XVI
Les eaux.
Après avoir dîné un peu à la hâte, ils allèrent prendre leurs billets au guichet; le général reconnut le soldat qu'il avait vu la veille à l'Ange-Gardien.
«Trois billets, Moutier; trois de premières!» s'écria le Général.
Moutier lui en passa deux et en garda un, sans comprendre le motif de cette nouvelle fantaisie du général. Celui-ci donna un des billets au soldat qui le suivait de près; le soldat porta la main: à son képi et remercia le général quand il l'eut rejoint. Ils montèrent tous trois dans le même wagon, Moutier ayant été expédié en éclaireur pour garder les trois places.
Pendant la route, le général fit plus ample connaissance avec le soldat, qui avait fait, comme lui, la campagne de Crimée; la réserve polie du soldat, ses réponses claires et modestes, son ensemble honnête et intelligent plurent beaucoup au général, facile à engouer et toujours extrême dans ses volontés; il résolut de l'attacher à son service à tout prix, le soldat lui ayant appris qu'il était libre, sans occupation et sans aucune ressource pécuniaire. Le voyage se passa, du reste, sans événements majeurs; par-ci par-là, quelques légères discussions du général avec les employés, avec ses voisins de wagon, avec les garçons de table d'hôte. On finissait toujours par rire de lui et avec lui, et par y gagner soit une pièce d'or, soit un beau fruit ou un verre de champagne, ou même une invitation à visiter sa terre de Gromiline, près de Smolensk,... quand il ne serait plus prisonnier.
Ils arrivèrent aux eaux de Bagnoles, près d'Alençon. En quittant la gare, le soldat voulut prendre congé du général.
LE GÉNÉRAL.—Comment! Pourquoi voulez-vous me quitter? Vous ai-je dit ou fait quelque sottise? Me trouvez-vous trop ridicule pour rester avec moi?
LE SOLDAT.—Pour ça, non, mon général; mais je crains d'avoir déjà été bien indiscret en acceptant toutes vos bontés, et...
LE GÉNÉRAL.—Et pour m'en remercier, vous me plantez là comme un vieil invalide plus bon à rien. Merci, mon cher, grand merci.
LE SOLDAT.—Mon général, je serais très heureux de rester avec vous.
LE GÉNÉRAL.—Alors, restez-y, que diantre!
Le soldat regardait d'un air indécis Moutier qui retenait un sourire et qui lui fit signe d'accepter. Le général les observait tous deux, et, avant que le soldat eût parlé:
LE GÉNÉRAL.—A la bonne heure! c'est très bien. Vous restez à mon service; je vous donne cent francs par mois, défrayé de tout... Quoi, qu'est-ce? Vous n'êtes pas content? Alors Je double: deux cents francs par mois.
LE SOLDAT.—C'est trop, mon général, beaucoup trop; nourrissez-moi et payez ma dépense, ce sera beaucoup pour moi.
LE GÉNÉRAL.—Qu'est-ce à dire, Monsieur? Me prenez-vous pour un ladre? Me suis-je comporté en grigou à votre égard? De quel droit pensez-vous que je me fasse servir pour rien par un brave soldat qui porte la médaille de Crimée, qui a certainement mérité cent fois ce que je lui offre, et dont j'ai un besoin urgent puisque je me trouve sans valet de chambre, que je suis vieux, usé, blessé, maussade, ennuyeux, insupportable? Demandez à Moutier qui se détourne pour rire; il vous dira que tout ça c'est la pure vérité. Répondez, Moutier, rassurez ce brave garçon.
MOUTIER, se retournant vers le soldat.—Ne croyez pas un mot de ce que vous dit le général, mon cher, et entrez bravement à son service! vous ne rencontrerez jamais un meilleur maître.
LE GÉNÉRAL.—Je devrais vous gronder de votre impertinence, mon ami, mais vous faites de moi ce que vous voulez. Allons chercher un logement pour nous trois. Et s'adressant ensuite au soldat: «Comment vous appelez-vous?»
LE SOLDAT.—Jacques Dérigny, mon général.
LE GÉNÉRAL.—Je ne peux pas vous appeler Jacques, pour ne pas confondre avec mon petit ami Jacques; vous serez Dérigny pour moi et pour Moutier.
Ils arrivèrent au grand hôtel de l'établissement. Le général arrêta pour un mois le plus bel appartement au rez-de-chaussée et s'y établit avec sa suite. Le garçon lui demanda s'il fallait aller chercher son bagage. Le général le regarda avec ses grands yeux malins, sourit et répondit:
«J'ai tout mon bagage sur moi, mon garçon. Ça vous étonne? C'est pourtant comme ça.»
—Et... ces messieurs?...
—Ces messieurs font partie de ma suite, mon garçon: ils ne sont pas mieux montés que moi.
Le garçon regarda le général d'un air sournois et sortit sans mot dire. Le général, se doutant bien de ce qui allait se passer, se frottait les mains et riait. Peu d'instants après, le maître d'hôtel entra d'un air fort grave, salua légèrement et dit au général:
L'HÔTE.—Monsieur, on a commis une erreur en vous indiquant ce bel appartement; il est promis et vous ne pouvez y rester.
LE GÉNÉRAL, d'un air décidé.—Vraiment? Et pourtant j'y resterai; oui, Monsieur, j'y resterai.
L'HÔTE.—Mais, Monsieur, puisqu'il est retenu.
LE GÉNÉRAL.—J'attendrai, Monsieur, que la personne en question soit arrivée, et je m'arrangerai avec elle; en attendant, j'y reste, puisque j'y suis.
L'HÔTE.—Monsieur, quand on n'a pas de bagage, on paye d'avance.
Le général cligna de l'oeil en regardant Moutier et fit semblant d'être embarrassé; il se gratta la tête.
«Monsieur, dit-il, jamais on ne m'a fait de conditions pareilles; je n'ai jamais payé d'avance.»
