Chapter 4

XII

Le juge d'instruction.

Quand tout le monde se réunit le lendemain pour le café, le général examina avec satisfaction les visages radieux qui l'entouraient. Le repas fut gai, mais court; chacun avait à ranger et à travailler. Moutier se chargea de faire la chambre du général et la salle, pendant que les deux soeurs, aidées de Jacques, nettoyaient la vaisselle de la veille et préparaient tout pour la journée. Le général sortit; il faisait beau et chaud. En allant et venant dans le village, il vit arriver les gendarmes escortant une charrette où se trouvaient Bournier, étendu sur le dos à cause de sa blessure, son frère et sa femme, assis sur une banquette. Une autre voiture, contenant le juge d'instruction et l'officier de gendarmerie suivait la charrette. On s'arrêta devant l'auberge; on fit descendre le frère et la femme de Bournier; deux gendarmes les emmenèrent et les firent entrer dans la salle où se trouvaient déjà les magistrats et l'officier. Deux autres gendarmes apportèrent l'aubergiste qui criait à chaque secousse qu'il recevait, malgré les précautions et les soins dont on l'entourait. Ils l'étendirent par terre sur un matelas; le juge d'instruction appela un des gendarmes.

«Allez chercher les témoins et la victime.

Les gendarmes partirent pour exécuter les ordres.

Le général avait accompagné le cortège; il entra dans la salle presque en même temps que les criminels. Il se plaça en face de Bournier qui le regardait d'un oeil enflammé par la colère.

«Gredin! gueux, scélérat!—cria le général.

-Qui est cet homme qui injurie le prévenu? dit le juge d'instruction en se retournant vers lui. Pourquoi est-il entré? Faites-le sortir.

LE GÉNÉRAL.—Pardon, Monsieur, je suis entré parce que je dois rester. Et si vous me faites sortir, vous serez fort attrapé.

LE JUGE.—Parlez plus poliment à la justice, Monsieur!

Des étrangers ne doivent pas assister à l'interrogatoire que j'ai à faire, et je vous réitère l'ordre de sortir!

LE GÉNÉRAL.—L'ordre! Sachez, Monsieur, que je n'ai d'ordre à recevoir de personne que de mon souverain (qui est très loin). Sachez, Monsieur, qu'en me forçant à m'en aller, vous faites un acte inique et absurde. Et sachez enfin que, si vous m'obligez à quitter cette salle, aucune force humaine ne m'y fera rentrer de plein gré et n'obtiendra de moi une parole relative à ces coquins. LE JUGE.—Eh! Monsieur! c'est ce que nous vous demandons; taisez-vous et partez!

LE GÉNÉRAL.—Je sors, Monsieur! Et je me ris de vous et de l'embarras dans lequel vous allez vous trouver. Le général enfonça son chapeau sur sa tête et se dirigea vers la porte. Moutier entrait au même moment; il se rangea, porta la main à son képi:

«Pardon, général!» dit-il.

Le général sortit.

Le juge d'instruction regarda d'un air surpris.

«Qui êtes-vous, Monsieur?» dit-il à Moutier.

MOUTIER.—Moutier, le principal témoin de l'affaire, Monsieur le juge; celui qui a cassé la cuisse de ce gredin-là, qui a enfoncé le crâne à celui-ci et causé un étourdissement à cette gueuse de femme.

LE JUGE, souriant.—Tâchez de ménager vos épithètes, Monsieur; et qui est le gros homme qui vient de sortir?

MOUTIER.—Le général Dourakine, mon prisonnier, que ces... je ne sais comment les appeler, car enfin ce sont de fieffés coquins que ces coquins, car coquins est le mot, que ces coquins auraient égorgé si je n'avais eu la chance de me trouver là.

LE JUGE.—Comment! ce monsieur est... Courez après lui, monsieur Moutier; faites-lui bien mes excuses. Ramenez-le: il faut absolument qu'il fasse sa déposition.

Moutier partit et ne tarda pas à rattraper le général qui rentrait chez lui, le teint allumé, les veines gonflées, le souffle bruyant, avec tous les symptômes d'une colère violente et concentrée.

Lorsqu'il eut entendu la commission du juge, il s'arrêta, tourna vers Moutier ses yeux flamboyants et dit d'une voix sourde:

«Jamais! Dites à ce malappris qu'il se souvienne de mes paroles!»

MOUTIER.—Mais, mon général, on ne peut pas se passer de votre déposition!

LE GÉNÉRAL.—Qu'on fasse comme si j'étais mort.

MOUTIER.—Mais vous ne l'êtes pas, mon générai, et alors.

LE GÉNÉRAL.—Alors qu'on suppose que je le suis.

MOUTIER.—Mon général, c'est impossible. On ne peut se passer de vous.

LE GÉNÉRAL.—Alors pourquoi m'ont-ils renvoyé? Pourquoi ne m'ont-ils pas écouté? Je les ai prévenus; ils n'ont pas voulu me croire. Qu'ils s'arrangent sans moi à présent.

MOUTIER.—Mon général, je vous en supplie!

LE GÉNÉRAL.—Non, jamais, jamais et jamais! Je ne bouge pas de ma chambre jusqu'à ce qu'ils soient tous partis.

Le général entra chez lui, ferma sa porte à clef, et, calmé par l'idée de l'embarras que causerait son refus, il se mit à rire et à se frotter les mains. Moutier retourna à l'auberge et rendit compte de son ambassade. Le juge d'instruction, fort contrarié, parlait de forcer la déposition par des menaces.

