Déjà Raymond s’apprête à la communion promise : il a caché un peu sous des verdures et sous des fleurs vives l’accumulation trop sévère de ses livres. Il eût voulu reconstituer pour Simone l’atmosphère de son enfance en son petit manoir normand dont le paysage disparu demeurait le vrai décor de sa vie intérieure. Des images se poursuivaient en lui comme des nuages chassés par le vent dans un ciel d’automne. Assis dans le fauteuil d’osier où Simone avait laissé son empreinte, il les suivait du regard…
« Une buée monte de la terre au soleil couchant, l’été, enveloppant les choses, les arbres et les bêtes qui dorment, d’une fine mousseline mouillée…
« Les odeurs se soulèvent, les feuilles de peuplier, pièces d’or de contes de fée, pleuvent et versent leur parfum de pourriture neuve… L’avenue de hêtres, allée de cathédrale gigantesque, s’imprécise, et l’incertitude de son dôme la stylise, en fait une émouvante architecture… Le brouillard nous gagne comme la mer montante ; on se sent perdu : le paysage n’a plus de rives. Il n’y a plus d’arbres, plus de haies, plus de sol même : on vogue dans une onde immatérielle, lumineuse encore, mais qui s’éteint peu à peu comme le corps d’une méduse qu’on a sortie de la mer…
« C’est la nuit qui s’est levée du sol entr’ouvert et, fumée imperceptible, s’est heurtée à tous les angles du paysage, s’est accrochée à la coupelle des arbres et dans leurs chevelures ; à travers les branches, elle a gagné le plafond très bas du ciel. Le monde entier est envahi de cette fumée : j’étouffe. J’ai peur. J’entends mon pas qui sonne sur la terre caillouteuse et se heurte à de grosses pierres ; des branches mouillées de nuit cinglent mon visage et emplissent ma bouche d’un goût de verdure pâlie…
« Voici l’étang, invisible et froid : je devine la voilette verte qui cache son visage et dont les mailles, que les bœufs ont déchirées en s’abreuvant, vont se réparer silencieusement dans la nuit… Rentrer dans la maison secouée par le vent qui se glisse dans les couloirs comme dans des tuyaux d’orgue… Ma bougie veille à côté de moi : mon ombre s’agrandit, empiète sur le plafond où elle se brise : elle répète tous mes gestes, les exagère ironiquement, semble se moquer de moi. La bougie a clignoté ses dernières heures, elle est morte : l’ombre est rentrée en moi-même : la nuit est noire comme la mort. Immobile, je suis comme une momie éternisée où seule ma pensée vacille encore et veille sous des bandelettes d’images…
Le film des souvenirs se déroulait, mêlant les années et les saisons. Raymond prit dans une petite coupe de cristal une cigarette que Simone avait tenue dans sa bouche et qu’elle n’avait pas allumée : c’était un peu de ses lèvres qu’il aspirait. Dehors, c’est le silence absolu, le vrai silence des champs. Il songe aux enlianements que la nuit emporte comme le courant d’un fleuve, aux accords qui se prolongent, aux plaintes graduées des amants qui se martyrisent, à tous les déclenchements des chairs parfumées. Il songe à Simone et s’agenouille en pensée, près du lit, où, étendue dans la gravité du sommeil, elle lui évoque la Vénus du Titien dont la main se parfume à son propre songe.
Cinq heures. Raymond attend Simone. Penché à la fenêtre, il interroge la rue : chaque taxi est un espoir qui se précipite, chaque silhouette lointaine de femme est une Simone. Il aimait cette petite angoisse de l’attente amoureuse, lorsqu’il était sûr qu’on viendrait. Elle viendra : elle s’est préparée à cette visite un peu nuptiale avec une piété un peu mystique. Et il songeait aux purifications parfumées, ou plutôt qui développent le parfum de la chair : il ne voulait, en effet, qu’aucun parfum étranger ne voile la divine et personnelle odeur de la femme. « Cette odeur de leur sang et de leur onctueuse sève, c’est, plus encore peut-être que la musique de leur âme, ce qui nous enchaîne à elle. D’ailleurs la femme a le parfum de son âme et de son intelligence. »
Instinctivement, Raymond avait plongé son visage dans les plis secrets d’une rose rouge ; il lui parlait avec tendresse, et c’était déjà l’âme de Simone dont l’encens l’enveloppait de ses subtiles volutes.