—C'est que, Monsieur, riposta l'hôte d'un air demi-impertinent, les gens qui n'ont pas de bagage ont assez souvent l'habitude de ne pas payer du tout, quand on ne les fait pas payer d'avance.
LE GÉNÉRAL.—Monsieur, ces gens-là sont des voleurs.
L'HÔTE.—Je ne dis pas non, Monsieur.
LE GÉNÉRAL.—Ce qui veut dire que vous me prenez pour un voleur.
L'HÔTE.—Je ne l'ai pas dit, Monsieur.
LE GÉNÉRAL.—Mais il est clair que vous le pensez, Monsieur.
L'hôte se tut. Le général se plaça à six pouces de lui, le regardant bien en face.
«Monsieur, vous êtes un insolent, et moi je suis un honnête homme, un brave homme, un bon homme; et je suis le comte Dourakine, Monsieur, général prisonnier sur parole, Monsieur; et j'ai six cent mille roubles de revenu, Monsieur; et voici mon portefeuille bourré de billets de mille francs (il montre son portefeuille), et voici ma sacoche (il tire la sacoche de la poche de Moutier); et je vous aurais payé votre appartement le double de ce qu'il vaut, Monsieur; et je l'aurais payé d'avance, Monsieur, un mois entier, Monsieur; et maintenant vous n'aurez rien, car je m'en vais loger ailleurs, Monsieur. Venez, Moutier; venez, Dérigny.»
Le général enfonça son chapeau sur sa tête en face de l'hôte, ébahi et désolé. Il fit un pas, l'hôte l'arrêta: «Veuillez m'excuser, Monsieur le comte. Je suis désolé; pouvais-je deviner? Mon garçon me dit que vous n'avez pas même une chemise de rechange. L'année dernière, Monsieur, j'ai été volé ainsi par un prétendu comte autrichien qui était un échappé du bagne et qui m'a fait perdre plus de deux mille francs. Veuillez me pardonner. Monsieur le comte, nous autres, pauvres aubergistes, nous sommes si souvent trompés! Si Monsieur le comte savait combien je suis désolé!...»
LE GÉNÉRAL.—Désolé de ne pas empocher mes pièces d'or, mon brave homme, hein!
L'HÔTE.—Je suis désolé que Monsieur le comte puisse croire...
—Allons, allons, en voilà assez, dit le général en riant. Combien faites-vous votre appartement par mois et la nourriture première qualité, pour moi et pour mes amis, qui doivent être traités comme des princes?
L'hôte réfléchit en reprenant un air épanoui et en saluant plus de vingt fois le général et ses amis, comme il les avait désignés.
L'HÔTE.—Monsieur le comte, l'appartement, mille francs; la nourriture, comme Monsieur le comte la demande, mille francs également, y compris l'éclairage et le service.
LE GÉNÉRAL.—Voici deux mille francs, Monsieur. Laissez-nous tranquilles maintenant.
L'hôte salua très profondément et sortit. Le général regarda Moutier d'un air triomphant et dit en riant:
«Le pauvre diable! a-t-il eu peur de me voir partir! Au fond, il avait raison, et j'en aurais fait autant. à sa place. Nous avons l'air de trois chevaliers d'industrie, de francs voleurs. Trois hommes sans une malle, sans un paquet, lui prennent un appartement de mille francs!
MOUTIER.—Tout de même, mon général, il aurait pu être plus poli et ne pas nous faire entendre qu'il nous prenait pour des voleurs.
LE GÉNÉRAL.—Mon ami, c'est pour cela que je lui ai fait la peur qu'il a eue. A présent que nous voilà logés, allons acheter ce qu'il nous faut pour être convenablement montés en linge et en vêtements.
Le général partit, suivi de son escorte; il ne trouva pas à Bagnoles les vêtements élégants et le linge fin qu'il rêvait, mais il y trouva de quoi se donner l'apparence d'un homme bien monté. Il voulut faire aussi le trousseau de Moutier et de Dérigny, et il leur aurait acheté une foule d'objets inutiles si tous deux ne s'y fussent vivement opposés.
Le séjour aux eaux se passa très bien pour le général qui s'amusait de tout, qui faisait et disait des originalités partout, qui demandait en mariage toutes les jeunes filles au-dessus de quinze ans, qui invitait toutes les personnes gaies et agréables à venir le voir en Russie, à Gromiline, près de Smolensk, qui mangeait et buvait toute la journée. Moutier et Dérigny passèrent leur temps posément, un peu tristement, car Moutier attendait avec impatience l'heure du retour qui devait le ramener et le fixer à jamais à l'Ange-Gardien, près d'Elfy; et Dérigny était en proie à un chagrin secret qui le minait et qui altérait même sa santé. Moutier chercha vainement à gagner sa confiance; il ne put obtenir l'aveu de ce chagrin. Le général lui-même eut beau demander, presser, se fâcher, menacer, jamais il ne put rien découvrir des antécédents de Dérigny. Jamais aucun manquement de service ne venait agacer l'humeur turbulente du général; jamais Dérigny ne lui faisait défaut; toujours à son poste, toujours prêt, toujours serviable, exact, intelligent, actif, il était proclamé par le générai la perle des serviteurs; du reste, insouciant pour tout ce qui ne regardait pas son service, il refusait l'argent que lui offrait le général; et quand celui-ci insistait:
«Veuillez me le garder, mon général; je n'en ai que faire à présent.»
Quand vint le jour du départ, le général était radieux, Moutier bondissait de joie. Dérigny restait triste et grave. On partit enfin après des adieux triomphants pour le général qui avait répandu l'or à pleines mains à l'hôtel, aux bains, partout.
Plus de deux cents personnes le conduisirent avec des bénédictions, des supplications de revenir, des vivats, qu'il récompensa en versant dans chaque main un dernier tribut de la fortune à la pauvreté.
XVII
Coup de théâtre.
Le voyage ne fut pas long. Partis le matin, nos trois voyageurs arrivèrent pour dîner à Loumigny, et pas à pied, comme au départ.
