Nullius addictus jurare in verba magistri.Démocrite et Pyrrhon lui semblaient, après Socrate, les plus raisonnables de l’antiquité; encore, n’était-ce qu’à cause que le premier avait mis la vérité dans un lieu si obscur, qu’il était impossible de la voir; etque Pyrrhon avait été si généreux, qu’aucun des savants de son siècle n’avait pu mettre ses sentiments en servitude, et si modeste, qu’il n’avait jamais voulu rien décider; ajoutant, à propos de ces savants, que beaucoup de nos Modernes ne lui semblaient que les échos d’autres savants, et quebeaucoupde gens passent pour très doctes, qui auraient passé pour très ignorants, si des savants ne les avaient précédés. De sorte que, quand je lui demandais pourquoi donc il lisait les ouvrages d’autrui, il me répondait que c’était pour connaître les larcins d’autrui; et que, s’il eût été juge de ces sortes de crimes, il y aurait établi des peines plus rigoureuses que celles dont on punit les voleurs de grands chemins; à cause que, la gloire étant quelque chose de plus précieux qu’un habit, qu’un cheval, et même que de l’or, ceux qui s’en acquièrent par des livres qu’ils composent de ce qu’ils dérobent chez les autres étaient comme des voleurs de grands chemins, qui se parent aux dépens de ceux qu’ils dévalisent; et que, si chacun eût travaillé à ne dire que ce qui n’eût point été dit, les bibliothèques eussent été moins grosses, moins embarrassantes, plus utiles, et la vie de l’homme, (quoique très courte), eût presque suffi pour lire et savoir toutes les bonnes choses; au lieu que, pour en trouver une qui soit passable, il en faut lire cent mille, ou qui ne valent rien, ou qu’on a lues ailleurs une infinité de fois, et qui font cependant consumer le temps inutilement et désagréablement.Néanmoins, il ne blâmait jamais un ouvrage absolument, quand il y trouvait quelque chose de nouveau; parce qu’il disait que c’était un accroissement de bien aussi grand pour la République des Lettres que la découverte des terres nouvelles est utile aux anciennes; et la nation des Critiques lui semblait d’autant plus insupportable, qu’il attribuait, à l’envie et au dépit qu’ils avaient de se voir incapables d’aucune entreprise (qui est toujours louable, quand bien l’effet n’y répondrait pas entièrement), la passion qu’ils font paraître à reprendre les autres.Non ego paucis, disait-il.Offendat maculis quas aut incuriat fuditAut humana parum cavit natura.Et, en effet, si on souffre bien des ombres dans un tableau, pourquoi ne pas souffrir dans un Livre quelques endroits moins forts que d’autres, puisque, par la règle des contraires, le noir sert quelquefois à faire davantage briller le blanc.Cependant, comme il n’avait que des sentiments extraordinaires, aucun de ses ouvrages n’a été mis entre les communs. SonAgrippinecommence, continue, et finit d’une manière que d’autres n’avaient point encore pratiquée. L’élocution y est toute poétique, le sujet bien choisi, les rôles fort beaux, les sentiments romains dans une vigueur digne d’un si grand nom, l’intrigue merveilleuse, la surprise agréable, le démêlé clair, et la règle des vingt-quatre heures si régulièrement observée, que cette Pièce peut passer pour un Modèle du Poème dramatique.Mais en quoi particulièrement il était admirable, c’est que du sérieux il passait au plaisant, et y réussissait également. Sa comédie duPédant jouéen est une preuve et très forte et très agréable; de même que plusieurs de ses autres ouvrages; témoignage très fidèle de l’universalité de son bel esprit. SonHistoire de l’Etincelle et de la République du Soleil,où, en même style qu’il a prouvé la Lune habitable, il prouvait le sentiment des pierres, l’instinct des plantes, et le raisonnement des brutes, était encore au-dessus de tout cela, et j’avais résolu de la joindre à celle-ci;mais un voleur, qui pilla son coffre pendant sa maladie, m’a privé de cette satisfaction, et toi, de ce surcroît de divertissement.Enfin, Lecteur, il passa toujours pour un homme d’esprit très rare; à quoi la Nature joignit tant de bonheur du côté des sens, qu’il se les soumit toujours autant qu’il voulut; de sorte qu’il ne but du vin que rarement, à cause, disait-il, que son excès abrutit, et qu’il fallait être autant sur la précaution à son égard que de l’arsenic (c’était à quoi il le comparait), parce qu’on doit tout appréhender de ce poison, quelque préparation qu’on y apporte; quand même il n’y aurait à en craindre que ce que le vulgaire nomme qui pro quo, qui le rend toujours dangereux. Il n’était pas moins modéré dans son manger, dont il bannissait les ragoûts tant qu’il pouvait, dans la croyance que le plus simple vivre, et le moins mixtionné, était le meilleur: ce qu’il confirmait par l’exemple des hommes modernes, qui vivent si peu; au contraire de ceux des premiers siècles, qui semblent n’avoir vécu si longtemps qu’à cause de la simplicité de leurs repas.Quippe aliter tunc orbe novo cœloque recenteVivebant homines...Il accompagnait ces deux qualités d’une si grande retenue envers le beau sexe, qu’on peut dire qu’il n’est jamais sorti du respect que le nôtre lui doit; et il avait joint à tout cela une si grande aversion pour tout ce qui lui semblait intéressé, qu’il ne put jamais s’imaginer ce que c’était de posséder du bien en particulier, le sien étant bien moins à lui qu’à ceux de sa connaissance qui en avaient besoin. Aussi le ciel, qui n’est point ingrat, voulut que d’un grand nombre d’amis qu’il eut pendant sa vie, plusieurs l’aimassent jusqu’à la mort, et quelques-uns même par delà.Je me doute, Lecteur, que ta curiosité, pour sa gloire et ma satisfaction, demande que j’en consigne les noms à la postérité; et j’y défère d’autant plus volontiers, que je ne t’en nommerai aucun qui ne soit d’un mérite extraordinaire, tant il les avait bien su choisir. Plusieurs raisons, et principalement l’ordre du temps, veulent que je commence par Monsieur de Prade, en qui la belle science égalait un grand cœur et beaucoup de bonté, que son admirable histoire de France fait si justement nommer le Corneille Tacite des Français, et qui sut tellement estimer les belles qualités de Monsieur de Bergerac, qu’il fut après moi le plus ancien de ses amis et un de ceux qui le lui a témoigné le plus obligeamment en une infinité de rencontres. L’illustre Cavois, qui fut tué à la bataille de Lens, et le vaillant Brissailles, Enseigne des Gens-d’armes de son Altesse Royale, furent non seulement les justes estimateurs de ses belles actions, mais encore ses glorieux témoins, et ses fidèles compagnons en quelques-unes. J’ose dire que mon frère et Monsieur de Zedde, qui se connaissent en braves, et qui l’ont servi, et en ont été servis dans quelques occasions souffertes en ce temps-là aux gens de leur métier, égalaient son courage à celui des plus vaillants; et, si ce témoignage était suspect, à cause de la part qu’y a mon frère, je citerais encore un brave de la plus haute classe, je veux dire Monsieur Duret de Monchenin, qui l’a trop bien connu et trop estimé, pour ne pas confirmer ce que j’en dis. J’y puis ajouter Monsieur de Bourgongne, Mestre de Camp du Régiment d’Infanterie de Monseigneur le Prince de Conti; puisqu’il vit le combat surhumain dont j’ai parlé, et que le témoignage qu’il en rendit avec le nom d’intrépide, qu’il lui en donne toujours depuis, ne permet pas qu’il en reste l’ombre du moindre doute, au moins à ceux qui ont connu Monsieur de Bourgongne, qui était trop savant à bien faire le discernement de ce quin’en mérite point, et dont le génie était universellement trop beau pour se tromper dans une chose de cette nature. Monsieur de Chavagne, qui court toujours avec une si agréable impétuosité au-devant de ceux qu’il veut obliger, cet illustre Conseiller Monsieur de Longueville-Gontier, qui a toutes les qualités d’un homme achevé, Monsieur de Saint-Gilles, en qui l’effet suit toujours l’envie d’obliger, et qui n’est pas un petit témoin de son courage et de son esprit, Monsieur de Lignières, dont les productions sont les effets d’un parfaitement beau feu, Monsieur de Châteaufort, en qui la mémoire et le jugement sont si admirables, et l’application si heureuse d’une infinité de belles choses qu’il sait, Monsieur des Billettes qui n’ignore rien à vingt-trois ans de ce que les autres font gloire de savoir à cinquante, Monsieur de la Morlière, dont les mœurs sont si belles, et la façon d’obliger si charmante, Monsieur le Comte de Brienne, de qui le bel esprit répond si bien à sa grande naissance, eurent pour lui toute l’estime qui fait la véritable amitié, dont à l’envi ils prirent plaisir de lui donner des marques très sensibles. Je ne particulariserai rien de ce fort esprit, de ce tout savant, de cet infatigable à produire tant de bonnes et si utiles choses, Monsieur l’Abbé de Villeloin, parce que je n’ai pas eu l’honneur de le pratiquer, mais je puis assurer que Monsieur de Bergerac s’en louait extrêmement, et qu’il en avait reçu plusieurs témoignages de beaucoup de bonté.J’aurais ajouté que, pour complaire à ses amis qui lui conseillaient de se faire un Patron qui l’appuyât à la Cour, ou ailleurs, il vainquit le grand amour qu’il avait pour sa liberté, et que, jusqu’au jour qu’il reçut à la tête le coup dont j’ai parlé, il demeura auprès de Monsieur le Duc d’Arpajon, à qui même il dédia tous ses Ouvrages; mais, parce que dans sa maladie il se plaignit d’en avoir été abandonné, j’ai cru ne pas devoir décider si ce fut par un effet du malheur général pour tous les petits, et commun à tous les grands, qui ne se souviennent des services qu’on leur rend que dans le temps qu’ils les reçoivent, ou si ce n’était point un secret du Ciel, qui, voulant l’ôter sitôt du monde, voulait aussi lui inspirer le peu de regret qu’on doit avoir de quitter ce qui nous y semble de plus beau, et qui pourtant ne l’est pas toujours.Je ferais tort à Monsieur Roho, si je n’ajoutais son nom sur une liste si glorieuse, puisque cet illustre mathématicien, qui a tant fait de belles épreuves physiques, et qui n’est pas moins aimable pour sa bonté et sa modestie que relevé au-dessus du commun par sa science, eut tant d’amitié pour Monsieur de Bergerac, et s’intéressa de telle sorte pour ce qui le touchait, qu’il fut le premier qui découvrit la véritable cause de sa maladie, et qui rechercha soigneusement, avec tous ses amis, les moyens de l’en délivrer; mais Monsieur des Boisclairs, qui jusque dans ses moindres actions n’a rien que d’héroïque, crut trouver en Monsieur de Bergerac une trop belle occasion de satisfaire sa générosité, pour en laisser la gloire aux autres, qu’il résolut de prévenir, et qu’il prévint en effet, dans une conjoncture d’autant plus utile à son ami, que l’ennui de sa longue captivité le menaçait d’une prompte mort, dont une violente fièvre avait même déjà commencé le triste prélude. Mais cet ami sans pair l’interrompit, par un intervalle de quatorze mois, qu’il le garda chez lui, et il eût eu, avec la gloire que méritent tant de grands soins et tant de bons traitements qu’il lui fit, celle de lui avoir conservé la vie, si ses jours n’eussent été comptés et bornés à la trente-cinquième année de son âge, qu’il finit à la campagne chez Monsieur de Cyrano, son cousin, dont il avait reçu de grands témoignages d’amitié, de qui les conversations, si savantes dans l’Histoire du temps présent et du passé, lui plaisaientextrêmement, et chez qui, par une affectation de changer d’air qui précède la mort, et qui en est un symptôme presque certain dans la plupart des malades, il se fit porter, cinq jours avant de mourir.Je crois que c’est rendre à Monsieur le Maréchal de Gassion une partie de l’honneur qu’on doit à sa mémoire, de dire qu’il aimait les gens d’esprit et de cœur, parce qu’il se connaissait en tous les deux, et que, sur le récit que Messieurs de Cavois et de Cuigy lui firent de Monsieur de Bergerac, il le voulut avoir auprès de lui. Mais la liberté dont il était encore idolâtre (car il ne s’attacha que longtemps après à M. d’Arpajon) ne put jamais lui faire considérer un si grand homme que comme un maître; de sorte qu’il aima mieux n’en être pas connu et être libre, que d’en être aimé et être contraint; et même cette humeur, si peu soucieuse de la fortune, et si peu des gens du temps, lui fit négliger plusieurs belles connaissances que la Révérende Mère Marguerite, qui l’estimait particulièrement, voulut lui procurer; comme s’il eût pressenti que ce qui fait le bonheur de cette vie lui eût été inutile pour s’assurer celui de l’autre. Ce fut la seule pensée qui l’occupa sur la fin de ses jours d’autant plus sérieusement, que Madame de Neuvillette, cette femme toute pieuse, toute charitable, toute à son prochain, parce quelle est toute à Dieu, et de qui il avait l’honneur d’être parent du côté de la noble famille des Bérangers, y contribua, de sorte qu’enfin le libertinage, dont les jeunes gens sont pour la plupart soupçonnés, lui parut un monstre, pour lequel je puis témoigner qu’il eut depuis cela toute l’aversion qu’en doivent avoir ceux qui veulent vivre chrétiennement.J’augurai ce grand changement, quelque temps avant sa mort, de ce que, lui ayant un jour reproché la mélancolie qu’il témoignait dans les lieux où il avait accoutumé de dire les meilleures et les plus plaisantes choses, il me répondit que c’était à cause que, commençant à connaître le monde, il s’en désabusait; et qu’enfin il se trouvait dans un état où il prévoyait que dans peu la fin de sa vie serait la fin de ses disgrâces; mais qu’en vérité son plus grand déplaisir était de ne l’avoir pas mieux employée:Iam invenes vides, me dit-il,Insteteum ferior œtasMerentem stultos preterisse dies.