Chapter 2

V

Séparation.

La journée se continua et se termina gaiement pour tous les habitants de l'Ange-Gardien; les enfants jouèrent, soupèrent de bon appétit et se couchèrent de bonne heure, fatigués de leur journée et surtout de la nuit précédente. Moutier continua ses bons offices à Mme Blidot et à sa soeur pour le service des rares voyageurs qui s'arrêtaient pour se rafraîchir et se reposer. Quand les enfants furent couchés, il resta à causer avec elles sur ce qu'il convenait de faire pour ces pauvres petits abandonnés. MOUTIER.—Ils ont encore leur père, d'après ce que m'a raconté Jacques, mais comment le retrouver? Je ne peux seulement pas savoir son nom ni l'endroit où il demeurait quand les gendarmes l'ont emmené. Peut-être est-il en prison ou au bagne pour quelque grosse faute qu'il aura commise. Peut-être vaut-il mieux pour eux ne pas connaître leur père; mais il faut tout de même que demain, avant de partir, j'aille faire ma déclaration à la mairie; on pourrait arriver par là à savoir quel nom leur faire porter. Si le maire vient vous interroger, vous direz la simple vérité. Je vous laisserai mon adresse pour que vous puissiez me faire savoir les nouvelles en cas de besoin.

MADAME BLIDOT.—Mais vous ne serez pas sans revenir pour en avoir par vous-même, monsieur Moutier; car je considère ces enfants comme restant sous votre protection et vous appartenant plus qu'à moi.

MOUTIER.—J'en serais bien embarrassé si je les avais, ma bonne madame Blidot; ils sont mieux placés chez vous que chez moi, qui n'ai pas de domicile ni d'autres moyens d'existence que mes deux bras. Mais voilà qu'il se fait tard; ma journée a commencé avant le jour, et je ne serais pas fâché d'en voir la fin.

MADAME BLIDOT.—Que ne le disiez-vous plus tôt? Je vous aurais mené à votre chambre, qui est ici près, au rez-de-chaussée, donnant sur le jardin. Ma soeur et moi, nous couchons là-haut, c'est plus sûr pour deux femmes seules; non pas que le pays soit mauvais, mais si quelque mauvais sujet vient faire du train...

MOUTIER.—Qu'il y vienne donc pendant que j'y suis: moi et Capitaine, nous lui ferons son affaire, et lestement, je vous réponds.

Mme Blidot sourit, alluma une chandelle et la porta dans la chambre préparée pour Moutier. Il la remercia, la salua, ferma sa porte, alluma un cigare, fuma quelque temps, tout en réfléchissant, fit un grand signe de croix, une courte prière, se coucha et s'endormit jusqu'au lendemain matin. Il paraît qu'il dormit longtemps, car, à son réveil, il entendit le babillage des enfants et le gai rire d'Elfy et de Mme Blidot. Honteux de son long sommeil, il sauta à bas de son lit et commença ses ablutions. «Bon lit, pensa-t-il; il y a longtemps que je n'en avais eu un si bon; c'est ce qui m'a mis en retard... Me voici prêt; vite que j'aille aider ces femmes dans leur besogne.» En ouvrant la porte, il se trouva en face de ses deux hôtesses qui débarbouillaient et arrangeaient chacune leur enfant.

MOUTIER.—Pardon, excuse, Mesdames, je suis en retard, ce n'était pourtant pas mon habitude au régiment; mais les logements sont bons, trop bons, on dort trop bien dans vos lits.

JACQUES.—Bonjour, monsieur Moutier; vous avez bien dormi?

MOUTIER.—Je le crois bien que j'ai dormi; trop bien, comme tu vois, mon garçon, puisque je suis en retard. Tu n'as pas mauvaise mine non plus, toi; ton lit était meilleur que celui de la nuit dernière?

JACQUES.—Oh! qu'il était bon! Paul avait si chaud! Il était si content! il a si bien dormi! J'étais si heureux; et je vous ai tant remercié, mon bon monsieur Moutier.

MOUTIER.—Ce sont ces dames qu'il faut remercier, mon enfant, et pas moi, qui suis un pauvre diable sans asile.

JACQUES.—Mais c'est vous qui nous avez sauvés dans la forêt: c'est vous qui nous avez ramenés ici; c'est vous qui nous avez donnés à Mme Blidot et à Mlle Elfy; elles m'ont dit tout à l'heure que c'était la sainte Vierge et vous qui étiez nos sauveurs.

Moutier ne répondit pas; il prit Jacques et Paul dans ses bras, les embrassa à plusieurs reprises, donna une poignée de main à chacune des soeurs et s'assit près de la table en attendant que la toilette des enfants fût terminée.

«Que puis-je faire pour vous aider?» demanda-t-il.

ELFY,—Puisque vous êtes si obligeant, monsieur Moutier, allez me chercher du fagot au bûcher au fond du jardin, pour allumer mon feu; et puis une pelletée de charbon pour le fourneau. Je préparerai le café en attendant.

MADAME BLIDOT.—Y penses-tu, Elfy, de charger M. Moutier d'une besogne pareille?

MOUTIER.—Laissez, laissez, ma bonne hôtesse! Mlle Elfy sait bien qu'elle m'oblige en m'employant pour vous servir. Croyez-vous que je n'aie jamais porté de bois ni de charbon? J'en ai fait bien d'autres au régiment. Je ne suis pas si grand seigneur que vous le pensez! Moutier partit en courant et ne tarda pas à revenir avec une énorme brassée de fagots.

ELFY.—Ha! ha! ha! il y en a trois fois trop. Laissez-moi ces brins-là et reportez le reste au bûcher en allant chercher du charbon.

MADAME BLIDOT.—Elfy! je t'assure que tu es trop hardie!

ELFY.—Non, non; il faut qu'il apprenne son service convenablement. Il ne demanda pas mieux, c'est facile à voir; mais il ne sait pas; c'est pourquoi il faut lui dire. MOUTIER.—Merci, mademoiselle Elfy, merci; je vois combien vous êtes bonne et que vous avez de l'amitié pour moi.

«Tu vois bien», dit Elfy triomphante, pendant que Moutier était reparti avec sa brassée de bois. Mme Blidot sourit en secouant la tête...

MADAME BLIDOT.—Pense donc que nous le connaissons depuis hier seulement et que nous sommes chez nous pour servir les voyageurs et pas pour les faire travailler.

