, poussé par on ne savait quel mystérieux génie, avait travaillé, moqué de tous, à découvrir la vérité?
Le vieux garçon s’essuya le front. En cette minute suprême il croyait déchiffrer toutes les énigmes: son acharnement, sa foi malgré son propre doute, et aussi des petits et des grands signes auxquels il n’avait pas su prêter attention. Il revit son neveu dans le parc, enfonçant la lame de son canif dans les arbres; il le revit saccageant les papiers dans son cabinet; il le revit à cheval, la figure ensanglantée et riant; il entendit les histoires de rapines racontées par les galopins du village; il s’expliqua le casse-tête, le petit Quesnot éborgné, tout ce qu’ensuite avait raconté la lettre des Jésuites...
Il y eut de l’épouvante et du triomphe dans le grand cri qu’il poussa:
—C’est un condottiere!
Sa sœur fit un geste pour lui mettre la main sur la bouche:
—Tais-toi!
Et tous les deux, comme envoûtés, restèrent,la tête basse, engloutis dans leurs réflexions.
Au bout d’un long moment, approchant les fauteuils, ils se courbèrent de nouveau sur les deux images.
—Et dire que nous ne savions pas!... murmura-t-il, car enfin, moi, je ne croyais pas absolument ce que j’affirmais, dire que nous ne comprenions pas que Laurent, que j’avais appelé comme ça sans savoir, c’était vraiment Lorenzo, la répétition de notre premier ancêtre!
Elle parla si bas qu’il l’entendit à peine.
—Moi je le savais...
—Qu’est-ce que tu dis?... cria-t-il.
Elle continua, décomposée, haletante:
—Je le savais depuis... depuis ta lecture d’un soir. Tu te souviens?... Je t’ai fait répéter ce passage?... Car... tu ne sais pas encore tout. La blessure de Clémentine ne vient pas d’une chute. C’est Laurent qui l’a frappée, en lui jetant son verre à la tête, un jour qu’il était entré à cheval dans la cuisine, pour lui demander à boire...
Il écarquillait ses yeux myopes, tout en l’écoutant.
—Rien ne m’étonne, souffla-t-il,maintenant!
Alors, une sorte de lyrisme l’anima.
—Des Italiens, nous!... Toi!... Moi!... Nos parents!... Nos grands-parents!... Nous, ces braves Normands encroûtés!... Mais qu’est-ce qui dormait donc derrière notre bourgeoisisme de hobereaux tranquilles? Enfin!... Tu n’es pas passionnée, toi!... Tu n’as pas l’air!... Et moi!... Et tous les nôtres!... Pourquoi faut-il que ce petit... Qui sait?... C’est peut-être ce mariage entre cousins qui a refait tout d’un coup le sang oublié du grand passé, qui a refait un héros!
—Un héros!... répéta-t-elle amèrement.
—Oui, un héros!... s’emporta-t-il. Cet enfant-là, mais à une autre époque que la pauvre nôtre, il aurait été chef, un grand chef! Il avait tout: la violence, la fierté, le courage, l’autorité, la volonté, l’orgueil. Il était beau, sain, dominateur. Il était né pour la gloire! Et voilà: dévoyé dans un temps qui n’est pas le sien, il finit ou plutôt commence dans une maison de correction!... Pauvre petit!
Elle fit entendre un rire désespéré.
—Ah! tu le plains, maintenant!
—Oui, je le plains! Car ce n’est pas un vrai vivant. C’est un réapparu!
Ils s’étaient tournés tous deux du côté de la cheminée. Le feu qui baissait faisait passer par instants des ombres et des lumières sur leurs deux faces profondément altérées. Un silence, encore une fois, les laissa plongés dans les rêves. Alors, lentement, Jacques de Bonnevie, penché vers sa sœur, articula tout bas, avec une espèce de curiosité terrifiée:
—Alice... Alice, dis?... Qu’est-ce que c’est... qu’est-ce que c’est donc que cet enfant que tu as fait là?...
Elle avait prié son frère de ne pas montrer à l’abbé Lost la troublante gravure, et, du reste, de ne plus jamais faire allusion à leur découverte.
Ainsi lui semblait-il jeter un voile de silence sur cette nouvelle angoisse.
«Coïncidence...» songea-t-elle au bout d’un mois.
Au bout de deux, elle était en plein doute.
Cependant, une fièvre agitait Jacques de Bonnevie.
Celui-ci venait de toucher du doigt les réalités. Il n’était plus dans le songe. Il travaillait en pleine lumière. Que sa sœur ne voulût plus le suivre ne le décourageait en rien.
Avec quelle impatience il attendait désormais ce neveu qu’il avait vu partir avec tant de plaisir!
—Ote-le donc de cette sale boîte, qu’on le revoie, maintenant!
Une curiosité de savant devant sa découverte, curiosité palpitante, implacable, presque monstrueuse, lui faisait souhaiter le retour rapide du galopin qui l’avait tant exaspéré. Car il ne s’agissait plus du «sale gosse» renverseur d’encriers et casseur de carreaux; il s’agissait d’une apparition quasi surnaturelle.