Mais maintenant les battements de son horloge de porcelaine lui scandaient des minutes plus lourdes : la lumière plus sereine de six heures aggravait son inquiétude, et c’était presque comme si Simone était déjà repartie. Un peu agité, il avait inspecté l’escalier, interrogé la spirale de ce puits et, s’abandonnant au destin, il était rentré vers son attente immobile, laissant derrière lui la porte de l’escalier entr’ouverte…
Un peu pâle, troublé comme si désormais Simone ne viendrait plus jamais, il s’assit dans son fauteuil de fakir et, fermant les yeux, il écouta les battements de son cœur et de ses pensées. Une de ces pensées s’accrocha à l’image de Rite un instant surgie, et il aurait presque voulu être maintenant assuré d’une longue solitude pour lui écrire, la rassurer de l’angoissante torture où il l’avait laissée. Le fantôme de Rite s’était assis sur ses genoux et, tout à coup, il sentit à son cou la fraîcheur parfumée de deux bras, tandis qu’une bouche un peu tremblante écrasait ses yeux clos.
C’était Simone qui, sans qu’il l’entendît, était entrée, à pas feutrés, par la porte laissée entr’ouverte et venait de baiser son songe. En même temps, le fantôme de Rite s’était évanoui devant la réalité de Simone.
— Toi ! enfin, dit Raymond.
— Oui, répondit Simone, moi toute, et toute ma vie à toi.
Elle s’était agenouillée devant lui, plus blanche qu’un magnolia, ses grands yeux noirs illuminés levés vers lui et pleins d’une si ardente mysticité que Raymond sentit tout à coup ses yeux se mouiller d’émotion. Il prit la belle tête de Simone dans ses mains, et il eut une seconde l’impression inoubliable de tenir entre ses doigts la chose la plus précieuse et la plus parfaite du monde : sensation qui dépasse le désir. Il contemplait cette petite bouche dont le dessein et le sourire étaient une lumière qui semblait éclairer toute la pièce.
Lentement, Simone s’était levée et avait posé la lumière de son sourire contre la bouche de Raymond. Ils burent longuement leurs souffles, s’installant dans ce baiser qui faisait lever leur chair. Et puis, sans quitter cette bouche qui s’accrochait à la sienne, Raymond avait pris Simone dans ses bras et l’avait portée sur le divan, dans la pénombre d’une petite pièce où veillait une lampe bleue. Déjà sa main se parfumait au secret de Simone qui s’ouvrait à elle ; mais Simone ne voulut pas s’abandonner à ces prémisses incomplètes. Gravement, elle se dévêtit et apparut à Raymond dans sa blanche nudité qu’elle enliana à la nudité de Raymond. Longue possession immobilisée dont ils écoutaient le heurt intérieur et la lente prière qui montait comme un hymne à leur cerveau. Ils demeurèrent ainsi dans cette communion silencieuse où les battements de leurs chairs rythmaient leurs pensées. Englouti dans le songe parfumé où il se déchirait, Raymond broutait la salure mouillée des aisselles, tandis que ses mains dessinaient la ligne de ce corps et le vêtaient du fluide de sa caresse.
Sous son baiser, les fraises des seins s’étaient levées et tendues vers ses lèvres. Maintenant, ils jouent comme des enfants, et, tout à coup, Raymond a senti sa tête emprisonnée dans l’étau des jambes de Simone qu’il respire. Il la tient dans ses mains comme une coupe où ses lèvres boivent lentement. Elle ferme les yeux et écoute monter en elle une plainte qui s’angoisse et s’étouffe en un battement de tout son être. Ses deux mains pressent contre l’émotion de sa chair le baiser de Raymond qui boit son parfum.
Raymond demeure silencieusement enivré dans cet encens, se faisant un collier de blancheur des longues jambes de Simone. Alors, avec des mots, encore parfumés d’elle, il lui dit sa beauté et la mystérieuse correspondance de ses gestes d’offrance et d’amour avec l’expression de ses yeux et de son sourire. Il se retrouvait en elle si merveilleusement celui qu’il avait toujours cherché qu’il avait, disait-il, la sensation de ne plus rien désirer au delà d’elle-même. Elle serait pour lui l’amante de sa chair et de son intelligence ; et la fraternité de leurs êtres, leur identification leur paraissait déjà si parfaite qu’elle leur semblait presque incestueuse.
— Oui, parle-moi, Raymond, disait Simone : ta parole est une présence, une possession prolongée dans mon âme. Tout mon être s’accroche à tes mots, et puis aussi tes pensées me révèlent à moi-même. Oui, les pensées, les désirs obscurs de mon enfance, de ma vie, s’éclairent à la lumière de ton intelligence. Car, Raymond, plus encore que ma chair, c’est mon âme que je te donne, avec la même impudeur que mon corps. Je ne veux pas avoir de secrets pour toi : que tu sois mon refuge contre mes incertitudes et mes doutes. Tu seras ma volonté aux heures de défaillance, et mon exaltation aux minutes découragées. Je te parlerai de moi, comme parfois j’ose me parler de moi-même à moi-même, et je trouverai dans ton assentiment le courage ou l’orgueil de me contempler dans ma sincérité.