ELFY.—Mais lui n'est pas un voyageur comme un autre: il nous a donné ces enfants qui sont si gentils, et qui vont nous faire une vie si gaie, si bonne! C'est un présent, ça, qui se paye par l'amitié; et moi, quand j'aime les gens, je les fais travailler. Il n'y a rien que je déteste comme les gens qui ne font rien, qui vous laissent vous échiner sans seulement vous offrir le bout du doigt pour vous aider. «Et vous avez bien raison, mademoiselle Elfy, dit. Moutier, qui avait entendu ce qu'elle disait à sa soeur. Et c'est vrai que Je ne suis pas un voyageur comme un autre, car je vous dois de la reconnaissance pour la charge que vous avez bien voulu prendre; et croyez bien que je ne suis pas d'un caractère ingrat.»

ELFY, souriant.—Je le vois bien, monsieur Moutier; vous n'avez pas besoin de le dire; je suis fine, allez; je devine bien des choses.

Moutier sourit à son tour, mais il ne dit rien, et, prenant un balai, il commença à balayer la salle.

ELFY.—Laissez ce balai; prenez l'éponge et le torchon; quand vous aurez lavé et essuyé la table et le fourneau, alors vous balayerez.

Moutier obéit de point en point. Quand il eut fini: «Mon commandant est-il satisfait? dit-il en faisant le salut militaire. Que faut-il faire ensuite?»

—Très bien, dit Elfy après avoir parcouru des yeux toute la salle. A présent, allez nous chercher du lait à la ferme ici près, à la sortie du village; je vous serais bien obligée si vous emmeniez les enfants avec vous; ils connaîtront le chemin et ils pourront aller chercher notre lait quand vous serez parti.

Moutier prit la main de Jacques, qui tenait déjà celle de Paul, et tous trois se mirent gaiement en marche, sautant et riant.

«Du lait, s'il vous plaît», dit Moutier à une grosse fermière qui passait le lait nouvellement trait. La fermière se retourna, regarda avec surprise ce visage nouveau.

«Pour combien?» dit-elle enfin.

MOUTIER.—Ma foi, je n'ai pas demandé. Mais donnez comme d'habitude: vous savez ce qu'on vous en prend tous les matins.

LA FERMIÈRE.—C'est à savoir pour qui.

MOUTIER.—Pour Mme Blidot, à l'Ange-Gardien.

LA FERMIÈRE.—Tiens! vous êtes donc à son service? Depuis quand?

MOUTIER.—A son service pour le moment. Depuis hier seulement.

«C'est tout de même drôle», grommela la fermière en donnant trois mesures de lait.

-Faut-il payer? dit Moutier en fouillant dans sa poche.

LA FERMIÈRE.—Mais non. Vous savez bien que nous faisons nos comptes tous les mardis, jour du marché.

MOUTIER.—Je n'en sais rien moi. Comment le saurais-je depuis hier que je suis au pays? Bien le bonjour, Madame.

La fermière fit un signe de tête et se remit à son travail, en se demandant pourquoi Mme Blidot avait pris à son service un militaire dont elle n'avait nullement besoin. Moutier s'en alla avec les enfants et son pot au lait, riant de l'étonnement de la fermière.

«Voici, Mam'selle, dit-il en rentrant, je gage que vous allez avoir la visite de la grosse fermière.»

ELFY.—Pourquoi cela?

MOUTIER.—C'est qu'elle a eu l'air si surpris quand je lui ai dit que j'étais à votre service, qu'elle viendra, bien sûr, aux explications.

ELFY.—Et pourquoi avez-vous dit une... une chose pareille? Si l'on a jamais vu inventer comme cela?

MOUTIER.—Comment donc, Mam'selle? Mais c'est la pure vérité. Ne suis-je pas à votre service, tout à votre service.

ELFY.—Vous m'impatientez avec vos rires et vos jeux de mots.

MOUTIER.—Il n'y a pourtant pas de quoi, Mam'selle Elfy. Je ris parce que je suis content. Cela ne m'arrive pas souvent, allez. Un pauvre soldat loin de son pays, sans père ni mère, qui n'a aucun lien de coeur dans ce monde, peut bien s'oublier un instant et se sentir heureux d'inspirer quelque intérêt et d'être traité avec amitié. J'ai eu tort peut-être; j'ai fait sans y penser une mauvaise plaisanterie; veuillez m'excuser, Mam'selle. Pensez que je pars tantôt et pour longtemps sans doute; il ne faut pas trop m'en vouloir...

ELFY.—C'est moi qui ai tort de vous quereller pour une niaiserie, mon bon monsieur Moutier; et c'est à moi de vous faire des excuses. C'est que, voyez-vous, c'était si ridicule de penser que, ma soeur et moi, nous vous avions pris à notre service, que j'ai eu peur qu'on ne se moquât de nous.

MOUTIER.—Et vous avez un peu raison, Mam'selle; voulez-vous que je retourne chez la fermière, lui dire... MADAME BLIDOT.—Mais non, Monsieur; tout cela n'est qu'un enfantillage d'Elfy. Elle est jeune, voyez-vous; un peu trop gaie, à mon avis, et elle a abusé de votre complaisance.

MOUTIER.—C'est ce que je n'admets pas, madame Blidot; et pour preuve, je vais encore à l'ordre de Mlle Elfy et je lui demande ce qu'elle désire que je fasse.

—Aidez-moi à faire le café, à chauffer le lait, dit Elfy moitié riant, moitié rougissant.

Le déjeuner fut bientôt prêt; les enfants l'attendaient avec impatience et y firent honneur. Quand il fut terminé, Moutier alla à la mairie; Mme Blidot et Elfy s'occupèrent de leur ouvrage et les enfants s'amusèrent au jardin. La matinée passa vite; Moutier dîna encore avec les enfants et les deux soeurs; puis il se disposa, à sortir. Il demanda à payer sa dépense, mais Mme Blidot ne voulut jamais y consentir. Ils se séparèrent amicalement et avec regret. Jacques pleurait en embrassant son bienfaiteur, Paul essuyait les yeux de Jacques; tous deux entouraient Capitaine de leurs petits bras.

«Adieu, mon bon Capitaine, disait Jacques; adieu, mon bon chien; toi aussi, tu nous a sauvés dans la forêt, c'est toi qui nous a vus le premier; c'est toi qui as porté Paul sur ton dos; adieu mon ami, adieu; je ne t'oublierai pas, non plus que mon bon ami M. Moutier.»