Jacques de Bonnevie était fier de son petit condottiere comme s’il l’eût forgé de ses propres mains, comme si, d’entre ses paperasses de vieux maniaque, le deuxième Lorenzo Buonavita fût sorti tout vivant, comme si, secouant ses livres, l’historien eût vu tomber d’entre les pages, en chair et en os,sonpersonnage, comme si, l’ayant pendant quinze ans appelé du fond des Légendes, l’autre eût soudainement répondu: «Me voici!»
** *
L’abbé Lost et son église furent le grand refuge de la mère douloureuse pendant les longs mois qui vinrent, pleins de privation maternelle, d’angoisse et d’anxiété.
Les lettres régulières de l’institution répétaient toutes la même chose. Laurent ne modifiait en rien l’attitude qu’il avait prise. Son cœur continuait à ne pas s’ouvrir. Mais il travaillait. Que pouvait-on demander de plus?
—Tant qu’il ne m’écrira pas lui-même, sanglotait Mᵐᵉ de Bonnevie, je serai plus malheureuse que si je l’avais perdu!
—Suivez pieusement les chemins de votre calvaire... disait l’abbé.
Les neuvaines se succédaient, et aussi les dons pour les pauvres de la paroisse. Ces sacrifices d’argent coûtaient tant à la regardante châtelaine qui lui semblait devoir en être récompensée à la fin.
Son visage se transforma, vieillit. Son austérité devint presque ascétique.
—Depuis qu’ son gas est dans les collèges, disaient les gens du pays, Mâme Carmin n’en gagne pas, marchez! On dirait bientôt d’un crucifix de campagne!
** *
Madame,
Voici donc accomplies les deux années exigées par nous pour améliorer votre fils, et nous ne craignons pas de dire que nous l’avons, en effet, amélioré, puisque, après les effroyables tempêtes du début, il est parvenu à un tel point de domination sur lui-même que, jamais plus, nous n’avons eu l’occasion de sévir contre lui, puisque, jamais plus, ne se sont renouvelés ces châtiments extrêmement sévères, il faut l’avouer, sans lesquels notre tâche d’éducateurs serait impossible près des sujets très spéciaux remis entre nos mains.
Nous vous proposerions volontiers de garder votre enfant jusqu’à sa majorité, mais plusieurs raisons nous conseillent de vous dissuader d’un tel projet.
La première de ces raisons est que la santé du jeune garçon, malgré sa constitution puissante, pourrait finir par s’altérer à force de réclusion, car notre médecin dit qu’avec son tempérament et à l’âge où il arrive, le grand air lui est désormais indispensable.
La seconde raison est qu’en poussant trop loin les choses, en prolongeant outre mesure cet exil qu’on lui a toujours dit ne devoir durer que deux ans, nous pourrions craindre, à la fin, quelque néfaste revirement de ce caractère que seul un miracle de volonté maintient au calme; nous redoutons, en tout cas, de voir s’accentuer et se durcir définitivement en lui les sentiments d’inimitié, de rancune qu’il semble, dans son for intérieur, nourrir contre les siens.
Enfin, la troisième raison est que, malgré la régularité de son travail, nous avons tout lieu de croire que Laurent ne sera jamais apte à passer son baccalauréat, vu le système adopté par lui. Travail passif ne mène pas bien loin, et le pauvre enfant n’a jamais pu oujamais voulu faire collaborer son initiative personnelle au labeur tout mécanique qu’il fournit.
Nous pensons donc, Madame, qu’il vaut mieux, pour vous et pour votre fils, ne pas persister davantage, et le reprendre près de vous tandis qu’il est encore un enfant, tandis qu’il vient de mériter sa libération par deux ans d’effort, tandis que la tendresse maternelle, enfin, peut avoir encore quelque chance de reprendre ses droits sur cette jeune âme repliée.
Votre fils, Madame, va bientôt avoir quatorze ans. Il entre dans l’adolescence. Il va retrouver près de vous sa liberté d’autrefois, et toutes ces douceurs du foyer, qu’il saura mieux apprécier après son long séjour ici. Peut-être, ayant pris parmi nous l’habitude, à défaut de l’amour du travail, en découvrira-t-il les charmes une fois remis sous la coupe bienveillante de ses maîtres précédents. Tout est possible avec une nature comme la sienne. Quoi qu’il arrive, il a goûté leplaisirde la discipline intérieure, et nous sommes presque sûrs que vous n’aurez plus à déplorer ces éclats et ces scandales qui l’ont conduit jusqu’à nous.
Et si ses études scolaires doivent s’arrêter là, ne lui reste-t-il pas à apprendre ce devoir, qui fut celui de ses pères, de gérer ses biens et de veiller sur ses cultures?
Occupez-le beaucoup, Madame, dans le sens tout physique du mot. Qu’il parcoure ses terres à cheval, qu’il ait devant lui l’espace, qu’il puisse peu à peu, de sa propre initiative, s’intéresser à son domaine, qu’il ait le désir de le diriger. Il a toutes les qualités qui font un maître. C’est là, Madame, qu’il faut voir son salut et l’emploi de ses jeunes forces, si frémissantes derrière les dehors qu’il a choisis parmi nous.
