VIII
Torchonnet placé.
Mme Blidot et Moutier restèrent quelques instants près du général, mais, le voyant si calme, Mme Blidot dit:
«Je vais rester près de lui un peu de temps pour voir si le sommeil n'est pas agité, cher monsieur Moutier, tout en nettoyant et en rangeant la chambre. Et vous, allez voir ce que deviennent là-bas ces brigands de Bournier.»
MOUTIER.—Vous avez raison, ma bonne madame Blidot; Où est mon pauvre Jacques?
MADAME BLIDOT.—Avec Elfy, sans doute; vous les trouverez dans la salle.
Moutier sortit, ferma la porte et entra dans la salle. Elfy y était avec les enfants. Jacques se précipita au-devant de Moutier.
«Comme j'ai eu peur pour vous, mon cher bon ami! Quand j'ai entendu le coup de pistolet, j'ai cru qu'on vous avait tué.»
Moutier se baissa vers Jacques, l'embrassa a plusieurs reprises, puis, s'approchant d'Elfy, il lui prit les mains et les serra en souriant. Elfy le regardait avec une joyeuse satisfaction.
ELFY.—Et moi donc! quelle peur j'ai eue aussi, moi!
MOUTIER.—Une peur qui vous a donné le courage de tout braver. Vous, vous n'avez pas hésité un instant! Votre air intrépide, lorsque vous êtes entrée, m'a inspiré un véritable sentiment d'admiration, et de reconnaissance aussi, soyez-en certaine.
ELFY.—Je suis bien heureuse que vous soyez content de moi, cher monsieur Moutier. J'avais bien peur d'avoir fait une sottise.
Moutier sourit.
«Il faut que j'aille voir là-bas ce qui se passe, dit-il; je tâcherai d'abréger le plus possible, et je verrai ce que devient le pauvre Torchonnet.»
JACQUES.—Voulez-vous que j'aille avec vous, mon bon ami? Cette fois il n'y aura pas de danger.
MOUTIER.—Je veux bien, mon garçon; mais que ferons-nous de Torchonnet? Si nous le menions chez le Curé?
ELFY.—Pourquoi ne l'amèneriez-vous pas ici?
MOUTIER.—Parce que votre maison n'est pas une maison de refuge, ma bonne Elfy; d'ailleurs, savons-nous ce qu'est ce malheureux garçon, et si sa société ne serait pas dangereuse pour les nôtres? Si le curé veut bien le garder, c'est tout ce qui pourrait lui arriver de plus heureux, et ce serait un moyen de le rendre bon garçon, s'il ne l'est pas encore, et plus tard un brave homme, un bon chrétien.
ELFY.—Vous avez raison, toujours raison. Au revoir donc, et ne soyez pas trop longtemps absent.
MOUTIER.—Le moins que je pourrai. Viens, Jacquot; à bientôt, Elfy.
Moutier sortit, tenant Jacques par la main. En entrant dans l'auberge Bournier, ils entendirent un concert de gémissements, d'imprécations et de jurements; les blessés avaient repris connaissance; les braves du village les avaient déjà garrottés et les gardaient en se promenant devant eux en long et en large; ils répondaient par des jurons et des coups de pied aux injures que leur prodiguaient les prisonniers. Quand Moutier entra dans la salle, il demanda si Torchonnet avait été délivré; on l'avait oublié, et Moutier alla avec Jacques ouvrir la porte du charbonnier; mais la clef n'y était pas. Jacques voulait aller la chercher dans les poches de l'aubergiste; «Pas la peine, mon ami; je me passe de clef; tu vas voir comment.»
Moutier donna un coup d'épaule à la porte: elle résista; il donna une seconde secousse: un craquement se fit entendre et la porte tomba dans le charbonnier. Torchonnet eut une peur épouvantable; il n'osait pas sortir du coin où il s'était réfugié. Jacques le rassura en lui expliquant pourquoi Moutier avait brisé la porte et comme quoi le méchant Bournier allait être mis en prison par les gendarmes, qu'on attendait. Torchonnet ne pouvait croire à sa délivrance et à l'arrestation de son méchant maître. Dans sa joie, il se jeta aux genoux de Moutier et de Jacques et voulut les leur baiser; Moutier l'en empêcha. «C'est le bon Dieu qu'il faut remercier, mon garçon, c'est lui qui t'a sauvé.»
TORCHONNET.—Je croyais que c'était vous, Monsieur, avec le bon Jacques.
MOUTIER.—Je ne dis pas non, mon ami, mais c'est tout de même le bon Dieu qu'il faut remercier. Tu ne comprends pas, je le vois bien, mais un jour tu comprendras. Suis-nous, je vais te mener chez M. le curé.
TORCHONNET, joignant les mains.—Oh non! non, pas le curé! pas le curé! grâce, je vous en supplie!
MOUTIER.—Pourquoi cette peur de M. le curé? Que t'a-t-il fait?
TORCHONNET.—Il ne m'a rien fait, parce que je ne l'ai jamais approché; mais s'il me touchait, il me mangerait tout vivant.
MOUTIER.—En voilà une bonne bêtise! Qui est-ce qui t'a conté ces sornettes?
TORCHONNET.—C'est mon maître, qui m'a bien défendu de l'approcher pour ne pas être dévoré.
JACQUES.—Ha! ha! ha! Et moi qui y vais tous les jours, suis-je dévoré?
TORCHONNET.—Vous? vous osez?... Comment que ça se fait donc?
MOUTIER.—Ça se fait que ton maître est un mauvais gueux, un gredin, qui avait peur que le curé ne vînt à ton secours, et qui t'a fait croire que, si tu lui parlais, il te mangerait. Voyons, mon pauvre garçon, pas de ces sottises, et suis-moi.
Torchonnet suivit Moutier et Jacques avec répugnance. Moutier traversa l'auberge, lui fit voir son maître garrotté ainsi que sa femme et le frère, puis il sortit et alla au presbytère.
La porte était fermée parce qu'il se faisait un peu tard. Moutier frappa. Le curé vint ouvrir lui-même. Il reconnut Moutier.
LE CURÉ:—Bien le bonjour, mon bon monsieur Moutier; vous voilà de retour? depuis quand?
MOUTIER.—Depuis ce matin, monsieur le curé, et voilà que je viens vous proposer une bonne oeuvre.
LE CURÉ.—Très bien, monsieur Moutier, disposez de moi, Je vous prie.