Moutier était ému et triste. Il serra fortement les mains des deux bonnes et excellentes soeurs, donna un dernier baiser à Jacques, jeta un dernier regard dans la salle de l'Ange-Gardien et s'éloigna rapidement sans retourner une seule fois la tête. Les enfants étaient à la porte, regardant leur nouvel ami s'éloigner et disparaître; Jacques essuyait ses yeux. Quand il ne vit plus rien, il rentra dans la salle et se jeta en pleurant dans les bras de Mme Blidot.

«A présent que M. Moutier est parti, vous ne nous chasserez pas, n'est-ce pas, Madame? Vous garderez toujours mon cher petit Paul, et vous me permettrez de rester avec lui.»

MADAME BLIDOT.—Pauvre enfant! Non, je ne vous chasserai pas, je vous garderai toujours; je vous aimerai comme si vous étiez mes enfants. Et, pour commencer, je te demande ainsi qu'à Paul de ne pas m'appeler madame, mais maman.

JACQUES.—Oh oui! vous serez notre maman, comme pauvre maman qui est morte et qui était bien bonne. Paul, tu ne diras plus jamais madame: à Mme Blidot, mais maman.

PAUL.—Non, veux pas; veux aller avec Capitaine et Moutier.

JACQUES.—Mais puisqu'ils sont partis!

PAUL.—Ça ne fait rien; viens me mener à Capitaine.

JACQUES.—Tu n'aimes donc pas maman Blidot?

PAUL.—J'aime bien, mais j'aime plus Capitaine.

ELFY.—Laisse-le, mon petit Jacques; il s'habituera petit à petit; il nous aimera autant qu'il aime Capitaine, et il appellera ma soeur maman, et moi, ma tante. Toi aussi, je suis ta tante.

—Oui, ma tante, dit Jacques en l'embrassant.

Jacques, tranquille sur le sort de Paul, se laissa aller à toute sa gaieté; il inventa, pour occuper son frère, une foule de jeux amusants avec de petites pierres, des brins de bois, des chiffons de papier. Lui-même chercha à se rendre utile à Mme Blidot et à Elfy en faisant leurs commissions, en lavant la vaisselle, en servant les voyageurs. Vers le soir, il s'approcha de Mme Blidot et lui dit avec quelque embarras:

«Maman, vous avez promis à M. Moutier de donner un peu à manger au pauvre Torchonnet; je l'ai vu tout à l'heure, il courait avec un gros pain sous le bras, il m'a fait signe qu'il allait venir chercher de l'eau au puits; voulez-vous me donner quelque chose pour que je le lui porte dans l'arbre creux?»

MADAME BLIDOT.—Oui, mon ami; voici un reste de viande et un morceau de pain. Va mettre cela dans le creux de l'arbre; et, de peur que je ne l'oublie à l'avenir, rappelle-le-moi tous les jours à dîner; nous ferons la part du pauvre petit malheureux.

JACQUES.—Merci, maman, vous êtes bonne comme M. Moutier.

Et Jacques emporta ses provisions qu'il alla déposer dans l'arbre du puits. Il ne tarda pas à voir arriver Torchonnet avec sa cruche; il marchait lentement, et il s'essuyait les yeux tout en dévorant le pain et la viande de Mme Blidot; il but de l'eau de la cruche, salua tristement Jacques et Paul, qui le regardaient du seuil de la porte, et reprit le chemin de son auberge.

Les jours se passaient ainsi, heureux pour Jacques et pour tous les habitants de l'Ange-Gardien, tristes et cruels pour l'infortuné Torchonnet que son maître maltraitait sans relâche. Bien des fois Jacques l'aida en cachette à exécuter les ordres qu'il recevait et qui dépassaient ses forces; tantôt c'était un objet trop lourd à porter au loin; alors Jacques et Paul le rejoignaient à la sortie du village et l'aidaient à porter son fardeau. Tantôt c'était une longue course à faire à la fin du jour, quand la fatigue d'un travail continuel le rendait incapable d'accomplir une longue marche; Jacques, alors, obtenait de Mme Blidot la permission de faire la course pour Torchonnet, tandis que celui-ci se reposait au pied d'un arbre et mangeait les provisions que lui envoyait. Mme Blidot.

VI

Surprise et bonheur.

Il y avait trois ans que Mme Blidot et sa soeur avaient les petits orphelins; elles s'y attachaient chaque jour davantage, et ils devenaient de plus en plus aimables et charmants. La tendresse de Jacques pour son frère excitait l'intérêt de tous ceux qui en étaient témoins. Paul aimait son frère avec la même affection; tous deux étaient tendrement attachés à Mme Blidot et à Elfy. Tous parlaient souvent avec amitié et reconnaissance du bon M. Moutier; depuis longtemps on n'en avait aucune nouvelle. Dans les premiers mois il était revenu à deux reprises passer avec Capitaine quelques jours à l'Ange-Gardien; il avait écrit plusieurs fois pour s'informer de ce qui s'y passait; Mme Blidot lui avait exactement et longuement répondu, elle avait appris qu'il quittait le pays pour s'engager; elle n'avait pas su d'autres détails. Pendant ce silence prolongé, la campagne de Crimée avait eu lieu; elle s'était terminée comme elle avait commencé, avec beaucoup de gloire et de lauriers; mais des deuils innombrables furent la conséquence nécessaire de ces immortelles victoires. Au village de l'Ange-Gardien, plus d'une famille pleurait un fils, un frère, un ami. Quelques-uns revenaient avec une jambe ou un bras de moins, ou des blessures qui les rendaient incapables de continuer leur service.

Un matin, Jacques et Paul balayaient le devant de la porte de l'Ange-Gardien; Mme Blidot et Elfy préparaient le dîner, lorsqu'un homme, qui s'était approché sans bruit, arrêta doucement le balai de Paul. Celui-ci se retourna et se mit à crier:

«Jacques, au secours! on me prend mon balai.»

Jacques bondit vers son frère pour le défendre énergiquement, lorsqu'un regard jeté sur le prétendu voleur lui fit abandonner son balai; il se précipita dans les bras de l'homme en criant: «Maman! ma tante! M. Moutier, notre bon M. Moutier!»

Mme Blidot et Elfy apparurent immédiatement et se trouvèrent en face de Moutier qui laissa Jacques et Paul pour donner un cordial bonjour à ses deux amies. Ce fut un moment de grande joie. Tous parlaient à la fois et faisaient mille questions sans donner le temps d'y répondre.

Maman! ma tante! voilà M. Moutier!

Enfin, Moutier parvint à faire comprendre pourquoi il n'avait plus donné de ses nouvelles.