«Et en vérité, ajouta-t-il, je crois que Tibulle prophétisait de moi, quand il parlait de la sorte; car personne n’eut jamais tant de regret que j’en ai de tant de beaux jours passés si inutilement.»Tu me dois pardonner cette digression, Lecteur, et si je me suis si fort étendu sur le mérite d’un ami, sa mort m’exempte du blâme que j’aurais encouru de l’avoir voulu flatter, outre que de si belles choses ne sauraient jamais déplaire. Pour donc reprendre la suite des autorités sur lesquelles il s’est fondé, je dis que le Démon dont il se fait servir si utilement pendant son séjour dans la Lune n’est pas une chose inouïe, puisque Thalès et Héraclite ont dit que le monde en était rempli; outre ce qu’on a publié de ceux de Socrate, de Dion, de Brutus, et de plusieurs autres. La pluralité des mondes, dont il a parlé, est appuyée sur le sentiment de Démocrite, qui l’a soutenue; de même que l’infini et les petits corps ou atomes, dont il a discouru en quelques endroits après ce Philosophe, Epicure et Lucrèce.Le mouvement qu’il donne à la Terre n’est pas nouveau, puisque Pythagore, Philolaus et Aristarque soutinrent autrefois qu’elle tournait autour du Soleil, qu’ils mettaient au centre du monde. Leucippe, et plusieursautres ont presque dit la même chose; mais Copernic, dans le dernier siècle, l’a soutenue plus hautement que tous, puisqu’il a changé le système de Ptolémée, auparavant suivi de tous les Astronomes, dont la plupart approuvent aujourd’hui celui de Copernic, d’autant plus simple et plus aisé, qu’il met le Soleil au centre du Monde, la Terre entre les Planètes, à la place que Ptolémée y donne au Soleil, c’est-à-dire qu’il fait mouvoir autour du Soleil la sphère de Mercure, puis celle de Vénus, puis celle de la Terre, au bord de laquelle il met un Epicicle, sur lequel il fait tourner la Lune autour de la Terre, et achever sa révolution en vingt-sept jours, outre celle qu’il lui fait faire avec la même Terre autour du Soleil en un an.Je te confesserai toutefois, Lecteur, que ce changement m’est indifférent, parce que je ne professe point ces Sciences, qui sont trop abstraites pour moi; et je te proteste que tout ce que j’en sais ne consiste qu’en quelques termes que me fournit la mémoire de quelque lecture des ouvrages qui en traitent. C’est pourquoi je déclare que, par ce que j’ai dit de Copernic, je n’ai point prétendu offenser Ptolémée; il me suffit queCœli enarrant gloriam Dei,et que leur admirable structure me prouve qu’ils ne sont point l’ouvrage de la main des hommes. Quoi qu’en ait dit Ptolémée, ils ne sont que ce qu’ils ont toujours été; et, quelque changement qu’y ait apporté Copernic, ils sont demeurés dans le même lieu et dans la même fonction que leur a donnés l’Etre Souverain, qui, sans changer, peut seul changer toutes choses. J’ai dit, au commencement de ce discours, le sujet qui me l’a fait entreprendre; et, dans la suite, on peut connaître comment et pourquoi j’ai cité, tous ces Savants. Je te prie, Lecteur, de t’en souvenir, afin de justifier le peu ou point de déférence que j’ai pour tout ce qui peut commettre la vérité de ma croyance avec les imaginations d’autrui.LE BRET.Reproduction de la figure placée en tête du second volumedes «Œuvres || de Monsieur || de Cyrano || BergeracNouvelle Édition || ornée de figures en taille-douce ||A Amsterdam || chez Jacques Desbordes, Libraire ||vis-à-vis de la grande porte de la Bourse1709.La Lune était en son plein, le Ciel était découvert, et neuf heures du soir étaient sonnées, lorsque, revenant de Clamart, près Paris (où M. de Guigy le fils, qui en est Seigneur, nous avait régalés plusieurs de mes amis et moi), les diverses pensées que nous donna cette boule de safran nous défrayèrent sur le chemin: de sorte que, les yeux noyés dans ce grand Astre, tantôt l’un le prenait pour une lucarne du Ciel; tantôt un autre assurait que c’était la platine où Diane dresse les rabats d’Apollon; un autre, que ce pouvait bien être le Soleil lui-même, qui, s’étant au soir dépouillé de ses rayons, regardait par un trou ce qu’on faisait au monde, quand il n’y était pas.—Et moi, leur dis-je, qui souhaite mêler mes enthousiasmes aux vôtres, je crois, sans m’amuser aux imaginations pointues dont vous chatouillez le Temps pour le faire marcher plus vite, que la Lune est un monde comme celui-ci; à qui le nôtre sert de Lune.Quelques-uns de la compagnie me régalèrent d’un grand éclat de rire.—Ainsi peut-être, leur dis-je, se moque-t-on maintenant, dans la Lune, de quelque autre, qui soutient que ce globe-ci est un monde.Mais j’eus beau leur alléguer quePythagore,Epicure,Démocrite et de notre âge Copernic et Keppler[4]avaient été de cette opinion, je ne les obligeai qu’à rire de plus belle.Cette pensée, cependant, dont la hardiesse biaisait à mon humeur, affermie par la contradiction, se plongea si profondément chez moi, que, pendant tout le reste du chemin, je demeurai gros de mille définitions de Lune, dont je ne pouvais accoucher: de sorte qu’à force d’appuyer cette croyance burlesque par des raisonnements presque sérieux, il s’en fallait peu que je n’y déférasse déjà, quand le miracle ou l’accident, la fortune, ou peut-être ce qu’on nommera vision, fiction, chimère ou folie, si on veut, me fournit l’occasion qui m’engagea à ce discours.Etant arrivé chez moi, je montai dans mon cabinet, où je trouvai sur la table un livre ouvert que je n’y avais point mis. C’était celui de Cardan, et, quoique je n’eusse pas dessein d’y lire, je tombai de la vue, comme par force, justement sur une histoire de ce philosophe qui dit qu’étudiant un soir à la chandelle, il aperçut entrer, au travers des portes fermées, deux grands vieillards, lesquels, après beaucoup d’interrogations qu’il leur fit, répondirent qu’ils étaient habitants de la Lune, et en même temps disparurent. Je demeurai si surpris, tant de voir un livre qui s’était apporté là tout seul, que du temps et de la feuille où il s’était rencontré ouvert, que je pris toute cette enchaînure d’incidents pour une inspiration de faire connaître aux hommes que la Lune est un monde.—Quoi! disais-je en moi-même, après avoir tout aujourd’hui parlé d’une chose, un livre qui est peut-être le seul au monde où cette matière se traite si particulièrement, voler de ma bibliothèque sur ma table, devenir capable de raison, pour s’ouvrir justement à l’endroit d’une aventure si merveilleuse; entraîner mes yeux dessus, comme par force, et fournir ensuite à ma fantaisie les réflexions, et à ma volonté les desseins que je fais!—Sans doute, continuais-je, les deux vieillards qui apparurent à ce grand homme sont ceux-là mêmes qui ont dérangé mon livre et qui l’ont ouvert sur cette page pour s’épargner la peine de me faire la harangue qu’ils ont faite à Cardan.—Mais, ajoutais-je, je ne saurais m’éclaircir de ce doute, si je ne monte jusque-là?—Et pourquoi non? me répondais-je aussitôt. Prométhée fut bien autrefois au Ciel y dérober du feu. Suis-je moins hardi que lui? et ai-je lieu de n’en pas espérer un succès aussi favorable?A ces boutades, qu’on nommera peut-être des accès de fièvre chaude, succéda l’espérance de faire réussir un si beau voyage: de sorte que je m’enfermai, pour en venir à bout, dans une maison de campagne assez écartée, où, après avoir flatté mes rêveries de quelques moyens proportionnés à mon sujet, voici comment je montai au Ciel.J’avais attaché autour de moi quantité de fioles pleines de rosée, sur lesquelles le Soleil dardait ses rayons si violemment, que la chaleur, qui les attirait, comme elle fait les plus grosses nuées, m’éleva si haut, qu’enfin je me trouvai au-dessus de la moyenne région. Mais, comme cette attraction me faisait monter avec trop de rapidité, et qu’au lieu de m’approcher de la Lune, comme je prétendais, elle me paraissait plus éloignée qu’à mon départ, je cassai plusieurs de mes fioles, jusqu’à ce que je sentis que ma pesanteur surmontait l’attraction, et que je redescendais vers la terre.Mon opinion ne fut point fausse, car j’y retombai quelque temps après; et, à compter de l’heure que j’en étais parti, il devait être minuit.Cependant, je reconnus que le Soleil était alors au plus haut de l’horizon, et qu’il était là midi. Je vous laisse à penser combien je fus étonné: certes, je le fus de si bonne sorte que, ne sachant à quoi attribuer ce miracle, j’eus l’insolence de m’imaginer qu’en faveur de ma hardiesse, Dieu avait encore une fois recloué le Soleil aux Cieux, afin d’éclairer une si généreuse entreprise. Ce qui accrut mon étonnement, ce fut de ne point connaître le pays où j’étais, vu qu’il me semblait qu’étant monté droit, je devais être descendu au même lieu d’où j’étais parti. Equipé pourtant comme j’étais, je m’acheminai vers une espèce de chaumière, où j’aperçus de la fumée; et j’en étais à peine à une portée de pistolet, que je me vis entouré d’un grand nombre d’hommes tout nus. Ils parurent fort surpris de ma rencontre, car j’étais le premier, à ce que je pense, qu’ils eussent jamais vu habillé de bouteilles. Et, pour renverser encore toutes les interprétations qu’ils auraient pu donner à cet équipage, ils voyaient qu’en marchant je ne touchais presque point à la terre: aussi ne savaient-ils pas qu’au moindre branle que je donnais à mon corps, l’ardeur des rayons de midi me soulevait avec ma rosée, et que, sans que mes fioles n’étaient plus en assez grand nombre, j’eusse été possible à leur vue enlevé dans les airs.Je les voulus aborder; mais, comme si la frayeur les eût changés en oiseaux, un moment les vit perdre dans la forêt prochaine. J’en attrapai un toutefois, dont les jambes sans doute avaient trahi le cœur. Je lui demandai, avec bien de la peine (car j’étais tout essouflé), combien l’on comptait de là à Paris, et depuis quand en France le monde allait tout nu, et pourquoi ils me fuyaient avec tant d’épouvante. Cet homme, à qui je parlais, était un vieillard olivâtre, qui d’abord se jeta à mes genoux; et, joignant les mains en haut derrière la tête, ouvrit la bouche et ferma les yeux. Il marmotta longtemps entre ses dents, mais je ne discernai point qu’il articulât rien: de façon que je pris son langage pour le gazouillement enroué d’un muet.A quelque temps de là, je vis arriver une compagnie de soldats tambour battant, et j’en remarquai deux se séparer du gros, pour me reconnaître. Quand ils furent assez proches pour être entendus, je leur demandai où j’étais.—Vous êtes en France, me répondirent-ils, mais qui Diable vous a mis en cet état? et d’où vient que nous ne vous connaissons point? Est-ce que les vaisseaux sont arrivés? En allez-vous donner avis à monsieur le Gouverneur? et pourquoi avez-vous divisé votre eau-de-vie en tant de bouteilles?A tout cela, je leur répartis que le Diable ne m’avait point mis en cet état; qu’ils ne me connaissaient pas, à cause qu’ils ne pouvaient pas connaître tous les hommes; que je ne savais point que la Seine portât de navires à Paris, que je n’avais point d’avis à donner à Monsieur deMontbazon[5]; et que je n’étais point chargé d’eau-de-vie.—Ho, ho, me dirent-ils, me prenant les bras, vous faites le gaillard? Monsieur le Gouverneur vous connaîtra bien, lui!Ils me menèrent vers leur gros, où j’appris que j’étais véritablement en France, mais en la Nouvelle[6], de sorte qu’à quelque temps de là je fus présenté àMonsieur de Montmagnie, qui en est leVice-Roi, qui me demanda mon pays, mon nom et ma qualité; et, après que je l’eus satisfait, lui contant l’agréable succès de mon voyage, soit qu’il le crût,soit qu’il feignît de le croire, il eut la bonté de me faire donner une chambre dans son appartement. Mon bonheur fut grand de rencontrer un homme capable de hautes opinions, et qui ne s’étonna point, quand je lui dis qu’il fallait que la Terre eût tourné pendant mon élévation, puisque, ayant commencé de monter à deux lieues de Paris, j’étais tombé, par une ligne quasi-perpendiculaire, en Canada.Le soir, comme je m’allais coucher, il entra dans ma chambre, et me dit:—Je ne serais pas venu interrompre votre repos, si je n’avais cru qu’une personne qui a pu trouver le secret de faire tant de chemin en un demi-jour n’ait pas eu aussi celui de ne se point lasser. Mais vous ne savez pas, ajouta-t-il, la plaisante querelle que je viens d’avoir pour vous avec nos PèresJésuites? Ils veulent absolument que vous soyez magicien; et la plus grande grâce que vous puissiez obtenir d’eux est de ne passer que pour imposteur. Et, en effet, ce mouvement que vous attribuez à la Terre est un paradoxe assez délicat; et, pour moi, je vous dirai franchement que ce qui fait que je ne suis pas de votre opinion, c’est qu’encore qu’hier vous soyez parti de Paris, vous pouvez être arrivé aujourd’hui en cette contrée, sans que la Terre ait tourné; car le Soleil, vous ayant enlevé par le moyen de vos bouteilles, ne doit-il pas vous avoir amené ici, puisque, selon Ptolémée, Tycho Brahé et les philosophes modernes, il chemine du biais que vous faites marcher la Terre? Et puis, quelle grande vraisemblance avez-vous, pour vous figurer que le Soleil soit immobile, quand nous le voyons marcher? et quelle apparence que la Terre tourne avec tant de rapidité, quand nous la sentons ferme dessous nous?