MOUTIER.—Monsieur le curé, c'est qu'il s'agit de donner pour un temps le logement et la nourriture à ce pauvre petit que voilà.
Moutier présenta Torchonnet tremblant.
LE CURÉ.—Son maître lui a donc rendu la liberté? C'est la seule bonne oeuvre qu'il ait faite à ma connaissance. Cet enfant a bien besoin d'être instruit. Il y a longtemps que j'aurais voulu l'avoir, mais il n'y avait pas moyen de l'approcher.
Le curé voulut prendre la main de Torchonnet qui la retira en poussant un cri.
«Eh bien! qu'y a-t-il donc?» dit le curé surpris.
MOUTIER.—Il y a, monsieur le curé, que ce nigaud se figure que vous allez le dévorer à belles dents. C'est son diable d'aubergiste qui lui a fait cette sotte histoire pour l'empêcher d'avoir recours à vous.
—Mon pauvre garçon, dit le curé en riant, sois bien tranquille, je me nourris mieux que cela; tu serais un mauvais morceau à manger. Tous les enfants du village viennent chez moi, et je n'en ai mangé aucun, pas même les plus gras; demande plutôt à Jacques.
JACQUES.—C'est ce que je lui ai déjà dit, monsieur le curé, quand il nous a dit cette drôle de chose. Tiens, vois-tu, Torchonnet? Je n'ai pas peur de M. le curé.
Et Jacques, prenant les mains du curé, les baisa à plusieurs reprises. Torchonnet ne le quittait pas des yeux; il avait encore l'air effrayé, mais il ne cherchait plus à se Sauver.
LE CURÉ.—Il s'agit donc de garder cet enfant un bout de temps, monsieur Moutier? Mais comment son maître va-t-il prendre la chose?
Moutier lui raconta les événements qui venaient de se passer. Le curé accepta la charge de cet enfant abandonné. Il appela sa servante, lui remit Torchonnet en lui recommandant de le faire souper et de lui arranger un lit dans un cabinet quelconque.
«A présent, dit-il, je vais aller faire une visite aux blessés pour tâcher de les ramener à de meilleurs sentiments. A demain, mon bon monsieur Moutier; j'irai vous voir à l'Ange-Gardien.»
Et le curé sortit avec Moutier et Jacques. Les deux derniers traversèrent la rue pour rentrer chez eux. Ils trouvèrent Mme Blidot et Elfy qui les attendaient avec impatience.
«Viens vite te coucher, mon Jacquot, dit Mme Blidot; Paul dort déjà.»
—Adieu maman, adieu ma tante, adieu mon bon ami, dit Jacques en les embrassant tous affectueusement.
MADAME BLIDOT.—Quels aimables enfants vous nous avez donnés, mon cher monsieur Moutier! Si vous saviez la tendresse que j'ai pour eux et combien notre vie est changée et embellie par eux!
MOUTIER.—Et pour eux quelle bénédiction d'être chez vous, mes bonnes et chères amies! Quels soins maternels ils reçoivent! Comme on est heureux sous votre toit!
MADAME BLIDOT.—Pourquoi n'y restez-vous pas, puisque vous trouvez qu'on y est si bien?
MOUTIER.—Un homme de mon âge ne doit pas vivre inutile, à fainéanter. Avant tout, pour le moment, il faut que j'aille aux eaux de Bagnoles, pour bien guérir ma blessure, mal fermée encore.
ELFY.—Oui, c'est bien pour le moment; et après?
MOUTIER.—Après? Je ne sais. Je verrai ce que j'ai à faire. A la grâce de Dieu.
ELFY.—Vous ne vous engagerez plus, j'espère?
MOUTIER.—Peut-être oui, peut-être non; je ne sais encore.
ELFY.—Vous ne vous engagerez toujours pas sans m'en parler, et nous verrons bien si vous aurez le coeur de me causer du chagrin.
MOUTIER.—Ce ne sera pas moi qui vous causerai jamais du chagrin volontairement, ma chère Elfy.
ELFY.—Bon! alors je suis tranquille, vous ne vous engagerez pas.
Les deux soeurs et Moutier prolongèrent un peu la soirée. Moutier et Mme Blidot allaient voir de temps à autre si le général n'avait besoin de rien. Voyant qu'il dormait toujours, ils parlèrent d'aller se coucher; Moutier dit qu'il passerait la nuit sur une chaise pour veiller le général.
Elfy et Mme Blidot se récrièrent et lui déclarèrent qu'elles ne le souffriraient pas. Pendant que Mme Blidot débattait la chose avec Moutier, Elfy disparut et rentra bientôt avec un matelas qu'elle jeta par terre pour courir en chercher un autre.
«Elfy! Elfy! cria Moutier, que faites-vous? Pourquoi vous fatiguer ainsi? Je ne le veux pas.»
Elfy revint avec un second matelas qu'elle jeta sur Moutier qui voulait l'en débarrasser, et disparut de nouveau en courant.
«C'est trop fort! dit Moutier. Va-t-elle en apporter une demi-douzaine?»
Et il courut après elle pour l'empêcher de dévaliser les lits de la maison. Il la rencontra portant un traversin, un oreiller, une couverture et des draps. Après un débat assez vif, il parvint à lui tout enlever, et descendit accompagné par elle jusque dans la salle.
«Si ce n'est pas honteux pour un soldat, dit-il, de se faire un lit comme pour un prince!»
Tout en causant et riant, le lit se faisait. Moutier serra les mains de ses amies, en leur disant adieu, et chacun alla se coucher.
IX
Le général arrange les affaires de Moutier.
Le général dormit comme un loir jusqu'à une heure assez avancée de la matinée, de sorte que Moutier, qui s'attendait à passer une mauvaise nuit, fut très surpris à son réveil de voir le grand jour. Il sauta à bas de son lit, se débarbouilla et s'habilla à la hâte; il entendit l'horloge sonner six heures. N'entendant pas de bruit chez le général, il y entra doucement et le trouva dans la même position dans laquelle il l'avait laissé endormi la veille; il aurait pu le croire privé de vie si la respiration bruyante et l'attitude calme du malade ne l'eussent entièrement rassuré. Il ressortit aussi doucement qu'il était entré, rentra dans la salle, roula et rangea son lit improvisé, n'oublia pas la prière du bon père Parabère et alluma le feu pour en épargner la peine à ses hôtesses. Il donna un coup de balai, nettoya, rangea tout et attendit. A peine fut-il installé sur une chaise en face de l'escalier qu'il entendit des pas légers; on descendait bien doucement; c'était Elfy; elle lui dit un bonjour amical.