MOUTIER.—Pardon, monsieur le juge, on n'obtiendra rien de lui par la force; vous l'avez froissé, il fera comme il l'a dit, il se laissera mettre en pièces plutôt que de revenir là-dessus; mais nous pouvons le prendre par surprise; laissez-moi faire. Suivez-moi, ne faites pas de bruit, faites ce que je vous dirai, et vous aurez la déposition la plus complète que vous puissiez désirer.

LE JUGE.—Voyons, terminons d'abord ce que nous avons à faire ici; faites votre déposition, monsieur Moutier; greffier, écrivez.

Le juge d'instruction commença l'interrogatoire; quand ils eurent terminé, le juge accompagna Moutier à l'Ange-Gardien; Moutier le pria d'attendre dans la salle; il appela Elfy, lui raconta l'affaire et lui donna ses instructions. Elfy sourit, et alla frapper doucement à la porte du général.

«Qui frappe?» dit-il d'une voix furieuse.

ELFY.—C'est moi, mon général; ouvrez-moi.

—Que voulez-vous? reprit-il d'une voix radoucie.

—Vous voir un instant, vous consulter sur un point relatif à mon mariage, puisque c'est vous qui l'avez décidé.

LE GÉNÉRAL.—Ah! ah! je ne demande pas mieux, ma petite Elfy.

La porte s'ouvrit et, en s'ouvrant, masqua Moutier et le juge d'instruction.

Le général jeta un coup d'oeil dans la salle, ne vit personne, prit un visage riant et laissa la porte ouverte à la demande d'Elfy qui trouvait qu'il faisait bien chaud dans: sa chambre.

«Permettez-moi de vous déranger pendant quelques instants, général, dit Elfy en acceptant le siège que le général lui offrait près de lui; c'est vous qui avez fait notre mariage; et quand je pense que, sans Joseph, ces abominables gens vous auraient tué! car ils voulaient vous tuer, n'est-ce pas?

LE GÉNÉRAL.—Je crois bien! m'égorger comme un mouton.

ELFY.—Vous ne nous avez pas raconté encore les détails de cet horrible événement. Je ne comprends pas bien pourquoi ces misérables voulaient vous tuer, et comment ils ont pu faire pour s'emparer de vous qui êtes si fort, si courageux!

Le général, flatté de l'intérêt que lui témoignait Elfy et: assez content de s'occuper de lui-même, lui fit le récit très détaillé de tout ce qui s'était passé à l'auberge Bournier depuis le moment de son arrivée. Quand le récit s'embrouillait, Elfy questionnait et obtenait des réponses claires et détaillées. Lorsqu'il n'y eut plus rien à apprendre, Elfy se frappa le front comme si un souvenir lui traversait la pensée et s'écria:

«Que va dire ma soeur? J'ai oublié de plumer et de préparer le poulet pour notre dîner. Pardon, général, il faut que je me sauve.»

LE GÉNÉRAL.—Et votre mariage dont nous n'avons pas dit un mot?

ELFY.—Ce sera pour une autre fois, général.

LE GÉNÉRAL.—A la bonne heure! Nous en causerons à fond.

Elfy s'échappa leste comme un oiseau. Le général la suivit des yeux et entra dans la salle pour la voir plumer son poulet dans la cuisine. Un léger bruit lui fit tourner la tête et il vit le juge d'instruction achevant de rédiger ce qu'il venait d'entendre. Le général prit un air digne.

LE GÉNÉRAL.—Venez-vous m'insulter jusque chez moi. Monsieur?

LE JUGE.—Je viens, au contraire, général, vous faire mes excuses sur l'algarade malheureuse que je me suis permise à votre égard, ignorant votre nom et pensant que vous étiez un curieux entré pour voir et entendre ce qui doit rester secret jusqu'au jour de la mise en jugement. Je vous réitère mes excuses et j'espère que vous voudrez bien oublier ce qui s'est passé entre nous.

LE GÉNÉRAL:—Très bien, Monsieur. Je ne vous garde pas de rancune, car je suis bon diable, malgré mes airs d'ours; mais il m'est impossible de revenir sur ma parole, de retourner dans cette auberge pour l'interrogatoire, ni de vous répondre un seul mot sur l'affaire.

LE JUGE.—Quant à cela, Monsieur, je n'ai plus besoin de vous interroger; votre déposition a été complète et je n'ai plus rien à apprendre de vous.

Le général écoutait ébahi; son air étonné fit sourire le juge d'instruction.

«Je vois, je comprends! s'écria le général. La friponne! Ce que c'est que les jeunes filles! C'est pour me faire parler qu'elle est venue me cajoler! Mais comment a-t-elle su? Ah! la petite traîtresse! Et moi qui m'attendrissais de son désir de tout savoir, de n'omettre aucun détail sur ce qui me concernait! Et Moutier? où est-il? c'est lui qui a tout fait. Moutier! Moutier! Ah! il croit que, parce qu'il m'a fait prisonnier, il peut me mener comme un enfant! Il se figure que, parce qu'il m'a sauvé deux fois, car il m'a sauvé deux fois, Monsieur, au péril de sa vie, et je l'aime comme mon fils! et je l'adopterais s'il voulait. Oui, je l'adopterai! Qu'est-ce qui m'en empêcherait? Je n'ai ni femme ni enfant, ni frère ni soeur. Et je l'adopterai si je veux. Et je le ferai comte Dourakine, et Elfy sera comtesse Dourakine. Et il n'y a pas à rire, Monsieur; je suis maître de ma fortune; j'ai six cent mille roubles de revenu, et je veux les donner à mon sauveur. Moutier, venez vite, mon ami.»

Moutier entra, l'air un peu penaud: il s'attendait à être grondé.

LE GENÉRAL.—Viens, mon ami, viens, mon enfant; oui, tu es mon fils, Elfy est ma fille; je vous adopte; je vous fais comte et comtesse Dourakine, et je vous donne six cent mille roubles de rente.