—Monsieur, lui répliquai-je, voici les raisons à peu près qui nous obligent à le préjuger. Premièrement, il est du sens commun de croire que le Soleil a pris la place au centre de l’univers, puisque tous les corps qui sont dans la Nature ont besoin de ce feu radical; qu’il habite au cœur de ce Royaume, pour être en état de satisfaire promptement à la nécessité de chaque partie, et que la cause des générations soit placée au milieu de tous les corps, pour y agir également et plus aisément: de même que la sage Nature a placé les parties génitales dans l’homme, les pépins dans le centre des pommes, les noyaux au milieu de leur fruit; et de même que l’oignon conserve, à l’abri de cent écorces qui l’environnent, le précieux germe où dix millions d’autres ont à puiser leur essence; car cette pomme est un petit univers à soi-même, dont le pépin, plus chaud que les autres parties, est le soleil, qui répand autour de soi la chaleur conservatrice de son globe; et ce germe, dans cette opinion, est le petit Soleil de ce petit monde, qui réchauffe et nourrit le sel végétatif de cette petite masse. Cela donc supposé, je dis que la Terre ayant besoin de la lumière, de la chaleur, et de l’influence de ce grand feu, elle tourne autour de lui pour recevoir également en toutes ses parties cette vertu qui la conserve. Car il serait aussi ridicule de croire que ce grand corps lumineux tournât autour d’un point dont il n’a que faire que de s’imaginer, quand nous voyons une alouette rôtie, qu’on a, pour la cuire, tourné la cheminée alentour. Autrement, si c’était au Soleil à faire cette corvée, il semblerait que la médecine eût besoin du malade; que le fort dût plier sous le faible; le grand servir au petit; et qu’au lieu qu’un vaisseau cingle le long des côtes d’une province, la province tournerait autour du vaisseau. Que si vous avez peine à comprendre comme une masse si lourde se peut mouvoir, dites-moi, je vous prie, les Astres et les Cieux, que vous faites si solides, sont-ils plus légers? Encore est-il plus aisé à nous, qui sommes assurés de la rondeur de la Terre, de conclure son mouvement par safigure. Mais pourquoi supposer le Ciel rond, puisque vous ne le sauriez savoir, et que, de toutes les figures, s’il n’a pas celle-ci, il est certain qu’il ne se peut mouvoir? Je ne vous reproche point vos excentèques, ni vos épicicles, lesquels vous ne sauriez expliquer que très confusément, et dont je sauve mon système. Parlons seulement des causes naturelles de ce mouvement. Vous êtes contraints, vous autres, de recourir aux intelligences qui remuent et gouvernent vos globes? Mais moi, sans interrompre le repos du Souverain Etre, qui sans doute a créé la Nature toute parfaite, et de la sagesse duquel il est de l’avoir achevée, de telle sorte que, l’ayant accomplie pour une chose, il ne l’ait pas rendue défectueuse pour une autre; je dis que les rayons du Soleil, avec ses influences, venant à frapper dessus, par leur circulation, la font tourner, comme nous faisons tourner un globe en le frappant de la main; ou de même que les fumées, qui s’évaporent continuellement de son sein, du côté que le Soleil la regarde, répercutées par le froid de la moyenne région, rejaillissent dessus, et de nécessité, ne la pouvant frapper que de biais, la font ainsi pirouetter. L’explication des deux autres mouvements est encore moins embrouillée. Considérez un peu, je vous prie...A ces mots,Monsieur de Montmagniem’interrompit:—J’aime mieux, dit-il, vous dispenser de cette peine; aussi bien, ai-je lu, sur ce sujet, quelques livres de Gassendi, mais à la charge que vous écouterez ce que me répondit un jour un de nos Pères, qui soutenait votre opinion: «En effet, disait-il, je m’imagine que la Terre tourne, non point pour les raisons qu’allègue Copernic, mais parce que, le feu d’enferainsi que vous apprend la Sainte-Ecriture, étant enclos au centre de la terre, les damnés, qui veulent fuir l’ardeur de sa flamme, gravissent, pour s’en éloigner, contre la voûte, et font ainsi tourner la Terre, comme un chien fait tourner une roue, lorsqu’il court enfermé dedans.»Nous louâmes quelque temps cette pensée, comme un pur zèle de ce bon Père, et enfinMonsieur de Montmagnieme dit qu’il s’étonnait fort, vu que le système de Ptolémée était si peu probable, qu’il eût été si généralement reçu.—Monsieur, lui répondis-je, la plupart des hommes, qui ne jugent que par les sens, se sont laissé persuader à leurs yeux, et de même que celui dont le vaisseau vogue terre à terre croit demeurer immobile, et que le rivage chemine, ainsi les hommes, tournant avec la Terre autour du Ciel, ont cru que c’était le Ciel lui-même qui tournait autour d’eux. Ajoutez à cela l’orgueil insupportable des humains, qui se persuadent que la Nature n’a été faite que pour eux, comme s’il était vraisemblable que le Soleil, un grand corps quatre cent trente-quatre fois plus vaste que la terre, n’eût été allumé que pour mûrir ses nèfles, et pommer ses choux. Quant à moi bien loin de consentir à leur insolence, je crois que les Planètes sont des mondes autour du Soleil, et que les étoiles fixes sont aussi des Soleils qui ont des Planètes autour d’eux, c’est-à-dire, des mondes que nous ne voyons pas d’ici à cause de leur petitesse, et parce que leur lumièreempruntéene saurait venir jusqu’à nous. Car comment, en bonne foi, s’imaginer que ces globes si spacieux ne soient que de grandes campagnes désertes, et que le nôtre, à cause que nous y camponsune douzaine de glorieux coquinsait été bâti pourcommander à tous? Quoi! parce que le Soleil compasse nos jours et nos années, est-ce à dire, pour cela, qu’il n’ait été construit qu’afin que nous ne frappions pas de la tête contre les murs? Non, non, si ce Dieu visible éclaire l’homme, c’est par accident,comme leflambeaudu Roi éclaire par accident au Crocheteur qui passe par la rue.—Mais, me dit-il, si, comme vous assurez, les étoiles fixes sont autant de Soleils, on pourrait conclure de là que le monde serait infini, puisqu’il est vraisemblable que les peuples de ce monde qui sont autour d’une étoile fixe, que vous prenez pour un Soleil, découvrent encore au-dessus d’eux d’autres étoiles fixes que nous ne saurions apercevoir d’ici, et qu’il en va de cette sorte à l’infini.—N’en doutez point, lui répliquai-je, comme Dieu a pu faire l’âme immortelle, il a pu faire le monde infini, s’il est vrai que l’éternité n’est rien autre chose qu’une durée sans bornes, et l’infini, une étendue sans limites. Et puis, Dieu serait fini lui-même, supposé que le monde ne fût pas infini, puisqu’il ne pourrait pas être où il n’y aurait rien, et qu’il ne pourrait accroître la grandeur du monde qu’il n’ajoutât quelque chose à sa propre étendue, commençant d’être où il n’était pas auparavant. Il faut donc croire que, comme nous voyons d’ici Saturne et Jupiter, si nous étions dans l’un ou dans l’autre, nous découvririons beaucoup de mondes que nous n’apercevons pas, et que l’univers est à l’infini construit de cette sorte.—Ma foi! me répliqua-t-il, vous avez beau dire, je ne saurais du tout comprendre cet infini.Dès que la flamme eut dévoré un rang de fusées... (Page 33).—Hé! dites-moi, lui repartis-je, comprenez-vous le rien qui est au delà? Point du tout. Car, quand vous songez à ce néant, vous vous l’imaginez tout au moins comme du vent ou comme de l’air, et cela, c’est quelque chose; mais l’infini, si vous ne le comprenez en général, vous le concevez au moins par parties, puisqu’il n’est pas difficile de se figurer, au delà de ce que nous voyons de terre et d’air, du feu, d’autre air, et d’autre terre. Or, l’infini n’est rien qu’une tissure sans bornes de tout cela. Que si vous me demandez de quelle façon ces mondes ont été faits, vu que la Sainte-Ecriture parle seulement d’un que Dieu créa[7],je réponds qu’elle ne parle que du nôtre à cause qu’il est le seul que Dieu ait voulu prendre la peine de faire de sa propre main, maistous les autresqu’on voit ouqu’on ne voit point,suspendus parmi l’azur de l’Univers, ne sont rien que de l’écume des Soleils qui se purgent. Car comment ces grands feux pourraient-ils subsister, s’ils n’étaient attachés à quelque matière qui les nourrit? Or, de même que le feu pousse loin de chez soi la cendre dont il est étouffé, de même que l’or, dans le creuset, se détache en s’affinant, du marcassite qui affaiblit son carat, et de même encore que notre cœur se dégage, par le vomissement, des humeurs indigestes qui l’attaquent; ainsileSoleil dégorge tous les jours et se purge, des restes de la matière quinourrit sonfeu. Mais, lorsqu’il aura tout à fait consumé cette matière qui l’entretient, vous ne devez point douter qu’il ne se répande de tous côtés pour chercher une autre pâture, et qu’il ne s’attache à tous les mondes qu’il aura construits autrefois, à ceux particulièrement qu’il rencontrera les plus proches; alors ces grands feux, rebouillant tous les corps, les rechasseront pêle-mêle de toutes parts comme auparavant, et, s’étant peu à peu purifiés, ils commenceront de servir de Soleil à d’autres petits mondes qu’ils engendreront en les poussant hors de leur Spère. Et c’est ce qui a fait sans doute prédire aux Pythagoriciens l’embrasementuniversel. Ceci n’est pas une imagination ridicule: la Nouvelle-France, où nous sommes, en produit un exemple bien convaincant. Ce vaste continent de l’Amérique est une moitié de la Terre, laquelle, en dépit de nos prédécesseurs, qui avaient mille fois cinglé l’Océan, n’avait point été encore découverte; aussi n’y était-elle pas encore, non plus que beaucoup d’îles, de péninsules, et de montagnes, qui se sont soulevées sur notre globe, quand les rouillures du Soleil qui se nettoyait ont été poussées assez loin, et condensées en pelotons assez pesants, pour être attirées par le centre de notre monde, possible peu à peu, en particules menues, peut-être aussi tout à coup en une masse. Cela n’est pas si déraisonnable, que saint Augustin n’y eût applaudi, si la découverte de ce pays eût été faite de son âge; puisque ce grand personnage, dont le génie était éclairédu Saint-Esprit, assure que de son temps la Terre était plate comme un four, et qu’elle nageait sur l’eau comme la moitié d’une orange coupée. Mais, si j’ai jamais l’honneur de vous voir en France, je vous ferai observer, par le moyen d’une lunette excellente, que certaines obscurités, qui d’ici paraissent des taches, sont des mondes qui se construisent.Mes yeux, qui se fermaient en achevant ce discours, obligèrentMonsieur de Montmagnie à me souhaiter le bonsoir. Nous eûmes, le lendemain et les jours suivants, des entretiens de pareille nature. Mais, comme, quelque temps après, l’embarras des affaires de la Province accrocha notre Philosophie, je retombai de plus belle au dessein de monter à la Lune.Je m’en allais, dès qu’elle était levée, rêvant, parmi les bois, à la conduite et à la réussite de mon entreprise; et enfin, une veille de Saint-Jean, qu’on tenait conseil dans le Fort pour déterminer si l’on donnerait secours aux Sauvages du pays contre les Iroquois, je m’en allai tout seul, derrière notre habitation, au coupeau d’une petite montagne, où voici ce que j’exécutai. J’avais fait une machine que je m’imaginais capable de m’élever autant que je voudrais, en sorte que, rien de tout ce que j’y croyais nécessaire n’y manquant, je m’assis dedans, et me précipitai en l’air, du haut d’une roche. Mais, parce que je n’avais pas bien pris mes mesures, je culbutai rudement dans la vallée. Tout froissé néanmoins que j’étais, je m’en retournai dans ma chambre, sans perdre courage, et je pris de la moelle de bœuf, dont je m’oignis tout le corps, car j’étais tout meurtri, depuis la tête jusqu’aux pieds; et, après m’être fortifié le cœur d’une bouteille d’essence cordiale, je m’en retournai chercher ma machine; mais je ne la trouvai point, car certains soldats, qu’on avait envoyés dans la forêt couper du bois pour faire le feu de la Saint-Jean, l’ayant rencontrée par hasard, l’avaient apportée au Fort, où, après plusieurs explications de ce que ce pouvait être, quand on eut découvert l’invention du ressort, quelques-uns dirent qu’il y fallait attacher quantité de fusées volantes, parce que, leur rapidité les ayant enlevées bien haut, et le ressort agitant ses grandes ailes, il n’y aurait personne qui ne prît cette machine pour un dragon de feu. Je la cherchai longtemps, cependant, mais enfin je la trouvai, au milieu de la place de Québec, comme on y mettait le feu.La douleur de rencontrer l’œuvre de mes mains en un si grand péril me transporta tellement que je courus saisir le bras du soldat qui y allumait le feu. Je lui arrachai sa mèche, et me jetai tout furieux dans ma machine pour briser l’artifice dont elle était environnée; mais j’arrivai trop tard, car à peine y eus-je les deux pieds, que me voilà enlevé dans la nue. L’horreur dont je fus consterné ne renversa point tellement les facultés de mon âme que je ne me sois souvenu depuis de tout ce quim’arriva en cet instant. Car, dès que la flamme eut dévoré un rang de fusées, qu’on avait disposées six à six, par le moyen d’une amorce qui bordait chaque demi-douzaine, un autre étage s’embrasait, puis un autre; en sorte que le salpêtre, prenant feu, éloignait le péril en le croissant. La matière, toutefois, étant usée, fit que l’artifice manqua, et, lorsque je ne songeais plus qu’à laisser ma tête sur celle de quelque montagne, je sentis, sans que je remuasse aucunement, mon élévation continuée, et, ma machine prenant congé de moi, je la vis retomber vers la terre.Cette aventure extraordinaire me gonfla le cœur d’une joie si peu commune que, ravi de me voir délivré d’un danger assuré, j’eus l’impudence de philosopher là-dessus. Comme donc je cherchais, des yeux et de la pensée, ce qui en pouvait être la cause, j’aperçus ma chair boursouflée, et grasse encore de la moelle dont je m’étais enduit pour les meurtrissures de mon trébuchement; je connus qu’étant alors en décours, et la Lune pendant ce quartier ayant accoutumé de sucer la moelle des animaux, elle buvait celle dont je m’étais enduit, avec d’autant plus de force que son globe était plus proche de moi, et que l’interposition des nuées n’en affaiblissait point la vigueur.Quand j’eus percé, selon le calcul que j’ai fait depuis, beaucoup plus des trois quarts du chemin qui sépare la Terre d’avec la Lune, je me vis tout d’un coup choir les pieds en haut, sans avoir culbuté en aucune façon; encore, ne m’en fussé-je pas aperçu, si je n’eusse senti ma tête chargée du poids de mon corps. Je connus bien à la vérité que je ne retombais pas vers notre monde; car, encore que je me trouvasse entre deux Lunes, et que je remarquasse fort bien que je m’éloignais de l’une à mesure que je m’approchais de l’autre, j’étais assuré que la plus grande était notre globe; parce qu’au bout d’un jour ou deux de voyage, les réfractions éloignées du Soleil venant à confondre la diversité des corps et des climats, il ne m’avait plus paru que comme une grande plaque d’or: cela me fit imaginer que je baissais vers la Lune; et je me confirmai dans cette opinion, quand je vins à me souvenir que je n’avais commencé de choir qu’après les trois quarts du chemin.