«Peu de temps après mon retour au pays, mes bonnes hôtesses, j'appris qu'il courait des bruits de guerre avec la Russie. Je n'avais jamais eu de rencontre avec les Russes, puisque nous étions en paix avec eux; je savais qu'ils se battaient bien, que c'étaient de braves soldats. J'avais fait mon temps, il est vrai, mais... un soldat reste toujours soldat. J'avais quelque chose dans le coeur qui me poussait à rejoindre mes anciens camarades; quand la guerre fut déclarée, le repris un engagement pour deux ans dans les zouaves, et je partis. Depuis ce jour, impossible d'écrire. Toujours en campagne, et quelle campagne! Au débarquer à Gallipoli, un choléra qui faillit m'emporter; à peine rétabli, des marches, des contremarches, une descente en Crimée, une bataille à Alma comme on n'en avait jamais vu; sans vanité, nous nous sommes tous battus comme des lions. Je ne parle pas des Anglais, qui, selon leur habitude, se sont trouvés en retard parce que leur rosbif et leur pouding n'étaient pas cuits. Mais nous autres, nous avons fait ce qu'aucun peuple au monde ne pourra refaire. Nous avons grimpé des rochers à pic sous une grêle de balles et de mitraille; nous avons chassé les Russes du plateau où ils s'étaient très joliment installés. Ces pauvres gens! Ah! j'en ris encore! Eh nous voyant escalader ces rochers et monter, monter toujours, ils nous ont pris pour des diables, et, après un échange de coups désespérés, ils se sont sauvés et ont couru si vite, que plus de la moitié se sont échappés. Leur général, le prince Mentchikoff, qui était là pour voir comme on nous culbutait de dessus les rochers, a failli être pris. Il s'est sauvé, laissant sa voiture, ses effets, ses papiers et tout. Après est venu le siège de Sébastopol; belle chose, ma foi! Belles batailles! bien attaqué, bien défendu. A Inkerman, au camp des Anglais, les Russes les ont rossés et en ont tué l'impossible, comme à Balaklava. Mais nous étions accourus, nous autres Français, et nous avons à notre tour fait une marmelade de ces pauvres Russes qui se battaient comme des lions, il n'y a pas de reproches à leur faire; mais le moyen de résister à des Français bien commandés! Je passe sur les détails du siège, qui a été magnifique et terrible, et j'arrive à Malakoff, un de ces combats flambants, où chaque soldat est un héros, et où chacun a mérité la croix et un grade. Là j'ai attrapé deux balles, une dans le bras gauche, qui est resté un peu raide, et une à travers le corps, qui a failli m'emporter et qui m'a fait réformer. Aussitôt guéri, aussitôt parti, avec l'idée de faire une reconnaissance du côté de l'Ange-Gardien. C'est que je n'avais oublié personne ici, ni les pauvres enfants, ni les bonnes et chères hôtesses. J'étais sûr de trouver un bon accueil; j'ai pensé que je pouvais bien venir pour quelques jours me remettre au service de Mlle Elfy, qui sait si bien commander.»

Moutier sourit en disant ces mots. Mme Blidot rit bien franchement. Elfy rougit.

ELFY.—Comment, monsieur Moutier! Vous n'avez pas oublié mes niaiseries d'il y a trois ans? Je suis moins folle que je ne l'étais, et je ne me permettrais pas de vous commander comme je l'ai fait alors; quand je n'avais que dix-sept ans.

MOUTIER.—Tant pis, Mam'selle; il faudra que je devine, et je pourrai faire des sottises, croyant bien faire. Quant à oublier, je n'ai rien oublié de ce qui regarde le peu de jours que j'ai passés chez vous en trois temps, pas un mot, pas un geste; tout est resté gravé là, ajouta-t-il en montrant son coeur. Et toi, mon pauvre petit Jacques, tu m'as eu bientôt reconnu; tu n'as pas hésité une minute.

JACQUES.—Comment ne vous aurais-je pas reconnu? J'ai toujours pensé à vous; je vous ai embrassé tous les jours dans mon coeur, et j'ai toujours prié pour vous; car M. le curé m'a appris à prier, et moi je l'ai appris à Paul.

MOUTIER.—Et moi aussi, mon garçon, j'ai appris à prier comme je n'avais jamais fait auparavant; ce qui prouve qu'on apprend à tout âge et partout; c'est un bon père Parabère, un jésuite, qui m'a montré comment on vit en bon chrétien. Un fameux jésuite, ce père Parabère! Courageux comme un zouave, bon et tendre comme une soeur de charité, pieux comme un saint, infatigable comme un Hercule.

JACQUES.—Où est-il ce bon père? Je voudrais bien le voir ou lui écrire.

MOUTIER, ému.—Parle-lui, mon ami, il t'entendra; car il est près du bon Dieu.

«Qu'est-ce que vous avez là?» dit Paul qui était près de Moutier et qui jouait avec sa croix d'honneur.

MOUTIER.—C'est une croix que j'ai gagnée à Malakoff.

ELFY.—Et vous ne nous le disiez pas? Vous l'avez pourtant bien gagnée certainement.

MOUTIER:—Mon Dieu, Mam'selle, pas plus que mes autres camarades; ils en ont fait tout autant que moi; seulement ils n'ont pas eu la chance comme moi.

ELFY.—Mais, pour que vous ayez eu la croix, il faut que vous ayez fait quelque chose de plus que les autres.

MOUTIER.—Plus, non; mais voilà! C'est que j'ai eu la chance de rapporter au camp un drapeau et un général.

ELFY.—Comment; un général?

MOUTIER.—Oui; un pauvre vieux général russe blessé qui ne pouvait pas se tirer des cadavres et des débris de Malakoff. J'ai pu le sortir de là comme le fort venait de sauter, et je l'ai rapporté dans le drapeau que j'avais pris; en nous en allant, comme j'approchais des nôtres, une diable de balle s'est logée dans mon bras; ce n'était rien; je pouvais encore marcher, lorsqu'une autre balle me traverse le corps; pour le coup je suis tombé, me recommandant, moi et mon blessé, à la sainte Vierge et au bon Dieu; on nous a retrouvés; je ne sais ce qu'a dit ce général quand il a pu parler, mais toujours est-il que j'ai eu la croix et que j'ai été porté à l'ordre du jour. C'est le plus beau de mon affaire; j'avoue que j'ai eu un instant de gloriole, mais ça n'a pas duré. Dieu merci. MADAME BLIDOT.—Vous êtes modeste, monsieur Moutier; un autre ferait sonner bien haut ce que vous cherchez à amoindrir.