ELFY..—Je craignais que vous ne fussiez encore endormi; vous aviez l'air fatigué hier.
MOUTIER.—Mais j'ai dormi comme un prince dans ce lit de prince, ma bonne Elfy, et je me sens reposé et heureux et prêt à vous obéir.
ELFY.—Vous dites toujours comme cela, comme si je vous commandais en tyran.
MOUTIER.—C'est que je voudrais toujours vous être utile et vous épargner tout travail, toute fatigue. ELFY.—Et c'est pour cela que vous avez si proprement roulé vos matelas, et tout rangé dans ce coin juste en face de la porte d'entrée?... C'est très bien roulé, ajouta-t-elle en s'approchant et en l'examinant,... très bien, mais il faut tout défaire.»
MOUTIER.—Et pourquoi cela, s'il vous plaît?
ELFY.—Parce qu'un lit, roulé ou pas roulé, ne peut pas rester dans la salle où tout le monde entre et où nous nous tenons toute la journée, et je vais l'emporter.
MOUTIER.—Vous! Je voudrais bien voir cela; dites-moi où il faut le mettre.
ELFY.—Dans cette chambre ici à côté; ça fait que nous n'aurons pas à le descendre ce soir, si vous voulez encore coucher près du général.
Moutier prit le lit tout roulé et le porta dans la chambre indiquée par Elfy; après l'avoir posé dans un coin, il regarda tout autour de lui.
«La jolie chambre! dit-il. Un papier tout trais, des meubles neufs et quelques livres! Rien n'y manque, ma foi. Chambre soignée, on peut bien dire.»
ELFY.—C'est qu'elle vous est destinée. Nous n'y avons encore mis personne, et nous l'appelons: chambre de notre ami Moutier. C'était un souvenir pour vous et de vous. Jacques va quelquefois balayer, essuyer là-dedans, et il dit toujours avec un soupir: «Quand donc notre bon ami Moutier y sera-t-il?»
Avant que Moutier eût le temps de remercier Elfy, Jacques et Paul se précipitèrent dans la salle et dans les bras de Moutier.
«Ah! vous voilà enfin dans votre chambre, dit Jacques. Restez-y, mon ami, mon bon ami. Restez: nous serions tous si heureux!»
MOUTIER.—Impossible, mon enfant! Je ne servirais qu'à gêner votre maman et votre tante.
JACQUES.—Gêner! Ah! par exemple! Elles ont dit je ne sais combien de fois que vous leur seriez bien utile, et que vous êtes si bon et si obligeant qu'elles seraient enchantées de vous avoir toujours.
MOUTIER.—Très bien, mon ami, je te remercie des bonnes paroles que tu me dis, et quand j'aurai fait un peu fortune, je serai aussi bien heureux ici. Mais je ne suis qu'un pauvre soldat sans le sou et je ne peux pas rester où je ne puis pas gagner ma vie.
Moutier embrassa encore Jacques et sortit de la jolie chambre pour rentrer dans celle du général. Elfy s'occupa du déjeuner: elle cassa du sucre, passa le café et alla chercher du lait à la ferme. Le général était éveillé, et, sauf quelques légères douleurs à son nez et à ses yeux pochés, il se sentait très bien et ne demandait qu'à manger.
«Trois jours au pain et à l'eau, dit-il, m'ont diablement mis en appétit, et, si vous pouviez m'avoir une tasse de café au lait, vous me feriez un sensible plaisir.»
MOUTIER.—Tout de suite, mon général; on va vous en apporter avant dix minutes.
Moutier rentra dans la salle au moment où Elfy rentrait avec une jatte de lait. Elfy avait l'air triste et ne disait rien. Moutier lui demanda du café pour le général; elle le mit au feu sans répondre.
MOUTIER.—Elfy, qu'avez-vous? Pourquoi êtes-vous triste?
ELFY.—Parce que je vois que vous ne tenez pas à nous et que vous ne vous inquiétez pas de nous voir du chagrin, à Jacques et à moi.
MOUTIER.—J'avoue que le chagrin de Jacques, qui est ici heureux comme un roi, ne m'inquiète guère; mais le vôtre, Elfy, me va au fond du coeur. Je vous jure que, si j'avais de quoi vivre sans vous être à charge, je serais le plus heureux des hommes, parce que je pourrais alors espérer ne jamais vous quitter, ma chère, excellente amie; mais vous comprenez que je ne pourrais rester avec vous que si je vous étais attaché par les liens de la parenté... ou... du mariage,... et...
Elfy leva les yeux, sourit et dit:
«Et vous n'osez pas, parce que vous êtes pauvre et que je suis riche? Est-ce votre seule raison?»
MOUTIER.—La seule, je vous affirme. Ah! si j'avais de quoi vous faire un sort, je serais tellement heureux que je n'ose ni ne veux y penser. Sans amis, sans aucun attachement dans le monde, m'unir à une douce, pieuse, charmante femme comme vous, Elfy; vivre auprès d'une bonne et aimable femme comme votre soeur; avoir une position occupée comme celle que j'aurais ici, ce serait trop de bonheur!
ELFY.—Et pourquoi le rejeter quand il s'offre à vous? Vous nous appelez vos amies, vous êtes aussi notre ami; pourquoi penser à votre manque de fortune quand vous pouvez, en partageant la nôtre, nous donner ce même bonheur qui vous manque? Et ma soeur qui vous aime tant, et le pauvre Jacques, nous serions tous si heureux! Mon ami, croyez-moi, restez, ne nous quittez pas.
Moutier, fort ému, hésitait à répondre, quand le général, qui s'était impatienté d'attendre et qui était entré depuis quelques instants dans la salle, s'approcha de Moutier et d'Elfy sans qu'ils l'aperçussent, et, enlevant Elfy dans ses bras, il la poussa dans ceux de Moutier en disant: «C'est moi qui vous marie! Que diable! ne suis-je pas là, moi? Ne puis-je pas doter mon sauveur, deux fois mon sauveur? Je lui donne vingt mille francs; il ne fera plus de façon, j'espère, pour vous accepter.»
MOUTIER.—Mon général, je ne puis recevoir une somme aussi considérable! Je n'ai aucun droit sur votre fortune.