Elfy était entrée en entendant appeler Moutier; elle s'apprêtait à le défendre contre la colère du général. A cette proposition si ridicule et si imprévue, elle éclata de rire, et, saluant profondément Moutier:

«Monsieur le comte Dourakine, j'ai bien l'honneur de vous saluer.

Puis, courant au général, elle lui prit les mains, les baisa affectueusement.

«Mon bon général, c'est une plaisanterie; c'est impossible! c'est ridicule! Voyez la belle figure que nous ferions dans un beau salon, Moutier et moi.»

Le général regarda Moutier qui riait, le juge d'instruction qui étouffait d'envie de rire, Elfy qui éclatait en rires joyeux, et il comprit que sa proposition était impossible.

«C'est vrai! c'est vrai! Il m'arrive sans cesse de dire des sottises. Mettez que je n'ai rien dit.»

MOUTIER.—Ce que vous avez dit, mon général, prouve votre bonté et votre bon vouloir à mon égard, et je vous en suis bien sincèrement reconnaissant.

Le juge d'instruction salua le général et s'en alla riant et marmottant: «Drôle d'original!»

XIII

Le départ.

Lorsque Moutier fut de retour, Elfy lui reparla du départ pour les eaux.

«J'ai réfléchi, dit-elle, et je crois que le plus tôt sera le mieux, puisqu'il faut que ce soit.»

MOUTIER.—Vous savez, Elfy, que le général s'est mis à votre disposition et que c'est à vous à fixer le jour.

ELFY.—Et que diriez-vous si je disais comme le général, demain?

MOUTIER.—Je dirais: «Mon commandant, vous avez raison»; et je partirais.

ELFY.—Merci, Joseph; merci de votre confiance en mon commandement. Je vous engage, d'après cela, à faire vos préparatifs pour demain.

MOUTIER.—Il faut que j'en fasse part au général.

ELFY.—Oui, oui, et tâchez qu'il ne s'emporte pas et qu'il n'ait pas quelque idée... à sa façon. Moutier entra chez le général qui écrivait.

MOUTIER.—Mon général, nous partons demain si vous n'y faites pas d'obstacle.

LE GÉNÉRAL.—Quand vous voudrez, mon ami; je restais ici pour vous et pour Elfy, plus que pour moi; moi je me porte bien et je suis prêt à continuer ma route. J'écrivais tout juste à un carrossier que je connais à Paris, de m'envoyer tout de suite une bonne voiture de voyage; ces coquins de Bournier m'ont volé la mienne et je, suis à Pied.

MOUTIER.—Mais, mon général, vous n'aurez pas votre voiture avant dix ou quinze jours; et que feriez-vous ici tout ce temps-là?

LE GÉNÉRAL.—Vous avez raison, mon cher; mais encore me faut-il une voiture pour m'en aller. Je n'aime pas les routes par étapes, moi; et comment trouver une bonne voiture dans ce pays?

Moutier tournait sa moustache; il cherchait un moyen.

MOUTIER.—Si j'allais à la ville voisine en chercher une, mon général?

LE GÉNÉRAL.—Allez, mon ami. Où est Mme Blidot?

MOUTIER.—Dans la salle, mon général, à servir quelques voyageurs avec Elfy.

LE GÉNÉRAL.—Demandez-leur donc s'il n'y a: pas de diligence qui passe par ici.

Moutier sortit et rentra quelques instants après.

MOUTIER.—Mon général, il y en a une à deux lieues d'ici, correspondance du chemin de fer; elle passe tous les jours à midi.

LE GÉNÉRAL.—Si nous allions la prendre demain?

MOUTIER.—Je ne dis pas non, mon général; mais comment irez-vous?

LE GÉNÉRAL.—A pied, comme vous.

MOUTIER.—Mon général, pardon si je vous objecte que deux lieues, qui ne seraient rien pour moi, sont de trop pour vous.

LE GÉNÉRAL.—Pourquoi cela? Suis-je si vieux que je ne puisse plus marcher?

MOUTIER.—Pas du tout, mon général; mais... votre blessure...

LE GÉNÉRAL.—Eh bien! ma blessure... Est-ce que vous n'en avez pas une comme moi? Une balle à travers le corps.

MOUTIER.—C'est vrai, mon général, mais... comme je suis plus mince que vous,... alors...

LE GÉNÉRAL.—Alors quoi? Voyons, parlez, monsieur le Sylphe.

MOUTIER.—Mon général,... alors..., alors la balle, ayant eu moins de trajet à faire, a déchiré moins de chair... et ma blessure est moins terrible.

Le général le regarda fixement:

«Moutier, regardez-moi là (il montre son nez), et osez me regarder sans rire. (Moutier regarde, sourit et mord sa moustache, pour ne pas rire tout à fait.) Vous voyez bien! vous riez! Pourquoi ne pas dire franchement: Général, vous êtes trop gros, trop lourd, vous resterez en route! (Moutier veut parler.) Taisez-vous! je sais ce que vous allez dire. Et moi je vous dis que je marche tout comme un autre, que j'irai à pied quand même vous me trouveriez dix voitures pour me transporter.»

MOUTIER.—Mon général, je suis tout à fait à vos ordres, mais je crains... que vous ne vous fatiguiez beaucoup; avec ça qu'il fait chaud.

LE GÉNÉRAL.—J'arriverai, mon ami, j'arriverai. A mes paquets maintenant. D'abord je laisse ici tous mes effets; je n'emporte que l'or, que vous mettrez dans votre poche, le portefeuille, que j'emporte dans la mienne, du linge pour changer en route, et mes affaires de toilette dans ma poche. J'achèterai là-bas ce qui me manquera.