—Car, disais-je en moi-même, cette masse étant moindre que la nôtre, il faut que la sphère de son activité ait aussi moins d’étendue, et que, par conséquent, j’aie senti plus tard la force de son centre.Enfin, après avoir été fort longtemps à tomber (à ce que je préjugeai, car la violence du précipice m’empêcha de le remarquer), le plus loin dont je me souviens, c’est que je me trouvai sous un arbre, embarrassé avec trois ou quatre branches assez grosses que j’avais éclatées par ma chute, et le visage mouillé d’une pomme qui s’était écachée contre.Par bonheur, ce lieu-là était, comme vous le saurez bientôt, le paradisterrestre et l’arbre sur lequel je tombai se trouva justement l’arbre de vie.Ainsi vous pouvez bien juger que, sans cemiraculeuxhasard, je serais mille fois mort. J’ai souvent fait depuis réflexion sur ce que le vulgaire assure qu’en se précipitant d’un lieu fort haut, on est étouffé avant de toucher la terre; et j’ai conclu, de mon aventure, qu’il en avait menti, ou bien qu’il fallait que le jus énergique de ce fruit, qui m’avait coulé dans la bouche, eût rappelé mon âme qui n’était pas loin de mon cadavre encore tout tiède, et encore disposé aux fonctions de la vie. En effet, sitôt que je fus à terre, ma douleur s’en alla, avant même de se perdre en ma mémoire et la faim, dont pendant mon voyage j’avais été beaucoup travaillé, ne me fit trouver en sa place qu’un léger souvenir de l’avoir perdue.A peine, quand je fus relevé, eus-je observéles bords dela plus largedes quatre grandes rivières qui forment un lac en s’abouchant, que l’esprit ou l’âme invisible des simples, qui s’exhalent sur cette contrée, me vint réjouir l’odorat; et je connus que les cailloux n’y étaient ni durs ni raboteux, et qu’ils avaient soin de s’amollir, quand on marchait dessus. Je rencontrai d’abord une étoile de cinq avenues, dont leschênes qui la composentsemblaient par leur excessive hauteur porter au Ciel un parterre de haute futaie. En promenant mes yeux, de la racine au sommet, puis les précipitant du faîte jusqu’au pied, je doutais si la terre les portait, ou si eux-mêmes ne portaient point la terre pendue à leurs racines; leur front, superbement élevé, semblait aussi plier, comme par force, sous la pesanteur des globes célestes, dont on dirait qu’ils ne soutiennent la charge qu’en gémissant; leurs bras, étendus vers le Ciel, témoignaient, en l’embrassant, demander aux Astres la bénignité toute pure de leurs influences, et les recevoir, avant qu’elles aient rien perdu de leur innocence, au lit des Eléments.Là, de tous côtés, les fleurs, sans avoir eu d’autre Jardinier que la Nature, respirent une haleine si douce, quoique sauvage, qu’elle réveille et satisfait l’odorat; là, l’incarnat d’une rose sur l’églantier, et l’azur éclatant d’une violette sous des ronces, ne laissant point de liberté pour le choix, font juger qu’elles sont toutes deux plus belles l’une que l’autre; là, le Printemps compose toutes les Saisons; là, ne germe point de plante vénéneuse, que sa naissance ne trahisse sa construction; là, les ruisseaux, par un agréable murmure, racontent leurs voyages aux cailloux; là, mille petits gosiers emplumés font retentir la forêt au bruit de leurs mélodieuses chansons; et la trémoussante assemblée de ces divins musiciens est si générale, qu’il semble que chaque feuille, dans ce bois, ait pris la langue et la figure d’un rossignol; et même l’Echo prend tant de plaisir à leurs airs, qu’on dirait, à les lui entendre répéter, qu’elle ait envie de les apprendre.A côté de ce bois se voient deux prairies, dont le vert-gai continu fait une émeraude à perte de vue. Le mélange confus des peintures, que le Printemps attache à cent petites fleurs, en égare les nuances l’une dans l’autre avec une si agréable confusion, qu’on ne sait si ces fleurs, agitées par un doux zéphyr, courent plutôt après elles-mêmes qu’elles ne fuient pour échapper aux caresses de ce vent folâtre. On prendrait même cette prairie pour un Océan, à cause qu’elle est comme une mer qui n’offre point de rivage, en sorte que mon œil, épouvanté d’avoir couru si loin sans découvrir le bord, y envoyait vitement ma pensée; et ma pensée, doutant que ce fût l’extrémité du monde, se voulait persuader que des lieux si charmants avaient peut-être forcé le Ciel de se joindre à la Terre.Au milieu d’un tapis si vaste et si plaisant, court à bouillons d’argent une fontaine rustique, qui couronne ses bords d’un gazon émaillé depâquerettes, de bassinets, de violettes, et ces fleurs, semblent se presser à qui s’y mirera la première: elle est encore au berceau, car elle ne vient que de naître, et sa face jeune et polie ne montre pas seulement une ride. Les grands cercles qu’elle promène en revenant mille fois sur elle-même montrent que c’est bien à regret qu’elle sort de son pays natal; et, comme si elle eût été honteuse de se voir caressée auprès de sa mère, elle repoussa en murmurant ma main qui la voulait toucher. Les animaux qui s’y venaient désaltérer, plus raisonnables que ceux de notre monde, témoignaient être surpris de voir qu’il faisait grand jour vers l’horizon, pendant qu’ils regardaient le Soleil aux Antipodes, et n’osaient se pencher sur le bord, de la crainte qu’ils avaient de tomber au Firmament.Il faut que je vous avoue qu’à la vue de tant de belles choses, je mesentis chatouillé de ces agréables douleurs, qu’on dit que sent l’embryon, à l’infusion de son âme. Le vieux poil me tomba pour faire place à d’autres cheveux plus épais et plus déliés. Je sentis ma jeunesse se rallumer, mon visage devenir vermeil, ma chaleur naturelle se remêler doucement à mon humide radical; enfin, je reculai sur mon âge environ quatorze ans.J’avais cheminé une demi-lieue à travers une forêt de jasmins et de myrtes, quand j’aperçus, couché à l’ombre, je ne sais quoi qui remuait. C’était un jeune adolescent, dont la majestueuse beauté me força presque à l’adoration. Il se leva pour m’en empêcher:—Ce n’est pas à moi, s’écria-t-il, c’est à Dieu que tu dois ces humilités!—Vous voyez une personne, lui répondis-je, consternée de tant de miracles, que je ne sais par lequel débuter mes admirations; car, venant d’un monde que vous prenez sans doute ici pour une Lune, je pensais être abordé dans un autre, que ceux de mon pays appellent la Lune aussi; et voilà que je me trouve en Paradis, aux pieds d’un Dieu qui ne veut pas être adoré etd’un étranger qui parle ma langue.—Hormis la qualité de Dieu, me répliqua-t-il,[8]ce que vous dites est véritable; cette terre-ci est la Lune, que vous voyez de votre globe; et ce lieu-ci où vous marchez estle paradis, mais c’est le paradis terrestre où n’ont jamais entré que six personnes, Adam, Eve, Enoc, moi, qui suis le Vieil Elie, Saint-Jean l’Evangéliste et vous. Vous savez bien comme les deux premiers en furent bannis, mais vous ne savez pas comment ils arrivèrent en votre monde. Sachez donc qu’après avoir tâté tous deux de la pomme défendue, Adam qui craignait que Dieu irrité par sa présence ne rengregeast sa punition, considéra la Lune, votre terre, comme le seul refuge où il se pourrait mettre à l’abri des poursuites de son créateur.—Or, en ce temps-là, l’imagination chez l’homme était si forte, pour n’avoir point encore été corrompue, ni par les débauches, ni par la crudité des aliments, ni par l’altération des maladies, qu’étant alors excité au violent désir d’aborder cet asile, et que sa masse étant devenue légère par le feu de cet enthousiasme, il y fut enlevé, de la même sorte qu’il s’est vu des Philosophes, leur imagination fortement tendue à quelque chose, être emportés en l’air par des ravissements que vous appelez extatiques.Eve, que l’infirmité de son sexe rendait plus faible et moins chaude, n’aurait pas eu sans doute l’imaginative assez vigoureuse pour vaincre par la contention de sa volonté le poids de la matière, mais parce qu’il y avait très peuqu’elle avait été tirée du corps de son mari, la sympathie, dont cette moitié était encore liée à son tout, la porta vers lui à mesure qu’il montait, comme l’ambre se fait suivre de la paille, comme l’aimant se tourne au septentrion d’où il a été arraché, etAdamattiral’ouvrage de sa côte, comme la mer attire les fleuves qui sont sortis d’elle. Arrivés qu’ils furent en votre terre, ils s’habituèrent entre la Mésopotamie et l’Arabie;les Hébreuxl’ont connu sous le nom d’Adamet les Idolâtres sous celui de Prométhée, queleursPoètes feignirent avoir dérobé le feu du Ciel, à cause de ses descendants, qu’il engendra pourvus d’une âme aussi parfaite que celle dont il était rempli. Ainsi, pour habiter votre monde,le premierhomme laissa celui-ci désert; mais le Tout-Sage ne voulut pas qu’une demeure si heureuse restât sans habitants: il permit, peu de siècles après, qu’Enoc, ennuyé de la compagnie des hommes, dont l’innocence se corrompait, eût envie de les abandonner.Mais ce Saintpersonnage ne jugea point de retraite assurée contre l’ambition de ses parents,qui s’égorgeaient déjà pour le partage de votre monde, sinon la terrebienheureusedontjadis Adamson aïeul lui avait tant parlé.Toutefois comment y aller. L’Echelle de Jacob n’était pas encore inventée, la grâceduTrès-Haut[9]y suppléa; car,elle fit qu’Enoc s’avisa que le feu du Ciel descendait sur les holocaustes des Justes et de ceux qui étaient agréables devant la face du Seigneur, selon la parole de sa bouche, «L’odeur des sacrifices du Juste est montée jusqu’à moi». Un jour que cette flamme divine était acharnée à consumer une victime qu’il offrait à l’Eternel, de la vapeur qui s’exhalait, il remplit deux grands vases qu’il luta hermétiquement, et se les attacha sous lesaisselles. La fumée aussitôt, qui tendait à s’élever, et qui ne pouvait pénétrerque par miraclele métal, poussa les vases en haut, et, de la sorte, enlevèrent avec eux ce Saint homme. Quand il fut monté jusqu’à la Lune, et qu’il eut jeté les yeux sur ce beau jardin, un épanouissement de joie presque surnaturelle lui fit connaître que c’était leparadis terrestreoù songrand-pèreavait autrefois demeuré. Il délia promptement les vaisseaux qu’il avait ceints comme des ailes autour de ses épaules, et le fit avec tant de bonheur, qu’à peine était-il en l’air quatre toises au-dessus de la Lune, qu’il prit congé de ses nageoires. L’élévation cependant était assez grande pour le beaucoup blesser, sans le grand tour de sa robe, où le vent s’engouffra, et l’ardeur du feu de charité quile soutint doucement, jusqu’à ce qu’il eût mis pied à terre. Pour les deux vases, ils montèrenttoujours jusqu’à ce que Dieu les enchâssât dans le Ciel, et c’est ce qu’aujour’d’hui vous appelez les Balances,qui nous montrent bien tous les jours qu’elles sont encore pleines des odeurs du sacrifice d’un juste par les influences favorables qu’elles inspirent sur l’horoscope de Louis le Juste qui eut les balances pour ascendants.Il n’était pas encore toutefois en ces jardins et n’y arriva que quelque temps après.Ce fut lorsque déborda le déluge, car les eaux où votre monde s’engloutit montèrent à une hauteur si prodigieuse que l’arche voguait dans les cieux à côté de la Lune.Les humains aperçurent ce globe par la fenêtre, mais la réflexion de ce grand corps opaque s’affaiblissant à cause de leur proximité qui partageait sa lumière, chacun d’eux crut que c’était un canton de la terre qui n’avait pas été noyé.Il n’y eut qu’une fille de Noé nommée Achab, qui, à cause peut-être qu’elle avait pris garde qu’à mesure que le navire haussait, ils approchaient de cet astre, soutint à cor et à cris qu’assurément c’était la Lune.On eut beau lui représenter que, les sondes jetées, on n’avait trouvé que quinze coudées d’eau, elle répondait que le fer avait donc rencontré le dos d’une baleine qu’ils avaient pris pour la terre, que quant à elle, elle était bien assurée que c’était la Lune en propre personne qu’ils allaient aborder.Enfin, comme chacun opine pour son semblable, toutes les autres femmes se le persuadèrent ensuite.Les voilà donc, malgré la défense des hommes, qui jettent l’esquif en mer; Achab était la plus hasardeuse, aussi voulut-elle la première essayer le péril, elle se lance allègrement dedans et tout son sexe l’allait joindre sansunevague qui sépara le bateau du navire. On eut beau crier après elle, l’appeler cent fois lunatique, protester qu’elle serait cause qu’un jour on reprocherait à toutes les femmes d’avoir dans la tête un quartier dela lune, elle se moqua d’eux. La voilà qui vogue hors du monde. Les animaux suivirent son exemple, car la plupart des oiseaux qui se sentirent l’aile assez forte pour risquer le voyage, impatients de la première prison dont on eût encore arrêté leur liberté, donnèrent jusque-là; des quadrupèdes même, les plus courageux, se mirent à la nage. Il en était sorti près de mille avant que les fils de Noé pussent fermer les étables que la foule des animaux qui s’échappaient tenait ouverte. La plupart abordèrent ce nouveau monde. Pour l’esquif, il alla donner contre un coteau fort agréable où la généreuse Achab descendit et, joyeuse d’avoir connu qu’en effet cette terre était la lune, ne voulut point se rembarquer pour rejoindre ses frères. Elle s’habitua quelques temps dans une grotte et comme un jour elle se promenait, balançant si elle serait fâchée d’avoir perdu la compagnie des siens ou si elle en serait bien aise, elle aperçut un homme qui abattait du gland.La joie d’une telle rencontre la fit voler aux embrassements; elle en reçut de réciproques, car il y avait encore plus longtemps que le vieillard n’avait vu visage humain. C’était Enoc le juste. Ils vécurent ensemble, et sans que le naturel impie de ses enfants et l’orgueil de la femme l’obligea de se retirer dans les bois ils auraient achevé ensemble de filer leurs jours avec toute la douceur dont Dieu bénit le mariage des justes. Là tous les jours, dans les retraites les plus sauvages de ces affreuses solitudes, ce bon vieillard offrait à Dieu, d’un esprit épuré, son cœur en holocauste, quand, de l’arbre de science que vous savez qui est en ce jardin, un jour étant tombé une pomme dans la rivière au bord de laquelle il est planté, elle fut portée à la merci des vagues hors le Paradis en un lieu où le pauvre Enoc pour sustenter sa vie prenait du poisson à la pêche. Ce beau fruit fut arrêté dans le filet, il le mangea; aussitôt il connut où était le Paradisterrestreet par des secrets que vous ne sauriez concevoir si vous n’avez mangé comme lui de la pomme de science, il y vint demeurer.Il faut maintenant que je vous raconte la façon dont j’y suis venu.Vous n’avez pas oublié je pense que je me nomme Héliecar je vous l’ai dit naguère. Vous saurez donc quej’étais en votre monde et quej’habitais avecElisée, un Hébreu comme moi, sur les agréables bordsdu Jourdain, où je menais, parmi les livres, une vie assez douce pour ne pas la regretter, encore qu’elle s’écoulât. Cependant, plus les lumières de mon esprit croissaient, plus aussi croissait la connaissance de celles que je n’avais point. Jamais nosprêtresne me ramentevaientAdam, que le souvenir decettePhilosophie parfaitequ’il avait possédéene me fît soupirer. Je désespérais de la pouvoir acquérir, quand un jour, après avoirsacrifié pour l’expiation des faiblesses de mon être mortel, je m’endormis et l’Ange du Seigneur m’apparut en songe; aussitôt que je fus réveillé, je ne manquai pas de travailler aux choses qu’il m’avaitprescrites[10]: je pris de l’aimant environ deux pieds en carré, que je mis dans un fourneau puis lorsqu’il fut bien purgé, précipité et dissous, j’en tirai l’attractif,je calcinai tout cet élixiret le réduisis à la grosseur d’environ une balle médiocre.
Nullius addictus jurare in verba magistri.
Nullius addictus jurare in verba magistri.