LE GÉNÉRAL.—Aucun droit! mais vous y avez autant droit que moi, mon ami. Sans vous, est-ce que j'en jouirais encore? Vous parlez de somme considérable! Est-ce que je ne vaux pas dix mille francs, moi? Ne m'avez-vous pas sauvé deux fois? Deux fois dix mille, cela ne fait-il pas vingt? Oseriez-vous me soutenir que c'est me payer trop cher, que je vaux moins de vingt mille francs? Que diable! on a son amour-propre aussi; on ne peut pas se laisser taxer trop bas non plus.
Elfy riait, Moutier souriait de la voir rire et de la colère du général.
MOUTIER.—J'accepte, mon général, dit-il enfin. Le courage me manque pour laisser échapper cette chère Elfy, que vous me donnez si généreusement.
—C'est bien heureux! dit le général en s'essuyant le front. Vous convenez enfin que je vaux vingt mille francs.
MOUTIER.—Oh! mon général! ma reconnaissance...
LE GÉNÉRAL.—Ta, ta, ta, il n'y a pas de reconnaissance! Je veux être payé par l'amitié du ménage, et je commence par embrasser ma nouvelle petite amie. Le général saisit Elfy et lui donna un gros baiser sur chaque joue. Elfy lui serra les mains.
ELFY.—Merci, général, non pas des vingt mille francs que vous donnez si généreusement à..., à..., comment vous appelez-vous? dit-elle à Moutier en se retournant vers lui.
—Joseph, répondit-il en souriant.
—A Joseph alors, continua Elfy en riant; mais je vous remercie de l'avoir décidé à... Ah! mon Dieu! et moi qui n'ai rien dit à ma soeur! Je m'engage sans seulement la prévenir.
Elfy partit en courant. Le général restait la bouche ouverte, les yeux écarquillés.
LE GÉNÉRAL.—Comment? Qu'est-ce que c'est? Sa soeur ne sait rien, et elle-même se marie sans seulement connaître votre nom!
MOUTIER, riant.—Faites pas attention, mon général; tout ça va s'arranger.
LE GÉNÉRAL.—S'arranger! s'arranger! Je n'y comprends rien, moi. Mais ce que je vois, c'est qu'elle est charmante.
MOUTIER.—Et bonne, et sage, et pieuse, courageuse, douce.
LE GÉNÉRAL.—Etc., etc. Nous connaissons ça, mon ami. Je ne suis pas né d'hier. J'ai été marié aussi, moi! une femme adorable, douce, bonne!... Quel démon, sapristi! Si j'avais pu me démarier un an après, j'aurais sauté par-dessus mon clocher dans ma joie.
MOUTIER, vivement.—J'espère, mon général, que vous n'avez pas d'Elfy l'opinion...?
LE GÉNÉRAL, riant.—Non parbleu! Un ange, mon ami, un ange!
Moutier ne savait trop s'il devait rire ou se fâcher; l'air heureux du général et sa face bouffie et marbrée lui ôtèrent toute pensée d'irritation, et il se borna à dire gaiement:
«Vous nous reverrez dans dix ans, mon général, et vous nous retrouverez aussi heureux que nous le sommes Aujourd'hui.»
LE GÉNÉRAL, avec émotion.—Que Dieu vous entende, mon brave Moutier! Le fait est que la petite est vraiment charmante et qu'elle a une physionomie on ne peut plus agréable. Je crois comme vous que vous serez heureux; quant à elle, je réponds de son bonheur; oui, j'en réponds; car, depuis plusieurs mois que nous sommes ensemble...
Le général n'acheva pas et serra fortement la main de Moutier. Mme Blidot entrait à ce moment, suivie d'Elfy et des enfants; Moutier courut à Mme Blidot et l'embrassa affectueusement.
MOUTIER.—Pardon, ma chère, mon excellente amie, de m'être emparé d'Elfy sans attendre votre consentement. C'est le général qui a brusqué la chose!
MADAME BLIDOT.—J'espérais ce dénouement pour le bonheur d'Elfy. Dès votre premier séjour j'ai bien vu que vous vous conveniez tous les deux; votre seconde, votre troisième visite et vos lettres ont entretenu mon idée; vous y parliez toujours d'Elfy; quand vous êtes revenu, les choses se sont prononcées, et l'équipée d'Elfy, lorsqu'elle vous a cru en danger, disait clairement l'affection qu'elle a pour vous. Vous ne pouviez pas vous y tromper.
MOUTIER.—Aussi ne m'y suis-je pas trompé, ma chère soeur, et c'est ce qui m'a donné le courage d'expliquer comme quoi j'y pensais, mais que j'étais arrêté par mon manque de fortune; mon bon général y a largement pourvu. Et me voici bientôt votre heureux frère, dit-il en embrassant encore Mme Blidot; et votre très heureux mari et serviteur, ajouta-t-il en se tournant vers Elfy.—Mon bon ami, mon bon ami, s'écria Jacques à son tour, je suis content, je suis heureux! Vous garderez votre belle chambre et vous resterez toujours avec nous! Et ma tante Elfy ne sera plus triste! Elle pleurait, ce matin, Je l'ai bien vue!
--Chut, chut, petit bavard! dit Elfy en l'embrassant, ne dis pas mes secrets.
JACQUES.—Je peux bien les dire à mon ami, puisqu'il est aussi le vôtre.
LE GÉNÉRAL.—Ah çà! déjeunerons-nous enfin? Je meurs de faim, moi! Vous oubliez tous que j'ai été pendant deux jours au pain et à l'eau, et que l'estomac me tiraille que je n'y tiens pas. Je n'ai pas une Elfy, moi, pour me tenir lieu de déjeuner, et je demande mon café.
MADAME BLIDOT.—Le voici tout prêt. Mettez-vous à table, général.
—Pardon, Elfy, c'est moi qui sers à partir d'aujourd'hui, dit Moutier en enlevant le plateau des mains d'Elfy, vous m'en avez donné le droit.
—Faites comme vous voudrez, puisque vous êtes le maître, répondit Elfy en riant.
—Le maître-serviteur, reprit Moutier.
—Comme moi, général-prisonnier, dit le général avec un soupir.
MOUTIER.—Ce ne sera pas long, mon général; la paix se fait et vous retournerez chez vous.
LE GÉNÉRAL.—Ma foi, mon ami, j'aimerais autant rester ici pendant Un temps.
MOUTIER.—Vous assisterez à mon mariage, général.
