Chapter 6

Dans toutes les maisons il y a un physionome.Il en était là de son discours, quand ce jeune garçon qui avait emmené notre Philosophe le ramena. «Eh quoi! déjà dîné?» lui cria mon Démon. Il répondit que oui, à l’issue près, d’autant que le Physionome lui avait permis de tâter de la nôtre. Le jeune hôte n’attendit pas que je lui demandasse l’explication de ce mystère:—Je vois, dit-il, que cette façon de vivre vous étonne. Sachez donc, quoi qu’en votre Monde on gouverne la santé plus négligemment, que le régime de celui-ci n’est pas à mépriser.«Dans toutes les maisons, il y a un Physionome, entretenu du public, qui est à peu près ce qu’on appellerait chez vous un médecin, hormis qu’il n’y gouverne que les sains et qu’il ne juge des diverses façons dont il nous fait traiter, que par la proportion, figure et symétrie de nos membres, par les linéaments du visage, le coloris de la chair, la délicatesse du cuir, l’agilité de la masse, le son de la voix, la teinture, la force et la dureté du poil. N’avez-vous pas tantôt pris garde à un homme, de taille assez courte, qui vous a considéré? C’était le Physionome de céans. Assurez-vous que, selon qu’il a reconnu votre complexion, il a diversifié l’exhalaison de votre dîner. Regardez combien le matelas où l’on vous a fait coucher est éloigné de nos lits: sans doute qu’il vous a jugé d’un tempéramentbien éloigné du nôtre, puisqu’il a craint que l’odeur qui s’évapore de ces petits robinets sous notre nez ne s’épandît jusqu’à vous, ou que la vôtre ne fumât jusqu’à nous. Vous le verrez, ce soir, qui choisira les fleurs pour votre lit avec la même circonspection.» Pendant tout ce discours, je faisais signe à mon hôte qu’il tâchât d’obliger les Philosophes à tomber sur quelque chapitre de la science qu’ils professaient, il m’était trop ami, pour n’en pas faire naître aussitôt l’occasion; c’est pourquoi je ne vous dirai point ni les discours ni les prières qui firent l’ambassade de ce traité; aussi bien, la nuance du ridicule au sérieux fut trop imperceptible pour pouvoir être imitée. Tant y a, lecteur, que le dernier venu de ces Docteurs, après plusieurs autres choses, continua ainsi:«Il me reste à prouver qu’il y a des Mondes infinis dans un Monde infini. Représentez-vous donc l’univers comme un animal; que les étoiles, qui sont des Mondes, sont dans ce grand animal, comme d’autres grands animaux, qui servent réciproquement de mondes à d’autres peuples, tels que nous, nos chevaux, etc., et que nous, à notre tour, sommes aussi des Mondes à l’égard de certains animaux encore plus petits sans comparaison que nous, comme sont certains vers, des poux, des cirons; que ceux-ci sont la Terre d’autres plus imperceptibles; qu’ainsi, de même que nous paraissons chacun en particulier un grand Monde à ce petit peuple, peut-être que notre chair, notre sang, nos esprits, ne sont autre chose qu’une tissure de petits animaux qui s’entretiennent, nous prêtent mouvement par le leur, et, se laissant aveuglément conduire à notre volonté qui leur sert de cocher, nous conduisent nous-mêmes, et produisent tous ensemble cette action que nous appelons la Vie. Car, dites-moi, je vous prie, est-il mal aisé à croire qu’un pou prenne votre corps pour un Monde, et que, quand quelqu’un d’eux voyage depuis l’une de vos oreilles jusqu’à l’autre, ses compagnons disent qu’il a voyagé aux deux bouts de la Terre ou qu’il a couru de l’un à l’autre Pôle? Oui, sans doute, ce petit peuple prend votre poil pour les forêts de son pays, les pores pleins de pituite pour des fontaines, les bubes pour des lacs et des étangs, les apostumes pour des mers, les défluxions pour des déluges; et, quand vous vous peignez en devant et en arrière, ils prennent cette agitation pour le flux et le reflux de l’Océan. La démangeaison ne prouve-t-elle pas mon dire? Le ciron qui la produit, est-ce autre chose qu’un de ces petits animaux qui s’est dépris de la société civile pour s’établir tyran de son pays? Si vous me demandez d’où vient qu’ils sont plus grands que ces autres imperceptibles, je vous demande pourquoi les éléphants sont plus grands que nous, et les Hibernois, que les Espagnols? Quant à cette ampoule et cette croûte dont vous ignorez la cause, il faut qu’elles arrivent, ou par la corruption de leurs ennemis que ces petits géants ont massacrés, ou que la peste, produite par la nécessité des aliments dont les séditieux se sont gorgés, ait laissé pourrir dans la campagne des monceaux de cadavres, ou que ce tyran, après avoir tout autour de soi chassé ses compagnons qui de leurs corps bouchaient les pores du nôtre, ait donné passage à la pituite, laquelle, étant extraversée hors la sphère de la circulation de notre sang, s’est corrompue. On me demandera peut-être pourquoi un ciron en produit tant d’autres? Ce n’est pas chose malaisée à concevoir; car, de même qu’une révolte en produit une autre, aussi ces petits peuples, poussés du mauvais exemple de leurs compagnons séditieux, aspirent chacun au commandement, allumant partout la guerre, le massacre et la faim. Mais, me direz-vous, certaines personnes sont bien moins sujettes à la démangeaison que d’autres. Cependant chacun est rempli également de ces petits animaux, puisque ce sont eux, dites-vous,qui font la vie. Il est vrai; aussi, remarquons-nous que les flegmatiques sont moins en proie à la gratelle que les bilieux, à cause que le peuple, sympathisant au climat qu’il habite, est plus lent en un corps froid; qu’un autre, échauffé par la température de sa région, qui pétille, se remue, et ne saurait demeurer en une place. Ainsi, le bilieux est plus délicat que le flegmatique, parce qu’étant animé en bien plus de parties, et l’âme étant l’action de ces petites bêtes, il est capable de sentir en tous les endroits où ce bétail se remue; au lieu que le flegmatique, n’étant pas assez chaud pour faire agir qu’en peu d’endroits cette remuante populace, n’est sensible qu’en peu d’endroits. Et, pour prouver encore cette cironité universelle, vous n’avez qu’à considérer, quand vous êtes blessé, comment le sang accourt à la plaie. Vos docteurs disent qu’il est guidé par la prévoyante Nature qui veut secourir les parties débilitées: ce qui ferait conclure qu’outre l’âme et l’esprit il y aurait encore en nous une troisième substance intellectuelle qui aurait ses fonctions et ses organes à part. C’est pourquoi je trouve bien plus probable de dire que ces petits animaux, se sentant attaqués, envoient chez leurs voisins demander du secours, et qu’étant arrivés de tous côtés, et le pays se trouvant incapable de tant de gens, ou ils meurent de faim, ou étouffent dans la presse. Cette mortalité arrive, quand l’apostume est mûre; car, pour témoigner qu’alors ces animaux sont étouffés, c’est que la chair pourrie devient insensible; que si bien souvent la saignée, qu’on ordonne pour divertir la fluxion, profite, c’est à cause que, s’en étant perdu beaucoup par l’ouverture que ces petits animaux tâchaient de boucher, ils refusent d’assister leurs alliés, n’ayant que médiocrement la puissance de se défendre chacun chez soi.»Il fouetta l’effigie pendant un grand quart d’heure.Il acheva ainsi, quand le second Philosophe s’aperçut que nos yeux assemblés sur les siens l’exhortaient de parler à son tour.—Hommes, dit-il, vous voyant curieux d’apprendre à ce petit animal, notre semblable, quelque chose de la science que nous professons, je dicte maintenant un Traité que je serais bien aise de lui produire, àcause des lumières qu’il donne à l’intelligence de notre Physique. C’est l’explication de l’origine éternelle du Monde. Mais, comme je suis empressé de faire travailler à mes soufflets (car demain sans remise la Ville part), vous pardonnerez au temps, avec promesse toutefois qu’aussitôt qu’elle sera arrivée où elle doit aller, je vous satisferai.A ces mots, le fils de l’Hôte appela son père pour savoir quelle heure il était; mais, ayant répondu qu’il était huit heures sonnées, il lui demanda tout en colère pourquoi il ne les avait pas avertis à sept, comme il le lui avait commandé; qu’il savait bien que les maisons partaient le lendemain et que les murailles de la ville étaient déjà parties.—Mon fils, répliqua le bonhomme, on a publié, depuis que vous êtes à table, une défense expresse de partir avant après-demain.—N’importe, repartit le jeune homme; vous devez obéir aveuglément, ne point pénétrer dans mes ordres, et vous souvenir seulement de ce que je vous ai commandé. Vite, allez quérir votre effigie.Lorsqu’elle fut apportée, il la saisit par le bras, et la fouetta un gros quart d’heure.—Or sus! vaurien, continua-t-il, en punition de votre désobéissance, je veux que vous serviez aujourd’hui de risée à tout le monde, et, pour cet effet, je vous commande de ne marcher que sur deux pieds le reste de la journée.Le pauvre homme sortit fort éploré, et son fils nous fit des excuses de son emportement.J’avais bien de la peine, quoique je me mordisse les lèvres, à m’empêcher de rire d’une si plaisante punition, et cela fut cause que, pour rompre cette burlesque pédagogie qui m’aurait sans doute fait éclater, je le suppliai de me dire ce qu’il entendait par ce voyage de la Ville, dont tantôt il avait parlé; et si les maisons et les murailles cheminaient. Il me répondit:—Entre nos Villes, cher étranger, il y en a de mobiles et de sédentaires; les mobiles, comme par exemple celle où nous sommes maintenant, sont faites comme je vais vous dire. L’architecte construit chaque Palais, ainsi que vous voyez, d’un bois fort léger; il pratique dessous quatre roues; dans l’épaisseur de l’un des murs, il place dix gros soufflets, dont les tuyaux passent, d’une ligne horizontale, à travers le dernier étage, de l’un à l’autre pignon, en sorte que, quand on veut traîner les Villes autre part (car on les change d’air à toutes les saisons), chacun déplie sur l’un des côtés de son logis quantité de larges voiles au-devant des soufflets; puis, ayant bandé un ressort pour les faire jouer, leurs maisons, en moins de huit jours, avec les bouffées continuelles que vomissent ces monstres à vent, sont emportées, si on veut, à plus de cent lieues. Quant à celles que nous appelonssédentaires, les logis en sont presque semblables à vos tours, hormis qu’ils sont de bois, et qu’ils sont percés au centre d’une grosse et forte vis, qui règne de la cave jusqu’au toit, pour les pouvoir hausser et baisser à discrétion. Or, la terre est creusée aussi profond que l’édifice est élevé, et le tout est construit de cette sorte, afin qu’aussitôt que les gelées commencent à morfondre le Ciel, ils