Laurent a besoin de triompher. Cet instinct orgueilleux l’a conduit d’abord à triompher, en effet, des impulsions de son caractère violent, et cette conquête n’est pas, somme toute, à regretter. La façon dont il a supporté le régime de la maison est tout à son honneur, bien que nous puissions déplorer avec vous la sécheresse où s’est obstiné son cœur d’enfant. Mais, nous le répétons: à vous, Madame, de le reprendrepetit à petit et d’en refaire votre fils. Il y faudra des nuances qu’une mère saura trouver mieux que quiconque: et cette belle tâche est désormais la vôtre.
C’est donc avec la plus grande confiance en l’avenir que nous nous disposons à vous rendre votre enfant, heureux si nous avons réussi comme nous en sommes sûrs, à le complètement modifier, pour le plus grand bien des siens et de lui-même, avec l’aide de Dieu.
Nous attendons un mot de vous, Madame, et si votre avis est le même que le nôtre, nous confierons Laurent de Bonnevie au surveillant dont il a l’habitude, et qui ne le quittera qu’après l’avoir remis entre vos mains.
** *
Les préparatifs qui bouleversaient tout le château, semblant annoncer une fête, ne trompaient personne, cependant. Mᵐᵉ Carmin passait ses nuits à sangloter; les servantes, muettes, arrondissaient des yeux effarés; le jardinier grommelait; l’abbé Lost hochait latête. Seul, l’oncle Jacques montrait un visage joyeux, et se frottait les mains.
Après deux voyages au chef-lieu, Mᵐᵉ Carmin reçut une bicyclette toute neuve; puis on vit arriver un cheval de selle, frais et de bonne race, qui prit dans l’écurie la place vide du poney.
Roulée dans sa passion, la pauvre mère ne savait que faire pour réparer les deux ans de martyre infligés à son enfant. De toute son âme, elle voulait se faire pardonner, souhaitait reprendre ce petit qu’elle avait déçu.
Naïvement, elle fit refaire les plates-bandes abandonnées, couper l’herbe de la grande pelouse et repeindre la cabane des cygnes. Elle fit aussi changer le couvre-lit de la chambre de Laurent, et carder les matelas.
Enfin le grand jour vint. N’osant aller à la gare dans la crainte de quelque camouflet public, elle envoya l’abbé Lost et son frère, dans la victoria, chercher le collégien, ou plutôt le prisonnier.
Quand elle entendit la voiture tourner l’allée, il lui sembla que son cœur s’écrasait sous les roues. Pâle et tremblante, elle ouvrit laporte vitrée qui donne sur le perron, et se tint sur le seuil.
Elle ne s’élança que quand elle le vit descendre de la victoria. Changée en pierre, elle l’attendit.
Il monta les marches, suivi de l’oncle et de l’abbé. Il avait bien vu sa mère, mais il ne se pressa pas.
Quand il fut devant elle, il ôta son chapeau, baissa les veux et ne fit pas d’autre geste.
—Bonjour, maman...
Un frisson parcourut la mère. Ce n’était plus la voix haute, encore entendue lors de la dernière entrevue. C’était une voix de quatorze ans, en plaine mue déjà, rauque, déséquilibrée.
Elle l’embrassa sur les deux joues, nerveusement, sans plaisir. Comme il était grand! Toujours gras, les paupières bouffies, les yeux rapetissés. Mais on avait laissé repousser ses cheveux, qui recommençaient leurs grosses boucles noires sur le front. Et, de les reconnaître, elle eut si grande envie de pleurer qu’elle détourna la tête.
Il y eut un mouvement qui poussa tout lemonde dans la salle à manger. Là, l’enthousiasme de Jacques de Bonnevie éclata.
—Mais regarde-le donc! Est-il assez admirable avec ses belles mâchoires, ses grands sourcils, ses yeux de capitaine, ses cheveux sculptés comme un bronze de la Renaissance!
Il releva les boucles d’un revers de main, et, regardant fixement sa sœur:
—Et son front?... Hein, son front? Tu le vois?...
—Ce qu’il a surtout, corrigea doucement l’abbé Lost, c’est que ses manières sont devenues parfaites! C’est un homme, maintenant. N’est-ce pas, Laurent?
—Oui, monsieur l’abbé...
Il n’avait pas encore levé les yeux.
L’oncle Jacques se mit à rire.
—Gras comme un moine, par exemple!
Et, sur ces mots, il tressaillit, au souvenir de Carmine Buonavita, sorti du couvent pour devenir condottiere. Une association d’idées le fit continuer:
—Et ton chant?
Alors l’enfant releva les paupières, et son regard fut tel que les autres sentirent qu’ils n’étaient pas de taille à le supporter.
—Le chant?... C’est fini, mon oncle.