LE GÉNÉRAL.—Je le crois bien, parbleu! C'est moi qui ferai les frais de la noce. Et un fameux repas que je vous donnerai! Tout de chez Chevet. Vous ne connaissez pas ça; mais moi, qui suis venu plus d'une fois à Paris, je le connais, et je vous le ferai connaître.
X
A quand la noce?
Le général commençait à satisfaire son appétit; il fit connaissance avec les enfants, qu'il prit fort en gré et avec lesquels il sortit après le déjeuner. Jacques le mena voir Torchonnet chez le curé. Mais Torchonnet avait subi un changement qui ne lui permettait plus de conserver son nom. La servante du curé, très bonne femme, et qui plaignait depuis longtemps le pauvre enfant, l'avait nettoyé, peigné; elle s'était procuré du linge blanc, un pantalon propre, une blouse à ceinture, de gros souliers de campagne. Le curé l'avait baptisé et lui avait donné le nom de Pierre. Toute crainte avait disparu; Pierre Torchonnet avait l'air enchanté, et ce fut avec une grande joie qu'il vit arriver Jacques et le général. Ce dernier apprit, en questionnant Torchonnet, combien Jacques avait été bon pour lui, et la part que lui et Moutier avaient prise à sa délivrance. Le général écoutait, questionnait, caressait Jacques, serrait les mains du curé.
LE GÉNÉRAL.—Monsieur le curé, je ne connais pas un homme qui eût fait ce que vous faites pour ce garçon, et pas un qui eût donné à Jacques l'instruction et l'éducation que vous lui avez données. Vous êtes un bon, un estimable curé, je me plais à le reconnaître.
LE CURÉ.—J'ai été si bien secondé par Mme Blidot et son excellente soeur, que je ne pouvais faire autrement que de réussir.
LE GÉNÉRAL.— A propos de la petite soeur, je la marie.
LE CURÉ.—Vous la mariez? Elfy! pas possible!
LE GÉNÉRAL.—Et pourtant, c'est comme ça! C'est moi qui dote le marié; ce nigaud ne voulait pas, parce qu'elle a quelque chose et qu'il n'a rien. J'ai trouvé la chose si bête que je me suis fâché et que je lui ai donné vingt mille francs pour en finir. C'est lui maintenant qui est le plus riche des deux. Bonne farce, ça!
LE CURÉ, souriant.—Mais qui donc Elfy peut-elle épouser? Elle refusait tous les jeunes gens qui se présentaient; et quand nous la grondions, sa soeur et moi, de se montrer si difficile, elle répondait toujours: «Je ne l'aime pas». Et si j'insistais: «Je le déteste». Puis elle riait et assurait qu'elle ne se marierait jamais.
LE GÉNÉRAL.—Il ne faut jamais croire ce que disent les jeunes filles! Je vous dis, moi, qu'elle épouse Moutier, mon sauveur, le brave des braves, le plus excellent des hommes.
LE CURÉ.—Moutier! Ah! le brave garçon! J'en suis bien aise; il me plaît et j'approuve le choix d'Elfy.
LE GÉNÉRAL.—Et le mien, s'il vous plaît. Quand nous étions blessés tous deux, moi son prisonnier, et lui mon ami, il me parlait sans cesse d'Elfy et de sa soeur, et me répétait ce que vous lui aviez raconté et ce qu'il avait vu par lui-même des qualités d'Elfy. Je lui ai tant dit: «Épousez-la donc, mon garçon, épousez-la puisque vous la trouvez si parfaite», qu'il a fini par accueillir l'idée; seulement il voulait attendre pour se faire un magot. Entre nous, c'est pour arranger son affaire que je suis venu au village et que je me suis mis dans le guêpier Bournier; tas de gueux! Il m'a sauvé, et il a bien fait; je vous demande un peu comment il aurait pu se faire un magot sans Dourakine.
LE CURÉ.—Qu'est-ce que c'est que Dourakine?
LE GÉNÉRAL.—C'est moi-même qui ai l'honneur de vous parler. Je m'appelle Dourakine, sot nom, puisqu'en russe dourake veut dire sot.
Le curé rit de bon coeur avec Dourakine qui le prenait en gré et qui lui proposa d'aller féliciter les soeurs de l'Ange-Gardien.
Le curé accepta. Pendant qu'ils causaient, Jacques et Torchonnet n'avaient pas perdu leur temps non plus; Torchonnet raconta à Jacques qu'il était comme lui sans père ni mère, qu'il avait huit ans quand la femme qui était morte au village l'avait donné à ce méchant Bournier; que cette femme lui avait dit avant de mourir qu'elle n'était pas sa mère, qu'elle l'avait volé tout petit pour se venger des gens qui l'avaient chassée sans lui donner la charité, et que, lorsqu'elle serait guérie, elle y retournerait pour le rendre à ses parents, car il la gênait plus qu'il ne lui rapportait, mais qu'il n'en serait pas plus heureux, parce que ses parents étaient pauvres et avaient bien assez d'enfants sans lui. Et qu'elle avait dit plus tard la même chose aux Bournier, et leur avait indiqué la demeure et le nom de ses parents.
Jacques engagea Pierre à raconter cela au bon curé qui pourrait peut-être aller voir les Bournier et savoir d'eux les indications que la mendiante leur avait données sur les parents de Torchonnet.
Jacques et Paul demandèrent au curé la permission de rester chez lui avec Torchonnet, ce que le curé leur accorda avec plaisir.
Le général et le curé rentrèrent à l'Ange-Gardien. Moutier causait avec Elfy; Mme Blidot achevait l'ouvrage de la maison et disait son mot de temps en temps.
LE GÉNÉRAL.—Les voilà, monsieur le curé! Quand je vous disais!
Le curé alla à Elfy et lui donna sa bénédiction d'une voix émue.
LE CURÉ.—Soyez heureuse, mon enfant! Votre choix est bon; ce jeune homme est pieux et sage; je l'ai jugé ainsi la première fois qu'il est venu chez moi pour prendre des renseignements sur vous, et surtout dans les quelques jours qu'il a passés chez vous depuis.
MOUTIER.—Monsieur le curé, je vous remercie de votre bonne opinion, et comme à l'avenir tout doit être en commun entre Elfy et moi, je vous demande de me donner un bout de la bénédiction qu'elle vient de recevoir.
Moutier mit un genou en terre et reçut, la tête inclinée, la bénédiction qu'il avait demandée. Avant de se relever, il prit la main d'Elfy et dit d'un accent pénétré:
«Je jure devant Dieu et devant vous, monsieur le curé, de faire tous mes efforts pour rendre heureuse et douce la vie de cette chère Elfy, et de ne jamais oublier que c'est à Dieu que nous devons notre bonheur.»