PAUL.—Maman, j'ai faim; je voudrais dîner.

MOUTIER, se levant.—C'est moi qui vous ai mis en retard, qui ai mis le désordre dans votre service. Mam'selle Elfy, me voici prêt à vous servir; j'attends les Ordres.

ELFY.—Je n'ai pas d'ordre à vous donner, monsieur Moutier; laissez-vous servir par nous, c'est tout ce que je vous demande; Jacques, mets vite le couvert de ton ami. Jacques ne se le fit pas dire deux fois; en trois minutes le couvert fut mis. Pendant ce temps, Moutier coupa du pain, tira du cidre à la cave, versa la soupe dans la soupière et le ragoût de viande dans un plat. On se mit à table. Jacques demanda à se mettre à côté de M. Moutier, Paul prit sa place accoutumée près de son frère. «Comme te voilà grandi, mon ami! dit Moutier en passant amicalement la main sur la tête de Jacques. Et Paul! le voilà grand comme tu l'étais la première fois que je t'ai vu.»

ELFY.—Et il est aussi sage que Jacques, ce qui n'est pas peu dire. Il lit déjà couramment, et il commence à écrire.

MOUTIER.—Et toi, Jacques? Où en es-tu de tes études.

JACQUES.—Oh! moi, je suis plus vieux que Paul. je dois savoir plus que lui. Je vous ferai voir mes cahiers.

MOUTIER.—Ho! ho, mes cahiers! Tu es donc bien savant?

JACQUES.—Je fais de mon mieux; le maître d'école dit que je fais bien; je tâche toujours.

MOUTIER.—Bon garçon, va! Tu es modeste, je vois Ça...

PAUL.—Monsieur Moutier, est-ce que vous êtes toujours Soldat?

MOUTIER.—Je suis sergent, mon garçon.

ELFY.—Et vous ne nous le disiez pas! Quand avez-vous été nommé sergent?

MOUTIER.—Après Inkerman! j'ai toujours eu de la chance! Après l'Alma, caporal, puis sergent, puis la médaille, puis la croix.

JACQUES.—Racontez-nous ce que vous avez fait pour avoir tout cela, mon bon monsieur Moutier.

MOUTIER.—Mon Dieu, j'ai fait comme les autres; seulement à l'Alma, j'ai eu le bonheur de sauver mon colonel blessé; je suis tombé sur un groupe de Russes qui l'emportaient; j'ai sabré, piqué, je me suis tant démené, que j'en ai tué, blessé; les autres sont partis tout en courant et criant: Tchiorte! tchiorte! Ce qui veut dire: le diable! le diable!

MADAME BLIDOT.—Et puis, pour le reste?

MOUTIER.—Eh bien, après Inkerman ils m'ont nommé sergent, parce qu'ils ont dit que j'avais fait le travail de dix et que j'ai dégagé un canon que les Russes enclouaient, un canon anglais! Beau mérite! il ne valait pas la douzaine de pauvres diables que j'ai tués pour le ravoir. Mais enfin, c'est comme ça; je suis devenu sergent tout de même.

ELFY.—Et la médaille?

MOUTIER.—Vous n'oubliez rien, Mam'selle Elfy! La médaille, c'est à Traktir, pour avoir culbuté quelques Russes dans le ruisseau au-dessous. Nos hommes avaient perdu leur sous-lieutenant; c'est moi qui avais pris le commandement juste au bon moment. Encore et toujours la chance! Mais... qu'avez-vous donc, mam'selle Elfy? Vous avez les yeux pleins de larmes. Est-ce que je vous aurais chagrinée sans le vouloir?

ELFY.—Non, mon cher monsieur Moutier; c'est votre modestie qui me touche. Si courageux et si modeste! Ne faites pas attention, ça passera; c'est le premier moment; La conversation ralentit un peu le dîner, qui avançait pourtant; les enfants écoutaient avidement les récits de Moutier. Quand on fut au café, Jacques lui demanda ce qu'était devenu le général prisonnier.

MOUTIER.—Nous sommes venus ensemble, tous deux bien malades. Il avait comme moi le corps traversé d'une balle et d'autres blessures encore; c'est un brave homme qui n'a jamais voulu me quitter. Nous avons été à l'hôpital de Marseille; il a voulu qu'on me mît auprès de lui dans une chambre particulière, et, pour achever de nous guérir, on nous a ordonné les eaux de Bagnoles. Nous sommes arrivés à Paris, où le général devait séjourner; il voulait m'emmener aux eaux pour m'épargner le voyagé à pied par étapes, mais je lui avais raconté mon histoire, et je lui ai dit que je voulais absolument revoir mes enfants... et aussi... mes bonnes amies... Que diantre! je peux bien vous appeler mes bonnes amies, puisque vous soignez ces enfants et que je n'ai personne au monde que vous qui m'aimiez, et que je n'ai eu de bonheur que chez vous, auprès de vous, et que, si ce n'étaient les convenances et la nécessité de me faire un avenir, je ne bougerais plus d'ici, et que je me ferais votre serviteur, votre défenseur, tout ce que, vous voudriez.

MADAME BLIDOT, souriant.—Oh! moi d'abord, je ne vous défends pas de nous traiter avec amitié, parce que nous vous aimons bien et que nous sommes bien heureuses, de vous revoir! N'est-ce pas, Elfy?

ELFY.—C'est la vérité, mon cher monsieur Moutier; nous avons bien souvent parlé de vous et désiré votre Retour.

MOUTIER.—Merci, mes bonnes amies, merci. Mais il y a quelqu'un que j'oublie, dans ma joie de me retrouver ici. Que devient le pauvre Torchonnet?

JACQUES.—Toujours bien malheureux, bien misérable! Depuis trois jours je ne l'ai pas vu; peut-être est-ce parce qu'il a plus à faire. Il est venu ces jours-ci un monsieur à l'auberge de Torchonnet, un beau monsieur dans une belle voiture; il est reparti hier avec sa belle voiture. Ce qui est drôle, c'est que ce monsieur n'est pas sorti une fois de l'auberge; probablement que Torchonnet a été occupé avec lui au-dedans.

MOUTIER:—Nous irons faire une reconnaissance de ce côté; mais il faudra la faire habilement, à la tombée du jour, pour que l'ennemi ne nous surprenne pas.

JACQUES.—L'aubergiste n'est pas revenu encore; il ne reste que sa femme.

PAUL.—Et le bon Capitaine, qu'est-il devenu?