puissent descendre leurs maisons en terre, où ils se tiennent à l’abri des intempéries de l’air. Mais, sitôt que les douces haleines du printemps viennent à le radoucir, ils remontent au jour, par le moyen de leur grosse vis, dont je vous ai parlé.Leurs maisons, en moins de huit jours, sont emportées à plus de cent lieues.Je le priai, puisqu’il avait déjà eu tant de bonté pour moi, et que la Ville partait le lendemain, de me dire quelque chose de cette origine éternelle du Monde, dont il m’avait parlé quelque temps auparavant:—Et je vous promets, lui dis-je, qu’en récompense, sitôt que je serai de retour dans ma Lune, dont mon gouverneur (je lui montrai mon Démon) vous témoignera que je suis venu, j’y sèmerai votre gloire, en y racontant les belles choses que vous m’aurez dites. Je vois bien que vous riez de cette promesse, parce que vous ne croyez pas que la Lune dont je vous parle soit un Monde, et que j’en suis un habitant; mais je vous puis assurer aussi que les peuples de ce Monde-là, qui ne prennent celui-ci que pour une Lune, se moqueront de moi, quand je dirai que votre Lune est un monde, et qu’il y a des campagnes avec des habitants.Il ne me répondit que par un sourire, et parla ainsi:—Puisque nous sommes contraints, quand nous voulons recourir à l’origine de ce grand Tout, d’encourir trois ou quatre absurdités, il est bien raisonnable de prendre le chemin qui nous fait le moins broncher. Je dis donc que le premier obstacle qui nous arrête, c’est l’éternité du Monde; et l’esprit des hommes n’étant pas assez fort pour la concevoir, et ne pouvant non plus s’imaginer que ce grand univers, si beau, si bien réglé, pût s’être fait soi-même, ils ont eu recours à la création; mais, semblable à celui qui s’enfoncerait dans la rivière, de peur d’être mouillé de la pluie, ils se sauvent, des bras nains, à la miséricorde d’un géant; encore, ne s’en sauvent-ils pas; car cette éternité, qu’ils ôtent au Monde pour ne l’avoir pu comprendre, ils la donnent à Dieu, comme s’il avait besoin de ce présent, et comme s’il était plus aisé de l’imaginer dans l’un que dans l’autre. Car, dites-moi, je vous prie, a-t-on jamais conçu comment de rien il se peut faire quelque chose? Hélas! entre rien et un atome seulement, il y a des proportions tellement infinies, que la cervelle la plus aiguë n’y saurait pénétrer; il faudra, pour échapper à ce labyrinthe inexplicable, que vous admettiez une matière éternelle avec Dieu. Mais,me direz-vous, quand je vous accorderais la matière éternelle, comment ce chaos s’est-il arrangé de soi-même? Ah! je vous le vais expliquer.«Il faut, ô mon petit animal! après avoir séparé mentalement chaque petit corps visible en une infinité de petits corps invisibles, s’imaginer que l’Univers infini n’est composé d’autre chose que de ces atomes infinis, très solides, très incorruptibles et très simples, dont les uns sont cubiques, les autres parallélogrammes, d’autres angulaires, d’autres ronds, d’autres pointus, d’autres pyramidaux, d’autres hexagones, d’autres ovales, qui tous agissent diversement chacun selon sa figure. Et qu’ainsi ne soit, posez une boule d’ivoire ronde sur un lieu fort uni: à la moindre impression que vous lui donnerez, elle sera un demi-quart d’heure sans s’arrêter. Or, j’ajoute que, si elle était aussi parfaitement ronde que le sont quelques-uns de ces atomes dont je parle, et la surface où elle serait posée, parfaitement unie, elle ne s’arrêterait jamais. Si donc l’art est capable d’incliner un corps au mouvement perpétuel, pourquoi ne croirons-nous pas que la Nature le puisse faire? Il en est de même des autres figures desquelles l’une, comme carrée, demande le repos perpétuel, d’autres un mouvement de côté, d’autres un demi-mouvement comme de trépidation; et la ronde, dont l’être est de se remuer, venant à se joindre à la pyramidale, fait peut-être ce que nous appelonsfeu, parce que non seulement le feu s’agite sans se reposer, mais perce et pénètre facilement. Le feu a, outre cela, des effets différents, selon l’ouverture et la qualité des angles, où la figure ronde se joint, comme par exemple le feu du poivre est autre chose que le feu du sucre, le feu du sucre que celui de la cannelle, celui de la cannelle que celui du clou de girofle, et celui-ci que le feu du fagot. Or, le feu, qui est le constructeur des parties et du Tout de l’Univers, a poussé et ramassé dans un chêne la quantité des figures nécessaires à composer ce chêne. Mais, me direz-vous, comment le hasard peut-il avoir ramassé en un lieu toutes les choses nécessaires à produire ce chêne? Je vous réponds que ce n’est pas merveille que la matière, ainsi disposée, ait formé un chêne; mais que la merveille eût été plus grande si, la matière ainsi disposée, le chêne n’eût pas été produit; un peu moins de certaines figures, c’eût été la plante sensitive, une huître à l’écaille, un ver, une mouche, une grenouille, un moineau, un singe, un homme. Quand, ayant jeté trois dés sur une table, il arrive rafle de deux ou bien de trois, quatre et cinq, ou bien deux six et un, direz-vous: «O le grand miracle! A chaque dé, il est arrivé le même point, tant d’autres points pouvant arriver! O le grand miracle! il est arrivé trois points qui se suivent. O le grand miracle! il est arrivé justement deux fiches, et le dessous de l’autre fiche!» Je suis assuré qu’étant homme d’esprit, vous ne ferez jamais ces exclamations, car, puisqu’il n’y a sur les dés qu’une certaine quantité de nombres, il est impossible qu’il n’en arrive quelqu’un. Et, après cela, vous vous étonnez comment cette matière, brouillée pêle-mêle au gré du hasard, peut avoir constitué un homme, vu qu’il y avait tant de choses nécessaires à la construction de son être. Vous ne savez donc pas qu’un million de fois cette matière, s’acheminant au dessein d’un homme, s’est arrêtée à former tantôt une pierre, tantôt du plomb, tantôt du corail, tantôt une fleur, tantôt une comète, et tout cela à cause du plus ou du moins de certaines figures qu’il fallait, ou qu’il ne fallait pas, à désigner un homme? Si bien que ce n’est pas merveille qu’entre une infinité de matières qui changent et se remuent incessamment, elles aient rencontré à faire le peu d’animaux, de végétaux, de minéraux que nous voyons; non plus que ce n’est pas merveille qu’en cent coups de dés il arrive une rafle; aussi bien est-il impossible que de ceremuement il ne se fasse quelque chose, et cette chose sera toujours admirée d’un étourdi qui ne saura pas combien peu s’en est fallu qu’elle n’ait pas été faite. Quand la grande rivière defait moudre un moulin, conduit les ressorts d’une horloge, et que le petit ruisseau dene fait que couler et se dérober quelquefois, vous ne direz pas que cette rivière a bien de l’esprit, parce que vous savez qu’elle a rencontré les choses disposées à faire tous ces beaux chefs-d’œuvre; car, si son moulin ne se fût pas trouvé dans son cours, elle n’aurait pas pulvérisé le froment; si elle n’eût point rencontré l’horloge, elle n’aurait pas marqué les heures; et, si le petit ruisseau dont j’ai parlé avait eu la même rencontre, il aurait fait les mêmes miracles. Il en va tout ainsi de ce feu qui se meut de soi-même, car, ayant trouvé les organes propres à l’agitation nécessaire pour raisonner, il a raisonné; quand il en a trouvé de propres seulement à sentir, il a senti; quand il en a trouvé de propres à végéter, il a végété; et qu’ainsi ne soit, qu’on crève les yeux de cet homme que le feu de cette âme fait voir, il cessera de voir, de même que notre grande horloge cessera de marquer les heures, si l’on en brise le mouvement.«Enfin, ces premiers et indivisibles atomes font un cercle, sur qui roulent sans difficulté les difficultés les plus embarrassantes de la Physique; il n’est pas jusqu’à l’opération des sens que personne n’a pu encore bien concevoir, que je n’explique fort aisément par les petits corps. Commençons par la vue: elle mérite, comme la plus incompréhensible, notre premier début.«Elle se fait donc, à ce que je m’imagine, quand les tuniques de l’œil, dont les pertuis sont semblables à ceux du verre, transmettent cette poussière de feu, qu’on appellerayons visuels, et qu’elle est arrêtée par quelque matière opaquée qui la fait rejaillir chez soi; car, alors, rencontrant en chemin l’image de l’objet qui l’a repoussée, et cette image n’étant qu’un nombre infini de petits corps qui s’exhalent continuellement, en égale superficie, du sujet regardé, elle la pousse jusqu’à notre œil. Vous ne manquerez pas de m’objecter que le verre est un corps opaque et fort serré, et que cependant, au lieu de rechasser ces autres petits corps, il s’en laisse pénétrer? Mais je vous réponds que ces pores du verre sont taillés de même figure que ces atomes de feu qui le traversent, et que, comme un crible à froment n’est pas propre à l’avoine ni un crible à avoine à cribler du froment, ainsi une boîte de sapin, quoique mince et qu’elle laisse pénétrer les sons, n’est pas pénétrable à la vue; et une pièce de cristal, quoique transparente, qui se laisse percer à la vue, n’est pas pénétrable au toucher.»Je ne pus là m’empêcher de l’interrompre.—Un grand Poète et Philosophe de notre Monde, lui dis-je, a parlé après Epicure, et lui, après Démocrite, de ces petits corps, presque comme vous; c’est pourquoi vous ne me surprenez point par ce discours; et je vous prie, en le continuant, de me dire comment, par ces principes, vous expliqueriez la façon de vous peindre dans un miroir?—Il est fort aisé, me répliqua-t-il; car figurez-vous que ces feux de votre œil ayant traversé la glace, et rencontrant derrière un corps non diaphane qui les rejette, ils repassent par où ils étaient venus; et, trouvant ces petits corps cheminant en superficies égales sur le miroir, ils les rappellent à nos yeux; et notre imagination, plus chaude que les autres facultés de notre âme, en attire le plus subtil, dont elle fait chez soi un portrait en raccourci.