Moutier se releva, baisa tendrement la main d'Elfy; Mme Blidot pleurait, Elfy sanglotait, le général s'agitait.
LE GÉNÉRAL.--Que diantre! je crois que je vais aussi tirer mon mouchoir. Allez-vous bientôt finir, vous autres? Moi qui amène M. le curé pour lui faire voir comme vous êtes tous heureux, et voilà que Moutier nous fait une scène à faire pleurer sa fiancée et sa soeur; moi, j'ai une peine du diable à garder l'oeil sec. M. le curé a les yeux rouges, et Moutier lui-même ne doit pas avoir la voix bien assurée.
MOUTIER.—Mon général, les larmes que je retiens sont des larmes de bonheur, les premières que je verse de ma vie. C'est à vous que je dois cette douce émotion! Vous êtes d'aujourd'hui mon bienfaiteur! ajouta-t-il en saisissant les deux mains du général en les serrant avec force dans les siennes.
L'agitation du général augmentait. Enfin, il sauta au cou de Moutier, serra dans ses bras le curé étonné, manqua le jeter par terre en le lâchant trop brusquement, et marcha à pas redoublés vers la porte de sa chambre qu'il referma sur lui.
Le curé s'assit, Mme Blidot se mit près de lui, Elfy s'assit près de sa soeur, et Moutier plaça sa chaise près d'Elfy.
La porte du général se rouvrit, il passa la tête et cria:
«A quand la noce?»
—Comment, la noce? dit Elfy; est-ce qu'on a eu le temps d'y penser?
LE GÉNÉRAL.—Mais moi qui pense à tout, je demande le jour pour commander mon dîner chez Chevet.
MOUTIER.—Halte-là! mon général, vous prenez trop tôt le pas de charge. Vous oubliez nos eaux de Bagnoles et vos blessures.
LE GÉNÉRAL—Je n'oublie rien, mon ami, mais il y a temps pour tout, et la noce en avant.
ELFY.—Du tout, général, Joseph a raison; vous devez aller d'abord aux eaux, et lui doit vous y accompagner pour vous soigner.
MOUTIER.—C'est bien, chère Elfy, vous êtes aussi raisonnable que bonne et courageuse. Nous nous séparerons pour nous réunir ensuite.
ELFY.—Et pour ne plus nous quitter.
LE GÉNÉRAL.—Ah çà! mais pour qui me prend-on? On dispose de moi comme d'un imbécile! «Vous ferez ci; vous ferez ça.—C'est bien, ma petite.—C'est très bien, mon ami.—Est-ce que je n'ai pas l'âge de raison? Est-ce qu'à soixante-trois ans on ne sait pas ce qu'on fait? Et si je ne veux pas aller à ce Bagnoles qui m'excède? si je ne veux pas bouger avant la noce.»
ELFY.—Alors vous resterez ici pour me garder, et Joseph ira tout seul aux eaux. Il faut que mon pauvre Joseph guérisse bien son coup de feu pour n'avoir pas à me quitter après.
LE GÉNÉRAL.—Tiens! voyez-vous cette petite! Ta, ta, ta, ta, ta, comme sa langue tourne vite dans sa bouche! Il faut donc que je me soumette. Ce que vous dites est vrai, mon enfant; il faut que votre Joseph (puisque Joseph il y a) se rétablisse bien et vite; et nous partons demain. ELFY.—Oh non! pas demain. J'ai eu à peine le temps de lui dire deux mots, et ma soeur n'a encore pris aucun arrangement. Et puis... Enfin, je ne veux pas qu'il s'en aille avant..., avant... Dieu! que c'est ennuyeux!... Monsieur le curé, quand faut-il le laisser partir?
Le général se frottait les mains et riait.
LE GÉNÉRAL.—Voilà, voilà! La raison s'en va! L'affection reste en possession du champ de bataille! Hourra pour la noce!
ELFY.—Mais pas du tout, général! Dieu! que vous êtes impatientant, vous prenez tout à l'extrême! Avec vos belles idées de noce, puis de départ tout de suite, tout de suite, vous avez brouillé tout dans ma tête; je ne sais plus où nous en étions!... Et d'abord, Joseph ne peut pas partir avant d'avoir fait sa déclaration dans l'affaire des Bournier; et vous aussi, il faut que vous soyez interrogé. N'est-ce pas, monsieur le curé! Joseph ne dit rien; il me laisse toute l'affaire à arranger toute seule.
Moutier souriait et n'était pas malheureux du désir que témoignait Elfy de le garder un peu de temps.
«Je ne dis rien, dit-il, parce que vous plaidez notre cause bien mieux que je ne pourrais le faire, et que j'ai trop de plaisir à vous entendre si bien parler pour vouloir vous interrompre.
LE CURÉ.—Ma chère enfant, vous avez raison; il faut attendre leurs interrogatoires, c'est-à-dire quelques jours, et partir dès le lendemain.
MADAME BLIDOT.—Bien jugé, monsieur le curé; j'aurais dit tout comme vous. Je l'avais sur la langue dès le commencement.
ELFY.—Et pourquoi ne l'as-tu pas dit tout de suite?
MADAME BLIDOT, riant.—Est-ce que tu m'en as laissé le temps? Tu étais si animée que Joseph même n'a pu dire un mot.
XI
La dot et les montres.
Le général et Moutier partirent tous deux pour l'auberge Bournier; ils n'y trouvèrent personne que le greffier de la mairie qui écrivait dans la salle. Moutier lui expliqua pourquoi venait le général. Le greffier fit quelques difficultés, disant qu'il ne connaissait pas le général, etc.
LE GÉNÉRAL.—Est-ce que vous me prenez pour un voleur, par hasard? Puisque c'est moi que ces gueux de Bournier voulaient assassiner, pour me voler plus à leur aise et sans que je pusse réclamer! J'ai bien le droit de reprendre ce qui m'appartient, je pense.
LE GREFFIER.—Mais, Monsieur, je suis chargé de la garde de cette maison jusqu'à ce que l'affaire soit décidée, et je ne connais pas les objets qui sont à vous. Je ne veux pas risquer de voir enlever des effets dont je suis responsable et qui appartiennent à ces gens-là.