Mme Blidot, Elfy, Jacques et Paul, qui avaient été prévenus par Moutier de l'heure du retour, les reçurent avec des cris de joie. Moutier présenta Dérigny à Mme Blidot et à Elfy. Lorsque Moutier lui amena Jacques et Paul pour les embrasser, Dérigny les saisit dans ses bras, les embrassa plus de dix fois et se troubla à tel point qu'il fut obligé de sortir. Moutier et les enfants le suivirent.
MOUTIER.—Qu'avez-vous, mon ami? Quelle agitation!
DÉRIGNY.—Mon Dieu! mon Dieu, soutenez-moi dans cette nouvelle épreuve. Oh! mes enfants! mes pauvres Enfants!
Jacques s'approcha de lui les larmes aux yeux, le regarda Longtemps.
«C'est singulier, dit-il en passant la main sur son front, papa a dit comme ça quand il est parti.»
DÉRIGNY..—Comment t'appelles-tu, enfant?
JACQUES.—Jacques.
DÉRIGNY.—Et ton frère?
JACQUES.—Paul.
Dérigny poussa un cri étouffé, voulut faire un pas, chancela et serait tombé si Moutier ne l'avait soutenu.
DÉRIGNY.—Dites-moi pour l'amour de Dieu, cette dame d'ici est-elle votre maman?
—Oui, dit Paul.
—Non, dit Jacques; Paul ne sait pas; il était trop petit; notre vraie maman est morte; celle-ci est une maman très bonne, mais pas vraie.
—Et... votre père? demanda Dérigny d'une voix étranglée par l'émotion.
JACQUES.—Papa? Pauvre papa! les gendarmes l'ont emmené...
Jacques n'avait pas fini sa phrase que Dérigny l'avait saisi dans ses bras, ainsi que Paul, en poussant un cri qui fit accourir le général et les deux soeurs.
Le pauvre Dérigny voulut parler, mais la parole expira sur ses lèvres et il tomba comme une masse, serrant encore les enfants contre son coeur. Moutier avait amorti sa chute en le soutenant à demi, aidé des deux soeurs; il dégagea avec peine Jacques et Paul de l'étreinte de Dérigny. Lorsque Jacques put parler, il fondit en larmes et s'écria:
«C'est papa, c'est mon pauvre papa! Je l'ai presque reconnu quand il a dit: «Mes pauvres enfants!» et surtout quand il nous a embrassés si fort; c'est comme ça qu'il a dit et qu'il a fait quand les gendarmes sont venus.»
Le cri poussé par Dérigny avait attiré aux portes presque tous les voisins de l'Ange-Gardien, et un rassemblement considérable ne tarda pas à se former. Les premiers venus répondaient aux interrogations des derniers accourus.
«Qu'est-ce?» demandait une bonne femme.
—C'est un homme qui vient de tomber mort de besoin.
—Pourquoi les petits pleurent-ils?
—Parce qu'ils ont bon coeur, ces enfants! N'est-il pas terrible de voir un homme mourir de besoin à votre porte?
—Voyez donc ce gros, comme il se démène! Il va tous les écraser s'il tombe dessus.
—C'est le monsieur que les Bournier ont assassiné.
—Comment donc qu'il a fait pour en revenir?
—C'est parce que le grand zouave l'a mené aux eaux; ça l'a tout remonté.
—Tiens! quand ma femme sera morte, pas de danger que je la porte là-bas.
Dérigny ne reprenait pas connaissance, malgré les moyens énergiques du général; des claques dans les mains à lui briser les doigts, de la fumée de tabac à suffoquer un ours, de l'eau sur la tête à noyer un enfant, rien n'y faisait; la secousse avait été trop forte, trop imprévue. Moutier commençait à s'inquiéter de ce long évanouissement; il se relevait pour aller chercher le curé, lorsqu'il le vit fendre la foule et arriver précipitamment à Dérigny.
LE CURÉ.—Qu'y a-t-il? un homme mort, me dit-on! Pourquoi ne m'a-t-on pas prévenu plus tôt?
MOUTIER.—Pas mort, mais évanoui, monsieur le curé; il vient de tomber par suite d'une joie qui l'a saisi. Le curé s'agenouilla près de, Dérigny, lui tâta le pouls, écouta sa respiration, les battements de son coeur et se releva avec un sourire.
«Ce ne sera rien, dit-il; ôtez-le d'ici, couchez-le sur un lit bien à plat, bassinez le front, les tempes avec du vinaigre, et faites-lui avaler un peu de café.»
Après avoir donné encore quelques avis, le curé, se voyant inutile, retourna chez lui.
JACQUES.—Mon bon ami Moutier, laissez-moi embrasser mon pauvre papa avant qu'il soit mort tout à fait, je vous en prie, je vous en supplie; tante Elfy ne veut pas. Moutier tourna la tête et vit le pauvre Jacques à demi agenouillé, les mains jointes, le regard suppliant, le visage baigné de larmes.
MOUTIER.—Viens, mon pauvre enfant, embrasse ton papa et ne t'effraye pas; il n'est pas mort, et dans quelques instants il t'embrassera lui-même et te serrera dans ses bras.
Jacques remercia du regard son ami Moutier et se jeta sur son père qu'il embrassa à plusieurs reprises. Dérigny, au contact de son enfant, commença à reprendre connaissance; il ouvrit les yeux, aperçut Jacques et fit un effort pour se relever et le serrer contre son coeur. Moutier le soutint, et l'heureux père put à son aise couvrir de baisers ses enfants perdus et tant regrettés.