«L’opération de l’ouïe n’est pas plus malaisée à concevoir, et, pourêtre plus succinct, considérons-la seulement dans l’harmonie d’un luth touché par les mains d’un maître de l’art. Vous me demanderez comment il se peut faire que j’aperçoive si loin de moi une chose que je ne vois point? Est-ce qu’il sort de mes oreilles une éponge qui boit cette musique pour me la rapporter? ou ce joueur engendre-t-il dans ma tête un autre petit joueur avec un petit luth, qui ait ordre de me chanter comme un écho les mêmes airs? Non; mais ce miracle procède de ce que la corde tirée venant à frapper de petits corps dont l’air est composé, elle le chasse dans mon cerveau; le perçant doucement avec ces petits riens corporels; et, selon que la corde est bandée, le son est haut, à cause qu’elle pousse les atomes plus vigoureusement; et l’organe, ainsi pénétré, en fournit à la fantaisie de quoi faire son tableau; si trop peu, il arrive que, notre mémoire n’ayant pas encore achevé son image, nous sommes contraints de lui répéter le même son, afin que, des matériaux que lui fournissent, par exemple, les mesures d’une sarabande, elle en prenne assez pour achever le portrait de cette sarabande. Mais cette opération n’a rien de si merveilleux que les autres, par lesquelles, à l’aide du même organe, nous sommes émus tantôt à la joie,tantôt à la rage, tantôt à la pitié, tantôt à la rêverie, tantôt à la douleur.«Et cela se fait, lorsque, dans ce mouvement, ces petits corps en rencontrent d’autres, en nous remués de même façon, ou que leur propre figure rend susceptibles du même ébranlement; car alors les nouveaux venus excitent leurs hôtes à se remuer comme eux; et, de cette façon, lorsqu’un air violent rencontre le feu de notre sang, il le fait incliner au même branle, et il l’anime à se pousser dehors: c’est ce que nous appelonsardeur de courage. Si le son est plus doux, et qu’il n’ait la force de soulever qu’une moindre flamme plus ébranlée, en la promenant le long des nerfs, des membranes et des pertuis de notre chair, elle excite ce chatouillement qu’on appellejoie. Il en arrive ainsi de l’ébullition des autres passions, selon que ces petits corps sont jetés plus ou moins violemment sur nous, selon le mouvement qu’ils reçoivent par la rencontre d’autres branles, et selon qu’ils trouvent à remuer chez nous; c’est quant à l’ouïe.«La démonstration du toucher n’est pas maintenant plus difficile, en concevant que de toute matière palpable il se fait une émission perpétuelle de petits corps, et qu’à mesure que nous la touchons, il s’en évapore davantage, parce que nous les épreignons du sujet même, comme l’eau d’une éponge, quand nous la pressons. Les durs viennent faire à l’organe le rapport de leur solidité; les souples, de leur mollesse; les raboteux, etc. Et qu’ainsi ne soit, nous ne sommes plus si fins à discerner par l’attouchement avec des mains usées de travail, à cause de l’épaisseur du cal, qui, pour n’être ni poreux, ni animé, ne transmet que fort malaisément ces fumées de la matière. Quelqu’un désirera d’apprendre où l’organe de toucher tient son siège? Pour moi, je pense qu’il est répandu dans toutes ses parties. Je m’imagine, toutefois, que plus nous tâtons par un membre proche de la tête, et plus vite nous distinguons; ce qui se peut expérimenter, quand, les yeux clos, nous patinons quelque chose, car nous la devinons plus facilement; et, si, au contraire, nous la tâtions du pied, nous aurions plus de peine à la connaître. Cela provient de ce que, notre peau étant partout criblée de petits trous, nos nerfs, dont la matière n’est pas plus serrée, perdent en chemin beaucoup de ces petits atomes par les menus pertuis de leur contexture, avant que d’être arrivés jusqu’au cerveau, qui est le terme de leur voyage. Il me reste à parler de l’odorat et du goût.«Dites-moi, lorsque je goûte un fruit, n’est-ce pas à cause de la chaleur de la bouche qu’il fond? Avouez-moi donc que, y ayant dans une poire des sels, et que la dissolution les partageant en petits corps d’autre figure que ceux qui composent la saveur d’une pomme, il faut qu’ils percent notre palais d’une manière bien différente, tout ainsi que l’escarre, enfoncé par le fer d’une pique qui me traverse, n’est pas semblable à ce que me fait souffrir en sursaut la balle d’un pistolet, et de même que la balle de ce pistolet m’imprime une autre douleur que celle d’un carreau d’acier.«De l’odorat, je n’ai rien à dire, puisque les Philosophes mêmes confessent qu’il se fait par une émission continuelle de petits corps.«Je m’en vais, sur ce principe, vous expliquer la création, l’harmonie et l’influence des globes célestes avec l’immuable variété des météores.»Il allait continuer; mais le vieil Hôte entra là-dessus, qui fit songer notre Philosophe à la retraite. Il apportait des cristaux pleins de vers luisants, pour éclairer la salle; mais, comme ces petits feux-insectes perdent beaucoup de leur éclat, quand ils ne sont pas nouvellement amassés, ceux-ci, vieux de dix jours, n’éclairaient presque point. Mon Démon n’attendit pas que la compagnie en fût incommodée; il monta dans son cabinet, et en redescendit aussitôt avec deux boules de feu si brillantes, que chacun s’étonna comment il ne se brûlait point les doigts.—Ces flambeaux incombustibles, dit-il, nous serviront mieux que vos pelotons de verre. Ce sont des rayons du Soleil, que j’ai purgés de leur chaleur; autrement, les qualités corrosives de son feu auraient blessé votre vue en l’éblouissant. J’en ai fixé la lumière, et l’ai renfermée dans ces boules transparentes que je tiens. Cela ne vous doit pas fournir un grand sujet d’admiration, car il ne m’est pas plus difficile à moi, qui suis né dans le Soleil, de condenser ses rayons, qui sont la poussière de ce Monde-là, qu’à vous, d’amasser de la poussière ou des atomes, qui sont de la terre pulvérisée de celui-ci.Là dessus, notre Hôte envoya un Valet conduire les Philosophes, parce qu’il était nuit, avec une douzaine de globes à verres pendus à ses quatre pieds. Pour nous autres (savoir: mon Précepteur et moi), nous nous couchâmes, par l’ordre du Physionome. Il me mit cette fois-là dans une chambre de violettes et de lis, et m’envoya chatouiller à l’ordinaire; et le lendemain, sur les neuf heures, je vis entrer mon Démon, qui me dit qu’il venait du Palaisoù l’une des Demoiselles de la Reine l’avait prié de l’aller trouver, et qu’elle s’était enquise de moi, témoignant qu’elle persistait toujours dans le dessein de me tenir parole, c’est-à-dire que, de bon cœur, elle me suivrait si je la voulais mener avec moi dans l’autre Monde.—Ce qui m’a fort édifié, continua-t-il, c’est quand j’ai reconnu que le motif principal de son voyage était de se faire Chrétienne. Ainsi, je lui ai promis d’aider son dessein de toutes mes forces, et d’inventer, pour cet effet, une machine capable de tenir trois ou quatre personnes, dans laquelle vous pourrez monter ensemble dès aujourd’hui. Je vais m’appliquer sérieusement à l’exécution de cette entreprise: c’est pourquoi, afin de vous divertir, pendant que je ne serai point avec vous, voici un Livre que je vous laisse. Je l’apportai jadis de mon pays natal; il est intitulé; lesEtats et Empires du Soleil[13]. Je vous donne encore celui-ci, que j’estime beaucoup davantage; c’est le plus Grand Œuvre des Philosophes,qu’un des plus forts esprits du Soleil a composé. Il prouve là-dedans que toutes les choses sont vraies et déclare la façon d’unir physiquement les vérités de chaque contradictoire, comme, par exemple, que le blanc est noir et que le noir est blanc; qu’on peut être et n’être pas, en même temps; qu’il peut y avoir une montagne sans vallée; que le néant est quelque chose, et que toutes les choses qui sont ne sont point. Mais remarquez qu’il prouve tous ces inouïs paradoxes, sans aucune raison captieuse ou sophistique. Quand vous serez ennuyé de lire, vous pourrez vous promener, ou vous entretenir avec le fils de notre Hôte: son esprit a beaucoup de charmes; ce qui me déplaît en lui, c’est qu’il est impie. S’il lui arrive de vous scandaliser, ou de faire par quelque raisonnement chanceler votre foi, ne manquez pas aussitôt de me le venir proposer, je vous en résoudrai les difficultés. Un autre vous ordonnerait de rompre compagnie; mais, comme il est extrêmement vain, je suis assuré qu’il prendrait cette fuite pour une défaite, et il se figurerait que notre croyance serait sans raison, si vous refusiez d’entendre les siennes.Il en sort comme de la bouche d’un homme tous les sons distincts et différents.Il me quitta en achevant ces mots; mais il fut à peine sorti, que je me mis à considérer attentivement mes Livres, et leurs boîtes, c’est-à-dire leurs couvertures, qui me semblaient admirables pour leurs richesses; l’une était taillée d’un seul diamant, sans comparaison plus brillant que les nôtres; la seconde ne paraissait qu’une monstrueuse perle fendue en deux. Mon Démon avait traduit ces Livres en langage de ce monde; mais, parce que je n’en ai point de leur imprimerie, je m’en vais expliquer la façon de ces deux volumes.A l’ouverture de la boîte, je trouvai, dans un je ne sais quoi de métail presque semblable à nos horloges, plein de je ne sais quelques petits ressorts et de machines imperceptibles. C’est un Livre, à la vérité; mais c’est un Livre miraculeux, qui n’a ni feuillets ni caractères; enfin, c’est un Livre où, pour apprendre, les yeux sont inutiles: on n’a besoin que des oreilles. Quand quelqu’un donc souhaite lire, il bande, avec grande quantité de toutes sortes de petits nerfs, cette machine; puis, il tourne l’aiguille sur le chapitre qu’il désire écouter, et au même temps il en sort, comme de la bouche d’un homme, ou d’un instrument de musique, tousles sons distincts et différents qui servent, entre les grands Lunaires, à l’expression du langage.Lorsque j’ai depuis réfléchi sur cette miraculeuse invention de faire des Livres, je ne m’étonne plus de voir que les jeunes hommes de ce pays-là possédaient plus de connaissance à seize et dix-huit ans, que les barbes grises du nôtre; car sachant lire aussi tôt que parler, ils ne sont jamais sans lecture; à la chambre, à la promenade, en ville, en voyage, ils peuvent avoir dans la poche, ou pendus à la ceinture une trentaine de ces Livres dont ils n’ont qu’à bander un ressort pour en ouïr un chapitre seulement ou bien plusieurs, s’ils sont en humeur d’écouter tout un Livre: ainsi vous avez éternellement autour de vous tous les Grands Hommes et morts et vivants qui vous entretiennent de vive voix. Ce présent m’occupa plus d’une heure; et enfin me les étant attachés en forme de pendants d’oreilles, je sortis pour me promener; mais je ne fus pas plutôt au bout de la rue, que je rencontrai une troupe assez nombreuse de personnes tristes[14].Quatre d’entre eux portaient sur leurs épaules une espèce de cercueil enveloppé de noir. Je m’informai, d’un regardant, ce que voulait dire ce convoi semblable aux pompes funèbres de mon Pays; il me répondit que ce méchantet nommé du peuple par une chiquenaude sur le genou droit, qui avait été convaincu d’envie et d’ingratitude, était décédé le jour précédent, et que le Parlement l’avait condamné, il y avait plus de vingt ans, à mourir, dans son lit, et puis à être enterré après sa mort.Je me pris à rire de cette réponse; et lui, m’interrogeant pourquoi:—Vous m’étonnez, dis-je, de dire que ce qui est une marque de bénédiction dans notre Monde, comme la longue vie, une mort paisible, une sépulture honorable, serve en celui-ci d’une punition exemplaire.