Malgré la promesse qu’elle s’en était faite à elle-même, Rite ne put venir vers Raymond ni le lendemain ni les jours qui suivirent. De petites lettres seules exprimaient son désespoir, un désespoir si sincère que Raymond en était ébloui et réconforté.
— En amour, se disait-il, l’important n’est pas que celle qu’on aime soit heureuse, mais qu’elle ne soit pas heureuse loin de vous.
Pourtant, dans cet état de quiétude orgueilleuse, Raymond comprenait qu’il fallait répondre à ce désespoir par une douleur exagérée, et créer, à côté de l’absolu quotidien qui leur échappait, un autre absolu plus abstrait, fait d’une pensée perpétuelle et perpétuellement cultivée. Il lui écrivit de longues lettres, il écrivit ce qu’il n’avait pas parlé, donnant ainsi une répercussion réfléchie à leurs sentiments, un symbole à leurs gestes d’amour, et comme une direction à leur vie.
Il y a des amours qui ne se sont pas développés et n’ont pas parcouru leur hyperbole, parce qu’ils n’ont pas eu cet appui des mots, créateurs de valeurs mystiques et sentimentales. Un amour qui ne s’enveloppe pas de cette magie des mots n’est rien qu’un pur abandon physique et s’épuise de lui-même…
Mais en amour, il ne faut pas parler, il faut écrire. Une lettre est une présence plus précise que la présence réelle : elle met une gravité lyrique dans le souvenir et fixe, à notre volonté, les étapes d’une passion.
Écrire, c’est aussi une manière de se montrer tel que l’on désire être aimé et les mensonges et les exagérations d’une lettre d’amour sont peut-être plus vrais que la vérité. La noblesse des sentiments que l’on exprime devient une véritable autosuggestion et il y a dans l’amour ainsi cultivé une sorte de perfectionnement moral qui n’est pas sans beauté.
Dans ces premières lettres de la première absence, Raymond voulut surtout maintenir son amie en état de ferveur, et chacune de ses phrases était une caresse et une possession. D’ailleurs, pris lui-même à ce piège des évocations, il constatait l’état de grâce physique où le mettait cette littérature, et il passait ainsi de longues heures, tout son être tendu vers la chair de Rite encore idéalisée dans son souvenir et comme couchée dans son parfum sur la table même où il écrivait.
Il voulait que Rite exaltât aussi, voluptueusement, ces heures d’absence et que ses lettres fussent une lointaine et réelle copulation. Raymond trouvait dans cet échange de leurs désirs et dans cette tension de leurs deux êtres, exaspérés par l’attente, une volupté plus grande que dans la fusion sans mystère de leur baiser.
Mais tandis que sa vie s’organisait dans cette attente ardente, dans cette solitude fervente, Raymond écrivait chaque jour à Rite le désarroi où le laissait son absence : « Tu devrais être là dans chaque minute de ma vie », et c’était plus qu’une plainte amoureuse, presque un reproche dont Rite sentait toute l’amertume. Alors ses lettres à elle étaient un long déchirement, un reniement si sincère de ce passé qui s’accrochait à sa vie que Raymond, se comprenant aimé comme il le voulait, trouvait enfin dans cet amour une sérénité qu’il n’avait peut-être jamais atteinte.
Il se souvenait avec quelle intensité Rite lui avait exprimé le désir de voyager avec lui, de partir sur un mystérieux bateau où ils auraient été isolés du reste du monde.
— Qu’importe où on arrive, disait-elle, mais ne jamais plus retrouver celle que l’on fut, la Rite qui te cherchait dans la nuit.
— Partons dans ce songe, répondait Raymond, coupons toutes les amarres qui nous attachent à notre étroite vie sociale. Nous voici en pleine mer, l’horizon n’est plus qu’une ligne indéterminée, il n’y a plus que nous dans la lumière et dans le vent : jouissons de ce vide où nous nous balançons en une sorte d’éternité, gargarisons-nous de ce sentiment de l’inutilité de tous les devoirs et de toutes les ambitions. L’univers se résume en ta forme et dans ton parfum. Nos souvenirs eux-mêmes sont engloutis : nous vivons en un perpétuel présent qui est une lente et rêveuse pénétration de nous, une mystique pariade d’insectes divinisés. Je me sens si merveilleusement adapté à ta chair que je ne sais plus dissocier mon corps du tien, cette plaintive mélopée qui sort de ta joie résonne en mon être, et je ne puis me dissocier de cette bouche sexuelle qui se contracte sur mon songe et lui parle à voix basse. Chacun de tes mouvements perpétue cette sensation de plénitude, ce point d’orgue de béatitude parfumée qui nous suspend au-dessus de nous-mêmes.
Je parlais : elle ne m’écoutait pas et je ne m’écoutais pas moi-même ; c’était seulement la musique de ma voix qui s’enlianait à ses pensées, au rythme de sa chair soulevée qui se heurtait à mon corps et s’y brisait comme le clapotis des vagues sur les galets du rivage.
Rite, je ne me souviens plus de notre voyage, et nous n’avons abordé à aucun autre port que notre désir de nous. Il ne m’en reste que l’image de tes yeux réfugiés sous tes paupières et semblables au regard des statues… l’image aussi de ta belle tête où s’accrochaient mes mains dans ce heurt de nos deux rythmes qui se cherchaient et se repoussaient et qu’une soudaine gravité harmonisait.
Soirs où les parfums montent dans les corolles : j’ai plongé tout mon visage dans cette rose rouge dont mes mains écartaient les pétales dentelés et où s’écrasait mon baiser.