Démocrite et Pyrrhon lui semblaient, après Socrate, les plus raisonnables de l’antiquité; encore, n’était-ce qu’à cause que le premier avait mis la vérité dans un lieu si obscur, qu’il était impossible de la voir; etque Pyrrhon avait été si généreux, qu’aucun des savants de son siècle n’avait pu mettre ses sentiments en servitude, et si modeste, qu’il n’avait jamais voulu rien décider; ajoutant, à propos de ces savants, que beaucoup de nos Modernes ne lui semblaient que les échos d’autres savants, et quebeaucoupde gens passent pour très doctes, qui auraient passé pour très ignorants, si des savants ne les avaient précédés. De sorte que, quand je lui demandais pourquoi donc il lisait les ouvrages d’autrui, il me répondait que c’était pour connaître les larcins d’autrui; et que, s’il eût été juge de ces sortes de crimes, il y aurait établi des peines plus rigoureuses que celles dont on punit les voleurs de grands chemins; à cause que, la gloire étant quelque chose de plus précieux qu’un habit, qu’un cheval, et même que de l’or, ceux qui s’en acquièrent par des livres qu’ils composent de ce qu’ils dérobent chez les autres étaient comme des voleurs de grands chemins, qui se parent aux dépens de ceux qu’ils dévalisent; et que, si chacun eût travaillé à ne dire que ce qui n’eût point été dit, les bibliothèques eussent été moins grosses, moins embarrassantes, plus utiles, et la vie de l’homme, (quoique très courte), eût presque suffi pour lire et savoir toutes les bonnes choses; au lieu que, pour en trouver une qui soit passable, il en faut lire cent mille, ou qui ne valent rien, ou qu’on a lues ailleurs une infinité de fois, et qui font cependant consumer le temps inutilement et désagréablement.
Néanmoins, il ne blâmait jamais un ouvrage absolument, quand il y trouvait quelque chose de nouveau; parce qu’il disait que c’était un accroissement de bien aussi grand pour la République des Lettres que la découverte des terres nouvelles est utile aux anciennes; et la nation des Critiques lui semblait d’autant plus insupportable, qu’il attribuait, à l’envie et au dépit qu’ils avaient de se voir incapables d’aucune entreprise (qui est toujours louable, quand bien l’effet n’y répondrait pas entièrement), la passion qu’ils font paraître à reprendre les autres.
Non ego paucis, disait-il.Offendat maculis quas aut incuriat fuditAut humana parum cavit natura.
Non ego paucis, disait-il.Offendat maculis quas aut incuriat fuditAut humana parum cavit natura.
Et, en effet, si on souffre bien des ombres dans un tableau, pourquoi ne pas souffrir dans un Livre quelques endroits moins forts que d’autres, puisque, par la règle des contraires, le noir sert quelquefois à faire davantage briller le blanc.
Cependant, comme il n’avait que des sentiments extraordinaires, aucun de ses ouvrages n’a été mis entre les communs. SonAgrippinecommence, continue, et finit d’une manière que d’autres n’avaient point encore pratiquée. L’élocution y est toute poétique, le sujet bien choisi, les rôles fort beaux, les sentiments romains dans une vigueur digne d’un si grand nom, l’intrigue merveilleuse, la surprise agréable, le démêlé clair, et la règle des vingt-quatre heures si régulièrement observée, que cette Pièce peut passer pour un Modèle du Poème dramatique.
Mais en quoi particulièrement il était admirable, c’est que du sérieux il passait au plaisant, et y réussissait également. Sa comédie duPédant jouéen est une preuve et très forte et très agréable; de même que plusieurs de ses autres ouvrages; témoignage très fidèle de l’universalité de son bel esprit. SonHistoire de l’Etincelle et de la République du Soleil,où, en même style qu’il a prouvé la Lune habitable, il prouvait le sentiment des pierres, l’instinct des plantes, et le raisonnement des brutes, était encore au-dessus de tout cela, et j’avais résolu de la joindre à celle-ci;mais un voleur, qui pilla son coffre pendant sa maladie, m’a privé de cette satisfaction, et toi, de ce surcroît de divertissement.
Enfin, Lecteur, il passa toujours pour un homme d’esprit très rare; à quoi la Nature joignit tant de bonheur du côté des sens, qu’il se les soumit toujours autant qu’il voulut; de sorte qu’il ne but du vin que rarement, à cause, disait-il, que son excès abrutit, et qu’il fallait être autant sur la précaution à son égard que de l’arsenic (c’était à quoi il le comparait), parce qu’on doit tout appréhender de ce poison, quelque préparation qu’on y apporte; quand même il n’y aurait à en craindre que ce que le vulgaire nomme qui pro quo, qui le rend toujours dangereux. Il n’était pas moins modéré dans son manger, dont il bannissait les ragoûts tant qu’il pouvait, dans la croyance que le plus simple vivre, et le moins mixtionné, était le meilleur: ce qu’il confirmait par l’exemple des hommes modernes, qui vivent si peu; au contraire de ceux des premiers siècles, qui semblent n’avoir vécu si longtemps qu’à cause de la simplicité de leurs repas.
Quippe aliter tunc orbe novo cœloque recenteVivebant homines...
Quippe aliter tunc orbe novo cœloque recenteVivebant homines...
Il accompagnait ces deux qualités d’une si grande retenue envers le beau sexe, qu’on peut dire qu’il n’est jamais sorti du respect que le nôtre lui doit; et il avait joint à tout cela une si grande aversion pour tout ce qui lui semblait intéressé, qu’il ne put jamais s’imaginer ce que c’était de posséder du bien en particulier, le sien étant bien moins à lui qu’à ceux de sa connaissance qui en avaient besoin. Aussi le ciel, qui n’est point ingrat, voulut que d’un grand nombre d’amis qu’il eut pendant sa vie, plusieurs l’aimassent jusqu’à la mort, et quelques-uns même par delà.
Je me doute, Lecteur, que ta curiosité, pour sa gloire et ma satisfaction, demande que j’en consigne les noms à la postérité; et j’y défère d’autant plus volontiers, que je ne t’en nommerai aucun qui ne soit d’un mérite extraordinaire, tant il les avait bien su choisir. Plusieurs raisons, et principalement l’ordre du temps, veulent que je commence par Monsieur de Prade, en qui la belle science égalait un grand cœur et beaucoup de bonté, que son admirable histoire de France fait si justement nommer le Corneille Tacite des Français, et qui sut tellement estimer les belles qualités de Monsieur de Bergerac, qu’il fut après moi le plus ancien de ses amis et un de ceux qui le lui a témoigné le plus obligeamment en une infinité de rencontres. L’illustre Cavois, qui fut tué à la bataille de Lens, et le vaillant Brissailles, Enseigne des Gens-d’armes de son Altesse Royale, furent non seulement les justes estimateurs de ses belles actions, mais encore ses glorieux témoins, et ses fidèles compagnons en quelques-unes. J’ose dire que mon frère et Monsieur de Zedde, qui se connaissent en braves, et qui l’ont servi, et en ont été servis dans quelques occasions souffertes en ce temps-là aux gens de leur métier, égalaient son courage à celui des plus vaillants; et, si ce témoignage était suspect, à cause de la part qu’y a mon frère, je citerais encore un brave de la plus haute classe, je veux dire Monsieur Duret de Monchenin, qui l’a trop bien connu et trop estimé, pour ne pas confirmer ce que j’en dis. J’y puis ajouter Monsieur de Bourgongne, Mestre de Camp du Régiment d’Infanterie de Monseigneur le Prince de Conti; puisqu’il vit le combat surhumain dont j’ai parlé, et que le témoignage qu’il en rendit avec le nom d’intrépide, qu’il lui en donne toujours depuis, ne permet pas qu’il en reste l’ombre du moindre doute, au moins à ceux qui ont connu Monsieur de Bourgongne, qui était trop savant à bien faire le discernement de ce quin’en mérite point, et dont le génie était universellement trop beau pour se tromper dans une chose de cette nature. Monsieur de Chavagne, qui court toujours avec une si agréable impétuosité au-devant de ceux qu’il veut obliger, cet illustre Conseiller Monsieur de Longueville-Gontier, qui a toutes les qualités d’un homme achevé, Monsieur de Saint-Gilles, en qui l’effet suit toujours l’envie d’obliger, et qui n’est pas un petit témoin de son courage et de son esprit, Monsieur de Lignières, dont les productions sont les effets d’un parfaitement beau feu, Monsieur de Châteaufort, en qui la mémoire et le jugement sont si admirables, et l’application si heureuse d’une infinité de belles choses qu’il sait, Monsieur des Billettes qui n’ignore rien à vingt-trois ans de ce que les autres font gloire de savoir à cinquante, Monsieur de la Morlière, dont les mœurs sont si belles, et la façon d’obliger si charmante, Monsieur le Comte de Brienne, de qui le bel esprit répond si bien à sa grande naissance, eurent pour lui toute l’estime qui fait la véritable amitié, dont à l’envi ils prirent plaisir de lui donner des marques très sensibles. Je ne particulariserai rien de ce fort esprit, de ce tout savant, de cet infatigable à produire tant de bonnes et si utiles choses, Monsieur l’Abbé de Villeloin, parce que je n’ai pas eu l’honneur de le pratiquer, mais je puis assurer que Monsieur de Bergerac s’en louait extrêmement, et qu’il en avait reçu plusieurs témoignages de beaucoup de bonté.
J’aurais ajouté que, pour complaire à ses amis qui lui conseillaient de se faire un Patron qui l’appuyât à la Cour, ou ailleurs, il vainquit le grand amour qu’il avait pour sa liberté, et que, jusqu’au jour qu’il reçut à la tête le coup dont j’ai parlé, il demeura auprès de Monsieur le Duc d’Arpajon, à qui même il dédia tous ses Ouvrages; mais, parce que dans sa maladie il se plaignit d’en avoir été abandonné, j’ai cru ne pas devoir décider si ce fut par un effet du malheur général pour tous les petits, et commun à tous les grands, qui ne se souviennent des services qu’on leur rend que dans le temps qu’ils les reçoivent, ou si ce n’était point un secret du Ciel, qui, voulant l’ôter sitôt du monde, voulait aussi lui inspirer le peu de regret qu’on doit avoir de quitter ce qui nous y semble de plus beau, et qui pourtant ne l’est pas toujours.
Je ferais tort à Monsieur Roho, si je n’ajoutais son nom sur une liste si glorieuse, puisque cet illustre mathématicien, qui a tant fait de belles épreuves physiques, et qui n’est pas moins aimable pour sa bonté et sa modestie que relevé au-dessus du commun par sa science, eut tant d’amitié pour Monsieur de Bergerac, et s’intéressa de telle sorte pour ce qui le touchait, qu’il fut le premier qui découvrit la véritable cause de sa maladie, et qui rechercha soigneusement, avec tous ses amis, les moyens de l’en délivrer; mais Monsieur des Boisclairs, qui jusque dans ses moindres actions n’a rien que d’héroïque, crut trouver en Monsieur de Bergerac une trop belle occasion de satisfaire sa générosité, pour en laisser la gloire aux autres, qu’il résolut de prévenir, et qu’il prévint en effet, dans une conjoncture d’autant plus utile à son ami, que l’ennui de sa longue captivité le menaçait d’une prompte mort, dont une violente fièvre avait même déjà commencé le triste prélude. Mais cet ami sans pair l’interrompit, par un intervalle de quatorze mois, qu’il le garda chez lui, et il eût eu, avec la gloire que méritent tant de grands soins et tant de bons traitements qu’il lui fit, celle de lui avoir conservé la vie, si ses jours n’eussent été comptés et bornés à la trente-cinquième année de son âge, qu’il finit à la campagne chez Monsieur de Cyrano, son cousin, dont il avait reçu de grands témoignages d’amitié, de qui les conversations, si savantes dans l’Histoire du temps présent et du passé, lui plaisaientextrêmement, et chez qui, par une affectation de changer d’air qui précède la mort, et qui en est un symptôme presque certain dans la plupart des malades, il se fit porter, cinq jours avant de mourir.
Je crois que c’est rendre à Monsieur le Maréchal de Gassion une partie de l’honneur qu’on doit à sa mémoire, de dire qu’il aimait les gens d’esprit et de cœur, parce qu’il se connaissait en tous les deux, et que, sur le récit que Messieurs de Cavois et de Cuigy lui firent de Monsieur de Bergerac, il le voulut avoir auprès de lui. Mais la liberté dont il était encore idolâtre (car il ne s’attacha que longtemps après à M. d’Arpajon) ne put jamais lui faire considérer un si grand homme que comme un maître; de sorte qu’il aima mieux n’en être pas connu et être libre, que d’en être aimé et être contraint; et même cette humeur, si peu soucieuse de la fortune, et si peu des gens du temps, lui fit négliger plusieurs belles connaissances que la Révérende Mère Marguerite, qui l’estimait particulièrement, voulut lui procurer; comme s’il eût pressenti que ce qui fait le bonheur de cette vie lui eût été inutile pour s’assurer celui de l’autre. Ce fut la seule pensée qui l’occupa sur la fin de ses jours d’autant plus sérieusement, que Madame de Neuvillette, cette femme toute pieuse, toute charitable, toute à son prochain, parce quelle est toute à Dieu, et de qui il avait l’honneur d’être parent du côté de la noble famille des Bérangers, y contribua, de sorte qu’enfin le libertinage, dont les jeunes gens sont pour la plupart soupçonnés, lui parut un monstre, pour lequel je puis témoigner qu’il eut depuis cela toute l’aversion qu’en doivent avoir ceux qui veulent vivre chrétiennement.
J’augurai ce grand changement, quelque temps avant sa mort, de ce que, lui ayant un jour reproché la mélancolie qu’il témoignait dans les lieux où il avait accoutumé de dire les meilleures et les plus plaisantes choses, il me répondit que c’était à cause que, commençant à connaître le monde, il s’en désabusait; et qu’enfin il se trouvait dans un état où il prévoyait que dans peu la fin de sa vie serait la fin de ses disgrâces; mais qu’en vérité son plus grand déplaisir était de ne l’avoir pas mieux employée:
Iam invenes vides, me dit-il,Insteteum ferior œtasMerentem stultos preterisse dies.
Iam invenes vides, me dit-il,Insteteum ferior œtasMerentem stultos preterisse dies.
«Et en vérité, ajouta-t-il, je crois que Tibulle prophétisait de moi, quand il parlait de la sorte; car personne n’eut jamais tant de regret que j’en ai de tant de beaux jours passés si inutilement.»
Tu me dois pardonner cette digression, Lecteur, et si je me suis si fort étendu sur le mérite d’un ami, sa mort m’exempte du blâme que j’aurais encouru de l’avoir voulu flatter, outre que de si belles choses ne sauraient jamais déplaire. Pour donc reprendre la suite des autorités sur lesquelles il s’est fondé, je dis que le Démon dont il se fait servir si utilement pendant son séjour dans la Lune n’est pas une chose inouïe, puisque Thalès et Héraclite ont dit que le monde en était rempli; outre ce qu’on a publié de ceux de Socrate, de Dion, de Brutus, et de plusieurs autres. La pluralité des mondes, dont il a parlé, est appuyée sur le sentiment de Démocrite, qui l’a soutenue; de même que l’infini et les petits corps ou atomes, dont il a discouru en quelques endroits après ce Philosophe, Epicure et Lucrèce.