—Quoi! vous prenez la sépulture pour quelque chose de précieux? me repartit cet homme. Et, par votre foi, pouvez-vous concevoir quelque chose de plus épouvantable qu’un cadavre marchant sous les vers dont il regorge, à la merci des crapauds qui lui mâchent les joues; enfin, la peste revêtue du corps d’un homme? Bon Dieu! la seule imagination d’avoir, quoique mort, le visage embarrassé d’un drap, et sur la bouche une pique de terre, me donne de la peine à respirer! Ce misérable que vous voyez porter, outre l’infamie d’être assisté dans une fosse, a été condamné d’être assisté, dans son convoi, de cent cinquante de ses amis, et commandement à eux, en punition d’avoir aimé un envieux et un ingrat, de paraître à ses funérailles avec un visage triste; et, sans que les Juges en ont eu pitié, imputant en partie ses crimes à son peu d’esprit, ils auraient ordonné d’y pleurer. Hormis les criminels, on brûle ici tout le monde; aussi, est-ce une coutume très décente et très raisonnable; car nous croyons que, le feu ayant séparé le pur d’avec l’impur, la chaleur rassemble par sympathie cette chaleur naturelle qui faisait l’âme et lui donne la force de s’élever toujours, en montant jusque quelque astre, la terre de certains peuples plus immatériels que nous et plus intellectuels, parce que leur tempérament doit répondre et participer à la pureté du globe qu’ils habitent.«Ce n’est pas encore notre façon d’inhumer la plus belle. Quand un de nos Philosophes vient à un âge où il sent ramollir son esprit, et la glace de ses ans engourdir les mouvements de son âme, il assemble sesamis par un banquet somptueux; puis, ayant exposé les motifs qui le font résoudre à prendre congé de la Nature, et le peu d’espérance qu’il y a d’ajouter quelque chose à ses belles actions, on lui fait ou grâce, c’est-à-dire qu’on lui permet de mourir, ou on lui fait un sévère commandement de vivre. Quand donc, à la pluralité de voix, on lui a mis son souffle entre les mains, il avertit ses plus chers et du jour et du lieu: ceux-ci se purgent et s’abstiennent de manger pendant vingt-quatre heures; puis, arrivés qu’ils sont au logis du Sage, et sacrifié qu’ils ont au Soleil, ils entrent dans la chambre, où le généreux les attend sur un lit de parade. Chacun le vient embrasser; et, quand c’est au rang de celui qu’il aime le mieux, après l’avoir baisé tendrement, il l’appuie sur son estomac, et, joignant sa bouche sur sa bouche, de la main droite il se baigne un poignard dans le cœur. L’amant ne détache point ses lèvres de celles de son amant, qu’il ne le sente expirer; et lors, il retire le fer de son sein, et, fermant de sa bouche la plaie, il avale son sang, qu’il suce jusqu’à ce qu’un second lui succède, puis un troisième, un quatrième, et enfin toute la compagnie; et, quatre ou cinq heures après, on introduit à chacun une fille de seize ou dix-sept ans; et, pendant trois ou quatre jours qu’ils sont à goûter les plaisirs de l’amour, ils ne sont nourris que de la chair du mort, qu’on leur fait manger toute crue, afin que, si de cent embrassements il peut naître quelque chose, ils soient assurés que c’est leur ami qui revit.»Quand un de nos philosophes arrive à l’âge où il sent ramollir ses esprits.J’interrompis ce discours, en disant à celui qui me le faisait que ces façons de faire avaient beaucoup de ressemblance avec celles de quelque peuple de notre Monde; et continuai ma promenade, qui fut si longue, que, quand je revins, il y avait deux heures que le dîner était prêt. On me demanda pourquoi j’étais arrivé si tard:—Ce n’a pas été ma faute, répondis-je au cuisinier, qui s’en plaignait; j’ai demandé plusieurs fois, par les rues, quelle heure il était, mais on ne m’a répondu qu’en ouvrant la bouche, serrant les dents et tournant le visage de travers.—Quoi! s’écria toute la compagnie, vous ne savez pas que par là ils vous montraient l’heure?Ils font un cadran avec leurs dents.—Par ma foi, repartis-je, ils avaient beau exposer leur grand nez au Soleil, avant que je l’apprisse.—C’est une commodité, me dirent-ils, qui leur sert à se passer d’horloge; car, de leurs dents, ils font un cadran si juste, que lorsqu’ils veulent instruire quelqu’un de l’heure, ils ouvrent les lèvres; et l’ombre de ce nez, qui vient tomber dessus leurs dents, marque comme un cadran celle dont le curieux est en peine. Maintenant, afin que vous sachiez pourquoi en ce pays tout le monde a le nez grand, apprenez qu’aussitôt que la femme est accouchée, la matrone porte l’enfant au maître du Séminaire; et justement, au bout de l’an, les experts étant assemblés, si son nez est trouvé plus court qu’à une certaine mesure que tient le Syndic, il est censé camus et mis entre les mains de gens qui le châtrent. Vous me demanderez la cause de cette barbarie, et comment il peut se faire que nous, chez qui la virginité est un crime, établissons des continences par force? Mais sachez que nous le faisons après avoir observé, depuis trente siècles, qu’un grand nez est le signe d’un homme spirituel, courtois, affable, généreux, libéral; et que le petit est un signe du contraire. C’est pourquoi des Camus on bâtit les Eunuques, parce que la République aime mieux ne pas avoir d’enfants que d’en avoir qui leur fussent semblables.Il parlait encore, lorsque je vis entrer un homme tout nu. Je m’assis aussitôt et me couvris pour lui faire honneur, car ce sont les marques du plus grand respect qu’on puisse, en ce pays-là, témoigner à quelqu’un.—Le Royaume, dit-il, souhaite qu’avant de retourner en votre Monde, vous en avertissiez les Magistrats, à cause qu’un Mathématicien vient tout à l’heure de promettre au Conseil, que, pourvu qu’étant de retour chez vous, vous vouliez construire une certaine machine qu’il vous enseignera, il attirera votre globe et le joindra à celui-ci.A quoi je promis de ne pas manquer.—Eh! je vous prie, dis-je à mon Hôte, quand l’autre fut parti, deme dire pourquoi cet envoyé portait à la ceinture des parties honteuses de bronze? ce que j’avais vu plusieurs fois, pendant que j’étais en cage, sans l’avoir osé demander, parce que j’étais toujours environné des Filles de la Reine, que je craignais d’offenser, si j’eusse en leur présence attiré l’entretien d’une matière si grasse.De sorte qu’il me répondit:—Les femelles ici, non plus que les mâles, ne sont pas assez ingrates pour rougir à la vue de celui qui les a forgées; et les vierges n’ont pas honte d’aimer sur nous, en mémoire de leur mère Nature, la seule chose qui porte son nom. Sachez donc que l’écharpe dont cet homme est honoré, et où pend pour médaille la figure d’un membre viril, est le symbole du gentilhomme et la marque qui distingue le noble d’avec le roturier.Ce paradoxe me sembla si extravagant, que je ne pus m’empêcher de rire.—Cette coutume me semble bien extraordinaire, repartis-je, car en notre Monde la marque de noblesse est de porter une épée.Mais l’Hôte, sans s’émouvoir:—O mon petit homme! s’écria-t-il, quoi! les grands de votre Monde sont si enragés de faire parade d’un grand instrument qui désigne un bourreau, qui n’est forgé que pour nous détruire, enfin l’ennemi juré de tout ce qui vit; et de cacher, au contraire, un membre, sans qui nous serions au rang de ce qui n’est pas, le Prométhée de chaque animal, et le réparateur infatigable des faiblesses de la Nature! Malheureuse contrée, où les marques de génération sont ignominieuses, et où celles d’anéantissement sont honorables! Cependant vous appelez ce membre-là desparties honteuses, comme s’il y avait quelque chose de plus glorieux que de donner la vie, et rien de plus honteux que de l’ôter!Pendant tout ce discours, nous ne laissions pas de dîner; et, sitôt que nous fûmes levés, nous allâmes au jardin prendre l’air, et là, prenant occasion de la génération et conception des choses, il me dit:—Vous devez savoir que la Terre se faisant un arbre, d’un arbre un pourceau, et d’un pourceau un homme, nous devons croire, puisque tous les êtres dans la Nature tendent au plus parfait, qu’ils aspirent à devenir hommes, cette essence étant l’achèvement du plus beau mixte, et le mieux imaginé qui soit au monde, parce que c’est le seul qui fasse le lien de la vie animale avec la raisonnable. C’est ce qu’on ne peut nier, sans être pédant, puisque nous voyons qu’un prunier, par la chaleur de son germe, comme par une bouche, suce et digère le gazon qui l’environne; qu’un pourceau dévore ce fruit et le fait devenir une partie de soi-même, et qu’un homme mange le pourceau, réchauffe cette chair morte, la joint à soi et fait revivre cet animal sous une plus noble espèce. Ainsi, cet homme, que vous voyez, était peut-être, il y a soixante ans, une touffe d’herbe dans mon jardin; ce qui est d’autant plus probable, que l’opinion de la Métempsycose Pythagorique, soutenue par tant de grands hommes, n’est vraisemblablement parvenue jusqu’à nous, qu’afin de nous engager à en rechercher la vérité, comme, en effet, nous avons trouvé que tout ce qui est sent et végète, et qu’enfin, après que toute la matière est parvenue à cette période, qui est sa perfection, elle descend et retourne dans son inanité pour revenir et jouer derechef les mêmes rôles.Je descendis, très satisfait, au jardin, et je commençais à réciter à mon compagnon ce que notre maître m’avait appris, quand le Physionome arriva pour nous conduire à la réfection et au dortoir.Le lendemain, dès que je fus réveillé, je m’en allai faire lever mon Antagoniste.—C’est un aussi grand miracle, lui dis-je en l’abordant, de trouver un fort esprit, comme le vôtre, enseveli dans le sommeil, que de voir du feu sans action.Il souffrit de ce mauvais compliment.—Mais, s’écria-t-il avec une colère passionnée d’amour, ne vous déferez-vous jamais de ces termes fabuleux? Sachez que ces noms-là diffament le nom de Philosophe, et que, comme le Sage ne voit rien au monde qu’il ne conçoive et qu’il ne juge pouvoir être conçu, il doit abhorrer toutes ces expressions de prodiges et d’événements de Nature, qu’ont inventés les stupides, pour excuser les faiblesses de leur entendement.Je crus alors être obligé en conscience de prendre la parole pour le détromper.—Encore, lui répliquai-je, que vous soyez fort obstiné dans vos sentiments, j’ai vu plusieurs choses arrivées surnaturellement.