Le général, enchanté de partir à pied, en touriste, rentra rayonnant dans la salle où ne se trouvait plus qu'un seul voyageur, un soldat; ce soldat se tenait à l'écart, ne s'occupait de personne, ne disait pas une parole; son modeste repas tirait à sa fin. Le général le regardait attentivement. Il le vit tirer sa bourse, compter la petite somme qu'elle contenait et en tirer en hésitant une pièce d'un franc.

«Combien, Madame?» dit-il à Mme Blidot.

MADAME BLIDOT.—Pain, deux sous; fromage, deux sous; cidre, deux sous; total, six sous ou trente centimes. Le visage du soldat s'anima d'un demi-sourire de satisfaction.

LE SOLDAT.—Je craignais d'avoir fait une dépense trop forte. Vous avez oublié les radis.

MADAME BLIDOT.—Oh! les radis ne comptent pas, Monsieur.

Au moment où il allait payer, Elfy, à laquelle le général avait dit un mot à l'oreille, plaça devant le soldat une tasse de café et un verre d'eau-de-vie. «Je n'ai pas demandé ça,» dit le soldat d'un air moitié Effrayé.

ELFY.—Je le sais bien, Monsieur; aussi cela n'entre pas dans le compte; nous donnons aux militaires la tasse et le petit verre par-dessus le marché.

Le soldat se rassit et avala lentement avec délices le café et l'eau-de-vie.

LE SOLDAT.—Bien des remerciements, Mam'selle; je n'oublierai pas l'Ange-Gardien ni ses aimables hôtesses.

«De quel côté allez-vous, mon brave?»

—Aux eaux de Bagnoles, répondit le soldat surpris.

LE GÉNÉRAL.—J'y vais aussi. Nous pourrons nous retrouver au chemin de fer pour faire route ensemble.

LE SOLDAT.—Très flatté, Monsieur. Mais je vais à Domfront pour prendre la correspondance du chemin de fer...

LE GÉNÉRAL.—Et nous aussi. Parbleu! ça se trouve bien; nous partirons demain! tous trois militaires! Ça ira Bien!

LE SOLDAT.—Il faut que je parte tout de suite, Monsieur; on m'attend ce soir même pour une affaire importante. Bien fâché, Monsieur! nous nous retrouverons à Bagnoles.

Le soldat porta la main à son képi et sortit avec le même air grave et triste qu'il avait en entrant. Sur le seuil de la porte, il aperçut Jacques et Paul qui rentraient en courant. Il tressaillit en regardant Jacques, le suivit des yeux avec intérêt et ne se mit en route que lorsqu'il eut entendu Jacques dire à Mme Blidot:

«Maman, M. le curé est très content de moi.»

Jacques fit voir ses notes et celles de Paul; elles étaient si bonnes que le général voulut absolument leur donner à chacun une pièce d'or.

«Prenez, mes enfants, prenez, dit-il; c'est l'adieu du prisonnier; ce ne serait pas bien de me refuser parce que je ne suis qu'un pauvre prisonnier.»

JACQUES.—Oh! mon bon général, comment pouvez-vous croire...? vous qui êtes si bon.

LE GÉNÉRAL.—Alors prenez.

Et il leur mit à chacun la pièce d'or dans leur poche.

La journée s'acheva gravement; le général était pressé de partir et allait sans cesse déranger ses affaires, sous prétexte de les arranger. Moutier et Elfy étaient tristes de se quitter. Mme Blidot était triste de leur tristesse. Jacques regrettait son ami Moutier et même le général qui avait été si bon pour lui et pour Paul. On se sépara en soupirant, chacun alla se coucher. Le lendemain on se réunit pour déjeuner; il fallait partir avant neuf heures pour arriver à temps.

«Allons, dit le général se levant le premier, adieu, mes bonnes hôtesses, et au revoir.»

Il embrassa Mme Blidot, Elfy, les enfants et se dirigea vers la porte. Moutier fit comme lui ses adieux, mais avec plus de tendresse et d'émotion Et il suivit le général en jetant un dernier regard sur Elfy.

XIV

Torchonnet se dessine.

Jacques pleurait encore le départ de son ami, Paul lui essuyait les yeux avec son petit mouchoir et le regardait avec anxiété. Elfy était allée ranger la chambre de Moutier, Mme Blidot mettait en ordre celle du général qui avait tout jeté de tous côtés.

«A-t-on idée d'un sans-souci pareil? dit Mme Blidot. Il n'a rien rangé; jusqu'à sa cassette qu'il a laissée ouverte. Tous ses bijoux, ses décorations en pierreries, son service en vermeil! Les voilà à droite, à gauche; c'est incroyable! Et c'est moi qui vais avoir à répondre de tout cela! Quel drôle d'homme! Je parie qu'il ne sait pas seulement ce qu'il a.»

Pendant qu'elle cherchait à rassembler les objets épars, Jacques entra.

JACQUES.—Maman, voici Pierre Torchonnet qui est en colère après moi de ce que je ne l'ai pas averti que le général partait; ai-je eu tort, croyez-vous?

MADAME BLIDOT.—Mais non, mon enfant, tu n'avais pas besoin d'avertir Torchonnet; pourquoi faire?

JACQUES.—Il dit que le général l'aurait emmené.

MADAME BLIDOT.—Emmené? En voilà une idée!

Torchonnet entre dans la chambre.

TORCHONNET.—Oui, certainement, il m'aurait emmené puisqu'il voulait me prendre pour fils; c'est le curé qui l'en a empêché. Et si j'étais venu à temps ce matin, je serais parti avec lui; le curé n'a aucun droit sur moi, il ne peut pas empêcher le général de me prendre.