Et cette petite parole sembla pour jamais enfouir dans l’irrémédiable toute la beauté passée de cette voix d’archange que l’on ne devait plus entendre, soprano sombré pour toujours dans les enrouements de la puberté.
En cet instant, Mᵐᵉ Carmin, une fois de plus, sentit qu’elle avait perdu les deux dernières années de l’enfance de son fils, et qu’il n’avait pas été près d’elle pour les vivre au grand air, magnifiquement.
Afin de ne pas éclater en sanglots, elle murmura, sans oser rien préciser:
—Il a besoin d’exercice, maintenant...
—Hein, ce sera bon, la liberté!... dit assez lourdement l’abbé.
—Oui, fit joyeusement, énigmatiquement, l’oncle Jacques, en route, à présent pour labonne vie!
Les servantes, doucement, étaient apparues à la porte, avançant leurs trois têtes craintives, celle de Clémentine traversée par une balafre blanche.
—Bonjour, Monsieur Laurent... dirent-elles enfin.
—Bonjour...
Il regardait de nouveau par terre.
—Il est devenu doux comme une fille!... s’extasia l’abbé.
Et, fronçant les sourcils, furieux, tout à coup, l’oncle Jacques:
—Dites qu’il est devenu Jésuite, oui!...
Il secoua le garçon aux épaules.
—Allons! Allons!... Remue-toi un peu!... Et, d’abord, viens voir les surprises de ta mère.
Laurent jeta de côté son regard qui ne voulait s’arrêter sur personne.
—Puis-je monter un instant à ma chambre?... demanda-t-il froidement.
Quand il fut sorti de la salle, toutes les voix parlèrent à la fois. L’étonnement des servantes et celui de l’abbé, les exclamations de l’oncle Jacques, un mélange de félicitations et de remarques assourdirent la silencieuse mère. Puis l’abbé prit congé, les servantes se retirèrent.
—Ah!... le revoilà!...
L’oncle Jacques avait mis son bras au cou du petit.
—Viens! On a des choses à te faire voir!
Ils marchèrent tous trois le long des allées parfumées aux roses, sous les verdures tachées de soleil et tremblantes, entre lesquelles la grande pelouse apparaissait toujours, avec ses deux cygnes sur l’eau.
—Tu vois!... disait l’oncle Jacques, on à repeint leur cabane en ton honneur!... Tu vois, on a mis des fleurs aux plates-bandes!... Tout ça c’est pour toi, mon garçon! Dis un peu si l’on n’est pas heureux de te revoir!
Mais la mère, elle, ne prononçait pas un mot.
Elle ne parla que dans la cour où sont les écuries et la remise. On eût dit, en vérité, que tout son cœur se donnait dans ces mots, articulés avec une émotion inouïe:
—Tiens, Laurent, regarde! Cette belle bicyclette toute neuve, c’est pour toi!... Tiens, regarde encore! Ce joli cheval-là, c’est ton cheval! Tu as bien mérité de belles vacances! Tu auras tout ce que tu veux!
Il avait ouvert grandes ses étincelantes prunelles pour regarder les merveilles. Une sorte de frémissement le secoua, qui sembla ressusciter son âme et son corps, engourdis pendant deux ans dans l’hypocrite prison de la «maison d’amélioration». Il se tourna tout entier vers sa mère tremblante, l’écrasa d’un coup d’œil impérieux et sombre. Et, lentement, il prononça, de sa rauque voix adolescente:
—Ce n’est pas tout ça que je veux, maintenant. C’est une auto.
Depuis deux heures, elle cherchait en silence les raisons qu’elle donnerait à son refus.
Laurent, remonté dans sa chambre, défaisait sa malle. L’oncle Jacques était retourné chez lui.
Commencer ce premier dîner en tête-à-tête, après deux ans d’absence, par des contestations, que c’était triste! Elle avait pensé tout prévoir, elle avait cru faire de son mieux, et voici, cruelle déception, que l’enfant n’était pas encore satisfait. «Une auto!... se disait-elle, épouvantée. D’abord, c’est la ruine définitive; ensuite, c’est l’absence perpétuelle et sans contrôle. Où ira-t-il avec ça?... Enfin,c’est la menace constante de l’accident. Je le croirai toujours tué. Je ne vivrai plus!»
Elle ne pouvait pas lui dire ces trois choses, craignant de l’indisposer encore contre elle. Elle chercha longtemps. Il n’était plus possible, à présent, de le traiter comme un enfant. Il était le maître à la maison, maître redoutable qui faisait tout trembler autour de lui.
Au moment de descendre à la salle à manger, elle trouva subitement. Et quand ils furent assis face à face, Laurent, muet, regardant son assiette:
—Ecoute... commença-t-elle d’une pauvre voix entrecoupée, j’ai réfléchi à ce que tu m’as dit tantôt. Moi, je ne demanderais pas mieux que de te donner une auto, mais tu sais bien que tu ne peux obtenir ton brevet de chauffeur qu’à partir de seize ans... Alors... si... si tu veux bien attendre jusque-là... je... eh! bien!... je te promets que tu auras ce que tu désires. Je m’y engage formellement.
