IV

Rite était revenue. Tout d’un coup, elle avait été là, entrée silencieusement par la porte que Raymond avait laissée entr’ouverte. Elle s’est couchée comme un christ douloureux dans les bras de Raymond, le visage englouti dans sa poitrine. Raymond appuie contre lui ce corps qui n’est plus qu’une pensée de tendresse, et voici que deux yeux remplis de larmes se lèvent vers lui :

— Ne m’interroge pas, Raymond. Mes lettres t’ont dit ma vie de l’absence. Que cette minute renoue notre vraie vie.

Comprenant que dans cette atmosphère religieuse toute parole serait discordante, Raymond se contenta de baiser les yeux de Rite et son baiser tomba sur une bouche mouillée de larmes qui la brûlaient et la rafraîchissaient…

A ce contact, toute la chair de Rite frémit et Raymond sentit que déjà dans ce sanglot de sa joie elle venait de se donner à lui en pensée. Il savait la merveilleuse correspondance des larmes et de la sensualité, et le parfum des roses après l’orage. D’elle-même, elle s’est poignardée au glaive sacré ; le sang de sa propre blessure se mêle au sang de son amant, et elle s’effondre sanglotante, la bouche collée au cou de Raymond qu’elle mord avec une ardente tendresse.

— Maintenant, dit Raymond, laisse-moi m’agenouiller à tes pieds et t’adorer ; que tes mains appuient contre ton parfum la prière de ma bouche : les rythmes de ton être entrent en moi comme le susurrement d’une source sous les herbes. Mes mains qui dessinent ton corps se lèvent vers l’extase de tes seins, et tes cuisses se nouent à mon cou comme des bras.

« Mes lèvres parcourent la ligne de ton corps et c’est une conscience plus précise et plus belle que je prends ainsi de ta beauté.

« C’est toi qui me domines et j’approche de mon baiser ta callipygie qui s’écrase et m’impose sa brûlante fraîcheur.

« Tu es couchée le long de mon corps comme un hêtre abattu par l’orage, les feuillages dorés de tes cheveux éclaboussent mon ventre. Les prières de nos deux bouches se répondent et une même joie nous soulève vers la même délivrance.

« Demeurons ainsi dans cette communion de nos âmes et de nos chairs, et que, délivrés du poids de notre trop lourd désir, notre fugitive pureté se contemple avec des regards d’enfant.

« O Rite, disait-il encore, par delà le désir de ma chair, tu es belle, et à cette minute, je t’aime avec mon intelligence qui comprend le miracle de ta perfection…

Longtemps encore, Raymond parla dans le silence du crépuscule bleu et il sentait bien que ces mots d’adoration spirituelle étaient pour Rite une possession plus profonde encore que la possession physique ; ils nouaient autour de son âme des bras d’éternité et la faisaient surgir devant elle-même si miraculeusement belle qu’elle semblait vêtue de son propre rayonnement.

— Et, lourde ainsi des mots versés en elle, pensa Raymond, elle ne sentira presque pas l’absence de quelques jours qui va nous séparer encore.

Penché à sa fenêtre, il la regardait lentement s’éloigner et lorsque le dernier visage tendu vers lui se fut effacé, il s’installa confortablement dans le silence et ouvrit un livre qu’il ne lut pas. Il revivait les dernières heures et les ajoutait aux heures passées afin de les harmoniser dans cette patine du passé qui stylise les sentiments humains comme elle polit les pierres des monuments et le métal des monnaies.

— Le bonheur est rétrospectif, dit-il, et en réalité constitué par les mille petites pierres du désir cruel et de la joie toujours incomplète. Le bonheur est dans le regret…

« D’ailleurs, ajoutait Raymond, il n’y a pas de présent : lorsque nous jugeons et comprenons la vie, elle est déjà éteinte, morte. Il se passe à peu près pour nos sentiments ce qui se passe dans le rêve que nous reconstituons avec la logique de notre conscience réveillée. Le bonheur, ce n’est qu’une création de notre intelligence, c’est de l’art.

« Je n’ai jamais été heureux que par répercussion intellectuelle, par raisonnement ; j’ai seulement senti très intensément l’absence, le vide d’un être qui, par sa seule présence, m’apportait cette sensation de plénitude physique qui est aussi une plénitude intellectuelle.

« La volupté, elle-même, ce n’est peut-être pour l’homme qu’une sensation de puissance intellectuelle, une joie de sentir que par lui une femme s’extasie et tourbillonne dans la vague de ses plaintes, de ses extases et de ses sanglots. L’homme ne s’attache à une femme que par cette puissance qu’il se découvre auprès d’elle : les sentiments se greffent sur cette sensation physique et peuvent d’ailleurs devenir de puissants feuillages. Mais il ne faudrait pas non plus trop s’enorgueillir des raisons pour lesquelles une femme nous aime : nous ne sommes aussi pour elle que l’instrument du plus grand plaisir.

Et Raymond se souvenait de ce mot de Rite, lui criant dans une minute d’exaltation sensuelle :

— Je t’aimerais mieux mort qu’infidèle.

Aphorisme où l’amour et la haine se confondent et nous laissent, hommes et femmes, dans cette absolue solitude, dont aucun amour ne peut nous délivrer.

Mais Raymond avait été très flatté de cette parole qui lui affirmait sa propre valeur : il n’avait d’ailleurs à cette minute ni le désir de mourir ni celui d’être infidèle.

— Tant qu’on aime une femme, prononça-t-il, la fidélité n’est pas héroïque, car il nous serait alors physiquement impossible de la tromper.


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