MADAME BLIDOT.—Torchonnet, ce que tu dis là est très mal. M. le curé a bien voulu te prendre quand, tu étais malheureux et abandonné, Il te garde par charité et pour ton bonheur.

TORCHONNET.—Et moi je ne veux pas rester avec lui. J'ai bien entendu ce que le général disait et ce que le curé répondait; il m'a empêché d'être riche et d'être un monsieur, et moi je ne veux pas rester chez lui à travailler et à m'ennuyer. Je veux qu'on me mène au general.

MADAME BLIDOT.—Il me semble, mon garçon, que ta langue s'est bien déliée depuis hier; tu n'étais pas aussi bavard ni aussi volontaire quand tu étais chez ton maître.

TORCHONNET.—Je n'ai plus de maître et je n'en veux plus. Je veux aller rejoindre le général.

MADAME BLIDOT.—Eh bien! va le rejoindre si tu peux, et laisse-nous tranquilles. Mon petit Jacques, viens m'aider à serrer tout cela.

TORCHONNET.—Qu'est-ce que vous avez là? Ce sont les affaires du général. S'il me prend pour fils, tout sera à moi. Pourquoi les avez-vous prises? Je le dirai aux gendarmes quand je les verrai.

MADAME BLIDOT.—Dis Ce que tu voudras, mauvais garçon, mais va-t'en: laisse-nous faire notre ouvrage.

Torchonnet, au lieu de s'en aller, entra plus avant dans la chambre, et, sans que Mme Blidot et Jacques s'en aperçussent, il saisit une timbale et un couvert de vermeil et les mit sous sa blouse, dans la poche de son pantalon.

Jacques aidait Mme Blidot à remettre en place les pièces du nécessaire de voyage; ils y réussirent avec beaucoup de peine, mais deux compartiments restaient vides.

JACQUES.—Il manque quelque chose, maman; on dirait que c'est un verre et un couvert qui manquent; voyez la forme des places vides.

MADAME BLIDOT.—C'est vrai! Nous avons peut-être mal mis les autres pièces.

Torchonnet s'esquiva pendant que Mme Blidot et Jacques cherchaient à remplir les deux vides du nécessaire.

MADAME BLIDOT.—Impossible, mon ami; les deux pièces manquent, c'est certain.

JACQUES.—Je suis pourtant bien sûr que tout était plein quand le général nous a ouvert ce beau nécessaire.

MADAME BLIDOT.—Il les a peut-être emportées. Ce qui est certain c'est que nous avons cherché partout sans rien trouver... Est-ce que Torchonnet...?

JACQUES.—Oh non! maman. Torchonnet est parti. Et puis, il ne ferait pas une vilaine chose comme ça. Jugez donc, il serait voleur!...

MADAME BLIDOT.—Mon bon Jacquot, tu es un bon et honnête enfant, toi, mais ce pauvre garçon, qui a vécu entouré de mauvaises gens, ne doit pas être grand-chose de bon. Vois comme il est ingrat. Tu l'as entendu nous menacer des gendarmes? Et pourtant, voici trois ans et plus que tous les jours tu vas lui porter son dîner près du puits.

JACQUES.—C'est vrai, maman, mais il ne pensait pas à ce qu'il disait; je crois qu'il nous aime et qu'il vous a de la reconnaissance pour l'avoir nourri depuis trois ans.

Mme Blidot ne répondit qu'en embrassant Jacques; elle enferma les bijoux et les autres effets du général dans une armoire dont elle emporta la clef, et envoya Jacques et Paul à l'école où ils allaient tous les jours. Elfy se mit à travailler; elle était triste, et sa soeur fut assez longtemps avant de pouvoir la faire sourire. Vers le milieu du jour, les voyageurs commencèrent à arriver, ce qui donna aux deux soeurs assez d'occupation pour les empêcher de penser aux absents.

Quand Torchonnet rentra au presbytère, le curé lui demanda s'il avait été à l'école.

TORCHONNET.—Non, je ne sais rien, et l'école m'ennuie.

LE CURÉ.—C'est parce que tu ne sais rien que l'école t'ennuie! Quand tu sauras quelque chose, tu t'y amuseras.

TORCHONNET.—C'est trop difficile.

LE CURÉ.—Mon pauvre enfant, ce que tu faisais chez ton méchant maître était bien plus difficile, et tu l'as fait pourtant.

TORCHONNET.—Parce que j'y étais forcé.

LE CURÉ.—Il faudra bien que tu apprennes à lire, à écrire et à compter, sans quoi tu ne pourras te placer nulle part.

TORCHONNET.—Je n'ai pas besoin de me placer.

LE CURÉ.—Toi, plus qu'un autre, mon enfant, parque tu n'as pas de parents pour te venir en aide.

TORCHONNET.—Bah! bah! Je sais ce que je sais.

LE CURÉ.—Et que sais-tu, mon enfant, que je ne sache pas?

TORCHONNET.—Oh! vous le savez bien aussi; seulement vous faites semblant de ne pas savoir.

LE CURÉ.—Je t'assure que je ne comprends pas où tu veux en venir.

TORCHONNET.—J'en veux venir à vous dire que vous n'êtes pas mon maître, que le général voulait me donner tout son argent et me faire son fils, que c'est vous qui l'en avez empêché, et que je veux, moi, être riche et devenir un beau monsieur.

Le bon curé, stupéfait de la hardiesse et des reproches de ce garçon qui, trois jours auparavant, tremblait devant tout le monde, resta muet, le regardant avec surprise.

TORCHONNET.—Vous faites semblant de ne pas comprendre! Vous croyez que je n'ai pas entendu ce que vous a dit le général et comment vous avez refusé de me donner, comme si j'étais à vous. Le général m'aime, et il me prendra à son retour, et vous verrez alors ce que je ferai.