Dans toutes les maisons il y a un physionome.

Dans toutes les maisons il y a un physionome.

Il en était là de son discours, quand ce jeune garçon qui avait emmené notre Philosophe le ramena. «Eh quoi! déjà dîné?» lui cria mon Démon. Il répondit que oui, à l’issue près, d’autant que le Physionome lui avait permis de tâter de la nôtre. Le jeune hôte n’attendit pas que je lui demandasse l’explication de ce mystère:

—Je vois, dit-il, que cette façon de vivre vous étonne. Sachez donc, quoi qu’en votre Monde on gouverne la santé plus négligemment, que le régime de celui-ci n’est pas à mépriser.

«Dans toutes les maisons, il y a un Physionome, entretenu du public, qui est à peu près ce qu’on appellerait chez vous un médecin, hormis qu’il n’y gouverne que les sains et qu’il ne juge des diverses façons dont il nous fait traiter, que par la proportion, figure et symétrie de nos membres, par les linéaments du visage, le coloris de la chair, la délicatesse du cuir, l’agilité de la masse, le son de la voix, la teinture, la force et la dureté du poil. N’avez-vous pas tantôt pris garde à un homme, de taille assez courte, qui vous a considéré? C’était le Physionome de céans. Assurez-vous que, selon qu’il a reconnu votre complexion, il a diversifié l’exhalaison de votre dîner. Regardez combien le matelas où l’on vous a fait coucher est éloigné de nos lits: sans doute qu’il vous a jugé d’un tempéramentbien éloigné du nôtre, puisqu’il a craint que l’odeur qui s’évapore de ces petits robinets sous notre nez ne s’épandît jusqu’à vous, ou que la vôtre ne fumât jusqu’à nous. Vous le verrez, ce soir, qui choisira les fleurs pour votre lit avec la même circonspection.» Pendant tout ce discours, je faisais signe à mon hôte qu’il tâchât d’obliger les Philosophes à tomber sur quelque chapitre de la science qu’ils professaient, il m’était trop ami, pour n’en pas faire naître aussitôt l’occasion; c’est pourquoi je ne vous dirai point ni les discours ni les prières qui firent l’ambassade de ce traité; aussi bien, la nuance du ridicule au sérieux fut trop imperceptible pour pouvoir être imitée. Tant y a, lecteur, que le dernier venu de ces Docteurs, après plusieurs autres choses, continua ainsi:

«Il me reste à prouver qu’il y a des Mondes infinis dans un Monde infini. Représentez-vous donc l’univers comme un animal; que les étoiles, qui sont des Mondes, sont dans ce grand animal, comme d’autres grands animaux, qui servent réciproquement de mondes à d’autres peuples, tels que nous, nos chevaux, etc., et que nous, à notre tour, sommes aussi des Mondes à l’égard de certains animaux encore plus petits sans comparaison que nous, comme sont certains vers, des poux, des cirons; que ceux-ci sont la Terre d’autres plus imperceptibles; qu’ainsi, de même que nous paraissons chacun en particulier un grand Monde à ce petit peuple, peut-être que notre chair, notre sang, nos esprits, ne sont autre chose qu’une tissure de petits animaux qui s’entretiennent, nous prêtent mouvement par le leur, et, se laissant aveuglément conduire à notre volonté qui leur sert de cocher, nous conduisent nous-mêmes, et produisent tous ensemble cette action que nous appelons la Vie. Car, dites-moi, je vous prie, est-il mal aisé à croire qu’un pou prenne votre corps pour un Monde, et que, quand quelqu’un d’eux voyage depuis l’une de vos oreilles jusqu’à l’autre, ses compagnons disent qu’il a voyagé aux deux bouts de la Terre ou qu’il a couru de l’un à l’autre Pôle? Oui, sans doute, ce petit peuple prend votre poil pour les forêts de son pays, les pores pleins de pituite pour des fontaines, les bubes pour des lacs et des étangs, les apostumes pour des mers, les défluxions pour des déluges; et, quand vous vous peignez en devant et en arrière, ils prennent cette agitation pour le flux et le reflux de l’Océan. La démangeaison ne prouve-t-elle pas mon dire? Le ciron qui la produit, est-ce autre chose qu’un de ces petits animaux qui s’est dépris de la société civile pour s’établir tyran de son pays? Si vous me demandez d’où vient qu’ils sont plus grands que ces autres imperceptibles, je vous demande pourquoi les éléphants sont plus grands que nous, et les Hibernois, que les Espagnols? Quant à cette ampoule et cette croûte dont vous ignorez la cause, il faut qu’elles arrivent, ou par la corruption de leurs ennemis que ces petits géants ont massacrés, ou que la peste, produite par la nécessité des aliments dont les séditieux se sont gorgés, ait laissé pourrir dans la campagne des monceaux de cadavres, ou que ce tyran, après avoir tout autour de soi chassé ses compagnons qui de leurs corps bouchaient les pores du nôtre, ait donné passage à la pituite, laquelle, étant extraversée hors la sphère de la circulation de notre sang, s’est corrompue. On me demandera peut-être pourquoi un ciron en produit tant d’autres? Ce n’est pas chose malaisée à concevoir; car, de même qu’une révolte en produit une autre, aussi ces petits peuples, poussés du mauvais exemple de leurs compagnons séditieux, aspirent chacun au commandement, allumant partout la guerre, le massacre et la faim. Mais, me direz-vous, certaines personnes sont bien moins sujettes à la démangeaison que d’autres. Cependant chacun est rempli également de ces petits animaux, puisque ce sont eux, dites-vous,qui font la vie. Il est vrai; aussi, remarquons-nous que les flegmatiques sont moins en proie à la gratelle que les bilieux, à cause que le peuple, sympathisant au climat qu’il habite, est plus lent en un corps froid; qu’un autre, échauffé par la température de sa région, qui pétille, se remue, et ne saurait demeurer en une place. Ainsi, le bilieux est plus délicat que le flegmatique, parce qu’étant animé en bien plus de parties, et l’âme étant l’action de ces petites bêtes, il est capable de sentir en tous les endroits où ce bétail se remue; au lieu que le flegmatique, n’étant pas assez chaud pour faire agir qu’en peu d’endroits cette remuante populace, n’est sensible qu’en peu d’endroits. Et, pour prouver encore cette cironité universelle, vous n’avez qu’à considérer, quand vous êtes blessé, comment le sang accourt à la plaie. Vos docteurs disent qu’il est guidé par la prévoyante Nature qui veut secourir les parties débilitées: ce qui ferait conclure qu’outre l’âme et l’esprit il y aurait encore en nous une troisième substance intellectuelle qui aurait ses fonctions et ses organes à part. C’est pourquoi je trouve bien plus probable de dire que ces petits animaux, se sentant attaqués, envoient chez leurs voisins demander du secours, et qu’étant arrivés de tous côtés, et le pays se trouvant incapable de tant de gens, ou ils meurent de faim, ou étouffent dans la presse. Cette mortalité arrive, quand l’apostume est mûre; car, pour témoigner qu’alors ces animaux sont étouffés, c’est que la chair pourrie devient insensible; que si bien souvent la saignée, qu’on ordonne pour divertir la fluxion, profite, c’est à cause que, s’en étant perdu beaucoup par l’ouverture que ces petits animaux tâchaient de boucher, ils refusent d’assister leurs alliés, n’ayant que médiocrement la puissance de se défendre chacun chez soi.»

Il fouetta l’effigie pendant un grand quart d’heure.

Il fouetta l’effigie pendant un grand quart d’heure.

Il acheva ainsi, quand le second Philosophe s’aperçut que nos yeux assemblés sur les siens l’exhortaient de parler à son tour.

—Hommes, dit-il, vous voyant curieux d’apprendre à ce petit animal, notre semblable, quelque chose de la science que nous professons, je dicte maintenant un Traité que je serais bien aise de lui produire, àcause des lumières qu’il donne à l’intelligence de notre Physique. C’est l’explication de l’origine éternelle du Monde. Mais, comme je suis empressé de faire travailler à mes soufflets (car demain sans remise la Ville part), vous pardonnerez au temps, avec promesse toutefois qu’aussitôt qu’elle sera arrivée où elle doit aller, je vous satisferai.

A ces mots, le fils de l’Hôte appela son père pour savoir quelle heure il était; mais, ayant répondu qu’il était huit heures sonnées, il lui demanda tout en colère pourquoi il ne les avait pas avertis à sept, comme il le lui avait commandé; qu’il savait bien que les maisons partaient le lendemain et que les murailles de la ville étaient déjà parties.

—Mon fils, répliqua le bonhomme, on a publié, depuis que vous êtes à table, une défense expresse de partir avant après-demain.

—N’importe, repartit le jeune homme; vous devez obéir aveuglément, ne point pénétrer dans mes ordres, et vous souvenir seulement de ce que je vous ai commandé. Vite, allez quérir votre effigie.

Lorsqu’elle fut apportée, il la saisit par le bras, et la fouetta un gros quart d’heure.

—Or sus! vaurien, continua-t-il, en punition de votre désobéissance, je veux que vous serviez aujourd’hui de risée à tout le monde, et, pour cet effet, je vous commande de ne marcher que sur deux pieds le reste de la journée.

Le pauvre homme sortit fort éploré, et son fils nous fit des excuses de son emportement.