MOUTIER.—Capitaine est mort en brave, au siège de Sébastopol, la tête emportée par un boulet, en montant une garde avec moi par vingt degrés de froid.

JACQUES:—Pauvre Capitaine! J'espérais bien le revoir.

VII

Un ami sauvé.

L'après-midi se passa en conversations et promenades; mais on évita d'aller du côté de l'auberge Bournier. Ce ne fut qu'après le souper, quand il commença à faire nuit, que Moutier, accompagné de Jacques, se dirigea de ce côté pour tâcher d'avoir des nouvelles du pauvre Torchonnet. Ils firent un grand détour pour arriver par les derrières de l'auberge; .Moutier marchait, guidé par Jacques, dans les sentiers et les ruelles les plus désertes. Ils arrivèrent ainsi jusqu'aux bâtiments qui servaient de commun. Tout était sombre et silencieux; les portes étaient fermées. Pas moyen de pénétrer dans l'intérieur. Un hangar ouvert leur permit d'approcher; ils y étaient depuis quelques instants, cherchant un moyen d'arriver jusqu'à Torchonnet, lorsqu'une porte de derrière s'ouvrit. Un homme en sortit sans bruit; Moutier reconnut l'aubergiste, faiblement éclairé par la lanterne sourde qu'il tenait à la main. Il se dirigea vers le charbonnier, séparé du hangar par une cloison en planches; il en ouvrit la porte avec précaution et entra.

«Voilà ton souper que je t'apporte, dit-il d'une voix rude, mais basse. L'étranger est parti; demain tu reprendras ton ouvrage, et si tu as le malheur de raconter un mot de ce que tu as vu et entendu, de dire à n'importe qui comme quoi tu as été enfermé ici pendant que l'étranger était à l'auberge, je te briserai les os et je te brûlerai à petit feu... Entends-tu ce que je dis, animal?»

—Oui, Monsieur, répondit la voix tremblante de Torchonnet.

L'aubergiste sortit, referma la porte et rentra dans la maison.

Quand Moutier fut bien assuré qu'on ne pouvait pas l'entendre, il s'approcha de la cloison et dit à Jacques d'appeler Torchonnet à voix basse.

«Torchonnet, mon pauvre Torchonnet, dit Jacques, pourquoi es-tu enfermé dans ce trou noir?»

TORCHONNET.—C'est vous, mon bon Jacques? Comment avez-vous su que ce méchant homme m'avait enfermé? Je ne sais pas pourquoi il m'a mis ici.

JACQUES.—Depuis quand y es-tu?

TORCHONNET.—Depuis le jour où est arrivé un beau monsieur, dans une belle voiture, avec une cassette pleine de choses d'or. Il a eu pitié de moi; il a dit à mon maître que j'avais l'air malade et malheureux. Il lui a proposé de donner de l'argent pour me placer ailleurs; mon maître a refusé. Alors, ce bon monsieur m'a donné une pièce d'or en me disant d'aller lui acheter pour un franc de tabac et de garder le reste pour moi. Mon maître m'a suivi, m'a arraché la pièce d'or avant que j'eusse seulement eu le temps de sortir dans la rue. J'ai voulu crier; il m'a saisi par le cou, m'a entraîné dans ce charbonnier et m'a jeté dedans en me disant que, si j'appelais, il me tuerait. Il m'apporte tous les soirs un morceau de pain et une cruche d'eau.

MOUTIER.—Pauvre garçon!

La voix de Moutier fit tressaillir Torchonnet.

TORCHONNET.—Mon Dieu! mon Dieu! il y a quelqu'un avec vous, Jacques? Mon maître le saura; il dira que j'ai parlé et il me tuera.

MOUTIER.—Sois tranquille, pauvre enfant! C'est moi qui t'ai aidé, il y a trois ans, à porter ton sac de charbon; je suis l'ami, le père de Jacques, et je ne te trahirai pas. Quand le monsieur est-il parti?

TORCHONNET.—Le maître dit qu'il est parti, mais je ne crois pas; car j'ai entendu ce soir la voix du monsieur, qui parlait très haut, puis mon maître qui jurait, et puis beaucoup de bruit comme si on se battait, et puis le frère et la femme de mon maître qui parlaient très fort, puis rien ensuite, et il est venu m'apporter mon pain.

Moutier frémissait d'indignation. «Auraient-ils commis un crime? se demanda-t-il, ou bien se préparent-ils à en commettre un? Comment faire pour l'empêcher, s'il n'est déjà trop tard? Tout est fermé... Impossible d'entrer sans faire de bruit... Ce n'est pas que je les craigne! Avec mon poignard algérien et mes pistolets de poche, j'en viendrais facilement à bout; mais, si le pauvre étranger vit encore, ils le tueront avant que je puisse briser une porte et entrer dans cette caverne de brigands. Que le bon Dieu m'inspire et me vienne en aide! Chaque minute de retard peut causer la mort de l'étranger.»

Moutier se recueillit un instant et dit à Jacques: «Rentre à la maison, mon enfant; tu me gênerais dans ce que j'ai à faire.»

JACQUES.—Je ne vous quitterai pas, mon bon ami. Je crois que vous voulez voir s'il y a quelque chose à craindre pour l'étranger et je veux rester près de vous pour vous venir en aide.

MOUTIER.—Au lieu de m'aider, tu me gênerais, mon garçon. Va-t'en, je le veux... Entends-tu? Je te l'ordonne. Ces derniers mots furent dits à voix basse comme le reste, mais d'un ton qui ne permettait pas de réplique; Jacques lui baisa la main et partit. A peine était-il assez éloigné pour qu'on n'entendît plus ses pas; au moment où Moutier allait quitter le hangar sombre qui l'abritait, la porte de l'auberge s'ouvrit encore une fois; l'aubergiste Bournier sortit à pas de loup, écouta et, se retournant, dit à voix basse:

«Personne! pas de bruit! Dépêchons-nous; la lune va se lever et notre affaire serait manquée.»