—Pauvre, pauvre enfant, dit le curé les larmes dans les yeux et la voix tremblante d'émotion. Pauvre petit! Tu fais le mal sans le savoir; personne ne t'a appris ce qui est mal et ce qui est bien!... Tu crois, mon.. enfant, que le général t'aurait emmené? que c'est moi qui l'en ai empêché? Je sais que je n'ai pas le droit de te retenir malgré toi; que tu peux t'en aller tout de suite si tu le veux. Mais où iras-tu? Que feras-tu? Qui te nourrira et te logera? Ce que je fais pour toi, je le fais par charité, pour l'amour de Dieu, pour te venir en aide, à toi pauvre petite créature du bon Dieu. Le général a eu l'idée de te prendre; elle lui a passé de suite, il en a ri lui-même.

TORCHONNET.—Comment le savez-vous, puisqu'il n'est pas revenu vous voir?

LE CURÉ.—Il m'a envoyé Moutier pour me le faire savoir. Je te pardonne ce que tu viens de dire, mon ami, et je ne t'en offre pas moins un asile chez moi tant que tu ne trouveras pas mieux. Mettons nous à table et dînons, sans songer à ce qui s'est passé entre nous. Le bon curé passa dans la salle où l'attendaient son dîner et sa servante; Torchonnet, un peu honteux, demi-repentant et indécis, se mit à table et mangea comme s'il n'avait rien qui le troublât. Il n'en fut pas de même du curé qui était triste et qui réfléchissait sur les moyens de ramener Torchonnet à des meilleurs sentiments. Il résolut de redoubler de bonté à son égard et de n'exiger de lui que de s'abstenir de mal faire.

XV

Première étape du général.

Pendant que Torchonnet volait, injuriait ses bienfaiteurs, pendant que Jacques le défendait et gagnait à l'école des bons points et des éloges, pendant qu'Elfy comptait les, heures et les jours qui la séparaient de son futur mari, pendant que Mme Blidot veillait à tout, surveillait. tout et pensait au bien-être de tous, le général marchait d'un pas résolu vers Domfront, escorté de Moutier qui le regardait du coin de l'oeil avec quelque inquiétude. Pendant la première demi-lieue, le général avait été leste et même trop en train; à mesure qu'il avançait, son pas se ralentissait, s'alourdissait; il suait, il s'éventait avec son mouchoir, il soufflait comme les chevaux fatigués. Moutier lui proposa de se reposer un instant sur un petit tertre au pied d'un arbre; le général refusa et commença à s'agiter; il ôta son chapeau, s'essuya le front.

LE GÉNÉRAL.—Il fait diantrement chaud, Moutier; depuis Sébastopol je n'aime pas la grande chaleur; en avons-nous eu là-bas! Quelle cuisson! et pas un abri... J'ai envie d'ôter ma redingote: c'est si chaud ces gros draps!

MOUTIER.—Donnez-la-moi, que je la porte, mon général; elle vous chargerait trop.

LE GÉNÉRAL—Du tout, mon cher; laissez donc. A la guerre comme à la guerre!

Le général fit quelques pas.

LE GÉNÉRAL.—Saperlotte! qu'il fait chaud!

MOUTIER.—Donnez, mon général; cela vous écrase.

LE GÉNÉRAL.—Et vous donc, parbleu? Si c'est lourd pour moi, ce l'est aussi pour vous.

MOUTIER.—Moi, mon général, je n'ai pas passé par tous les grades pour arriver au vôtre, et je puis porter votre redingote sans fatigue aucune.

LE GÉNÉRAL.—Ce qui veut dire que je suis une vieille carcasse bonne à rien, tandis que vous, jeune, beau, vigoureux, tout vous est possible.

MOUTIER.—Ce n'est pas ce que je veux dire, mon général; mais je pense à ce qu'il m'a fallu endurer de fatigues, de souffrances, de privations de toutes sortes pour arriver au grade de sergent; et je m'incline avec respect devant votre grade de général que vous avez conquis à la pointe de votre sabre.

Le général parut content, sourit, passa la redingote à Moutier et lui serra la main.

«Merci, mon ami, vous savez flatter doucement, agréablement et sans vous aplatir, parce que vous êtes bon. Elfy sera heureuse! Elle a de la chance d'être tombée sur un mari comme vous! Sapristi que la route est longue!» Le pauvre gros général traînait la jambe; il n'en pouvait plus. Il regardait du coin de l'oeil la droite et la gauche de la route, pour découvrir un endroit commode pour se reposer; il en aperçut un qui remplissait toutes les conditions voulues; un léger monticule au pied d'un arbre touffu, pas de pierres, de la mousse et de l'herbe. Moutier voyait bien la manoeuvre du général, qui tournait, s'arrêtait, soupirait, boitait, mais qui n'osait avouer son extrême fatigue. Enfin, voyant que Moutier ne disait mot et n'avait l'air de s'apercevoir de rien, il s'arrêta: «Mon bon Moutier, dit-il, vous êtes en nage, ma redingote vous assomme, asseyons-nous ici; c'est un bon petit endroit, fait exprès pour vous redonner des forces.»

MOUTIER.—Je vous assure, mon général, que je ne suis pas fatigué et que j'irais du même pas jusqu'à la fin du jour.

LE GÉNÉRAL.—Non, Moutier, non; je vois que vous avez chaud, que vous êtes fatigué.

MOUTIER.—Pour vous prouver que je ne le suis pas, mon général, Je vais accélérer le pas.