Après les premiers moments de ravissement, Dérigny parut confus d'avoir excité l'attention générale; il se remit sur ses pieds, et, quoique tremblant encore, il se dirigea vers la maison, tenant ses enfants par la main. Arrivé dans la salle, suivi du général, de Moutier et des deux soeurs, il se laissa aller sur une chaise, regarda avec tendresse et attendrissement Jacques et Paul qu'il tenait dans chacun de ses bras, et, après les avoir encore embrassés à plusieurs reprises:
«Excusez-moi, mon général, dit-il; veuillez m'excuser, Mesdames; j'ai été si saisi, si heureux de retrouver ces pauvres chers enfants que j'ai tant cherchés, tant pleurés, que je me suis laissé aller à m'évanouir comme une femmelette. Chers, chers enfants, comment se fait-il que je vous retrouve ici, avec une maman, une tante, un bon: ami? (Dérigny sourit en disant ces mots et jeta un regard reconnaissant sur les deux soeurs et sur Moutier.)
JACQUES.—Deux bons amis, papa, deux. Le bon général est aussi un bon ami.
Dérigny tressaillit en s'entendant appeler papa par son enfant.
DÉRIGNY, l'embrassant.—Tu avais la même voix quand tu étais petit, mon Jacquot; tu disais papa de même.
—Mon bon ami, dit le général avec émotion, je suis content de vous voir si heureux. Oui, sapristi, je suis plus content que si..., que si... j'avais épousé toutes les petites filles des eaux, que si j'avais adopté Moutier, Elfy, Torchonnet. Je suis content, content!
Dérigny se leva et porta la main à son front pour faire le salut militaire.
DÉRIGNY.—Grand merci, mon général! Mais comment se fait-il que mes enfants se trouvent ici à plus de vingt lieues de l'endroit où je les avais laissés?
MADAME BLIDOT.—C'est le bon Dieu et Moutier qui nous les ont amenés, mon cher Monsieur.
JACQUES.—Et aussi la sainte Vierge, papa, puisque je l'avais priée comme ma pauvre maman me l'avait recommandé.
DÉRIGNY.—Mon bon Jacquot! Te souviens-tu encore de ta pauvre maman?
JACQUES.—Très bien, papa, mais pas beaucoup de sa figure; je sais seulement qu'elle était pâle, si pâle que j'avais peur.
Dérigny l'embrassa pour toute réponse et soupira profondément.
JACQUES.—Vous êtes encore triste, papa? et pourtant vous nous avez retrouvés, Paul et moi!
DÉRIGNY.—Je pense à votre pauvre maman, cher enfant; c'est elle qui vous a protégés près du bon Dieu et de la sainte Vierge et qui vous a amenés ici. Mon bon Moutier, comment avez-vous connu mes enfants?
MOUTIER.—Je vous raconterai ça quand nous aurons dîné, mon ami; et quand les enfants seront couchés. Ils savent cela, eux, il est inutile qu'ils me l'entendent raconter.
LE GÉNÉRAL.—Et vous, mon cher, comment se fait-il que vous ayez perdu vos enfants, que vous ayez fait la campagne de Crimée, que vous n'ayez pas retrouvé ces enfants au retour? Vous n'avez donc ni père, ni mère, ni personne?
DÉRIGNY.—Ni père, ni mère, ni frère, ni soeur, mon général. Voici mon histoire, plus triste que longue. J'étais fils unique et orphelin; j'ai été élevé par la grand-mère de ma femme qui était orpheline comme moi; la pauvre femme est morte; j'avais tiré au sort; j'étais le dernier numéro de la réserve: pas de chance d'être appelé. Madeleine et moi, nous restions seuls au monde, je l'aimais, elle m'aimait; nous nous sommes mariés; j'avais vingt et un ans; elle en avait seize. Nous vivions heureux, je gagnais de bonnes journées comme mécanicien-menuisier. Nous avions ces deux enfants qui complétaient notre bonheur; Jacquot était si bon que nous en pleurions quelquefois, ma femme et moi. Mais voilà-t-il pas, au milieu de notre bonheur, qu'il court des bruits de guerre; j'apprends qu'on appelle la réserve; ma pauvre Madeleine se désole, pleure jour et nuit; moi parti, je la voyais déjà dans la misère avec nos deux chérubins; sa santé s'altère; Je reçois ma feuille de route pour rejoindre le régiment dans un mois. Le chagrin de Madeleine me rend fou; je perds la tête; nous vendons notre mobilier et nous partons pour échapper au service; je n'avais plus que six mois à faire pour finir mon temps et être exempt. Nous allons toujours, tantôt à pied, tantôt en carriole; nous arrivons dans un joli endroit à vingt lieues d'ici; je loue une maison isolée où nous vivions cachés dans une demi-misère, car nous ménagions nos fonds, n'osant pas demander de l'ouvrage de peur d'être pris: ma femme devient de plus en plus malade; elle meurt (la voix de Dérigny tremblait en prononçant ces mots); elle meurt, me laissant ces deux pauvres petits à soigner et à nourrir. Pendant notre séjour dans cette maison, tout en évitant d'être connus, nous avions pourtant toujours été à la messe et aux offices les dimanches et fêtes; la pâleur de ma femme, la gentillesse des enfants attiraient l'attention; quand elle fut plus mal, elle demanda M. le curé qui vint la voir plusieurs fois, et, lorsque je la perdis, il fallut faire ma déclaration à la mairie et donner mon nom; trois semaines après, le jour même où le venais de donner à mes enfants mon dernier morceau de pain et où j'allais les emmener pour chercher de l'ouvrage ailleurs, je fus pris par les gendarmes et forcé de rejoindre sous escorte, malgré mes supplications et mon désespoir. Un des gendarmes me promit de revenir chercher mes enfants; j'ai su depuis qu'il ne l'avait pas pu de suite, et que plus tard il ne les avait plus retrouvés. Arrivé au corps, je fus mis au cachot pour n'avoir pas rejoint à temps. Lorsque j'en sortis, je demandai un congé pour aller chercher mes enfants et les faire recevoir enfants de troupe; mon colonel, qui était un brave homme, y consentit; quand je revins à Kerbiniac, il me fut impossible de retrouver aucune trace de mes enfants; personne ne les avait vus. Je courus tous les environs nuit et jour, je m'adressai à la gendarmerie, à la police des villes. Je dus rejoindre mon régiment et partir pour le Midi sans savoir ce qu'étaient devenus ces chers bien-aimés. Dieu sait ce que j'ai souffert. Jamais ma pensée n'a pu se distraire du souvenir de mes enfants et de ma femme. Et, si je n'avais conservé les sentiments religieux de mon enfance, je n'aurais pas pu supporter la vie de douleur et d'angoisse à laquelle je me trouvais condamné. Tout m'était égal, tout, excepté d'offenser le bon Dieu. Voilà toute mon histoire, mon général; elle est courte, mais bien remplie par la souffrance.