Il rentra, laissant la porte ouverte; Moutier s'y glissa après lui, le suivit et s'arrêta en face d'une chambre dans laquelle entra l'aubergiste. Une faible lumière éclairait cette pièce; un homme était étendu par terre, garrotté et bâillonné. Le frère et la femme de Bournier le soulevèrent par les épaules, l'aubergiste prit les jambes, et tous trois s'apprêtaient à se mettre en marche, quand Moutier bondit sur eux, et cassa la cuisse de l'aubergiste d'un coup de pistolet, brisa le crâne du frère avec la poignée de ce pistolet, et renversa la femme d'un coup de poing sur la tête. Tous trois tombèrent; l'aubergiste seul poussa un cri en tombant. Moutier le roula dans un coin, sans avoir égard à ses hurlements, coupa avec son poignard les cordes qui attachaient le malheureux étranger, arracha le mouchoir qui l'étouffait, garrotta l'aubergiste, courut dans la salle d'entrée, ouvrit la porte qui donnait sur la rue et tira un coup de pistolet en l'air en criant: «Au voleur! à l'assassin!»

Une douzaine de portes s'ouvrirent, des têtes épouvantées Apparurent.

«Par ici, à l'auberge! cria Moutier. Arrivez vite; il n'y a plus de danger.»

Cette assurance donna du courage aux plus hardis. Quelques hommes armés de couteaux et de bâtons se dirigèrent, non sans trembler, vers l'auberge; ils entrèrent avec hésitation dans la salle et se groupèrent près de la porte, n'osant avancer, dans l'incertitude des dangers qu'ils pouvaient courir encore et dans l'ignorance des événements qui se passaient.

Pendant qu'ils hésitaient et se consultaient, Elfy entra précipitamment; elle avait entendu le coup de pistolet, l'appel de Moutier, et accourait en appelant les gens du village pour le secourir, ainsi que Jacques qu'elle croyait encore avec Moutier.

ELFY.—Que se passe-t-il ici? Pourquoi restez-vous dans la salle? Où est M. Moutier? Pourquoi n'entrez-vous pas dans les appartements?

UN BRAVE,—C'est que, voyez-vous, mademoiselle Elfy, on ne sait pas ce qui peut arriver; ce n'est pas prudent de se trop avancer sans savoir à qui on a affaire. Ce Bournier est un mauvais gueux! On n'aime pas à se faire des querelles avec des gens comme ça.

ELFY.—Et vous laissez peut-être égorger quelqu'un, de peur d'attraper un coup ou de vous faire un ennemi? Moi, femme, j'aurai plus de courage que vous.

Elfy, arrachant un couteau des mains d'un des trembleurs indécis, se précipita dans les chambres qui se trouvaient près de la salle en appelant:

«Monsieur Moutier, où êtes-vous? Où est Jacques? Que vous est-il arrivé? On vient à votre aide!»

Elle ne tarda pas à entrer dans la pièce où étaient étendus l'aubergiste garrotté, le frère ne donnant aucun signe de vie, la femme évanouie. Moutier jetait de l'eau sur le visage saignant de l'étranger, qui était resté par terre; il ignorait s'il n'y avait aucune blessure grave et si le sang dont il avait le visage inondé provenait d'une blessure ou d'un fort saignement de nez. A la voix d'Elfy, il se releva, et, allant à elle:

«Ma bonne, ma chère Elfy, je suis désolé de vous voir ici; n'y restez pas, je vous prie. Envoyez-moi du monde. Pourquoi êtes-vous venue?»

ELFY.—J'avais entendu le coup de pistolet et votre voix: je craignais qu'il ne vous fût arrivé malheur, et je suis accourue. Ils sont là dans la salle une douzaine d'hommes, mais ils n'osent pas entrer; alors je suis venue.

—Sans avoir égard au danger! Je n'oublierai pas cela, Elfy! dit Moutier lui serrant affectueusement les mains. Non jamais!... Mais, puisque vous voilà, appelez-moi du monde; il faut soigner ces gueux-là, aller chercher les gendarmes et tirer ce pauvre monsieur qu'ils ont voulu tuer pour le voler sans doute. J'avais renvoyé Jacques près de vous avant d'entrer.

Elfy, sans faire de questions, retourna à la salle, dit brièvement aux hommes ce que Moutier leur demandait, et retourna en toute hâte à l'Ange-Gardien pour rassurer sa soeur qui était restée avec Paul. Elfy rencontra à la porte de l'auberge de Bournier le petit Jacques qui accourait aussi tout effrayé; il avait entendu le coup de pistolet, et il se dépêchait d'arriver au secours de son ami. Il avait été retardé par le chemin plus long qu'il avait dû prendre pour revenir au village. Elfy lui expliqua en peu de mots ce qui venait d'arriver, et le ramena avec elle, pensant qu'il gênerait Moutier plus qu'il ne lui servirait.

Les hommes qu'Elfy avait trouvés tremblants dans la salle de l'auberge déployèrent un courage héroïque aussitôt qu'ils eurent appris par Elfy où en étaient les choses et le genre de secours que leur demandait Moutier. Ils se lancèrent bruyamment dans la chambre où gisaient les blessés, et s'empressèrent d'offrir au vainqueur l'aide de leurs bras pour terrasser ses ennemis.

MOUTIER.—Quant à cela, Messieurs, je ne vous ai pas laissé d'ouvrage, les voilà tous par terre; mais il faut que vous m'aidiez à les loger, aux frais de l'État, dans la prison de la ville la plus proche. Je ne suis ici qu'en passant; je n'y connais personne. Et puis vous voudrez bien, quelques-uns de vous, m'aider à transporter le pauvre étranger qu'ils ont voulu égorger et qui n'a pas encore repris connaissance; pour celui-là, c'est un médecin qu'il faut et de bons soins.

Les vaillants habitants se mirent à la disposition de Moutier, dont l'habit militaire, la croix et les galons de sergent les disposaient au respect. Il en dépêcha deux à la ville pour requérir les gendarmes; il donna à quatre autres la garde des malfaiteurs, avec injonction de garrotter la femme et son frère. Il en envoya un demander à Mme Blidot si elle pouvait recevoir l'étranger, et il garda les autres pour l'aider à faire revenir le blessé et pour aller délivrer Torchonnet, dont il indiqua la prison. Mme Blidot ne fit pas attendre la réponse.

«Tout ce que vous voudrez et quand vous voudrez, vous fait dire Mme Blidot, monsieur le sergent. Tout sera prêt pour recevoir votre monsieur.»

Moutier posa un matelas par terre, étendit dessus l'étranger; aidé de trois hommes vigoureux, il l'emporta ainsi et le déposa chez Mme Blidot, dans la chambre et sur le lit qu'elle leur indiqua. Elle aida Moutier à lui enlever ses vêtements, à laver le sang figé sur son visage et qui le rendait méconnaissable. Quand il fut bien nettoyé, Moutier le regarda; il poussa une exclamation de surprise. «Quelle chance, ma bonne madame Blidot? Savez-vous qui je viens de sauver du couteau—de ces coquins? Mon pauvre général prisonnier! C'est lui! Comment, diantre, a-t-il été se fourrer par là? Le voilà qui ouvre les yeux; il va revenir tout à fait.»