Et Moutier, riant sous cape, prit le pas gymnastique des chasseurs d'Afrique. Le pauvre général, qui se sentait à bout de force, se mit à crier, à appeler.

«Moutier! arrêtez! Comment, diantre, voulez-vous que je vous suive? Puisque je vous dis que je suis rendu, que je ne puis plus avancer un pied devant l'autre. Voulez-vous bien revenir... Diable d'homme! il fait exprès de ne pas entendre.»

Moutier se retourna enfin, revint au pas de course vers le général et le trouva assis au pied de cet arbre, sur ce tertre que Moutier refusait.

«Comment, mon, général, vous voilà resté? Je croyais que vous me suiviez.»

LE GÉNÉRAL, avec humeur.—Comment voulez-vous que je suive un diable d'homme qui marche comme un cerf? Est-ce que j'ai les allures d'un cerf, moi? Suis-je taillé comme un cerf? Est-ce qu'un homme de mon âge, de ma corpulence, blessé, malade, peut courir pendant des lieues sans seulement souffler ni se reposer?

MOUTIER.—Mais c'est tout juste ce que je vous disais, mon général; vous n'avez pas voulu me croire.

LE GÉNÉRAL.—Vous me le disiez comme pour me narguer, en vous redressant de toute votre hauteur et prêt à faire des gambades, pour faire voir à Elfy votre belle taille élancée, votre tournure leste et pour faire comparaison avec mon gros ventre, ma taille épaisse, mes lourdes jambes. On a son amour-propre, comme je vous l'ai dit jadis, et on ne veut pas, devant une jeune fille et une jeune femme, passer pour un infirme, un podagre, un vieillard décrépit.

MOUTIER.—Je vous assure, mon général...

LE GÉNÉRAL.—Je vous dis que ce n'est pas vrai, que c'est comme ça.

MOUTIER.—Mais, mon général...

LE GÉNÉRAL.—Il n'y a pas de mais; vous croyez que je n'ai pas vu votre malice de vous mettre à courir comme un dératé pour me narguer. Vous vous disiez: «Tu t'assoiras, mon bonhomme; tu te reposeras, mon vieux! Je cours, toi tu t'arrêtes; je gambade, toi tu tombes. Vivent les jeunes! A bas les vieux!» Voilà ce que vous pensiez, Monsieur; et votre bouche souriante en dit plus que votre langue.

MOUTIER.—Je suis bien fâché, mon général, que ma bouche...

LE GÉNÉRAL.—Fâché, par exemple! Vous êtes enchanté; vous riez sous cape; vous voudriez me voir tirer la langue et traîner la jambe, et que je restasse en chemin, pour dire: «Voilà pour punir l'orgueil de ce vieux tamis criblé de balles et de coups de baïonnette!» Car j'en ai eu des blessures; personne n'en a eu comme moi. Oui, Monsieur, quoi que vous en disiez; quand vous m'avez ramassé à Malakoff, au moment où j'allais sauter une seconde fois, j'avais plus de cinquante blessures sur le corps; et sans vous, Monsieur, je ne m'en serais jamais tiré; c'est vous qui m'avez sauvé la vie, je le répète et je le dirai jusqu'à la fin de mes jours; et vous avez beau me lancer des regards furieux (ce qui est fort inconvenant de la part d'un sergent à un général), vous ne me ferez pas taire, et je crierai sur les toits: «c'est Moutier, le brave sergent des zouaves, qui m'a sauvé au risque de périr avec moi et pour moi; et je ne l'oublierai jamais, et je l'aime, et je ferai tout ce qu'il voudra, et il fera de moi ce qu'il Voudra.»

Le général, ému de sa colère passée et de son attendrissement présent, tendit la main à Moutier qui s'assit près de lui.

«Reposons-nous encore, mon général; je ne fais qu'arriver; moi aussi j'ai une blessure qui me gêne pour marcher, et je serais bien aise de...»

—Vrai? dit le général avec une satisfaction évidente, vous avez vraiment besoin de vous reposer?

MOUTIER.—Très vrai, mon général. Ce que vous avez pris pour de la malice était de la bravade, de l'entrain de zouave. Ah! qu'il fait bon se reposer au frais! continua-t-il en s'étendant sur l'herbe comme s'il se sentait réellement fatigué.

Le général, enchanté, se laissa aller et s'appuya franchement contre l'arbre; il ferma les yeux et ne tarda pas à s'endormir, Quand Moutier l'entendit légèrement ronfler, il se releva lestement et partit au galop, laissant près du général un papier sur lequel il avait écrit: «Attendez-moi! mon général, je serai bientôt de retour.»

Le général dormait, Moutier courait; il paraît que sa blessure ne le gênait guère, car il courut sans s'arrêter jusqu'à Domfront; il demanda au premier individu qu'il rencontra où il pourrait trouver une voiture à louer; on lui indiqua un aubergiste qui louait de tout; il y alla, fit marché pour une carriole, un cheval et un conducteur, fit atteler de suite, monta dedans et fit prendre au grand trot la route de Loumigny; il ne tarda pas à arriver au tertre et à l'arbre où il avait laissé le général; personne! Le général avait disparu, laissant sa redingote, que Moutier avait déposée par terre près de lui.

Le pauvre Moutier eut un instant de terreur. Le cocher, voyant l'altération de cette belle figure si franche, si ouverte, si gaie, devenue sombre, inquiète, presque terrifiée, lui demanda ce qui causait son inquiétude.

MOUTIER.—J'avais laissé là ce bon général, éreinté et endormi. Je ne retrouve que sa redingote. Qu'est-il devenu?

LE COCHER.—Il, s'en est peut-être retourné, ne vous voyant pas venir.

MOUTIER.—Tiens, c'est une idée! Merci, mon ami; continuons alors jusqu'à Loumigny.