J’avais bien de la peine, quoique je me mordisse les lèvres, à m’empêcher de rire d’une si plaisante punition, et cela fut cause que, pour rompre cette burlesque pédagogie qui m’aurait sans doute fait éclater, je le suppliai de me dire ce qu’il entendait par ce voyage de la Ville, dont tantôt il avait parlé; et si les maisons et les murailles cheminaient. Il me répondit:

—Entre nos Villes, cher étranger, il y en a de mobiles et de sédentaires; les mobiles, comme par exemple celle où nous sommes maintenant, sont faites comme je vais vous dire. L’architecte construit chaque Palais, ainsi que vous voyez, d’un bois fort léger; il pratique dessous quatre roues; dans l’épaisseur de l’un des murs, il place dix gros soufflets, dont les tuyaux passent, d’une ligne horizontale, à travers le dernier étage, de l’un à l’autre pignon, en sorte que, quand on veut traîner les Villes autre part (car on les change d’air à toutes les saisons), chacun déplie sur l’un des côtés de son logis quantité de larges voiles au-devant des soufflets; puis, ayant bandé un ressort pour les faire jouer, leurs maisons, en moins de huit jours, avec les bouffées continuelles que vomissent ces monstres à vent, sont emportées, si on veut, à plus de cent lieues. Quant à celles que nous appelonssédentaires, les logis en sont presque semblables à vos tours, hormis qu’ils sont de bois, et qu’ils sont percés au centre d’une grosse et forte vis, qui règne de la cave jusqu’au toit, pour les pouvoir hausser et baisser à discrétion. Or, la terre est creusée aussi profond que l’édifice est élevé, et le tout est construit de cette sorte, afin qu’aussitôt que les gelées commencent à morfondre le Ciel, ils puissent descendre leurs maisons en terre, où ils se tiennent à l’abri des intempéries de l’air. Mais, sitôt que les douces haleines du printemps viennent à le radoucir, ils remontent au jour, par le moyen de leur grosse vis, dont je vous ai parlé.

Leurs maisons, en moins de huit jours, sont emportées à plus de cent lieues.

Leurs maisons, en moins de huit jours, sont emportées à plus de cent lieues.

Je le priai, puisqu’il avait déjà eu tant de bonté pour moi, et que la Ville partait le lendemain, de me dire quelque chose de cette origine éternelle du Monde, dont il m’avait parlé quelque temps auparavant:

—Et je vous promets, lui dis-je, qu’en récompense, sitôt que je serai de retour dans ma Lune, dont mon gouverneur (je lui montrai mon Démon) vous témoignera que je suis venu, j’y sèmerai votre gloire, en y racontant les belles choses que vous m’aurez dites. Je vois bien que vous riez de cette promesse, parce que vous ne croyez pas que la Lune dont je vous parle soit un Monde, et que j’en suis un habitant; mais je vous puis assurer aussi que les peuples de ce Monde-là, qui ne prennent celui-ci que pour une Lune, se moqueront de moi, quand je dirai que votre Lune est un monde, et qu’il y a des campagnes avec des habitants.

Il ne me répondit que par un sourire, et parla ainsi:

—Puisque nous sommes contraints, quand nous voulons recourir à l’origine de ce grand Tout, d’encourir trois ou quatre absurdités, il est bien raisonnable de prendre le chemin qui nous fait le moins broncher. Je dis donc que le premier obstacle qui nous arrête, c’est l’éternité du Monde; et l’esprit des hommes n’étant pas assez fort pour la concevoir, et ne pouvant non plus s’imaginer que ce grand univers, si beau, si bien réglé, pût s’être fait soi-même, ils ont eu recours à la création; mais, semblable à celui qui s’enfoncerait dans la rivière, de peur d’être mouillé de la pluie, ils se sauvent, des bras nains, à la miséricorde d’un géant; encore, ne s’en sauvent-ils pas; car cette éternité, qu’ils ôtent au Monde pour ne l’avoir pu comprendre, ils la donnent à Dieu, comme s’il avait besoin de ce présent, et comme s’il était plus aisé de l’imaginer dans l’un que dans l’autre. Car, dites-moi, je vous prie, a-t-on jamais conçu comment de rien il se peut faire quelque chose? Hélas! entre rien et un atome seulement, il y a des proportions tellement infinies, que la cervelle la plus aiguë n’y saurait pénétrer; il faudra, pour échapper à ce labyrinthe inexplicable, que vous admettiez une matière éternelle avec Dieu. Mais,me direz-vous, quand je vous accorderais la matière éternelle, comment ce chaos s’est-il arrangé de soi-même? Ah! je vous le vais expliquer.

«Il faut, ô mon petit animal! après avoir séparé mentalement chaque petit corps visible en une infinité de petits corps invisibles, s’imaginer que l’Univers infini n’est composé d’autre chose que de ces atomes infinis, très solides, très incorruptibles et très simples, dont les uns sont cubiques, les autres parallélogrammes, d’autres angulaires, d’autres ronds, d’autres pointus, d’autres pyramidaux, d’autres hexagones, d’autres ovales, qui tous agissent diversement chacun selon sa figure. Et qu’ainsi ne soit, posez une boule d’ivoire ronde sur un lieu fort uni: à la moindre impression que vous lui donnerez, elle sera un demi-quart d’heure sans s’arrêter. Or, j’ajoute que, si elle était aussi parfaitement ronde que le sont quelques-uns de ces atomes dont je parle, et la surface où elle serait posée, parfaitement unie, elle ne s’arrêterait jamais. Si donc l’art est capable d’incliner un corps au mouvement perpétuel, pourquoi ne croirons-nous pas que la Nature le puisse faire? Il en est de même des autres figures desquelles l’une, comme carrée, demande le repos perpétuel, d’autres un mouvement de côté, d’autres un demi-mouvement comme de trépidation; et la ronde, dont l’être est de se remuer, venant à se joindre à la pyramidale, fait peut-être ce que nous appelonsfeu, parce que non seulement le feu s’agite sans se reposer, mais perce et pénètre facilement. Le feu a, outre cela, des effets différents, selon l’ouverture et la qualité des angles, où la figure ronde se joint, comme par exemple le feu du poivre est autre chose que le feu du sucre, le feu du sucre que celui de la cannelle, celui de la cannelle que celui du clou de girofle, et celui-ci que le feu du fagot. Or, le feu, qui est le constructeur des parties et du Tout de l’Univers, a poussé et ramassé dans un chêne la quantité des figures nécessaires à composer ce chêne. Mais, me direz-vous, comment le hasard peut-il avoir ramassé en un lieu toutes les choses nécessaires à produire ce chêne? Je vous réponds que ce n’est pas merveille que la matière, ainsi disposée, ait formé un chêne; mais que la merveille eût été plus grande si, la matière ainsi disposée, le chêne n’eût pas été produit; un peu moins de certaines figures, c’eût été la plante sensitive, une huître à l’écaille, un ver, une mouche, une grenouille, un moineau, un singe, un homme. Quand, ayant jeté trois dés sur une table, il arrive rafle de deux ou bien de trois, quatre et cinq, ou bien deux six et un, direz-vous: «O le grand miracle! A chaque dé, il est arrivé le même point, tant d’autres points pouvant arriver! O le grand miracle! il est arrivé trois points qui se suivent. O le grand miracle! il est arrivé justement deux fiches, et le dessous de l’autre fiche!» Je suis assuré qu’étant homme d’esprit, vous ne ferez jamais ces exclamations, car, puisqu’il n’y a sur les dés qu’une certaine quantité de nombres, il est impossible qu’il n’en arrive quelqu’un. Et, après cela, vous vous étonnez comment cette matière, brouillée pêle-mêle au gré du hasard, peut avoir constitué un homme, vu qu’il y avait tant de choses nécessaires à la construction de son être. Vous ne savez donc pas qu’un million de fois cette matière, s’acheminant au dessein d’un homme, s’est arrêtée à former tantôt une pierre, tantôt du plomb, tantôt du corail, tantôt une fleur, tantôt une comète, et tout cela à cause du plus ou du moins de certaines figures qu’il fallait, ou qu’il ne fallait pas, à désigner un homme? Si bien que ce n’est pas merveille qu’entre une infinité de matières qui changent et se remuent incessamment, elles aient rencontré à faire le peu d’animaux, de végétaux, de minéraux que nous voyons; non plus que ce n’est pas merveille qu’en cent coups de dés il arrive une rafle; aussi bien est-il impossible que de ceremuement il ne se fasse quelque chose, et cette chose sera toujours admirée d’un étourdi qui ne saura pas combien peu s’en est fallu qu’elle n’ait pas été faite. Quand la grande rivière defait moudre un moulin, conduit les ressorts d’une horloge, et que le petit ruisseau dene fait que couler et se dérober quelquefois, vous ne direz pas que cette rivière a bien de l’esprit, parce que vous savez qu’elle a rencontré les choses disposées à faire tous ces beaux chefs-d’œuvre; car, si son moulin ne se fût pas trouvé dans son cours, elle n’aurait pas pulvérisé le froment; si elle n’eût point rencontré l’horloge, elle n’aurait pas marqué les heures; et, si le petit ruisseau dont j’ai parlé avait eu la même rencontre, il aurait fait les mêmes miracles. Il en va tout ainsi de ce feu qui se meut de soi-même, car, ayant trouvé les organes propres à l’agitation nécessaire pour raisonner, il a raisonné; quand il en a trouvé de propres seulement à sentir, il a senti; quand il en a trouvé de propres à végéter, il a végété; et qu’ainsi ne soit, qu’on crève les yeux de cet homme que le feu de cette âme fait voir, il cessera de voir, de même que notre grande horloge cessera de marquer les heures, si l’on en brise le mouvement.

«Enfin, ces premiers et indivisibles atomes font un cercle, sur qui roulent sans difficulté les difficultés les plus embarrassantes de la Physique; il n’est pas jusqu’à l’opération des sens que personne n’a pu encore bien concevoir, que je n’explique fort aisément par les petits corps. Commençons par la vue: elle mérite, comme la plus incompréhensible, notre premier début.

«Elle se fait donc, à ce que je m’imagine, quand les tuniques de l’œil, dont les pertuis sont semblables à ceux du verre, transmettent cette poussière de feu, qu’on appellerayons visuels, et qu’elle est arrêtée par quelque matière opaquée qui la fait rejaillir chez soi; car, alors, rencontrant en chemin l’image de l’objet qui l’a repoussée, et cette image n’étant qu’un nombre infini de petits corps qui s’exhalent continuellement, en égale superficie, du sujet regardé, elle la pousse jusqu’à notre œil. Vous ne manquerez pas de m’objecter que le verre est un corps opaque et fort serré, et que cependant, au lieu de rechasser ces autres petits corps, il s’en laisse pénétrer? Mais je vous réponds que ces pores du verre sont taillés de même figure que ces atomes de feu qui le traversent, et que, comme un crible à froment n’est pas propre à l’avoine ni un crible à avoine à cribler du froment, ainsi une boîte de sapin, quoique mince et qu’elle laisse pénétrer les sons, n’est pas pénétrable à la vue; et une pièce de cristal, quoique transparente, qui se laisse percer à la vue, n’est pas pénétrable au toucher.»

Je ne pus là m’empêcher de l’interrompre.

—Un grand Poète et Philosophe de notre Monde, lui dis-je, a parlé après Epicure, et lui, après Démocrite, de ces petits corps, presque comme vous; c’est pourquoi vous ne me surprenez point par ce discours; et je vous prie, en le continuant, de me dire comment, par ces principes, vous expliqueriez la façon de vous peindre dans un miroir?