En effet, le général reprenait connaissance, regardait autour de lui, cherchait à se reconnaître; il examinait Mme Blidot. Il ne voyait pas encore Moutier, qui s'était effacé derrière le rideau du lit; mais quand le général demanda:

«Où suis-je? Qu'est-il arrivé?» Moutier se montra et, lui prenant la main:

«Vous êtes ici chez mes bonnes amies, mon général. Le brigand chez lequel vous étiez descendu a la cuisse cassée, son frère a le crâne défoncé, et la femme a reçu un coup d'assommoir dont il lui restera quelque chose si elle en revient.»

LE GÉNÉRAL.—Comment! encore vous, mon brave Moutier? C'est pour vous que je suis venu me fourrer dans ce guêpier, et c'est vous qui m'en tirez, qui êtes encore une fois mon brave sauveur?

MOUTIER.—Trop heureux, mon général, de vous avoir rendu ce petit service. Mais comment est-ce pour moi que vous avez pris vos quartiers chez ces coquins? Avant de répondre, le général demanda un verre de vin; il l'avala, se sentit remonté et dit à Moutier:

«Vous m'aviez dit que vous vouliez passer par ici pour voir vos bonnes amies et les enfants; j'ai voulu vous épargner la route par étapes d'ici jusqu'aux eaux de Bagnoles, et je suis venu vous attendre chez ce scélérat qui a si bien manqué m'égorger.»

MOUTIER.—Comment ont-ils fait pour s'emparer de vous? Et pourquoi voulaient-ils vous tuer?

LE GÉNÉRAL.—Nous avons eu une querelle au sujet d'un pauvre petit diable qui avait l'air si malheureux, si malade, si terrifié, que j'en ai eu compassion. Je lui ai donné une commission et vingt francs pour en payer un, le surplus pour lui. Le fripon d'aubergiste a volé les vingt francs, car je n'ai plus revu l'enfant. Je lui en ai reparlé le lendemain. J'ai su que l'enfant était le fils d'une mendiante qui l'a laissé à l'aubergiste pour l'aider dans son ouvrage; j'ai vu que l'enfant devait être traité fort durement. J'ai demandé à payer son apprentissage quelque part; le coquin a refusé. J'ai dit que j'irai le demander au maire de l'endroit; il est entré en colère et m'a parlé grossièrement. J'avais eu la sottise de lui laisser voir ma bourse pleine d'or, des billets de banque et des bijoux dans ma cassette, et je lui dis qu'il avait perdu par sa grossièreté une bonne occasion d'avoir quelques milliers de francs. Il s'est radouci, m'a dit qu'il acceptait le marché; j'ai refusé à mon tour, et j'ai tout remis dans ma cassette. L'homme m'a lancé un regard de démon et s'en est allé. Une heure après, la femme m'a fait passer dans une petite salle éloignée et m'a apporté mon déjeuner; le mari est rentré comme je finissais. Je n'y ai pas fait attention. J'ai entendu qu'en sortant il fermait la porte à double tour. J'ai sauté sur la porte, j'ai secoué, j'ai poussé, j'ai appelé; personne et pas moyen d'ouvrir. J'ai été à la fenêtre, j'ai ouvert; pas moyen de sauter dehors: des barreaux de fer énormes et serrés à n'y pas passer un écureuil J'ai crié comme un sourd, mais aussitôt les volets se sont fermés; j'ai entendu barricader au-dehors. Pour le coup, la peur m'a pris; j'étais là comme dans une souricière. Pas d'armes! je n'en avais pas sur moi, et ils avaient enlevé le couvert et les couteaux. Je criais; c'est comme si j'étais resté muet. Personne ne m'entendait. Que faire? Attendre? C'est ce que j'ai fait. Il faudra bien qu'ils m'apportent à manger, pensais-je; en me mettant près de la porte, je m'élancerai dehors dès qu'elle sera entrouverte. J'attendis longtemps, et, quand on vint, ce ne fut pas la porte qui s'entrouvrit, mais le volet; on me passa des tranches de pain. «Il y a de l'eau dans la carafe», dit la voix de l'aubergiste, et le volet se referma. Je restai ainsi deux jours, fatigué à mourir, n'ayant qu'une chaise pour me reposer, du pain et de l'eau pour me nourrir, horriblement inquiet de ce qui allait m'arriver; je bouillonnais quand je pensais que vous étiez peut-être ici, à cinq cents pas de moi et ne pouvant me porter secours. Enfin, le troisième jour, j'entendis un mouvement inaccoutumé du côté de la porte; je repris mon poste, prêt à me jeter sur le premier qui paraîtrait. En effet, j'entends approcher, la clef tourne dans la serrure, la porte s'ouvre lentement; l'obscurité de ma prison ne leur permettait pas de me voir. J'attends que l'ouverture de la porte soit assez large pour me laisser passer, et je me lance sur celui qui entre; je reçois un coup de poing dans le nez. Le sang jaillit et me gêne la vue, ce qui ne m'empêche pas de chercher à me faire jour; mais ils étaient plusieurs, à ce qu'il paraît, car je sentais les coups tomber comme grêle sur ma tête, sur mon dos et surtout sur mon visage. Le sang m'aveuglait; je ne voyais plus où j'étais. J'appelle, je crie au secours; les coquins jurent comme des templiers et parviennent enfin à me jeter par terre. L'un d'eux saute sur ma poitrine, pendant que d'autres me garrottent les pieds, les mains, et m'enfoncent dans la bouche un mouchoir qui m'étouffait. J'ai bientôt perdu connaissance, et je ne sais pas comment j'ai été délivré ni comment vous avez pu deviner le danger où je me trouvais.

MOUTIER.—Je vous raconterai cela, mon général, quand vous serez reposé; vous avez l'air fatigué. Il vous faut un médecin et je vais l'aller chercher.

LE GÉNÉRAL.—Je ne veux rien que du repos, mon ami. Pas de médecin, pour l'amour de Dieu! Laissez-moi dormir. La pensée que je me trouve ici, chez vos bonnes amies et près de vous, me donne une satisfaction et un calme dont je veux profiter pour me reposer. A demain, mon brave Moutier, à demain.

Le général avala un second verre de vin, tourna la tête sur l'oreiller et s'endormit.


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