Comme il ne relevait pas la tête, elle murmura, de même qu’autrefois, lors de leur premier pacte:
—Est-ce entendu, Laurent?
Il ne la regarda pas.
—Bien, maman... répondit-il.
Et ce fut tout.
Elle le dévorait des yeux, penchée. Que pensait-il? Lui en voulait-il de ce qu’elle venait de dire? Songeait-il à quelque vengeance? Comme elle eût préféré les violences de jadis à ce calme glacial qui lui faisait froid au cœur!
Elle essaya de parler d’autre chose, de lui raconter les petits événements du village. Mais elle n’en tira plus un seul mot, et le silence tomba, qui dura jusqu’à la fin du dîner.
Quand ils se levèrent de table, suivis des yeux par la servante ahurie:
—Bonsoir, maman...
—Tu montes déjà?... s’écria-t-elle douloureusement. Tu ne veux pas venir au petit salon avec moi?... Il y a si longtemps que je ne t’ai vu, Laurent!
Une fois encore, il répondit:
—Bien, maman.
Et quand ils furent assis chacun dans un des fauteuils de tapisserie, l’un devant l’autre, au moment de reprendre sa couture, elleeut une envie furieuse de se précipiter sur lui pour le couvrir de baisers, de lui demander pardon, de se jeter à ses genoux. Ce n’était pas possible qu’il fût devenu ce grand garçon aux yeux baissés, silencieux, sombre, et qui obéissait passivement, amèrement, à la moindre parole.
Il sentit sans doute le regard tendre et désespéré dont elle l’enveloppait, mais il ne fit pas un geste, ne releva pas se paupières. Et, se mordant les lèvres pour ne pas pleurer à chaudes larmes, elle reprit tristement sa couture, tandis que le silence immense du soir, autour d’eux, déferlait.
Au bout d’une demi-heure, il demanda doucement:
—Puis-je aller me coucher, maman?
—Mais certainement, mon chéri... Veux-tu que je monte avec toi pour voir si tu as tout ce qu’il te faut dans ta chambre?
—J’ai tout ce qu’il me faut, maman...
Et, sur cette réponse, détournée comme son regard, il se leva.
—Bonsoir, maman...
Elle s’était levée aussi.
—Veux-tu que je t’embrasse, Laurent?...
Sa voix avait tremblé, pleine de larmes.
—Si tu veux, maman...
Il la laissa faire, tandis qu’elle le serrait contre elle, si grand, presque aussi grand qu’elle. Mais il ne lui rendit pas un baiser. A deux mains elle l’avait pris aux tempes, fébrilement, essayant de forcer ses yeux. Et toute son âme était là, proche, ardente, son âme de mère qui voulait entrer, prendre, conquérir.
Qu’y a-t-il donc, dans le regard humain, qui donne ou qui refuse, et pourquoi ceux qui ne veulent pas nous livrer leurs yeux nous font-ils si mal? Quel est ce besoin que nous avons du regard, quel est cet échange qui se fait entre les êtres, quel est ce contact qui se produit par la rencontre de leurs prunelles, quelles sont ces deux électricités qui se cherchent, qui se cherchent jusqu’à ce que l’étincelle ait jailli?
—Laurent, je t’en supplie, regarde-moi! Regarde-moi!
—Non, maman.
Elle laissa retomber ses mains. Et comme,sans bruit, sans se retourner, il sortait du salon, elle alla s’effondrer sur son fauteuil, et, le visage dans la paume, sanglota.
** *
—Je m’invite!... annonça l’oncle Jacques, le lendemain, à l’heure du déjeuner. Alice, fais mettre mon couvert!
Mais il fut surpris par le regard désespéré, les paupières rougies de sa sœur. N’osant l’interroger, il baissa simplement la tête. «Est-ce que Laurent aurait déjà recommencé?...» se demandait-il non sans un frémissement de curiosité presque joyeuse.
Il ne savait pas que, dès l’aurore, Laurent était sorti de la maison. Mᵐᵉ de Bonnevie, en proie à l’insomnie depuis son coucher, l’avait bien entendu descendre les escaliers et pousser les barres. Elle l’avait même, cachée derrière son rideau, regardé s’éloigner dans le parc; et l’oreille aux écoutes, elle avait guetté les bruits, espérant entendre les sabots du cheval marteler le sol, comme au jour de sonpremier effroi. Mais seul le silence du petit matin avait rempli son ouïe aux aguets. Et, grelottante, elle avait fini par se recoucher. «Sans doute, il aura préféré la bicyclette pour commencer...»
Où donc était-il parti, de si bonne heure et tout seul?