—Il est fort aisé, me répliqua-t-il; car figurez-vous que ces feux de votre œil ayant traversé la glace, et rencontrant derrière un corps non diaphane qui les rejette, ils repassent par où ils étaient venus; et, trouvant ces petits corps cheminant en superficies égales sur le miroir, ils les rappellent à nos yeux; et notre imagination, plus chaude que les autres facultés de notre âme, en attire le plus subtil, dont elle fait chez soi un portrait en raccourci.

«L’opération de l’ouïe n’est pas plus malaisée à concevoir, et, pourêtre plus succinct, considérons-la seulement dans l’harmonie d’un luth touché par les mains d’un maître de l’art. Vous me demanderez comment il se peut faire que j’aperçoive si loin de moi une chose que je ne vois point? Est-ce qu’il sort de mes oreilles une éponge qui boit cette musique pour me la rapporter? ou ce joueur engendre-t-il dans ma tête un autre petit joueur avec un petit luth, qui ait ordre de me chanter comme un écho les mêmes airs? Non; mais ce miracle procède de ce que la corde tirée venant à frapper de petits corps dont l’air est composé, elle le chasse dans mon cerveau; le perçant doucement avec ces petits riens corporels; et, selon que la corde est bandée, le son est haut, à cause qu’elle pousse les atomes plus vigoureusement; et l’organe, ainsi pénétré, en fournit à la fantaisie de quoi faire son tableau; si trop peu, il arrive que, notre mémoire n’ayant pas encore achevé son image, nous sommes contraints de lui répéter le même son, afin que, des matériaux que lui fournissent, par exemple, les mesures d’une sarabande, elle en prenne assez pour achever le portrait de cette sarabande. Mais cette opération n’a rien de si merveilleux que les autres, par lesquelles, à l’aide du même organe, nous sommes émus tantôt à la joie,tantôt à la rage, tantôt à la pitié, tantôt à la rêverie, tantôt à la douleur.

«Et cela se fait, lorsque, dans ce mouvement, ces petits corps en rencontrent d’autres, en nous remués de même façon, ou que leur propre figure rend susceptibles du même ébranlement; car alors les nouveaux venus excitent leurs hôtes à se remuer comme eux; et, de cette façon, lorsqu’un air violent rencontre le feu de notre sang, il le fait incliner au même branle, et il l’anime à se pousser dehors: c’est ce que nous appelonsardeur de courage. Si le son est plus doux, et qu’il n’ait la force de soulever qu’une moindre flamme plus ébranlée, en la promenant le long des nerfs, des membranes et des pertuis de notre chair, elle excite ce chatouillement qu’on appellejoie. Il en arrive ainsi de l’ébullition des autres passions, selon que ces petits corps sont jetés plus ou moins violemment sur nous, selon le mouvement qu’ils reçoivent par la rencontre d’autres branles, et selon qu’ils trouvent à remuer chez nous; c’est quant à l’ouïe.

«La démonstration du toucher n’est pas maintenant plus difficile, en concevant que de toute matière palpable il se fait une émission perpétuelle de petits corps, et qu’à mesure que nous la touchons, il s’en évapore davantage, parce que nous les épreignons du sujet même, comme l’eau d’une éponge, quand nous la pressons. Les durs viennent faire à l’organe le rapport de leur solidité; les souples, de leur mollesse; les raboteux, etc. Et qu’ainsi ne soit, nous ne sommes plus si fins à discerner par l’attouchement avec des mains usées de travail, à cause de l’épaisseur du cal, qui, pour n’être ni poreux, ni animé, ne transmet que fort malaisément ces fumées de la matière. Quelqu’un désirera d’apprendre où l’organe de toucher tient son siège? Pour moi, je pense qu’il est répandu dans toutes ses parties. Je m’imagine, toutefois, que plus nous tâtons par un membre proche de la tête, et plus vite nous distinguons; ce qui se peut expérimenter, quand, les yeux clos, nous patinons quelque chose, car nous la devinons plus facilement; et, si, au contraire, nous la tâtions du pied, nous aurions plus de peine à la connaître. Cela provient de ce que, notre peau étant partout criblée de petits trous, nos nerfs, dont la matière n’est pas plus serrée, perdent en chemin beaucoup de ces petits atomes par les menus pertuis de leur contexture, avant que d’être arrivés jusqu’au cerveau, qui est le terme de leur voyage. Il me reste à parler de l’odorat et du goût.

«Dites-moi, lorsque je goûte un fruit, n’est-ce pas à cause de la chaleur de la bouche qu’il fond? Avouez-moi donc que, y ayant dans une poire des sels, et que la dissolution les partageant en petits corps d’autre figure que ceux qui composent la saveur d’une pomme, il faut qu’ils percent notre palais d’une manière bien différente, tout ainsi que l’escarre, enfoncé par le fer d’une pique qui me traverse, n’est pas semblable à ce que me fait souffrir en sursaut la balle d’un pistolet, et de même que la balle de ce pistolet m’imprime une autre douleur que celle d’un carreau d’acier.

«De l’odorat, je n’ai rien à dire, puisque les Philosophes mêmes confessent qu’il se fait par une émission continuelle de petits corps.

«Je m’en vais, sur ce principe, vous expliquer la création, l’harmonie et l’influence des globes célestes avec l’immuable variété des météores.»

Il allait continuer; mais le vieil Hôte entra là-dessus, qui fit songer notre Philosophe à la retraite. Il apportait des cristaux pleins de vers luisants, pour éclairer la salle; mais, comme ces petits feux-insectes perdent beaucoup de leur éclat, quand ils ne sont pas nouvellement amassés, ceux-ci, vieux de dix jours, n’éclairaient presque point. Mon Démon n’attendit pas que la compagnie en fût incommodée; il monta dans son cabinet, et en redescendit aussitôt avec deux boules de feu si brillantes, que chacun s’étonna comment il ne se brûlait point les doigts.

—Ces flambeaux incombustibles, dit-il, nous serviront mieux que vos pelotons de verre. Ce sont des rayons du Soleil, que j’ai purgés de leur chaleur; autrement, les qualités corrosives de son feu auraient blessé votre vue en l’éblouissant. J’en ai fixé la lumière, et l’ai renfermée dans ces boules transparentes que je tiens. Cela ne vous doit pas fournir un grand sujet d’admiration, car il ne m’est pas plus difficile à moi, qui suis né dans le Soleil, de condenser ses rayons, qui sont la poussière de ce Monde-là, qu’à vous, d’amasser de la poussière ou des atomes, qui sont de la terre pulvérisée de celui-ci.

Là dessus, notre Hôte envoya un Valet conduire les Philosophes, parce qu’il était nuit, avec une douzaine de globes à verres pendus à ses quatre pieds. Pour nous autres (savoir: mon Précepteur et moi), nous nous couchâmes, par l’ordre du Physionome. Il me mit cette fois-là dans une chambre de violettes et de lis, et m’envoya chatouiller à l’ordinaire; et le lendemain, sur les neuf heures, je vis entrer mon Démon, qui me dit qu’il venait du Palaisoù l’une des Demoiselles de la Reine l’avait prié de l’aller trouver, et qu’elle s’était enquise de moi, témoignant qu’elle persistait toujours dans le dessein de me tenir parole, c’est-à-dire que, de bon cœur, elle me suivrait si je la voulais mener avec moi dans l’autre Monde.

—Ce qui m’a fort édifié, continua-t-il, c’est quand j’ai reconnu que le motif principal de son voyage était de se faire Chrétienne. Ainsi, je lui ai promis d’aider son dessein de toutes mes forces, et d’inventer, pour cet effet, une machine capable de tenir trois ou quatre personnes, dans laquelle vous pourrez monter ensemble dès aujourd’hui. Je vais m’appliquer sérieusement à l’exécution de cette entreprise: c’est pourquoi, afin de vous divertir, pendant que je ne serai point avec vous, voici un Livre que je vous laisse. Je l’apportai jadis de mon pays natal; il est intitulé; lesEtats et Empires du Soleil[13]. Je vous donne encore celui-ci, que j’estime beaucoup davantage; c’est le plus Grand Œuvre des Philosophes,qu’un des plus forts esprits du Soleil a composé. Il prouve là-dedans que toutes les choses sont vraies et déclare la façon d’unir physiquement les vérités de chaque contradictoire, comme, par exemple, que le blanc est noir et que le noir est blanc; qu’on peut être et n’être pas, en même temps; qu’il peut y avoir une montagne sans vallée; que le néant est quelque chose, et que toutes les choses qui sont ne sont point. Mais remarquez qu’il prouve tous ces inouïs paradoxes, sans aucune raison captieuse ou sophistique. Quand vous serez ennuyé de lire, vous pourrez vous promener, ou vous entretenir avec le fils de notre Hôte: son esprit a beaucoup de charmes; ce qui me déplaît en lui, c’est qu’il est impie. S’il lui arrive de vous scandaliser, ou de faire par quelque raisonnement chanceler votre foi, ne manquez pas aussitôt de me le venir proposer, je vous en résoudrai les difficultés. Un autre vous ordonnerait de rompre compagnie; mais, comme il est extrêmement vain, je suis assuré qu’il prendrait cette fuite pour une défaite, et il se figurerait que notre croyance serait sans raison, si vous refusiez d’entendre les siennes.

Il en sort comme de la bouche d’un homme tous les sons distincts et différents.

Il en sort comme de la bouche d’un homme tous les sons distincts et différents.

Il me quitta en achevant ces mots; mais il fut à peine sorti, que je me mis à considérer attentivement mes Livres, et leurs boîtes, c’est-à-dire leurs couvertures, qui me semblaient admirables pour leurs richesses; l’une était taillée d’un seul diamant, sans comparaison plus brillant que les nôtres; la seconde ne paraissait qu’une monstrueuse perle fendue en deux. Mon Démon avait traduit ces Livres en langage de ce monde; mais, parce que je n’en ai point de leur imprimerie, je m’en vais expliquer la façon de ces deux volumes.

A l’ouverture de la boîte, je trouvai, dans un je ne sais quoi de métail presque semblable à nos horloges, plein de je ne sais quelques petits ressorts et de machines imperceptibles. C’est un Livre, à la vérité; mais c’est un Livre miraculeux, qui n’a ni feuillets ni caractères; enfin, c’est un Livre où, pour apprendre, les yeux sont inutiles: on n’a besoin que des oreilles. Quand quelqu’un donc souhaite lire, il bande, avec grande quantité de toutes sortes de petits nerfs, cette machine; puis, il tourne l’aiguille sur le chapitre qu’il désire écouter, et au même temps il en sort, comme de la bouche d’un homme, ou d’un instrument de musique, tousles sons distincts et différents qui servent, entre les grands Lunaires, à l’expression du langage.