Le général lui fit la liste de ses effets et indiqua la place où on les trouverait. Le greffier alla dans la chambre désignée, y trouva les objets demandés et les apporta; le général lui donna comme récompense une pièce de vingt francs. Le greffier refusa d'abord vivement, puis mollement, puis accepta, tout en témoignant une grande répugnance à donner à ses services une apparence intéressée. Moutier se chargea des effets, du nécessaire et de la lourde cassette; et ils rentrèrent à l'Ange-Gardien. Le général appela Jacques et Paul qui le suivirent dans sa chambre; il leur fit voir ce que contenait sa cassette et son nécessaire de voyage; dans la cassette il y avait une demi-douzaine de montres d'or avec leurs chaînes, de beauté et de valeur différentes; toutes ses décorations en diamants et en pierres précieuses, un portefeuille bourré de billets de banque et une sacoche pleine de pièces d'or. C'était tout cela que le général, imprudemment, avait laissé voir à Bournier, et qui avait enflammé la cupidité de ce dernier. Le nécessaire était en vermeil et contenait tout ce qui pouvait être utile pour la toilette et les repas. Jacques et Paul étaient dans le ravissement et poussaient des cris de joie à chaque nouvel objet que leur faisait voir le général. Les montres surtout excitaient leur admiration. Le général en prit une de moyenne grandeur, y attacha la belle chaîne d'or qui était faite pour elle, mit le tout dans un écrin ou boîte en maroquin rouge et dit à Jacques:
«Celle-là, c'est celle que ton bon ami donnera à tante Elfy. Et puis, ces deux-là, dit-il en retirant de la cassette deux montres avec des chaînes moins belles et moins élégantes, ce sont les vôtres que vous donne votre bon ami. Mais ne dites pas que je vous les ai fait voir, il me gronderait.»
JACQUES.—C'est vous, mon bon général, qui nous les donnez.
LE GÉNÉRAL.—Non, vrai, c'est Moutier; c'est son présent de noces.
JACQUES.—Mais quand donc les a-t-il achetées? Et avec quoi? il disait tantôt qu'il était pauvre, qu'il n'avait pas d'argent.
LE GÉNÉRAL.—Précisément! Il n'a pas d'argent parce qu'il a tout dépensé.
JACQUES.—Mais pourquoi a-t-il dépensé tout son argent en présents de noces, puisqu'il ne voulait pas se marier, et que, sans vous, il ne se serait pas marié?
LE GÉNÉRAL.—Précisément! C'est pour cela. Et quand je te dis quelque chose, c'est très impoli de ne pas me croire.
JACQUES.—Oui, mon bon général, mais quand vous nous donnez quelque chose, et de si belles choses, nous serions bien ingrats de ne pas vous remercier.
LE GÉNÉRAL.—Petit insolent! Puisque je te dis...
Il ne put continuer parce que Jacques et Paul se saisirent chacun d'une de ses mains qu'ils baisaient et qu'ils ne voulaient pas lâcher, malgré les évolutions du général qui tirait à droite, à gauche, en avant, en arrière: il commençait à se fâcher, à jurer, à menacer d'appeler au secours et de les faire mettre à la salle de police. Il parvint enfin à se dégager et rentra tout rouge et tout suant dans la salle où se trouvaient Moutier, Elfy et sa soeur.
«Moutier, dit-il d'une voix formidable, entrez chez moi; j'ai à vous parler!»
Moutier le regarda avec surprise; sa voix indiquait la colère, et, au lieu de rentrer chez lui, il se promenait en long et en large, les mains derrière le dos, soufflant et s'essuyant le front.
MOUTIER.—Que vous est-il arrivé, mon général? Vous avez l'air...
LE GÉNÉRAL.—J'ai l'air d'un sot, d'un imbécile, qui a moins de force d'esprit et de corps qu'un gamin de neuf ans et un autre de six. Quand je parle, on ne me croit pas, et quand je veux m'en aller, on me retient de force. Trouvez-vous ça bien agréable?
MOUTIER.—Mais, mon général, je ne comprends pas... Que vous est-il donc arrivé?
LE GÉNÉRAL.—Demandez à ces gamins qui grillent de parler; ils vont vous faire un tas de contes.
JACQUES, riant.—Mon bon ami Moutier, je vous remercie des belles montres d'or que vous nous donnerez, à Paul et à moi, comme cadeau de noces.
MOUTIER, très surpris.—Montres d'or! Cadeau de noces! Tu es fou, mon garçon! Où et avec quoi veux-tu que j'achète des montres d'or? Et à deux gamins comme vous encore, quand je n'en ai pas moi-même! Et quel cadeau de noces, puisque je ne songeais pas à me marier?
JACQUES.—Voyez-vous, mon bon général? Je vous le disais bien, C'est vous...
LE GÉNÉRAL.—Tais-toi, gamin, bavard! Je te défends de parler. Moutier, je vous défends de les écouter. Vous n'êtes que sergent, je suis général. Suivez-moi; j'ai à vous parler.
Moutier, au comble de la surprise, obéit; il disparut avec le général qui ferma la porte avec violence.
LE GÉNÉRAL, rudement.—Tenez, voilà votre dot. (Il met de force dans les mains de Moutier un portefeuille bien garni.) J'y ai ajouté les frais de noces et d'entrée en ménage. Voilà la montre et la chaîne d'Elfy; voilà la vôtre. (Moutier veut les repousser.) Sapristi! ne faut-il pas que vous ayez une montre? Lorsque vous voudrez savoir l'heure, faudra-t-il pas que vous couriez la demander à votre femme? Ces jeunes gens, ça n'a pas plus de tête, de prévoyance que des linottes, parole d'honneur!... Tenez, vous voyez bien ces deux montres que voilà? ce sont celles de vos enfants! C'est vous qui les leur donnez. Ce n'est pas moi, entendez-vous bien?... Non, ce n'est pas moi! Quand je vous le dis! Pourquoi leur donnerais-je des montres? Est-ce moi qui me marie? Est-ce moi qui les ai trouvés, qui les ai sauvés, qui ai fait leur bonheur en les plaçant chez ces excellentes femmes? Oui, excellentes femmes, toutes deux. Vous serez heureux, mon bon Moutier; je m'y connais et je vous dis, moi, que vous auriez couru le monde entier pendant cent ans, que vous n'auriez pas trouvé le pareil de ces femmes. Et je suis bien fâché d'être général, d'être comte Dourakine, d'avoir soixante-quatre ans, d'être Russe, parce que, si j'avais trente ans, si j'étais Français, si j'étais sergent, je serais votre beau-frère; j'aurais épousé Mme Blidot.