Mon Dieu! ne prendrez-vous pas en pitié cette martyrisée dont la bouche desséchée murmure tant de prières? Ecoutez comme elle espère encore malgré tous les déboires! Simple femme revêche et sans élan, la sublime maternité va jusqu’à faire d’elle un poète. Elle pense aux forces de la nature que jamais elle n’a contemplée ni sentie. Elle compte sur l’air du parc natal, sur les fleurs, sur le ciel, sur les cygnes dans le bassin, sur la douce herbe, sur le sous-bois et ses émeraudes, elle compte sur les arbres aux branches tordues dans le ciel, aux racines tordues dans la terre, pour reprendre son fils, pour l’enraciner de nouveau, lui aussi, dans son terroir originel. Elle demande aux nuages, aux feuilles, aux cailloux de parler pour elle. Elle veut que l’espace, que l’air lui caressent les joues au passage, soient pleinsde voix persuasives. Elle invoque la race défunte, elle demande aux enterrés de la famille d’être des fantômes éloquents. Elle cherche des aides sur la terre comme elle en cherche dans l’inconnaissable. Elle appelle à elle toutes les puissances de ce monde et de l’autre. Elle désire, elle croit. Cela, mon Dieu, n’est-il pas, à la fin, digne de pitié?
Dès qu’elle avait pu se lever sans déconcerter les habitudes de la maison, elle s’était dirigée, cœur battant, mains fiévreuses, vers les écuries et remises. Et tandis qu’elle avançait dans l’allée, sa souffrance habituée inventait ce nouveau supplice: «Il n’aura pas voulu de mes cadeaux. Je vais trouver le cheval dans son boxe et la bicyclette dans la remise...»
La main sur la porte, au moment de la surprise, quelle qu’elle fût, frémissante et malade, elle avait hésité quelques secondes. Ouvrir, et savoir! Encore un instant de répit avant la joie ou le chagrin...
Un hennissement du cheval l’avait glacée.
—Ah! le cheval est là!...
Puis:
—C’est qu’il a plutôt pris la bicyclette, alors....
Brusquement elle avait ouvert, s’était précipitée. Et tout de suite elle avait vu dans son coin, guidons brillants dans l’ombre, la machine que nulle main n’avait dérangée.
—Eh bien, voilà... Je le savais d’avance. Il n’en a pas voulu, voilà tout, il n’en a pas voulu...
** *
Quand il entra dans la salle à manger, l’oncle Jacques s’avança vivement.
—Bonjour, Laurent!...
—Bonjour, mon oncle...
Il fit un pas vers sa mère.
—Bonjour, maman...
Elle ne l’embrassa pas.
—Tu as bien dormi?... fit-elle avec effort.
Ses yeux rouges, ses joues creuses disaient sa nuit. Ils se mirent à table, l’oncle Jacques se frottant les mains.
—Eh bien!... ta promenade?.. Agréable?...
—Oui, mon oncle...
—Et le patelin?... Toujours le même?...
—Oui, mon oncle...
—Tu as été à bicyclette?
—Non, mon oncle!
—A cheval, alors?
—Non, mon oncle.
Le vieux célibataire donna sur la table un grand coup. Imitant le ton du garçon:
—«Oui, mon oncle... Non, mon oncle...» C’est tout ce que tu sais dire, maintenant?
Plus froidement, plus poliment, le petit prononça:
—Oui, mon oncle!
Et malgré tous ses efforts, Jacques de Bonnevie, pendant tout le déjeuner, n’en put rien tirer d’autre.
Il retourna chez lui dans un état d’extrême exaspération, et l’on ne le revit pas pour le dîner. Cependant, il avait dit à sa sœur:
—Ça lui passera, ne te fais pas de bile. Il est encore enjésuité, mais le grand air et l’exercice feront leur effet d’ici peu, sois tranquille!
Et la mère s’accrocha, reconnaissante, à cet espoir.
Laurent avait passé son après-midi dans le parc, cherchant des branches souples pour en faire arc et flèches. Il n’acceptait décidément ni le cheval ni la bicyclette.
—C’est formidable!... répétait l’oncle Jacques.
Pendant cinq ou six jours, celui-ci vint plusieurs fois dans la journée s’informer de son neveu. Mais il n’y avait rien à lui raconter. L’enfant avait organisé sa vie à sa façon. Il disparaissait dès l’aurore, revenait déjeuner, disparaissait de nouveau, rentrait pour le dîner et se couchait en sortant de table. Pour le reste, aux heures des repas, seul moment où le vit sa mère, il gardait son silence farouche et sa tête basse.
—On n’en fera plus rien!... remarquait le tuteur avec dépit, comme s’il eût souhaité des esclandres.
Et les mille avances qu’il faisait à l’adolescent chaque fois qu’il le rencontrait à midi, le soir, restaient sans résultat.
Un matin (l’oncle Jacques avait-il guetté?),Laurent se trouva nez à nez avec lui dans le parc.
—Ecoute, Laurent!
—Quoi, mon oncle?...
—J’ai quelque chose à te dire...
—Bien, mon oncle...
—Tu veux une auto, mon garçon? Eh bien! je te donnerai, moi, ton auto, na!
Le souvenir du passé faisait sourire le bonhomme. Autrefois, le petit était venu chez lui pour lui demander une bicyclette. Que ne l’avait-il donnée! Que n’avait-il compris ce qu’était cet enfant vertigineux qu’il avait repoussé comme un gamin ordinaire!