Le mouvement qu’il donne à la Terre n’est pas nouveau, puisque Pythagore, Philolaus et Aristarque soutinrent autrefois qu’elle tournait autour du Soleil, qu’ils mettaient au centre du monde. Leucippe, et plusieursautres ont presque dit la même chose; mais Copernic, dans le dernier siècle, l’a soutenue plus hautement que tous, puisqu’il a changé le système de Ptolémée, auparavant suivi de tous les Astronomes, dont la plupart approuvent aujourd’hui celui de Copernic, d’autant plus simple et plus aisé, qu’il met le Soleil au centre du Monde, la Terre entre les Planètes, à la place que Ptolémée y donne au Soleil, c’est-à-dire qu’il fait mouvoir autour du Soleil la sphère de Mercure, puis celle de Vénus, puis celle de la Terre, au bord de laquelle il met un Epicicle, sur lequel il fait tourner la Lune autour de la Terre, et achever sa révolution en vingt-sept jours, outre celle qu’il lui fait faire avec la même Terre autour du Soleil en un an.
Je te confesserai toutefois, Lecteur, que ce changement m’est indifférent, parce que je ne professe point ces Sciences, qui sont trop abstraites pour moi; et je te proteste que tout ce que j’en sais ne consiste qu’en quelques termes que me fournit la mémoire de quelque lecture des ouvrages qui en traitent. C’est pourquoi je déclare que, par ce que j’ai dit de Copernic, je n’ai point prétendu offenser Ptolémée; il me suffit queCœli enarrant gloriam Dei,et que leur admirable structure me prouve qu’ils ne sont point l’ouvrage de la main des hommes. Quoi qu’en ait dit Ptolémée, ils ne sont que ce qu’ils ont toujours été; et, quelque changement qu’y ait apporté Copernic, ils sont demeurés dans le même lieu et dans la même fonction que leur a donnés l’Etre Souverain, qui, sans changer, peut seul changer toutes choses. J’ai dit, au commencement de ce discours, le sujet qui me l’a fait entreprendre; et, dans la suite, on peut connaître comment et pourquoi j’ai cité, tous ces Savants. Je te prie, Lecteur, de t’en souvenir, afin de justifier le peu ou point de déférence que j’ai pour tout ce qui peut commettre la vérité de ma croyance avec les imaginations d’autrui.
LE BRET.
Reproduction de la figure placée en tête du second volumedes «Œuvres || de Monsieur || de Cyrano || BergeracNouvelle Édition || ornée de figures en taille-douce ||A Amsterdam || chez Jacques Desbordes, Libraire ||vis-à-vis de la grande porte de la Bourse1709.
Reproduction de la figure placée en tête du second volumedes «Œuvres || de Monsieur || de Cyrano || BergeracNouvelle Édition || ornée de figures en taille-douce ||A Amsterdam || chez Jacques Desbordes, Libraire ||vis-à-vis de la grande porte de la Bourse1709.
La Lune était en son plein, le Ciel était découvert, et neuf heures du soir étaient sonnées, lorsque, revenant de Clamart, près Paris (où M. de Guigy le fils, qui en est Seigneur, nous avait régalés plusieurs de mes amis et moi), les diverses pensées que nous donna cette boule de safran nous défrayèrent sur le chemin: de sorte que, les yeux noyés dans ce grand Astre, tantôt l’un le prenait pour une lucarne du Ciel; tantôt un autre assurait que c’était la platine où Diane dresse les rabats d’Apollon; un autre, que ce pouvait bien être le Soleil lui-même, qui, s’étant au soir dépouillé de ses rayons, regardait par un trou ce qu’on faisait au monde, quand il n’y était pas.
—Et moi, leur dis-je, qui souhaite mêler mes enthousiasmes aux vôtres, je crois, sans m’amuser aux imaginations pointues dont vous chatouillez le Temps pour le faire marcher plus vite, que la Lune est un monde comme celui-ci; à qui le nôtre sert de Lune.
Quelques-uns de la compagnie me régalèrent d’un grand éclat de rire.
—Ainsi peut-être, leur dis-je, se moque-t-on maintenant, dans la Lune, de quelque autre, qui soutient que ce globe-ci est un monde.
Mais j’eus beau leur alléguer quePythagore,Epicure,Démocrite et de notre âge Copernic et Keppler[4]avaient été de cette opinion, je ne les obligeai qu’à rire de plus belle.
Cette pensée, cependant, dont la hardiesse biaisait à mon humeur, affermie par la contradiction, se plongea si profondément chez moi, que, pendant tout le reste du chemin, je demeurai gros de mille définitions de Lune, dont je ne pouvais accoucher: de sorte qu’à force d’appuyer cette croyance burlesque par des raisonnements presque sérieux, il s’en fallait peu que je n’y déférasse déjà, quand le miracle ou l’accident, la fortune, ou peut-être ce qu’on nommera vision, fiction, chimère ou folie, si on veut, me fournit l’occasion qui m’engagea à ce discours.
Etant arrivé chez moi, je montai dans mon cabinet, où je trouvai sur la table un livre ouvert que je n’y avais point mis. C’était celui de Cardan, et, quoique je n’eusse pas dessein d’y lire, je tombai de la vue, comme par force, justement sur une histoire de ce philosophe qui dit qu’étudiant un soir à la chandelle, il aperçut entrer, au travers des portes fermées, deux grands vieillards, lesquels, après beaucoup d’interrogations qu’il leur fit, répondirent qu’ils étaient habitants de la Lune, et en même temps disparurent. Je demeurai si surpris, tant de voir un livre qui s’était apporté là tout seul, que du temps et de la feuille où il s’était rencontré ouvert, que je pris toute cette enchaînure d’incidents pour une inspiration de faire connaître aux hommes que la Lune est un monde.
—Quoi! disais-je en moi-même, après avoir tout aujourd’hui parlé d’une chose, un livre qui est peut-être le seul au monde où cette matière se traite si particulièrement, voler de ma bibliothèque sur ma table, devenir capable de raison, pour s’ouvrir justement à l’endroit d’une aventure si merveilleuse; entraîner mes yeux dessus, comme par force, et fournir ensuite à ma fantaisie les réflexions, et à ma volonté les desseins que je fais!—Sans doute, continuais-je, les deux vieillards qui apparurent à ce grand homme sont ceux-là mêmes qui ont dérangé mon livre et qui l’ont ouvert sur cette page pour s’épargner la peine de me faire la harangue qu’ils ont faite à Cardan.—Mais, ajoutais-je, je ne saurais m’éclaircir de ce doute, si je ne monte jusque-là?—Et pourquoi non? me répondais-je aussitôt. Prométhée fut bien autrefois au Ciel y dérober du feu. Suis-je moins hardi que lui? et ai-je lieu de n’en pas espérer un succès aussi favorable?
A ces boutades, qu’on nommera peut-être des accès de fièvre chaude, succéda l’espérance de faire réussir un si beau voyage: de sorte que je m’enfermai, pour en venir à bout, dans une maison de campagne assez écartée, où, après avoir flatté mes rêveries de quelques moyens proportionnés à mon sujet, voici comment je montai au Ciel.
J’avais attaché autour de moi quantité de fioles pleines de rosée, sur lesquelles le Soleil dardait ses rayons si violemment, que la chaleur, qui les attirait, comme elle fait les plus grosses nuées, m’éleva si haut, qu’enfin je me trouvai au-dessus de la moyenne région. Mais, comme cette attraction me faisait monter avec trop de rapidité, et qu’au lieu de m’approcher de la Lune, comme je prétendais, elle me paraissait plus éloignée qu’à mon départ, je cassai plusieurs de mes fioles, jusqu’à ce que je sentis que ma pesanteur surmontait l’attraction, et que je redescendais vers la terre.
Mon opinion ne fut point fausse, car j’y retombai quelque temps après; et, à compter de l’heure que j’en étais parti, il devait être minuit.Cependant, je reconnus que le Soleil était alors au plus haut de l’horizon, et qu’il était là midi. Je vous laisse à penser combien je fus étonné: certes, je le fus de si bonne sorte que, ne sachant à quoi attribuer ce miracle, j’eus l’insolence de m’imaginer qu’en faveur de ma hardiesse, Dieu avait encore une fois recloué le Soleil aux Cieux, afin d’éclairer une si généreuse entreprise. Ce qui accrut mon étonnement, ce fut de ne point connaître le pays où j’étais, vu qu’il me semblait qu’étant monté droit, je devais être descendu au même lieu d’où j’étais parti. Equipé pourtant comme j’étais, je m’acheminai vers une espèce de chaumière, où j’aperçus de la fumée; et j’en étais à peine à une portée de pistolet, que je me vis entouré d’un grand nombre d’hommes tout nus. Ils parurent fort surpris de ma rencontre, car j’étais le premier, à ce que je pense, qu’ils eussent jamais vu habillé de bouteilles. Et, pour renverser encore toutes les interprétations qu’ils auraient pu donner à cet équipage, ils voyaient qu’en marchant je ne touchais presque point à la terre: aussi ne savaient-ils pas qu’au moindre branle que je donnais à mon corps, l’ardeur des rayons de midi me soulevait avec ma rosée, et que, sans que mes fioles n’étaient plus en assez grand nombre, j’eusse été possible à leur vue enlevé dans les airs.
Je les voulus aborder; mais, comme si la frayeur les eût changés en oiseaux, un moment les vit perdre dans la forêt prochaine. J’en attrapai un toutefois, dont les jambes sans doute avaient trahi le cœur. Je lui demandai, avec bien de la peine (car j’étais tout essouflé), combien l’on comptait de là à Paris, et depuis quand en France le monde allait tout nu, et pourquoi ils me fuyaient avec tant d’épouvante. Cet homme, à qui je parlais, était un vieillard olivâtre, qui d’abord se jeta à mes genoux; et, joignant les mains en haut derrière la tête, ouvrit la bouche et ferma les yeux. Il marmotta longtemps entre ses dents, mais je ne discernai point qu’il articulât rien: de façon que je pris son langage pour le gazouillement enroué d’un muet.
A quelque temps de là, je vis arriver une compagnie de soldats tambour battant, et j’en remarquai deux se séparer du gros, pour me reconnaître. Quand ils furent assez proches pour être entendus, je leur demandai où j’étais.
—Vous êtes en France, me répondirent-ils, mais qui Diable vous a mis en cet état? et d’où vient que nous ne vous connaissons point? Est-ce que les vaisseaux sont arrivés? En allez-vous donner avis à monsieur le Gouverneur? et pourquoi avez-vous divisé votre eau-de-vie en tant de bouteilles?
A tout cela, je leur répartis que le Diable ne m’avait point mis en cet état; qu’ils ne me connaissaient pas, à cause qu’ils ne pouvaient pas connaître tous les hommes; que je ne savais point que la Seine portât de navires à Paris, que je n’avais point d’avis à donner à Monsieur deMontbazon[5]; et que je n’étais point chargé d’eau-de-vie.
—Ho, ho, me dirent-ils, me prenant les bras, vous faites le gaillard? Monsieur le Gouverneur vous connaîtra bien, lui!
Ils me menèrent vers leur gros, où j’appris que j’étais véritablement en France, mais en la Nouvelle[6], de sorte qu’à quelque temps de là je fus présenté àMonsieur de Montmagnie, qui en est leVice-Roi, qui me demanda mon pays, mon nom et ma qualité; et, après que je l’eus satisfait, lui contant l’agréable succès de mon voyage, soit qu’il le crût,soit qu’il feignît de le croire, il eut la bonté de me faire donner une chambre dans son appartement. Mon bonheur fut grand de rencontrer un homme capable de hautes opinions, et qui ne s’étonna point, quand je lui dis qu’il fallait que la Terre eût tourné pendant mon élévation, puisque, ayant commencé de monter à deux lieues de Paris, j’étais tombé, par une ligne quasi-perpendiculaire, en Canada.
Le soir, comme je m’allais coucher, il entra dans ma chambre, et me dit:
—Je ne serais pas venu interrompre votre repos, si je n’avais cru qu’une personne qui a pu trouver le secret de faire tant de chemin en un demi-jour n’ait pas eu aussi celui de ne se point lasser. Mais vous ne savez pas, ajouta-t-il, la plaisante querelle que je viens d’avoir pour vous avec nos PèresJésuites? Ils veulent absolument que vous soyez magicien; et la plus grande grâce que vous puissiez obtenir d’eux est de ne passer que pour imposteur. Et, en effet, ce mouvement que vous attribuez à la Terre est un paradoxe assez délicat; et, pour moi, je vous dirai franchement que ce qui fait que je ne suis pas de votre opinion, c’est qu’encore qu’hier vous soyez parti de Paris, vous pouvez être arrivé aujourd’hui en cette contrée, sans que la Terre ait tourné; car le Soleil, vous ayant enlevé par le moyen de vos bouteilles, ne doit-il pas vous avoir amené ici, puisque, selon Ptolémée, Tycho Brahé et les philosophes modernes, il chemine du biais que vous faites marcher la Terre? Et puis, quelle grande vraisemblance avez-vous, pour vous figurer que le Soleil soit immobile, quand nous le voyons marcher? et quelle apparence que la Terre tourne avec tant de rapidité, quand nous la sentons ferme dessous nous?
—Monsieur, lui répliquai-je, voici les raisons à peu près qui nous obligent à le préjuger. Premièrement, il est du sens commun de croire que le Soleil a pris la place au centre de l’univers, puisque tous les corps qui sont dans la Nature ont besoin de ce feu radical; qu’il habite au cœur de ce Royaume, pour être en état de satisfaire promptement à la nécessité de chaque partie, et que la cause des générations soit placée au milieu de tous les corps, pour y agir également et plus aisément: de même que la sage Nature a placé les parties génitales dans l’homme, les pépins dans le centre des pommes, les noyaux au milieu de leur fruit; et de même que l’oignon conserve, à l’abri de cent écorces qui l’environnent, le précieux germe où dix millions d’autres ont à puiser leur essence; car cette pomme est un petit univers à soi-même, dont le pépin, plus chaud que les autres parties, est le soleil, qui répand autour de soi la chaleur conservatrice de son globe; et ce germe, dans cette opinion, est le petit Soleil de ce petit monde, qui réchauffe et nourrit le sel végétatif de cette petite masse. Cela donc supposé, je dis que la Terre ayant besoin de la lumière, de la chaleur, et de l’influence de ce grand feu, elle tourne autour de lui pour recevoir également en toutes ses parties cette vertu qui la conserve. Car il serait aussi ridicule de croire que ce grand corps lumineux tournât autour d’un point dont il n’a que faire que de s’imaginer, quand nous voyons une alouette rôtie, qu’on a, pour la cuire, tourné la cheminée alentour. Autrement, si c’était au Soleil à faire cette corvée, il semblerait que la médecine eût besoin du malade; que le fort dût plier sous le faible; le grand servir au petit; et qu’au lieu qu’un vaisseau cingle le long des côtes d’une province, la province tournerait autour du vaisseau. Que si vous avez peine à comprendre comme une masse si lourde se peut mouvoir, dites-moi, je vous prie, les Astres et les Cieux, que vous faites si solides, sont-ils plus légers? Encore est-il plus aisé à nous, qui sommes assurés de la rondeur de la Terre, de conclure son mouvement par safigure. Mais pourquoi supposer le Ciel rond, puisque vous ne le sauriez savoir, et que, de toutes les figures, s’il n’a pas celle-ci, il est certain qu’il ne se peut mouvoir? Je ne vous reproche point vos excentèques, ni vos épicicles, lesquels vous ne sauriez expliquer que très confusément, et dont je sauve mon système. Parlons seulement des causes naturelles de ce mouvement. Vous êtes contraints, vous autres, de recourir aux intelligences qui remuent et gouvernent vos globes? Mais moi, sans interrompre le repos du Souverain Etre, qui sans doute a créé la Nature toute parfaite, et de la sagesse duquel il est de l’avoir achevée, de telle sorte que, l’ayant accomplie pour une chose, il ne l’ait pas rendue défectueuse pour une autre; je dis que les rayons du Soleil, avec ses influences, venant à frapper dessus, par leur circulation, la font tourner, comme nous faisons tourner un globe en le frappant de la main; ou de même que les fumées, qui s’évaporent continuellement de son sein, du côté que le Soleil la regarde, répercutées par le froid de la moyenne région, rejaillissent dessus, et de nécessité, ne la pouvant frapper que de biais, la font ainsi pirouetter. L’explication des deux autres mouvements est encore moins embrouillée. Considérez un peu, je vous prie...