XVIII
Première inquiétude paternelle.
Jacques et Paul avaient écouté parler leur père sans le quitter des yeux; ils se serraient de plus en plus contre lui; quand il eut fini, tous deux se jetèrent dans ses bras; Paul sanglotait, Jacques pleurait tout bas. Leur père les embrassait tour à tour, essuyait leurs larmes.
«Tout est fini à présent, mes chéris! Plus de malheur, plus de tristesse! Je serai tout à vous et vous serez tout à moi.»
—Et maman Blidot, et tante Elfy? dit Jacques avec anxiété. Est-ce que nous ne serons plus à elles?
DÉRIGNY. Toujours, mon enfant, toujours. Vous les aimez donc bien?
JACQUES.—Oh! papa, je crois bien que nous les aimons! elles sont si bonnes, si bonnes, que c'est comme maman et vous. Vous resterez avec nous, n'est-ce pas? Le pauvre Dérigny n'avait pas encore songé à ce lien de coeur et de reconnaissance de ses enfants; en le brisant, il leur causait un chagrin dont tout son coeur paternel se révoltait; s'il les laissait à leurs bienfaitrices, lui-même devait donc les perdre encore une fois, s'en séparer au moment où il venait de les retrouver; l'angoisse de son coeur se peignait sur sa physionomie expressive.
LE GÉNÉRAL.—J'arrangerai tout cela, moi! Que personne ne se tourmente et ne s'afflige! Je ferai en sorte que tout le monde reste content. A présent, si nous soupions, ce ne serait pas malheureux; j'ai une faim de cannibale; nous sommes tous heureux: nous devons tous avoir faim. Moutier, Elfy et Mme Blidot étaient allés chercher les plats et les bouteilles; le souper ne tarda pas à être servi et chacun se mit à sa place, excepté Dérigny qui se préparait à servir le général.
LE GÉNÉRAL.—Eh bien, pourquoi ne soupez-vous pas, Dérigny? Est-ce que la joie tient lieu de nourriture?
DÉRIGNY.—Pardon, mon général: tant que je reste votre serviteur, je ne me permettrai pas de m'asseoir à vos côtés.
LE GÉNÉRAL.—Vous avez perdu la tête, mon ami! Le bonheur vous rend fou! Vous allez servir vos enfants comme si vous étiez leur domestique? Drôle d'idée vraiment! Voyons, pas de folie. A l'Ange-Gardien nous sommes tous amis et tous égaux. Mettez-vous là, entre Jacques et Paul, mangeons... Eh bien, vous hésitez?... Faudra-t-il que je me fâche pour vous empêcher de commettre des inconvenances? Saperlote! à table, je vous dis! Je meurs de faim, moi!
Moutier fit en souriant signe à Dérigny d'obéir; Dérigny se plaça entre ses deux enfants; le général poussa un soupir de satisfaction et il commença sa soupe. Il y avait longtemps qu'il n'avait mangé de la cuisine, bourgeoise mais excellente, de Mme Blidot et d'Elfy; aussi mangea-t-il à tuer un homme ordinaire; l'éloge de tous les plats était toujours suivi d'une seconde copieuse portion. Il était d'une gaieté folle qui ne tarda pas à se communiquer à toute la table; Moutier ne cessait de s'étonner de voir rire Dérigny, lui qui ne l'avait jamais vu sourire depuis qu'il l'avait connu.
MOUTIER.—Tu vois, mon Jacquot, les prodiges que tu opères ainsi que Paul. Voici ton papa que je n'ai jamais vu sourire, et qui rit maintenant comme Elfy et moi.
DERIGNY.—J'aurais fort à faire, mon ami, s'il me fallait: arriver à la gaieté de Mlle Elfy, d'après ce que vous m'en avez dit, du moins. Mais j'avoue que je me sens si heureux que je ferais toutes les folies qu'on me demanderait.
LE GÉNÉRAL.—Bon ça! Je vous en demande une qui vous fera grand plaisir.
DERIGNY.—Pourvu qu'elle ne me sépare pas de mes enfants, mon général, je vous le promets.
LE GÉNÉRAL.—Encore mieux! Je vous demande, mon ... ami, de ne pas me quitter... Ne sautez pas, que diantre! Vous ne savez pas ce que je veux dire... Je vous demande de ne jamais quitter vos enfants et de ne pas me quitter. Ce qui veut dire que je vous garderai tous les trois avec moi, qu'en reconnaissance de vos soins (dont je ne peux plus me passer; je sens que je ne m'habituerais pas à un autre service que le vôtre, si exact, si intelligent, si doux, si actif: il me faut vous ou la mort), qu'en reconnaissance, dis-je, de ces soins que rien ne peut payer, j'achèterai pour vous et je vous donnerai un bien quelconque où vous vous établiriez, après ma mort, avec vos enfants et une femme peut-être. Ce serait votre avenir et votre fortune à tous. Tant que je suis prisonnier, vous resterez en France avec vos enfants et notre ami Moutier.
DÉRIGNY.—Et après, mon général?
LE GÉNÉRAL.—Après? Après? Nous verrons ça, Nous avons le temps d'y penser... Eh bien, que dites-vous?