Le cocher fouetta son cheval qui repartit au grand trot; ils ne tardèrent pas à arriver à l'Ange-Gardien. Moutier sauta à bas de la carriole, entra précipitamment et se trouva en face du général en manches de chemise, son gros ventre se déployant dans toute son ampleur, la face rouge comme s'il allait éclater, la bouche béante, les yeux égarés par la surprise.

Le général fut le premier à le reconnaître.

«Que veut dire cette farce, Monsieur? Suis-je un Polichinelle, un Jocrisse, un Pierrot, pour que vous vous permettiez un tour pareil? Me planter là au pied d'un arbre! me perdre comme le Petit-Poucet! Profiter d'un sommeil que vous avez perfidement provoqué en feignant vous-même de dormir! Qu'est-ce, Monsieur? Dites. Parlez!

MOUTIER.—Mon général...

LE GÉNÉRAL.—Pas de vos paroles mielleuses, Monsieur! Expliquez-vous... Dites...

MOUTIER, vivement.—Et comment voulez-vous que je m'explique, mon général, quand vous ne me laissez pas dire un mot?

LE GÉNÉRAL.—Parlez, Monsieur l'impatient, le colère, l'écervelé, parlez! nous vous écoutons.

MOUTIER.—Je vous dirai en deux mots, mon général, que, vous voyant éreinté, n'en pouvant plus, j'ai profité de votre sommeil...

LE GÉNÉRAL.—Pour vous sauver, parbleu; je le sais bien.

MOUTIER.—Mais non, mon général; pour courir au pas de charge jusqu'à Domfront, vous chercher une voiture que j'ai trouvée, que j'ai amenée au grand trot du cheval, et qui est ici à la porte, prête à vous emmener, puisqu'il faut que nous partions. Et à présent, mon général, que je me suis expliqué, je dois dire deux mots à Elfy qui rit dans son petit coin.

Et, allant à Elfy, il lui parla bas et lui raconta quelque chose de plaisant sans doute, car Elfy riait et Moutier souriait. Il faut dire que l'entrée du général en manches de chemise, descendant péniblement de dessus un âne à la porte de l'Ange-Gardien, avait excité la gaieté d'Elfy et de sa soeur, et qu'elle était encore sous cette impression. Le général ne bougeait pas, il restait au milieu de la salle, les bras croisés, les jambes écartées; ses veines se dégonflaient, la rougeur violacée de son visage faisait place au rouge sans mélange; ses sourcils se détendaient, son front se déridait.

LE GÉNÉRAL.—Mon brave Moutier, mon ami, pardonne-moi; je n'ai pas le sens commun. Partons vite dans votre carriole; bonne idée, ma foi! excellente idée! Et le général dit adieu aux deux soeurs, serra les mains de Moutier qui pardonnait de bon coeur et venait en aide au général pour passer sa redingote et le hisser dans la carriole, où il prit place près de lui.

Quand ils furent à quelque distance du village, Moutier demanda au général pourquoi il ne l'avait pas attendu, et comment il avait pu refaire la route jusqu'à Loumigny. «Mon cher, quand je me suis réveillé, j'étais seul; désolé d'abord, en colère ensuite; je ne savais que faire, où aller, lorsque j'ai aperçu votre papier.

«L'attendre! me suis-je dit, je t'en souhaite! Moi général, attendre un sergent! Non, mille fois non. Ah! Il me plante là! (J'étais en colère, vous savez.) Il me fait croquer le marmot à l'attendre! Moi aussi, je lui jouerai un tour; moi aussi, je vais me promener de mon côté pendant qu'il se promène du sien. (Toujours en colère, n'oubliez pas.) Alors je me lève: je me sentais bien reposé, je fais volte-face et je reprends le chemin de notre bon Ange-Gardien. Je rencontre un bonhomme avec un âne, je lui demande de monter dessus (car j'étais essoufflé, j'avais marché vite pour vous échapper); le bonhomme hésite; je lui donne une pièce de cinq francs; il ôte son bonnet, salue jusqu'à terre, m'aide à monter sur le grison, monte en croupe derrière moi, et nous voilà partis au trot. Ce coquin d'âne avait le trot d'un dur! il me secouait comme un sac de noix. Nous avions, je pense, un air tout drôle. Tous ceux qui nous rencontraient riaient et se retournaient pour nous voir encore. Je suis arrivé à l'Ange-Gardien. Elfy a poussé un cri et est devenue pâle comme la lune; je l'ai bien vite rassurée sur vous, car c'est pour vous, mauvais sujet, qu'elle a pâli; et moi, vous croyez qu'elle a eu peur en me voyant revenir en manches de chemise, à âne, avec un bonhomme en croupe? Ah bien oui! peur! Elle s'est sauvée pour rire à son aise. Il y avait bien de quoi, en vérité! Elle m'a envoyé Mme Blidot. Celle-là est une bonne femme! pas une petite folle çomme votre Elfy... Allons, voyons, vous voilà rouge comme un homard; vos yeux me lancent des éclairs! On peut bien dire d'une jeune et jolie fille qu'elle est une petite folle!... A la bonne heure! vous riez à présent. Il n'y avait pas une demi-heure que j'y étais lorsque vous êtes arrivé çomme un ouragan. Je ne m'y attendais pas, je l'avoue; j'ai été pris par surprise.»

Moutier raconta à son tour sa consternation quand il n'avait pas retrouvé le général. La route ne fut pas longue. Ils arrivèrent à Domfront trop tard pour prendre la correspondance; le général loua une voiture, qui heureusement était attelée d'un excellent cheval, et ils arrivèrent à temps pour le départ du chemin de fer de quatre heures.


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