A ces mots,Monsieur de Montmagniem’interrompit:
—J’aime mieux, dit-il, vous dispenser de cette peine; aussi bien, ai-je lu, sur ce sujet, quelques livres de Gassendi, mais à la charge que vous écouterez ce que me répondit un jour un de nos Pères, qui soutenait votre opinion: «En effet, disait-il, je m’imagine que la Terre tourne, non point pour les raisons qu’allègue Copernic, mais parce que, le feu d’enferainsi que vous apprend la Sainte-Ecriture, étant enclos au centre de la terre, les damnés, qui veulent fuir l’ardeur de sa flamme, gravissent, pour s’en éloigner, contre la voûte, et font ainsi tourner la Terre, comme un chien fait tourner une roue, lorsqu’il court enfermé dedans.»
Nous louâmes quelque temps cette pensée, comme un pur zèle de ce bon Père, et enfinMonsieur de Montmagnieme dit qu’il s’étonnait fort, vu que le système de Ptolémée était si peu probable, qu’il eût été si généralement reçu.
—Monsieur, lui répondis-je, la plupart des hommes, qui ne jugent que par les sens, se sont laissé persuader à leurs yeux, et de même que celui dont le vaisseau vogue terre à terre croit demeurer immobile, et que le rivage chemine, ainsi les hommes, tournant avec la Terre autour du Ciel, ont cru que c’était le Ciel lui-même qui tournait autour d’eux. Ajoutez à cela l’orgueil insupportable des humains, qui se persuadent que la Nature n’a été faite que pour eux, comme s’il était vraisemblable que le Soleil, un grand corps quatre cent trente-quatre fois plus vaste que la terre, n’eût été allumé que pour mûrir ses nèfles, et pommer ses choux. Quant à moi bien loin de consentir à leur insolence, je crois que les Planètes sont des mondes autour du Soleil, et que les étoiles fixes sont aussi des Soleils qui ont des Planètes autour d’eux, c’est-à-dire, des mondes que nous ne voyons pas d’ici à cause de leur petitesse, et parce que leur lumièreempruntéene saurait venir jusqu’à nous. Car comment, en bonne foi, s’imaginer que ces globes si spacieux ne soient que de grandes campagnes désertes, et que le nôtre, à cause que nous y camponsune douzaine de glorieux coquinsait été bâti pourcommander à tous? Quoi! parce que le Soleil compasse nos jours et nos années, est-ce à dire, pour cela, qu’il n’ait été construit qu’afin que nous ne frappions pas de la tête contre les murs? Non, non, si ce Dieu visible éclaire l’homme, c’est par accident,comme leflambeaudu Roi éclaire par accident au Crocheteur qui passe par la rue.
—Mais, me dit-il, si, comme vous assurez, les étoiles fixes sont autant de Soleils, on pourrait conclure de là que le monde serait infini, puisqu’il est vraisemblable que les peuples de ce monde qui sont autour d’une étoile fixe, que vous prenez pour un Soleil, découvrent encore au-dessus d’eux d’autres étoiles fixes que nous ne saurions apercevoir d’ici, et qu’il en va de cette sorte à l’infini.
—N’en doutez point, lui répliquai-je, comme Dieu a pu faire l’âme immortelle, il a pu faire le monde infini, s’il est vrai que l’éternité n’est rien autre chose qu’une durée sans bornes, et l’infini, une étendue sans limites. Et puis, Dieu serait fini lui-même, supposé que le monde ne fût pas infini, puisqu’il ne pourrait pas être où il n’y aurait rien, et qu’il ne pourrait accroître la grandeur du monde qu’il n’ajoutât quelque chose à sa propre étendue, commençant d’être où il n’était pas auparavant. Il faut donc croire que, comme nous voyons d’ici Saturne et Jupiter, si nous étions dans l’un ou dans l’autre, nous découvririons beaucoup de mondes que nous n’apercevons pas, et que l’univers est à l’infini construit de cette sorte.
—Ma foi! me répliqua-t-il, vous avez beau dire, je ne saurais du tout comprendre cet infini.
Dès que la flamme eut dévoré un rang de fusées... (Page 33).
Dès que la flamme eut dévoré un rang de fusées... (Page 33).
—Hé! dites-moi, lui repartis-je, comprenez-vous le rien qui est au delà? Point du tout. Car, quand vous songez à ce néant, vous vous l’imaginez tout au moins comme du vent ou comme de l’air, et cela, c’est quelque chose; mais l’infini, si vous ne le comprenez en général, vous le concevez au moins par parties, puisqu’il n’est pas difficile de se figurer, au delà de ce que nous voyons de terre et d’air, du feu, d’autre air, et d’autre terre. Or, l’infini n’est rien qu’une tissure sans bornes de tout cela. Que si vous me demandez de quelle façon ces mondes ont été faits, vu que la Sainte-Ecriture parle seulement d’un que Dieu créa[7],je réponds qu’elle ne parle que du nôtre à cause qu’il est le seul que Dieu ait voulu prendre la peine de faire de sa propre main, maistous les autresqu’on voit ouqu’on ne voit point,suspendus parmi l’azur de l’Univers, ne sont rien que de l’écume des Soleils qui se purgent. Car comment ces grands feux pourraient-ils subsister, s’ils n’étaient attachés à quelque matière qui les nourrit? Or, de même que le feu pousse loin de chez soi la cendre dont il est étouffé, de même que l’or, dans le creuset, se détache en s’affinant, du marcassite qui affaiblit son carat, et de même encore que notre cœur se dégage, par le vomissement, des humeurs indigestes qui l’attaquent; ainsileSoleil dégorge tous les jours et se purge, des restes de la matière quinourrit sonfeu. Mais, lorsqu’il aura tout à fait consumé cette matière qui l’entretient, vous ne devez point douter qu’il ne se répande de tous côtés pour chercher une autre pâture, et qu’il ne s’attache à tous les mondes qu’il aura construits autrefois, à ceux particulièrement qu’il rencontrera les plus proches; alors ces grands feux, rebouillant tous les corps, les rechasseront pêle-mêle de toutes parts comme auparavant, et, s’étant peu à peu purifiés, ils commenceront de servir de Soleil à d’autres petits mondes qu’ils engendreront en les poussant hors de leur Spère. Et c’est ce qui a fait sans doute prédire aux Pythagoriciens l’embrasementuniversel. Ceci n’est pas une imagination ridicule: la Nouvelle-France, où nous sommes, en produit un exemple bien convaincant. Ce vaste continent de l’Amérique est une moitié de la Terre, laquelle, en dépit de nos prédécesseurs, qui avaient mille fois cinglé l’Océan, n’avait point été encore découverte; aussi n’y était-elle pas encore, non plus que beaucoup d’îles, de péninsules, et de montagnes, qui se sont soulevées sur notre globe, quand les rouillures du Soleil qui se nettoyait ont été poussées assez loin, et condensées en pelotons assez pesants, pour être attirées par le centre de notre monde, possible peu à peu, en particules menues, peut-être aussi tout à coup en une masse. Cela n’est pas si déraisonnable, que saint Augustin n’y eût applaudi, si la découverte de ce pays eût été faite de son âge; puisque ce grand personnage, dont le génie était éclairédu Saint-Esprit, assure que de son temps la Terre était plate comme un four, et qu’elle nageait sur l’eau comme la moitié d’une orange coupée. Mais, si j’ai jamais l’honneur de vous voir en France, je vous ferai observer, par le moyen d’une lunette excellente, que certaines obscurités, qui d’ici paraissent des taches, sont des mondes qui se construisent.
Mes yeux, qui se fermaient en achevant ce discours, obligèrentMonsieur de Montmagnie à me souhaiter le bonsoir. Nous eûmes, le lendemain et les jours suivants, des entretiens de pareille nature. Mais, comme, quelque temps après, l’embarras des affaires de la Province accrocha notre Philosophie, je retombai de plus belle au dessein de monter à la Lune.
Je m’en allais, dès qu’elle était levée, rêvant, parmi les bois, à la conduite et à la réussite de mon entreprise; et enfin, une veille de Saint-Jean, qu’on tenait conseil dans le Fort pour déterminer si l’on donnerait secours aux Sauvages du pays contre les Iroquois, je m’en allai tout seul, derrière notre habitation, au coupeau d’une petite montagne, où voici ce que j’exécutai. J’avais fait une machine que je m’imaginais capable de m’élever autant que je voudrais, en sorte que, rien de tout ce que j’y croyais nécessaire n’y manquant, je m’assis dedans, et me précipitai en l’air, du haut d’une roche. Mais, parce que je n’avais pas bien pris mes mesures, je culbutai rudement dans la vallée. Tout froissé néanmoins que j’étais, je m’en retournai dans ma chambre, sans perdre courage, et je pris de la moelle de bœuf, dont je m’oignis tout le corps, car j’étais tout meurtri, depuis la tête jusqu’aux pieds; et, après m’être fortifié le cœur d’une bouteille d’essence cordiale, je m’en retournai chercher ma machine; mais je ne la trouvai point, car certains soldats, qu’on avait envoyés dans la forêt couper du bois pour faire le feu de la Saint-Jean, l’ayant rencontrée par hasard, l’avaient apportée au Fort, où, après plusieurs explications de ce que ce pouvait être, quand on eut découvert l’invention du ressort, quelques-uns dirent qu’il y fallait attacher quantité de fusées volantes, parce que, leur rapidité les ayant enlevées bien haut, et le ressort agitant ses grandes ailes, il n’y aurait personne qui ne prît cette machine pour un dragon de feu. Je la cherchai longtemps, cependant, mais enfin je la trouvai, au milieu de la place de Québec, comme on y mettait le feu.
La douleur de rencontrer l’œuvre de mes mains en un si grand péril me transporta tellement que je courus saisir le bras du soldat qui y allumait le feu. Je lui arrachai sa mèche, et me jetai tout furieux dans ma machine pour briser l’artifice dont elle était environnée; mais j’arrivai trop tard, car à peine y eus-je les deux pieds, que me voilà enlevé dans la nue. L’horreur dont je fus consterné ne renversa point tellement les facultés de mon âme que je ne me sois souvenu depuis de tout ce quim’arriva en cet instant. Car, dès que la flamme eut dévoré un rang de fusées, qu’on avait disposées six à six, par le moyen d’une amorce qui bordait chaque demi-douzaine, un autre étage s’embrasait, puis un autre; en sorte que le salpêtre, prenant feu, éloignait le péril en le croissant. La matière, toutefois, étant usée, fit que l’artifice manqua, et, lorsque je ne songeais plus qu’à laisser ma tête sur celle de quelque montagne, je sentis, sans que je remuasse aucunement, mon élévation continuée, et, ma machine prenant congé de moi, je la vis retomber vers la terre.
Cette aventure extraordinaire me gonfla le cœur d’une joie si peu commune que, ravi de me voir délivré d’un danger assuré, j’eus l’impudence de philosopher là-dessus. Comme donc je cherchais, des yeux et de la pensée, ce qui en pouvait être la cause, j’aperçus ma chair boursouflée, et grasse encore de la moelle dont je m’étais enduit pour les meurtrissures de mon trébuchement; je connus qu’étant alors en décours, et la Lune pendant ce quartier ayant accoutumé de sucer la moelle des animaux, elle buvait celle dont je m’étais enduit, avec d’autant plus de force que son globe était plus proche de moi, et que l’interposition des nuées n’en affaiblissait point la vigueur.
Quand j’eus percé, selon le calcul que j’ai fait depuis, beaucoup plus des trois quarts du chemin qui sépare la Terre d’avec la Lune, je me vis tout d’un coup choir les pieds en haut, sans avoir culbuté en aucune façon; encore, ne m’en fussé-je pas aperçu, si je n’eusse senti ma tête chargée du poids de mon corps. Je connus bien à la vérité que je ne retombais pas vers notre monde; car, encore que je me trouvasse entre deux Lunes, et que je remarquasse fort bien que je m’éloignais de l’une à mesure que je m’approchais de l’autre, j’étais assuré que la plus grande était notre globe; parce qu’au bout d’un jour ou deux de voyage, les réfractions éloignées du Soleil venant à confondre la diversité des corps et des climats, il ne m’avait plus paru que comme une grande plaque d’or: cela me fit imaginer que je baissais vers la Lune; et je me confirmai dans cette opinion, quand je vins à me souvenir que je n’avais commencé de choir qu’après les trois quarts du chemin.
—Car, disais-je en moi-même, cette masse étant moindre que la nôtre, il faut que la sphère de son activité ait aussi moins d’étendue, et que, par conséquent, j’aie senti plus tard la force de son centre.
Enfin, après avoir été fort longtemps à tomber (à ce que je préjugeai, car la violence du précipice m’empêcha de le remarquer), le plus loin dont je me souviens, c’est que je me trouvai sous un arbre, embarrassé avec trois ou quatre branches assez grosses que j’avais éclatées par ma chute, et le visage mouillé d’une pomme qui s’était écachée contre.
Par bonheur, ce lieu-là était, comme vous le saurez bientôt, le paradisterrestre et l’arbre sur lequel je tombai se trouva justement l’arbre de vie.
Ainsi vous pouvez bien juger que, sans cemiraculeuxhasard, je serais mille fois mort. J’ai souvent fait depuis réflexion sur ce que le vulgaire assure qu’en se précipitant d’un lieu fort haut, on est étouffé avant de toucher la terre; et j’ai conclu, de mon aventure, qu’il en avait menti, ou bien qu’il fallait que le jus énergique de ce fruit, qui m’avait coulé dans la bouche, eût rappelé mon âme qui n’était pas loin de mon cadavre encore tout tiède, et encore disposé aux fonctions de la vie. En effet, sitôt que je fus à terre, ma douleur s’en alla, avant même de se perdre en ma mémoire et la faim, dont pendant mon voyage j’avais été beaucoup travaillé, ne me fit trouver en sa place qu’un léger souvenir de l’avoir perdue.