DÉRIGNY.—Rien encore, mon général; je demande le temps de la réflexion; ce soir je n'ai pas la tête à moi et mon coeur est tout à mes enfants.
LE GÉNÉRAL.—Bien, mon cher, je vous donne jusqu'au repas de noces d'Elfy et de Moutier, demain nous fixerons le jour et j'écrirai à Paris pour le dîner et les accessoires. A nous deux, ma petite Elfy! Reprenons notre vieille conversation interrompue sur votre mariage. C'est aujourd'hui lundi, demain mardi j'écris, on m'expédie mon dîner et le reste samedi; tout arrive lundi, et nous le mangerons en sortant de la cérémonie.
ELFY.—Impossible, mon général; il faut faire les publications, le contrat.
LE GÉNÉRAL..—Il faut donc bien du temps en France pour tout cela! Chez nous, en Russie, ça va plus vite que ça. Ainsi, je vois Mme Blidot; vous me convenez, je vous conviens; nous allons trouver le pope qui lit des prières en slavon, chante quelque chose, dit quelque chose, vous fait boire dans ma coupe et moi dans la vôtre, qui nous promène trois fois en rond autour d'une espèce de pupitre, et tout est fini. Je suis votre mari, vous êtes ma femme, j'ai le droit de vous battre, de vous faire crever de faim, de froid, de misère.
MADAME BLIDOT, riant.—Et moi, quels sont mes droits?
LE GÉNÉRAL.—De pleurer, de crier, de m'injurier, de battre les gens, de déchirer vos effets, de mettre le feu à la maison même dans les cas désespérés.
MADAME BLIDOT, riant.—Belle consolation! A quel sort terrible j'ai échappé!
LE GÉNÉRAL.—Oh! mais moi, c'est autre chose! Je serais un excellent mari! Je vous soignerais, je vous empâterais; je vous accablerais de présents, de bijoux; je vous donnerais des robes à queue pour aller à la cour, des diamants, des plumes, des fleurs!
Tout le monde se met à rire, même les enfants; le général rit aussi et déclare qu'à l'avenir il appellera Mme Blidot «ma petite femme». Après avoir causé et ri pendant quelque temps, le général va se coucher parce qu'il est fatigué; Dérigny, après avoir terminé son service près du général, va avec ses enfants, dans leur chambre, les aider à se déshabiller, à se coucher, après avoir fait avec eux une fervente prière d'actions de grâces. Il ne peut se décider à les quitter; et quand ils sont endormis, il les regarde avec un bonheur toujours plus vif, effleure légèrement de ses lèvres leurs joues, leur front et leurs mains; enfin la fatigue et le sommeil l'emportent, et il s'endort sur sa chaise entre les deux lits de ses enfants. Il dort d'un sommeil si paisible et si profond qu'il ne se réveille que lorsque Moutier, inquiet de sa longue absence, va le chercher et l'emmène de force pour le faire coucher dans le lit qui lui avait été préparé. Il était tard pourtant: minuit venait de sonner à l'horloge de la salle; mais Moutier n'avait pas encore eu le temps de causer avec Elfy et sa soeur; ils avaient mille choses à se raconter, et les heures s'écoulaient trop vite. Enfin Mme Blidot sentit que le sommeil la gagnait; l'horloge sonna, Moutier se leva, engagea les soeurs à aller se coucher et alla à la recherche de Dérigny, qu'il ne trouvait pas dans sa chambre près du général. Il réfléchit encore quelque temps avant de s'endormir lui-même; ses pensées étaient imprégnées de bonheur et ses rêves se ressentirent de cette douce inspiration.
XIX
Mystères.
Le lendemain, le notaire, que le général avait mandé la veille par un exprès pour une affaire importante, arriva de bonne heure. Le général s'enferma avec lui pendant longtemps; ils sortirent de cette conférence satisfaits tous les deux et riant à qui mieux mieux. Le général ne dit mot à personne de ce qui s'était passé entre eux, et, quand le notaire partit, il mit le doigt sur sa bouche pour lui recommander le silence, et lui fit promettre de revenir bien exactement pour le contrat de mariage d'Elfy, la veille de la noce:
«N'oubliez pas, mon très cher, que vous êtes de la noce, du dîner surtout, dîner de chez Chevet. Ne vous inquiétez pas de votre coucher; c'est moi qui loge.»
—Mais, général, lui dit tout bas Mme Blidot, nous n'avons pas de place.
—Ta, ta, ta, j'aurai de la place, moi; c'est moi qui loge, ce n'est pas vous. Soyez tranquille, ne vous inquiétez de rien; nous ne dérangerons rien chez vous.
Le notaire salua et partit. Le général se frottait les mains comme d'habitude et souriait d'un air malin. Il s'approcha d'une fenêtre donnant sur le jardin.
«C'est joli ces prés qui bordent votre jardin! Et le petit bois qui est à droite, et la rivière qui coule au milieu. Ce serait bien commode d'avoir tout cela. Quel dommage que ce ne soit pas à vendre!»
Mme Blidot et Elfy ne répondirent pas. C'était à vendre; le malin général le savait bien depuis une heure; il savait aussi que les soeurs n'avaient pas les fonds nécessaires pour l'acheter. Il eût fallu avoir vingt-cinq mille francs; et elles n'en avaient que trois mille.
«C'est dommage, répéta le général. Quel joli petit bien cela vous ferait! Et, si un étranger l'achète, il peut bâtir au bout de votre jardin, vous empêcher d'avoir de l'eau à la rivière, vous ennuyer de mille manières. N'est-ce pas vrai ce que je dis, Moutier?