La nuit était peu à peu tombée sur leurs confidences. Simone ne voulut pas se lever pour dîner ; Raymond lui apporta des fruits et des gâteaux et ils burent des vins dorés dont ils grisèrent leur fatigue. Simone jeta vite la cigarette qu’elle venait d’allumer : elle avait hâte de se perdre encore dans l’hallucination de sa joie. Elle s’est glissée, comme un serpent de tendresse, le long du corps de Raymond qui s’abandonna à cette tendre curiosité. La petite bouche de sensualité rêveuse parcourt sa chair, éveille la fragilité de ses mamelons d’homme dont elle caresse son baiser, et puis elle s’est immobilisée, grave, tout emplie du fruit qu’elle convoitait secrètement.
— Donne-moi ta bouche, Raymond, je veux que tu te communies de ma communion.
« Maintenant, dit-elle en souriant, c’est toi qui es mon cheval de rêves : obéis à mes impulsions, Raymond, obéis au commandement de ma voix. Et elle se précipitait, retombant sous le galop qui la soulevait et l’éclaboussait de son éclair et de son écume.
D’un commandement bref, elle savait arrêter l’élan de la course, afin d’en perpétuer le divin essoufflement. S’arrêter d’une brève contraction au bord du précipice et reprendre la lente ascension vers la suprême détente où s’éteint la lumière du désir. Elle disait encore, d’une voix un peu angoissée :
— Attends-moi, Raymond, je suis loin encore, je cours vers toi… Vois, je t’ai rejoint, donne-moi ta main… et faisons ensemble ce bond dans la lumière.
Et puis, comme attendrie de la plénitude détendue de son vol, les ailes repliées, Simone s’abattit sur le corps de Raymond et le couvrit du baiser de toute sa chair émue et reconnaissante.
Simone s’était endormie, et Raymond, qui retenait sa respiration pour ne pas l’éveiller, souriait en évoquant le dernier geste de Simone, geste de tendresse où elle avait appuyé contre sa joue l’élan encore mal éteint du thyrse sacré. Elle avait mis dans ce baiser d’adieu une telle maternelle effusion que Raymond en avait été troublé. Il contemplait maintenant la quiétude de Simone emportée dans le courant du sommeil ; seul le rythme de la respiration soulevait ses seins, et, à son cou, la pulsation d’une artère faisait battre son sang. Ses paupières closes faisaient plus blanche la pâleur de son visage et lui donnaient la gravité de la mort.
Raymond demeure de longues heures à contempler, à respirer le sommeil de Simone, ne voulant perdre aucune minute, aucune attitude de la beauté qu’elle lui donnait. Il entrait dans son admiration une sorte de sentiment religieux, de timidité religieuse.
La conscience qu’il prenait de cette beauté miraculeuse de Simone le faisait presque douter de lui-même : déjà se glissait en lui le doute qu’il cultiverait avec une douloureuse insistance : « Il n’est pas possible qu’elle m’aime. » Incertitude dont il ne voulait pas guérir et qu’aucune parole d’absolu, aucun geste de parfait abandon ne rassureraient complètement. Instinctivement peut-être, il se réfugiait dans cette incertitude qui nimbait Simone d’une auréole de divinité inaccessible. Ce que nous aimons dans la vie et dans les êtres, c’est ce qui, en eux, est et demeure inatteignable.
Simone s’éveilla dans le bleu fragile de l’aube, et, toute rafraîchie par le sommeil, elle donna à Raymond son parfum du matin, le dominant de sa frêle majesté.
Ils prolongèrent jusqu’après midi cet épuisement d’eux-mêmes qui exaltait leur cerveau et faisait jaillir de leurs lèvres les mots qui précisent les sentiments encore incertains. Mots qui sont comme l’expression instinctive d’une sensation immédiatement intellectualisée.
Dans cette communion de leurs chairs, ils se donnaient toutes les images accumulées de leur enfance et de leur jeunesse, et ils avaient cette sensation momentanée de ne s’être jamais quittés ; les souvenirs qu’ils évoquaient semblaient réveiller en eux une vie antérieure où ils avaient joué enfants dans les allées du même parc enchanté.
Raymond écoutait les confidences de Simone et la possédait ainsi dans toutes les années qui n’avaient été qu’une longue et inquiète recherche de son amour.
— Comme la plupart des jeunes filles de notre monde, disait Simone, je me suis mariée pour être libre, malgré les risques de l’aventure. Ce qu’il faut d’abord, c’est s’évader de la tutelle et de l’égoïsme de ses parents. Instinctivement, tout être sent qu’il ne se développera qu’autant qu’il réagira contre le milieu familial. Le mariage, c’est le premier round de la vie : il s’agit de vaincre son mari, son adversaire. Alors, soit qu’on le garde comme décor d’honnêteté, soit que, comme moi, on le rejette comme une bête morte, on est libre, et la vie commence…
— Et les enfants, Simone ? demanda Raymond.