A peine, quand je fus relevé, eus-je observéles bords dela plus largedes quatre grandes rivières qui forment un lac en s’abouchant, que l’esprit ou l’âme invisible des simples, qui s’exhalent sur cette contrée, me vint réjouir l’odorat; et je connus que les cailloux n’y étaient ni durs ni raboteux, et qu’ils avaient soin de s’amollir, quand on marchait dessus. Je rencontrai d’abord une étoile de cinq avenues, dont leschênes qui la composentsemblaient par leur excessive hauteur porter au Ciel un parterre de haute futaie. En promenant mes yeux, de la racine au sommet, puis les précipitant du faîte jusqu’au pied, je doutais si la terre les portait, ou si eux-mêmes ne portaient point la terre pendue à leurs racines; leur front, superbement élevé, semblait aussi plier, comme par force, sous la pesanteur des globes célestes, dont on dirait qu’ils ne soutiennent la charge qu’en gémissant; leurs bras, étendus vers le Ciel, témoignaient, en l’embrassant, demander aux Astres la bénignité toute pure de leurs influences, et les recevoir, avant qu’elles aient rien perdu de leur innocence, au lit des Eléments.
Là, de tous côtés, les fleurs, sans avoir eu d’autre Jardinier que la Nature, respirent une haleine si douce, quoique sauvage, qu’elle réveille et satisfait l’odorat; là, l’incarnat d’une rose sur l’églantier, et l’azur éclatant d’une violette sous des ronces, ne laissant point de liberté pour le choix, font juger qu’elles sont toutes deux plus belles l’une que l’autre; là, le Printemps compose toutes les Saisons; là, ne germe point de plante vénéneuse, que sa naissance ne trahisse sa construction; là, les ruisseaux, par un agréable murmure, racontent leurs voyages aux cailloux; là, mille petits gosiers emplumés font retentir la forêt au bruit de leurs mélodieuses chansons; et la trémoussante assemblée de ces divins musiciens est si générale, qu’il semble que chaque feuille, dans ce bois, ait pris la langue et la figure d’un rossignol; et même l’Echo prend tant de plaisir à leurs airs, qu’on dirait, à les lui entendre répéter, qu’elle ait envie de les apprendre.
A côté de ce bois se voient deux prairies, dont le vert-gai continu fait une émeraude à perte de vue. Le mélange confus des peintures, que le Printemps attache à cent petites fleurs, en égare les nuances l’une dans l’autre avec une si agréable confusion, qu’on ne sait si ces fleurs, agitées par un doux zéphyr, courent plutôt après elles-mêmes qu’elles ne fuient pour échapper aux caresses de ce vent folâtre. On prendrait même cette prairie pour un Océan, à cause qu’elle est comme une mer qui n’offre point de rivage, en sorte que mon œil, épouvanté d’avoir couru si loin sans découvrir le bord, y envoyait vitement ma pensée; et ma pensée, doutant que ce fût l’extrémité du monde, se voulait persuader que des lieux si charmants avaient peut-être forcé le Ciel de se joindre à la Terre.
Au milieu d’un tapis si vaste et si plaisant, court à bouillons d’argent une fontaine rustique, qui couronne ses bords d’un gazon émaillé depâquerettes, de bassinets, de violettes, et ces fleurs, semblent se presser à qui s’y mirera la première: elle est encore au berceau, car elle ne vient que de naître, et sa face jeune et polie ne montre pas seulement une ride. Les grands cercles qu’elle promène en revenant mille fois sur elle-même montrent que c’est bien à regret qu’elle sort de son pays natal; et, comme si elle eût été honteuse de se voir caressée auprès de sa mère, elle repoussa en murmurant ma main qui la voulait toucher. Les animaux qui s’y venaient désaltérer, plus raisonnables que ceux de notre monde, témoignaient être surpris de voir qu’il faisait grand jour vers l’horizon, pendant qu’ils regardaient le Soleil aux Antipodes, et n’osaient se pencher sur le bord, de la crainte qu’ils avaient de tomber au Firmament.
Il faut que je vous avoue qu’à la vue de tant de belles choses, je mesentis chatouillé de ces agréables douleurs, qu’on dit que sent l’embryon, à l’infusion de son âme. Le vieux poil me tomba pour faire place à d’autres cheveux plus épais et plus déliés. Je sentis ma jeunesse se rallumer, mon visage devenir vermeil, ma chaleur naturelle se remêler doucement à mon humide radical; enfin, je reculai sur mon âge environ quatorze ans.
J’avais cheminé une demi-lieue à travers une forêt de jasmins et de myrtes, quand j’aperçus, couché à l’ombre, je ne sais quoi qui remuait. C’était un jeune adolescent, dont la majestueuse beauté me força presque à l’adoration. Il se leva pour m’en empêcher:
—Ce n’est pas à moi, s’écria-t-il, c’est à Dieu que tu dois ces humilités!
—Vous voyez une personne, lui répondis-je, consternée de tant de miracles, que je ne sais par lequel débuter mes admirations; car, venant d’un monde que vous prenez sans doute ici pour une Lune, je pensais être abordé dans un autre, que ceux de mon pays appellent la Lune aussi; et voilà que je me trouve en Paradis, aux pieds d’un Dieu qui ne veut pas être adoré etd’un étranger qui parle ma langue.
—Hormis la qualité de Dieu, me répliqua-t-il,[8]ce que vous dites est véritable; cette terre-ci est la Lune, que vous voyez de votre globe; et ce lieu-ci où vous marchez estle paradis, mais c’est le paradis terrestre où n’ont jamais entré que six personnes, Adam, Eve, Enoc, moi, qui suis le Vieil Elie, Saint-Jean l’Evangéliste et vous. Vous savez bien comme les deux premiers en furent bannis, mais vous ne savez pas comment ils arrivèrent en votre monde. Sachez donc qu’après avoir tâté tous deux de la pomme défendue, Adam qui craignait que Dieu irrité par sa présence ne rengregeast sa punition, considéra la Lune, votre terre, comme le seul refuge où il se pourrait mettre à l’abri des poursuites de son créateur.
—Or, en ce temps-là, l’imagination chez l’homme était si forte, pour n’avoir point encore été corrompue, ni par les débauches, ni par la crudité des aliments, ni par l’altération des maladies, qu’étant alors excité au violent désir d’aborder cet asile, et que sa masse étant devenue légère par le feu de cet enthousiasme, il y fut enlevé, de la même sorte qu’il s’est vu des Philosophes, leur imagination fortement tendue à quelque chose, être emportés en l’air par des ravissements que vous appelez extatiques.Eve, que l’infirmité de son sexe rendait plus faible et moins chaude, n’aurait pas eu sans doute l’imaginative assez vigoureuse pour vaincre par la contention de sa volonté le poids de la matière, mais parce qu’il y avait très peuqu’elle avait été tirée du corps de son mari, la sympathie, dont cette moitié était encore liée à son tout, la porta vers lui à mesure qu’il montait, comme l’ambre se fait suivre de la paille, comme l’aimant se tourne au septentrion d’où il a été arraché, etAdamattiral’ouvrage de sa côte, comme la mer attire les fleuves qui sont sortis d’elle. Arrivés qu’ils furent en votre terre, ils s’habituèrent entre la Mésopotamie et l’Arabie;les Hébreuxl’ont connu sous le nom d’Adamet les Idolâtres sous celui de Prométhée, queleursPoètes feignirent avoir dérobé le feu du Ciel, à cause de ses descendants, qu’il engendra pourvus d’une âme aussi parfaite que celle dont il était rempli. Ainsi, pour habiter votre monde,le premierhomme laissa celui-ci désert; mais le Tout-Sage ne voulut pas qu’une demeure si heureuse restât sans habitants: il permit, peu de siècles après, qu’Enoc, ennuyé de la compagnie des hommes, dont l’innocence se corrompait, eût envie de les abandonner.Mais ce Saintpersonnage ne jugea point de retraite assurée contre l’ambition de ses parents,qui s’égorgeaient déjà pour le partage de votre monde, sinon la terrebienheureusedontjadis Adamson aïeul lui avait tant parlé.Toutefois comment y aller. L’Echelle de Jacob n’était pas encore inventée, la grâceduTrès-Haut[9]y suppléa; car,elle fit qu’Enoc s’avisa que le feu du Ciel descendait sur les holocaustes des Justes et de ceux qui étaient agréables devant la face du Seigneur, selon la parole de sa bouche, «L’odeur des sacrifices du Juste est montée jusqu’à moi». Un jour que cette flamme divine était acharnée à consumer une victime qu’il offrait à l’Eternel, de la vapeur qui s’exhalait, il remplit deux grands vases qu’il luta hermétiquement, et se les attacha sous lesaisselles. La fumée aussitôt, qui tendait à s’élever, et qui ne pouvait pénétrerque par miraclele métal, poussa les vases en haut, et, de la sorte, enlevèrent avec eux ce Saint homme. Quand il fut monté jusqu’à la Lune, et qu’il eut jeté les yeux sur ce beau jardin, un épanouissement de joie presque surnaturelle lui fit connaître que c’était leparadis terrestreoù songrand-pèreavait autrefois demeuré. Il délia promptement les vaisseaux qu’il avait ceints comme des ailes autour de ses épaules, et le fit avec tant de bonheur, qu’à peine était-il en l’air quatre toises au-dessus de la Lune, qu’il prit congé de ses nageoires. L’élévation cependant était assez grande pour le beaucoup blesser, sans le grand tour de sa robe, où le vent s’engouffra, et l’ardeur du feu de charité quile soutint doucement, jusqu’à ce qu’il eût mis pied à terre. Pour les deux vases, ils montèrenttoujours jusqu’à ce que Dieu les enchâssât dans le Ciel, et c’est ce qu’aujour’d’hui vous appelez les Balances,qui nous montrent bien tous les jours qu’elles sont encore pleines des odeurs du sacrifice d’un juste par les influences favorables qu’elles inspirent sur l’horoscope de Louis le Juste qui eut les balances pour ascendants.
Il n’était pas encore toutefois en ces jardins et n’y arriva que quelque temps après.
Ce fut lorsque déborda le déluge, car les eaux où votre monde s’engloutit montèrent à une hauteur si prodigieuse que l’arche voguait dans les cieux à côté de la Lune.
Les humains aperçurent ce globe par la fenêtre, mais la réflexion de ce grand corps opaque s’affaiblissant à cause de leur proximité qui partageait sa lumière, chacun d’eux crut que c’était un canton de la terre qui n’avait pas été noyé.
Il n’y eut qu’une fille de Noé nommée Achab, qui, à cause peut-être qu’elle avait pris garde qu’à mesure que le navire haussait, ils approchaient de cet astre, soutint à cor et à cris qu’assurément c’était la Lune.
On eut beau lui représenter que, les sondes jetées, on n’avait trouvé que quinze coudées d’eau, elle répondait que le fer avait donc rencontré le dos d’une baleine qu’ils avaient pris pour la terre, que quant à elle, elle était bien assurée que c’était la Lune en propre personne qu’ils allaient aborder.
Enfin, comme chacun opine pour son semblable, toutes les autres femmes se le persuadèrent ensuite.
Les voilà donc, malgré la défense des hommes, qui jettent l’esquif en mer; Achab était la plus hasardeuse, aussi voulut-elle la première essayer le péril, elle se lance allègrement dedans et tout son sexe l’allait joindre sansunevague qui sépara le bateau du navire. On eut beau crier après elle, l’appeler cent fois lunatique, protester qu’elle serait cause qu’un jour on reprocherait à toutes les femmes d’avoir dans la tête un quartier dela lune, elle se moqua d’eux. La voilà qui vogue hors du monde. Les animaux suivirent son exemple, car la plupart des oiseaux qui se sentirent l’aile assez forte pour risquer le voyage, impatients de la première prison dont on eût encore arrêté leur liberté, donnèrent jusque-là; des quadrupèdes même, les plus courageux, se mirent à la nage. Il en était sorti près de mille avant que les fils de Noé pussent fermer les étables que la foule des animaux qui s’échappaient tenait ouverte. La plupart abordèrent ce nouveau monde. Pour l’esquif, il alla donner contre un coteau fort agréable où la généreuse Achab descendit et, joyeuse d’avoir connu qu’en effet cette terre était la lune, ne voulut point se rembarquer pour rejoindre ses frères. Elle s’habitua quelques temps dans une grotte et comme un jour elle se promenait, balançant si elle serait fâchée d’avoir perdu la compagnie des siens ou si elle en serait bien aise, elle aperçut un homme qui abattait du gland.
La joie d’une telle rencontre la fit voler aux embrassements; elle en reçut de réciproques, car il y avait encore plus longtemps que le vieillard n’avait vu visage humain. C’était Enoc le juste. Ils vécurent ensemble, et sans que le naturel impie de ses enfants et l’orgueil de la femme l’obligea de se retirer dans les bois ils auraient achevé ensemble de filer leurs jours avec toute la douceur dont Dieu bénit le mariage des justes. Là tous les jours, dans les retraites les plus sauvages de ces affreuses solitudes, ce bon vieillard offrait à Dieu, d’un esprit épuré, son cœur en holocauste, quand, de l’arbre de science que vous savez qui est en ce jardin, un jour étant tombé une pomme dans la rivière au bord de laquelle il est planté, elle fut portée à la merci des vagues hors le Paradis en un lieu où le pauvre Enoc pour sustenter sa vie prenait du poisson à la pêche. Ce beau fruit fut arrêté dans le filet, il le mangea; aussitôt il connut où était le Paradisterrestreet par des secrets que vous ne sauriez concevoir si vous n’avez mangé comme lui de la pomme de science, il y vint demeurer.
Il faut maintenant que je vous raconte la façon dont j’y suis venu.
Vous n’avez pas oublié je pense que je me nomme Héliecar je vous l’ai dit naguère. Vous saurez donc quej’étais en votre monde et quej’habitais avecElisée, un Hébreu comme moi, sur les agréables bordsdu Jourdain, où je menais, parmi les livres, une vie assez douce pour ne pas la regretter, encore qu’elle s’écoulât. Cependant, plus les lumières de mon esprit croissaient, plus aussi croissait la connaissance de celles que je n’avais point. Jamais nosprêtresne me ramentevaientAdam, que le souvenir decettePhilosophie parfaitequ’il avait possédéene me fît soupirer. Je désespérais de la pouvoir acquérir, quand un jour, après avoirsacrifié pour l’expiation des faiblesses de mon être mortel, je m’endormis et l’Ange du Seigneur m’apparut en songe; aussitôt que je fus réveillé, je ne manquai pas de travailler aux choses qu’il m’avaitprescrites[10]: je pris de l’aimant environ deux pieds en carré, que je mis dans un fourneau puis lorsqu’il fut bien purgé, précipité et dissous, j’en tirai l’attractif,je calcinai tout cet élixiret le réduisis à la grosseur d’environ une balle médiocre.