MOUTIER.—Très vrai, mon général; aussi je ne dis pas que n'ayons fort envie d'en faire l'acquisition. Et, si Elfy y consent, les vingt mille francs que je tiens de votre bonté, mon général, pourront servir à en payer une grande partie; mais nous attendrons que le bien soit à vendre. Le général sourit malicieusement; il avait tout prévu, tout arrangé. Le notaire avait ordre de répondre, en cas de demande, que le tout était vendu. A partir de ce jour, le général prit des allures mystérieuses qui surprirent beaucoup Moutier, Dérigny et les deux soeurs. Il envoya a Domfront louer un cabriolet attelé d'un cheval vigoureux; il y montait tous les jours après déjeuner et ne revenait que le soir. Habituellement il partait seul avec le conducteur; quelquefois il emmenait avec lui le curé. On demanda plus d'une fois au conducteur où il menait le général, jamais on n'en put tirer une parole, sinon: «J'ai défense de parler; si je dis un mot je perdrai un pourboire de cent francs.»
Quelques personnes avaient suivi le cabriolet, mais le général s'en apercevait toujours; ces jours-là il allait, allait comme le vent, jusqu'à ce que les curieux fussent obligés de terminer leur poursuite, sous peine de crever leurs chevaux.
Un autre motif de surprise pour le village, c'est que, peu de jours après la visite du notaire, une foule d'ouvriers de Domfront vinrent s'établir à l'auberge Bournier; ils travaillèrent avec une telle ardeur qu'en huit jours ils y firent un changement complet. Le devant était uni, sablé et bordé d'un trottoir; un joli perron en pierre remplaçait les marches en briques demi-brisées qui s'y trouvaient jadis. Les croisées à petits carreaux sombres et sales furent remplacées par de belles croisées à grands carreaux. Toute la maison fut réparée et repeinte; la cour, agrandie et nettoyée; les écuries, la porcherie, le bûcher, la buanderie, les caves, les greniers aérés et arrangés. Des voitures de meubles et objets nécessaires à une auberge arrivaient tous les soirs; mais personne ne voyait ce qu'elles contenaient, car on attendait la nuit pour les décharger et tout mettre en place. De jour, les ouvriers défendaient les approches de la maison.
Il en était de même dans les prés et les bois qui bordaient là propriété de l'Ange-Gardien. Une multitude d'ouvriers y traçaient des chemins, y établissaient des bancs, y mettaient des corbeilles de fleurs, jetaient des ponts sur la rivière, en régularisaient les bords; ils construisirent en vue de l'Ange-Gardien un petit embarcadère couvert, auquel on attacha par une chaîne un joli bateau de promenade. Chaque jour donnait un nouveau charme à ce petit bien convoité par Elfy et Moutier, et chaque jour augmentait leur désappointement. Il était évident que ce bien avait été acheté récemment; le nouveau propriétaire voudrait probablement bâtir une habitation pour jouir des travaux qui rendaient l'emplacement si joli.
«Chère Elfy, disait Moutier, ne désirons pas plus que nous n'avons; ne sommes-nous pas très heureux avec ce que nous a déjà donné le bon Dieu? D'ailleurs, pour moi, le bonheur en ce monde, c'est vous; le reste est peu de chose. Il ne sert qu'à embellir mon bonheur, comme une jolie toilette vous embellira le jour de notre mariage.»
ELFY.—Vous avez raison, mon ami; aussi donnerais-je tous les prés et tous les bois du monde pour vous conserver près de moi. Je trouve seulement contrariant de n'avoir pu acheter tout cela et de nous en voir privés pour toujours, faute d'y avoir pensé plus tôt.
-C'est tout juste ce que je pensais, mes pauvres amis, dit le général d'une voix douce... (Il rentrait par le jardin après avoir examiné les travaux qui marchaient avec une rapidité extraordinaire.) Il n'y aurait que la haie de votre petit jardin à ouvrir, et vous auriez là une propriété ravissante.
MOUTIER.—Pardon, mon général, si je vous faisais observer qu'il serait mieux de ne pas augmenter les regrets de ma pauvre Elfy; elle est bien jeune encore et il est facile d'exciter son imagination.
LE GÉNÉRAL.—Bah! Bah! Ne disait-elle pas, il y a un instant, que vous lui teniez lieu de tous les bois et de tous les prés? Vous êtes pour elle l'ombre des bois, la fraîcheur des rivières, le soleil des prés. Ha! ha! ha! Un peu de sentiment, voyons donc! Au lieu de prendre des airs d'archanges, vous me regardez tous deux avec un air presque méchant. Ha! ha! ha! Moutier est furieux que je ne fasse pas des jérémiades avec son Elfy, et Elfy est furieuse que je me moque de ses soupirs et de ses regrets pour les prés et les bois. Au revoir, mes amis, j'ai une course à faire.
Quand il fut parti:
«Joseph, dit Elfy à Moutier (qui mordait sa moustache pour contenir l'humeur que lui causait le général), Joseph, le général est insupportable depuis quelques jours; je serais enchantée de le voir partir.
MOUTIER.—Ma pauvre Elfy, il est bon, mais taquin. Qu'y faire? C'est sa nature; il faut la supporter et ne pas oublier le bien qu'il nous a fait. Sans lui, je n'aurais jamais osé demander votre main.
ELFY.—Mais moi, je vous l'aurais donnée, mon ami; j'y étais bien décidée lors de votre seconde visite.
MOUTIER.—Ce qui n'empêche pas que c'est, après vous, au général que je la dois, et un bienfait de ce genre fait pardonner bien des imperfections.
XX
Le contrat.