—Eh! bien! Laurent?... ça te va?... Tu la veux, ton auto?... Tu la veux tout de suite?
L’autre ne manifesta même pas quelque surprise devant cet excès de générosité de la part de son ancien ennemi. Avec cet air fuyant qu’il avait désormais, il répondit, poli jusqu’à l’insolence:
—Non, merci, mon oncle...
Et, tournant les talons, il disparut dans les profondeurs du parc.
** *
Les vacances se terminaient. Mᵐᵉ Carmin ne savait comment s’y prendre pour demander à Laurent quelles étaient ses intentions quant à la reprise du travail. Elle craignait également les deux phrases laconiques qu’il pouvait lui répondre, seules paroles qu’elle connût de lui, maintenant: «Bien, maman...» ou: «Non, maman...» Car, dans l’une ou l’autre, il y avait autant de révolte et de haine.
Une lâcheté désolée la fit reculer au dernier moment. Elle pria donc l’abbé Lost à déjeuner, un jour. L’ayant vu la veille, elle lui avait expliqué la mission dont elle le chargeait. Par ailleurs, l’abbé souffrait de ne plus jamais voir Laurent à la messe. «Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse?... disait Mᵐᵉ Carmin. Ils ont dû le saturer, là-bas. Il faut craindre, si l’on veut le forcer, de le voir prendreaussila religion en grippe...»
L’abbé Lost était bien trop fin pour ne pascomprendre. «Le bon Dieu fera pour le mieux...» soupirait-il.
Comme ce déjeuner s’achevait:
—Laurent, dit l’abbé, j’ai à te parler. Veux-tu que nous passions tous deux dans le petit salon?
Mᵐᵉ Carmin s’était esquivée.
—J’irai tout droit au but... commença le prêtre. Voilà: les vacances vont être finies dans quelques jours. Tu en as bien profité, si j’en juge par ta mine. Maintenant, il s’agit de te remettre à la tâche. Tu n’as que quatorze ans. Tes études ne sont pas finies. Veux-tu que nous recommencions à travailler ensemble comme autrefois, avec l’aide de monsieur l’instituteur?
—Non, monsieur l’abbé.
Le curé, saisi, tâcha de n’élever pas la voix.
—Regarde-moi. Tu ne veux pas me regarder?... Soit. Donc, cela ne te plaît pas de travailler de cette façon-là?
Il prit une inflexion très douce pour déguiser sa menace.
—Tu aimes peut-être mieux retourner dans les collèges, avec des garçons de ton âge?
Brusquement, Laurent le regarda, lui enfonça ses yeux, comme deux lames, jusqu’au plus profond de l’être. Et ce fut quelque chose de tel que le prêtre recula comme s’il avait vu Satan.
—Non, monsieur l’abbé!
Pris de peur, comme les autres, l’abbé Lost se sentit pâlir. Il essaya de sourire et même de rire, fit entendre quelques mots sans suite, puis enfin, répondit fort clairement:
—C’est bien, mon enfant.
Un instant plus tard, il était près de Mᵐᵉ Carmin. «Il ne veut pas...» dit-il simplement. Et il n’y eut pas d’autres explications.
Alors ils cherchèrent ensemble ce qu’ils allaient faire.
—Surtout, dit la mère, n’allons pas lui parler de s’occuper des terres; car cela suffirait pour l’en dégoûter à jamais. Peut-être, en le laissant tranquille, qu’il y viendra tout naturellement de lui-même.
—Il ne fera plus que ce qu’il voudra... dit rêveusement le curé.
—Alors, laissons-le... murmura-t-elle, épouvantée. Le voilà devenu calme et régulier, qu’est-ce que nous pouvons lui demander de plus?...
** *
Il changeait. Il avait encore grandi, sa mauvaise graisse s’était fondue, son teint redevenait clair. Mince et beau, pâle et brun, une petite ombre apparaissait au-dessus de sa bouche trop rouge, épaisse comme un fruit.
Les quatre saisons se succédèrent lentement sans amener rien de nouveau dans la vie singulière de ce jouvenceau silencieux, dont personne ne savait plus rien. Que faisait-il tout le jour, où disparaissait-il? On savait par le village que jamais plus il n’avait même regardé ses anciens compagnons, ceux qui l’avaient vendu. Pas de traces d’une violence quelconque. Mais on l’avait vu se promener seul dans la campagne, fort loin du château, longues courses qu’il faisait à pied, puisqu’iln’avait pas plus accepté la bicyclette que le cheval achetés pour lui.
Et, confinée dans son enfer intérieur, Mᵐᵉ de Bonnevie continuait sans rien dire sa vie ardente et lamentable, sa vie rongée par le chagrin.
Un des premiers jours de l’été—Laurent allait avoir quinze ans,—une femme, une paysanne, se présentant à la porte du château, dit qu’elle voulait parler aux maîtres.
Mᵐᵉ de Bonnevie, qui cousait à la fenêtre ouverte du petit salon, ayant près d’elle son frère, lequel, parfois, venait lui tenir compagnie, entendit de loin le colloque, et se mit à trembler. Un pressentiment l’avertissait qu’il allait être question de Laurent.