— Le divorce leur donne un double foyer, et ce double courant d’idées fortifie en eux les dons d’observation, d’inhibition, le sens critique, et leur permet aussi de se choisir, par delà tous les devoirs inscrits dans les manuels, leurs vraies sympathies.
« Mon petit m’aime parce que je suis belle, et que la beauté, en somme, c’est peut-être le plus sûr symbole de la raison ; je lui apprends à mépriser les petites croyances et les petites querelles religieuses de son autre famille, et je sens d’ailleurs si bien qu’il est uniquement mon enfant à moi ; un père, ce n’est presque rien : une goutte de levain…
« Le mariage ! je regrette presque maintenant cette inutile expérience. J’aurais dû avoir le courage de me lancer seule dans la vie (oh ! je dis cela sans aucune idée de revendication sociale ! je ne suis pas féministe !). Mais, libre, j’aurais été puiser des enfants aux meilleures sources, aux meilleures races ; j’aurais mis de la fantaisie et de la variété dans les hérédités : expériences comme le greffage et le bouturage des roses : bouturage des chairs, des cœurs, culture des formes, des lignes et des couleurs… quel jeu divin !
« La société m’eût chassée de son parc aux étroites palissades, mais qu’importe : ce qu’on appelle la société, ce n’est qu’un collier de beau style dont on enchaîne les individus comme les chiens de race : lévriers de divan… Oh ! les courses à travers la steppe.
— Vous êtes un beau lévrier, Simone.
— Peut-être, Raymond, mais un lévrier qui veut choisir son maître en toute liberté. Si je viens m’agenouiller devant toi, Raymond, c’est que j’aime tes mains qui me rassurent et me caressent, tes petites mains intelligentes et douces comme des lèvres. Si je t’aime, c’est que je sens en toi un attachement de maître qui doute de son autorité. C’est moi, ton esclave, qui ai vaincu ton orgueil. Songe, Raymond, que tu es pour moi l’être le plus parfait ! Alors, lorsque je te vois tout tremblant d’émotion devant ma beauté offerte, quel orgueil j’ai d’être moi-même !
— Oui, Simone ; on aime les êtres pour le sentiment de puissance qu’ils nous donnent. Il faut que l’amour soit cela : une double exaltation. Les êtres sont dans la vie ce que l’amour les a faits, et ils ne redescendent jamais du faîte où l’amour les a fait monter. Ceux qui ont été aimés avec cette plénitude en gardent toute leur vie un rayonnement, une sagesse aussi, car quelle passion vaudrait celle-là qui nous met à l’abri des inutiles petites ambitions ? La gloire elle-même n’est auprès de l’amour qu’une belle prostituée : la gloire, c’est l’amour de la foule : l’amour, c’est l’amour de l’être choisi, le plus noble et le plus beau, celui qui nous divinisera…
— Parle-moi encore, dit Simone en appuyant la tête de Raymond contre la sienne : tes mots entrent en moi comme des baisers : ils tombent sur mon front, sur mes yeux, sur ma bouche, sur mes seins, sur mon ventre : tes mots, ce sont encore tes mains qui me prennent, tes lèvres qui me boivent, et ma bouche qui s’ouvre à tes mots se mouille du désir de te donner encore ma blancheur parfumée que tu exaltes. Tout mon être est un baiser mouillé vers toi…
— Regarde-moi, Simone. Mêlons nos regards où monte la lumière du désir, à cette minute qui va nous déchirer…
« O Simone, toute cette soirée, je garderai à mes lèvres le goût de ton amour.
Il fallait se quitter. A cette minute où les mains de Simone glissaient comme mortes des mains de Raymond, il retrouva déjà son angoisse, et, lorsque la porte fut fermée sur la silhouette de Simone descendant la spirale de l’escalier, Raymond eut tout à coup peur de l’avoir perdue. Il lui semblait absurde aussi qu’elle fût partie, qu’elle puisse vivre, ne fût-ce qu’une heure, loin de lui, qu’elle puisse avoir une pensée, un souvenir, faire un geste auxquels il ne participe pas. Par delà les exaltations des heures d’amour, les effusions des chairs et des mots, une sensation de solitude envahissait Raymond. Il dut, en une sorte de prière agenouillée devant l’image de Simone, se suggestionner une confiance momentanée : il lui écrivit pour lui persuader à elle-même qu’elle l’emportait tout entier dans ces heures de cruelle séparation. Il la consolait d’être loin de lui. Il se promettait aussi de lui écrire tous les jours, afin qu’elle fût perpétuellement attirée par sa pensée comme une petite goutte d’acier par un aimant.