Le jour de la noce approchait. Le général ne tenait plus en place; il sortait et rentrait vingt fois par jour. Il faisait apporter une foule de caisses de l'auberge Bournier: il avait voulu faire venir la robe, le voile et toute la toilette de mariée d'Elfy. Il avait exigé de Moutier qu'il se fit faire à Domfront un uniforme de zouave en beau drap fin; il l'avait mené à cet effet chez le meilleur tailleur de Domfront et avait fait la commande lui-même. Le placement des dix mille francs de Torchonnet était terminé; le versement de cent cinquante mille francs qu'il donnait au curé pour l'église, le presbytère, les soeurs de charité et l'hospice était fini. Torchonnet, bien guéri, avait été transféré chez les frères de Domfront. Les caisses du trousseau et les cadeaux étaient arrivés. A l'exception de celles qui contenaient les toilettes du contrat et du jour de noce que le général ne voulait livrer qu'au dernier jour, elles avaient été ouvertes et vidées, à la grande joie d'Elfy qui pardonnait tout au général, et à la grande satisfaction de Mme Blidot, de Moutier, des enfants et de Dérigny: Mme Blidot, parce qu'elle trouvait un grand supplément de linge, de vaisselle, d'argenterie et de toutes sortes d'objets utiles pour leur auberge; Moutier, parce qu'il jouissait de la joie d'Elfy plus que de ses propres joies; les enfants, parce qu'ils aidaient à déballer, à ranger et que tout leur semblait si beau, que leurs exclamations de bonheur se succédaient sans interruption; Dérigny, parce qu'il ne vivait plus que par ses enfants, que toutes leurs joies étaient ses joies et que leurs peines lui étaient plus que les siennes. Le général ne touchait pas terre; il était leste, alerte, infatigable, il courait presque autant que Jacques et Paul. Il riait, il déballait; il se laissait pousser, chasser. Ses grosses mains maladroites chiffonnaient les objets de toilette, laissaient échapper la vaisselle et autres objets fragiles.
De temps à autre il courait à l'auberge Bournier, sous prétexte d'avoir besoin d'air, puis aux ouvriers des prés et des bois, pour avoir, disait-il, un peu de fraîcheur. On le laissait faire, chacun était trop agréablement surpris pour gêner ses allées et venues.
L'auberge Bournier ressemblait à une fourmilière; les ouvriers étaient plus nombreux encore et plus affairés que les jours précédents. Il était arrivé plusieurs beaux messieurs de Paris qui s'y établissaient et qui achetaient, dans le village et aux environs, des provisions si considérables de légumes frais, de beurre, d'oeufs, de laitage, qu'on pensait dans Loumigny qu'on allait avoir à loger incessamment un régiment ou pour le moins un bataillon.
Moutier et Dérigny semblaient avoir perdu la confiance du général; il ne leur demandait plus rien que les soins d'absolue nécessité pour son service personnel.
Ils avaient défense de toucher aux paquets qui se succédaient; le général les déballait lui-même et ne permettait à personne d'y jeter un coup d'oeil. Elfy craignait parfois que ce ne fût un symptôme de mécontentement. Moutier la rassurait.
«Je le connais, disait-il; c'est quelque bizarrerie qui lui passe par la tête et qui s'en ira comme tant d'autres que je lui ai vues.»
Mme Blidot s'inquiétait du repas de noces, du dîner, du contrat. Quand elle avait voulu s'en occuper et les préparer avec Elfy, le général l'en avait empêchée en répétant chaque fois:
«Ne vous occupez de rien, ne vous tourmentez de rien; c'est moi qui me charge de tout, qui fais tout, qui paye Tout.»
MADAME BLIDOT.—Mais, mon cher bon général, ne faut-il pas au moins préparer des tables, de la vaisselle, des rafraîchissements, des flambeaux? Je n'ai rien que mon courant.
LE GÉNÉRAL.—C'est très bien, ma chère madame Blidot! Soyez tranquille; ayez confiance en moi.
Mme Blidot ne put retenir un éclat de rire auquel se joignirent Elfy et Moutier; le général, enchanté, riait plus fort qu'eux tous.
MADAME BLIDOT.—Mais, mon bon général, pour l'amour de Dieu, laissez-nous faire nos invitations pour le dîner du contrat et pour le jour du mariage; si nous ne faisons pas d'invitations, nous nous ferons autant d'ennemis que nous avons d'amis actuellement.
LE GÉNÉRAL.—Bah! bah! ne songez pas à tout cela; c'est moi qui fais tout, qui règle tout, qui invite, qui régale, etc.
MADAME BLIDOT.—Mais, général, vous ne connaissez seulement pas les noms de nos parents et de nos amis?
LE GÉNÉRAL.—Je les connais mieux que vous, puisque j'en sais que vous n'avez jamais vus ni connus.
—Mon Dieu! mon Dieu! que va devenir tout ça! s'écria Mme Blidot d'un accent désolé.
LE GÉNÉRAL,—Vous le verrez; demain c'est le contrat: vous verrez, répondit le général d'un air goguenard.
MADAME BLIDOT.—Et penser que nous n'avons rien de préparé, pas même de quoi servir un dîner!
LE GÉNÉRAL, riant.—A tantôt, ma pauvre amie; j'ai besoin de sortir, de prendre l'air.
Et le général courut plutôt qu'il ne marcha vers la maison Bournier. Les ouvriers avaient tout terminé; on achevait d'accrocher au-dessus de la porte une grande enseigne recouverte d'une toile qui la cachait entièrement. Une foule de gens étaient attroupés devant cette enseigne. Le général s'approcha du groupe et demanda d'un air indifférent:
«Qu'est-ce qu'il y a par là? Que représente cette enseigne Voilée?»
UN HOMME.—Nous ne savons pas, général. (On commençait à le connaître dans le village.) Il se passe des choses singulières dans cette auberge; depuis huit jours on y a fait un remue-ménage à n'y rien comprendre.
LE GÉNÉRAL.—C'est peut-être pour le procès.
UNE BONNE FEMME.—C'est ce que disent quelques-uns. On dit que les Bournier vont être condamnés à mort et qu'on prépare l'auberge pour les exécuter dans la chambre où ils ont manqué vous assassiner, général.
Le général comprima avec peine le rire qui le gagnait. Il remercia les braves gens des bons renseignements qu'ils lui avaient donnés, continua sa promenade et revint lestement à l'auberge par les derrières sans être vu de personne. Il entra, regarda et approuva tout, encouragea par des généreux pourboires les gens qui préparaient diverses choses à l'intérieur, et s'esquiva sans avoir été aperçu des habitants de Loumigny.