—Faites entrer cette femme.
Elle ne la reconnut pas. Ce n’était pas une de ses paysannes. Elle ouvrait la bouche pour l’interroger. Elle n’en eut pas le temps. Une crise de sanglots secouait l’humble créature, qui, rougeaude, édentée, patoisante, se mit tout de suite à raconter:
—Je sommes pas d’ici, Madame et Monsieur, mais de Forleville, à trois lieues. Maisnos ont dit d’ chercher la racine à vot’ château, vu que la pétite, d’après ce qu’elle prêche, a donné l’ signalement de vot’ jeune homme. Et, Madame, c’est eune chose qui n’ se peut pas qu’on laisse passer ça sans que les gendarmes s’en mêlent, car la pétite a d’abord été brutalisée par lui, comme elle m’a tout avoué, qu’ensuite il lui faisait si peur avec ses yeux qu’y fallait qu’alle y r’tourne malgré elle. A treize ans et demie, Madame! Et pourtant alle avait pas d’ vice, marchez! Une pétite qu’était travaillante et toute innocente, et qui n’ pensait à rien qu’à tirer ses vaques quand le gas l’a abordée dans l’ pré, à la soirante. Alle m’aurait dit le soir même ce qui y était arrivé, moi qui n’es qu’une femme veuve, comme chacun sait, que j’ai mes papiers, si vous voulez les voir, j’ l’aurais fait guetter par des voisins avec des gourdins, pour y faire s’n affaire; car, en respectant tout le monde, ce n’est qu’un cochon qui peut faire ce qu’il a fait, que la fillette était toute rompue, qu’il y a tordu les poignets et mis la main sur la bouche, et qu’il l’a arrangée ensuite, comme un assassin qu’il est, en lui défendant après del’ dire, et en lui commandant de r’venî le lenn’demain, qu’elle y a obéi sans avoir pour qui, comme l’oiseau qu’est charmé par la couleuvre. Mais c’ que j’ veux qu’ vous sachiez tout de suite, c’est qu’au bout d’ trois mois de c’te fréquentation-là, quand que la fillette s’est vue enceinte, alle a cherché la mort en se j’tant dans la rivière, que monsieur Euvrard, fermier, l’a repêchée à temps et m’ l’a ramenée dans eune position qui n’a pas d’ copie, et que la nuit elle a avorté, chose qu’il a bien fallu qu’alle m’esplique en m’ racontant tout. Et j’ai eu beau vouloir recouvrir le mystère, vous pensez bien qu’à c’t heure la fillette est dans la langue du monde, que si j’étais pas v’nue moi-même vous trouver, vous l’auriez su par d’autres; car ils ont dit comme ça à Forleville que vot’ garçon s’en tirerait pas si bien que ça, vu qu’y cherche déjà d’aut’s amours et commence à courir la fille à maître Ferdinand, qu’elle a eu frayeur de lui à la sombreur, pas plus tard qu’hier, qu’il la suivait de près le long des haies, en lui faisant des yeux de loup-garou. Voilà, Madame, ce que j’avions à vous dire, en vous d’mandant queu dommages quevous comptez donner si vous n’ voulez pas du mal-va pour vot’ jeune homme....
En vain Mᵐᵉ Carmin avait-elle tenté d’interrompre le flot de paroles. Barbouillée de larmes, déchaînée, la paysanne haletante ne pouvait plus s’arrêter.
Quand elle eut enfin terminé, se mettant à pousser des cris de désespoir, elle exécuta toutes sortes de gestes, comme une femme atteinte de démence. Et tout autour d’elle, dans le petit salon aux fauteuils de tapisserie voyante, les spectres étaient de retour, les spectres hideux de la Justice, apparus déjà lors de l’attentat de Laurent contre l’infortuné petit Quesnot.
—Madame... Madame... bégayait la pauvre Bonnevie.
Faire taire cette femme! Etouffer cette affaire une fois encore! Sauver son fils de la maison de correction officielle.
Ainsi ce n’était plus un enfant... L’instinct du mâle était né, violent comme tout ce qui venait de lui, faisant de lui ce petit faune mystérieux qui disparaissait tout le jour sans qu’on sût rien de sa vie cachée...
Un dégoût affreux tordait le cœur maternel. Son enfant tout frisé, son ancien bébé brun...
«Qu’est-ce qu’ils en ont donc fait dans cette institution maudite?...» grondait sa pensée.
Soudain, paradoxal, tout au milieu des cris de la bonne femme et du silence défaillant de l’autre, un rire, le rire de Jacques de Bonnevie, éclata:
—Ah! ah!... s’exclama-t-il en se frottant les mains, le voilà donc qui se réveille, notre Lorenzo! Je me disais aussi que ce n’était pas possible, tout ça! Le voilà qui court, maintenant, le voilà qui court!... Ah! ah! nous allons en voir de belles!... Ça y est! Ah! ah!... Ça y est!... Toutes les filles du pays vont y passer!