L'idée d'avoir pour beau-frère ce vieux général à cheveux blancs, à face rouge, à gros ventre, à carrure d'Hercule, parut si plaisante à Moutier qu'il ne put s'empêcher de rire. Le général, déridé par la gaieté de Moutier, le partagea si bien que tous deux riaient aux éclats quand Mme Blidot, Elfy et les enfants, attirés par le bruit, entrèrent dans la chambre; ils restèrent stupéfaits devant l'aspect bizarre du général à moitié tombé sur un canapé où il se roulait à force de rire, et de Moutier partageant sa gaieté et s'appuyant contre la table sur laquelle étaient étalés l'or et les bijoux de la cassette et du nécessaire. Le général se souleva à demi.
LE GÉNÉRAL.—Nous rions, parce que Ha! ha! ha!... Ma bonne madame Blidot... Ha! ha! ha! Je voudrais être le beau-frère de Moutier... en vous épousant... Ha! ha! Ha!
MADAME BLIDOT.—M'épouser, moi! Ha! ha! ha! Voilà qui serait drôle, en effet! Ha! ha! ha! La bonne bêtise! Ha! ha! Ha!
Elfy n'avait pas attendu la fin du discours du général pour partir aussi d'un éclat de rire. Les enfants, voyant rire tout le monde, se mirent de la partie: ils sautaient de joie et riaient de tout leur coeur. Pendant quelques instants on n'entendit que des Ha! ha! ha! sur tous les tons. Le général fut le premier à reprendre un peu de calme; Moutier et Elfy riaient de plus belle dès qu'ils portaient les yeux sur le général. Ce dernier commençait à trouver mauvais qu'on s'amusât autant de la pensée de son ménage.
«Au fond, dit-il, je ne sais pas pourquoi nous rions. Il y a bien des Russes qui épousent des Françaises, bien des gens de soixante-quatre ans qui se marient, bien des comtes qui épousent des bourgeoises. Ainsi, je ne vois rien de si drôle à ce que j'ai dit. Suis-je donc si vieux, si ridicule, si laid, si sot, si méchant, que personne ne puisse m'épouser? Voyons. Moutier, vous qui me connaissez, est-ce que je ne puis pas me marier tout comme vous?»—Parfaitement, mon général, parfaitement, dit Moutier en se mordant les lèvres pour ne pas rire; seulement, vous êtes tellement au-dessus de nous, que cela nous a semblé drôle d'avoir pour beau-frère un général, un comte, un homme aussi riche! Voilà tout.
—C'est vrai, reprit le général; aussi n'est-ce qu'une plaisanterie. D'ailleurs, Mme Blidot n'aurait jamais donné son consentement.
MADAME BLIDOT, riant.—Certainement non, général, jamais. Mais pourquoi cet étalage d'or et de bijoux? Et toutes ces montres? Que faites-vous de tout cela?
LE GÉNÉRAL.—Ce que j'en fais? Vous allez voir. Elfy, voici la vôtre! Moutier, prenez celle-ci; Jacques et Paul, mes enfants, voilà celles que vous donne votre bon ami, Ma chère madame Blidot, vous prendrez celle qui vous est destinée, et qui ne peut aller à personne, ajouta-t-il, voyant qu'elle faisait le geste de refuser, parce que le chiffre de chacun est gravé sur toutes les montres.
ELFY.—Oh! général! que vous êtes bon et aimable! Vous faites les choses avec tant de grâce qu'il est impossible de vous refuser.
MOUTIER.—Merci, mon général! je dis, comme Elfy, que vous êtes bon, réellement bon. Mais comment avez-vous eu l'idée de toutes ces emplettes?
LE GÉNÉRAL.—Mon ami, vous savez que je ne suis pas né d'hier, comme je vous l'ai dit. Quand vous êtes parti pour venir ici, j'ai pensé: «L'affaires'arrangera; le manque d'argent le retient; je ferai la dot, je bâclerai l'affaire, et les présents de noces seront tout prêts.» Je les avais déjà achetés par précaution. Je suis parti le même jour que vous pour avoir de l'avance et faire connaissance avec la future, avec la soeur et avec les enfants. J'ai été coffré par ce scélérat d'aubergiste; j'avais apporté la dot en billets de banque, plus trois mille francs pour les frais de noces; ce coquin a vu tout ça et ma sacoche de dix mille francs en or et tout le reste. Et voilà comment j'ai les montres avec les chiffres toutes prêtes d'avance. Comprenez-vous maintenant?
MOUTIER.—Parfaitement, je comprends parce que je vous connais; de la part de tout autre, ce serait à ne pas le croire; Elfy et moi, nous n'oublierons jamais...
LE GÉNÉRAL.—Prrr! Assez, assez, mes amis. Soupons, causons et dormons ensuite. Bonne journée que nous aurons passée! J'ai joliment travaillé, moi, pour ma part; et vrai, j'ai besoin de nourriture et de repos. Mme Blidot courut aux casseroles qu'elle avait abandonnées, Elfy et Moutier au couvert, Jacques et Paul à la cave pour tirer du cidre et du vin; le général restait debout au milieu de la salle, les mains derrière le dos; il regardait ses amis en riant:
«Bien, ça! Moutier. Vous ne serez pas longtemps à vous y faire. Bon, voilà le couvert mis! Je prends ma place. Un verre de vin, Jacques, pour boire à la prospérité de l'Ange-Gardien.
Jacques déboucha la bouteille et versa.
«Hourra pour l'Ange-Gardien! et pour ses habitants! cria le général en élevant son verre et en le vidant d'un seul trait... Eh, mais vraiment, elle est très bien fournie la cave de l'Ange-Gardien! Voilà du bon vin, Moutier. Ça fait plaisir de boire des santés avec un vin comme ça! On se mit à table, on soupa de bon appétit; on causa un peu et on se coucha, comme l'avait dit le général. Chacun dormit sans bouger jusqu'au lendemain. Jacques et Paul mirent leurs montres sous leur oreiller; il faut même avouer que non seulement Elfy resta longtemps à contempler la sienne, à l'écouter marcher, mais qu'elle ne voulut pas non plus s'en séparer et qu'elle s'endormit en la tenant dans ses mains. Bien plus, Mme Blidot et Moutier firent comme Jacques et Paul; et, à leur réveil, leur premier mouvement fut de reprendre la montre et de voir si elle marchait bien.