Lorsque j’ai depuis réfléchi sur cette miraculeuse invention de faire des Livres, je ne m’étonne plus de voir que les jeunes hommes de ce pays-là possédaient plus de connaissance à seize et dix-huit ans, que les barbes grises du nôtre; car sachant lire aussi tôt que parler, ils ne sont jamais sans lecture; à la chambre, à la promenade, en ville, en voyage, ils peuvent avoir dans la poche, ou pendus à la ceinture une trentaine de ces Livres dont ils n’ont qu’à bander un ressort pour en ouïr un chapitre seulement ou bien plusieurs, s’ils sont en humeur d’écouter tout un Livre: ainsi vous avez éternellement autour de vous tous les Grands Hommes et morts et vivants qui vous entretiennent de vive voix. Ce présent m’occupa plus d’une heure; et enfin me les étant attachés en forme de pendants d’oreilles, je sortis pour me promener; mais je ne fus pas plutôt au bout de la rue, que je rencontrai une troupe assez nombreuse de personnes tristes[14].

Quatre d’entre eux portaient sur leurs épaules une espèce de cercueil enveloppé de noir. Je m’informai, d’un regardant, ce que voulait dire ce convoi semblable aux pompes funèbres de mon Pays; il me répondit que ce méchantet nommé du peuple par une chiquenaude sur le genou droit, qui avait été convaincu d’envie et d’ingratitude, était décédé le jour précédent, et que le Parlement l’avait condamné, il y avait plus de vingt ans, à mourir, dans son lit, et puis à être enterré après sa mort.

Je me pris à rire de cette réponse; et lui, m’interrogeant pourquoi:

—Vous m’étonnez, dis-je, de dire que ce qui est une marque de bénédiction dans notre Monde, comme la longue vie, une mort paisible, une sépulture honorable, serve en celui-ci d’une punition exemplaire.

—Quoi! vous prenez la sépulture pour quelque chose de précieux? me repartit cet homme. Et, par votre foi, pouvez-vous concevoir quelque chose de plus épouvantable qu’un cadavre marchant sous les vers dont il regorge, à la merci des crapauds qui lui mâchent les joues; enfin, la peste revêtue du corps d’un homme? Bon Dieu! la seule imagination d’avoir, quoique mort, le visage embarrassé d’un drap, et sur la bouche une pique de terre, me donne de la peine à respirer! Ce misérable que vous voyez porter, outre l’infamie d’être assisté dans une fosse, a été condamné d’être assisté, dans son convoi, de cent cinquante de ses amis, et commandement à eux, en punition d’avoir aimé un envieux et un ingrat, de paraître à ses funérailles avec un visage triste; et, sans que les Juges en ont eu pitié, imputant en partie ses crimes à son peu d’esprit, ils auraient ordonné d’y pleurer. Hormis les criminels, on brûle ici tout le monde; aussi, est-ce une coutume très décente et très raisonnable; car nous croyons que, le feu ayant séparé le pur d’avec l’impur, la chaleur rassemble par sympathie cette chaleur naturelle qui faisait l’âme et lui donne la force de s’élever toujours, en montant jusque quelque astre, la terre de certains peuples plus immatériels que nous et plus intellectuels, parce que leur tempérament doit répondre et participer à la pureté du globe qu’ils habitent.

«Ce n’est pas encore notre façon d’inhumer la plus belle. Quand un de nos Philosophes vient à un âge où il sent ramollir son esprit, et la glace de ses ans engourdir les mouvements de son âme, il assemble sesamis par un banquet somptueux; puis, ayant exposé les motifs qui le font résoudre à prendre congé de la Nature, et le peu d’espérance qu’il y a d’ajouter quelque chose à ses belles actions, on lui fait ou grâce, c’est-à-dire qu’on lui permet de mourir, ou on lui fait un sévère commandement de vivre. Quand donc, à la pluralité de voix, on lui a mis son souffle entre les mains, il avertit ses plus chers et du jour et du lieu: ceux-ci se purgent et s’abstiennent de manger pendant vingt-quatre heures; puis, arrivés qu’ils sont au logis du Sage, et sacrifié qu’ils ont au Soleil, ils entrent dans la chambre, où le généreux les attend sur un lit de parade. Chacun le vient embrasser; et, quand c’est au rang de celui qu’il aime le mieux, après l’avoir baisé tendrement, il l’appuie sur son estomac, et, joignant sa bouche sur sa bouche, de la main droite il se baigne un poignard dans le cœur. L’amant ne détache point ses lèvres de celles de son amant, qu’il ne le sente expirer; et lors, il retire le fer de son sein, et, fermant de sa bouche la plaie, il avale son sang, qu’il suce jusqu’à ce qu’un second lui succède, puis un troisième, un quatrième, et enfin toute la compagnie; et, quatre ou cinq heures après, on introduit à chacun une fille de seize ou dix-sept ans; et, pendant trois ou quatre jours qu’ils sont à goûter les plaisirs de l’amour, ils ne sont nourris que de la chair du mort, qu’on leur fait manger toute crue, afin que, si de cent embrassements il peut naître quelque chose, ils soient assurés que c’est leur ami qui revit.»

Quand un de nos philosophes arrive à l’âge où il sent ramollir ses esprits.

Quand un de nos philosophes arrive à l’âge où il sent ramollir ses esprits.

J’interrompis ce discours, en disant à celui qui me le faisait que ces façons de faire avaient beaucoup de ressemblance avec celles de quelque peuple de notre Monde; et continuai ma promenade, qui fut si longue, que, quand je revins, il y avait deux heures que le dîner était prêt. On me demanda pourquoi j’étais arrivé si tard:

—Ce n’a pas été ma faute, répondis-je au cuisinier, qui s’en plaignait; j’ai demandé plusieurs fois, par les rues, quelle heure il était, mais on ne m’a répondu qu’en ouvrant la bouche, serrant les dents et tournant le visage de travers.

—Quoi! s’écria toute la compagnie, vous ne savez pas que par là ils vous montraient l’heure?

Ils font un cadran avec leurs dents.

Ils font un cadran avec leurs dents.

—Par ma foi, repartis-je, ils avaient beau exposer leur grand nez au Soleil, avant que je l’apprisse.

—C’est une commodité, me dirent-ils, qui leur sert à se passer d’horloge; car, de leurs dents, ils font un cadran si juste, que lorsqu’ils veulent instruire quelqu’un de l’heure, ils ouvrent les lèvres; et l’ombre de ce nez, qui vient tomber dessus leurs dents, marque comme un cadran celle dont le curieux est en peine. Maintenant, afin que vous sachiez pourquoi en ce pays tout le monde a le nez grand, apprenez qu’aussitôt que la femme est accouchée, la matrone porte l’enfant au maître du Séminaire; et justement, au bout de l’an, les experts étant assemblés, si son nez est trouvé plus court qu’à une certaine mesure que tient le Syndic, il est censé camus et mis entre les mains de gens qui le châtrent. Vous me demanderez la cause de cette barbarie, et comment il peut se faire que nous, chez qui la virginité est un crime, établissons des continences par force? Mais sachez que nous le faisons après avoir observé, depuis trente siècles, qu’un grand nez est le signe d’un homme spirituel, courtois, affable, généreux, libéral; et que le petit est un signe du contraire. C’est pourquoi des Camus on bâtit les Eunuques, parce que la République aime mieux ne pas avoir d’enfants que d’en avoir qui leur fussent semblables.

Il parlait encore, lorsque je vis entrer un homme tout nu. Je m’assis aussitôt et me couvris pour lui faire honneur, car ce sont les marques du plus grand respect qu’on puisse, en ce pays-là, témoigner à quelqu’un.

—Le Royaume, dit-il, souhaite qu’avant de retourner en votre Monde, vous en avertissiez les Magistrats, à cause qu’un Mathématicien vient tout à l’heure de promettre au Conseil, que, pourvu qu’étant de retour chez vous, vous vouliez construire une certaine machine qu’il vous enseignera, il attirera votre globe et le joindra à celui-ci.

A quoi je promis de ne pas manquer.

—Eh! je vous prie, dis-je à mon Hôte, quand l’autre fut parti, deme dire pourquoi cet envoyé portait à la ceinture des parties honteuses de bronze? ce que j’avais vu plusieurs fois, pendant que j’étais en cage, sans l’avoir osé demander, parce que j’étais toujours environné des Filles de la Reine, que je craignais d’offenser, si j’eusse en leur présence attiré l’entretien d’une matière si grasse.

De sorte qu’il me répondit:

—Les femelles ici, non plus que les mâles, ne sont pas assez ingrates pour rougir à la vue de celui qui les a forgées; et les vierges n’ont pas honte d’aimer sur nous, en mémoire de leur mère Nature, la seule chose qui porte son nom. Sachez donc que l’écharpe dont cet homme est honoré, et où pend pour médaille la figure d’un membre viril, est le symbole du gentilhomme et la marque qui distingue le noble d’avec le roturier.

Ce paradoxe me sembla si extravagant, que je ne pus m’empêcher de rire.

—Cette coutume me semble bien extraordinaire, repartis-je, car en notre Monde la marque de noblesse est de porter une épée.

Mais l’Hôte, sans s’émouvoir:

—O mon petit homme! s’écria-t-il, quoi! les grands de votre Monde sont si enragés de faire parade d’un grand instrument qui désigne un bourreau, qui n’est forgé que pour nous détruire, enfin l’ennemi juré de tout ce qui vit; et de cacher, au contraire, un membre, sans qui nous serions au rang de ce qui n’est pas, le Prométhée de chaque animal, et le réparateur infatigable des faiblesses de la Nature! Malheureuse contrée, où les marques de génération sont ignominieuses, et où celles d’anéantissement sont honorables! Cependant vous appelez ce membre-là desparties honteuses, comme s’il y avait quelque chose de plus glorieux que de donner la vie, et rien de plus honteux que de l’ôter!

Pendant tout ce discours, nous ne laissions pas de dîner; et, sitôt que nous fûmes levés, nous allâmes au jardin prendre l’air, et là, prenant occasion de la génération et conception des choses, il me dit:

—Vous devez savoir que la Terre se faisant un arbre, d’un arbre un pourceau, et d’un pourceau un homme, nous devons croire, puisque tous les êtres dans la Nature tendent au plus parfait, qu’ils aspirent à devenir hommes, cette essence étant l’achèvement du plus beau mixte, et le mieux imaginé qui soit au monde, parce que c’est le seul qui fasse le lien de la vie animale avec la raisonnable. C’est ce qu’on ne peut nier, sans être pédant, puisque nous voyons qu’un prunier, par la chaleur de son germe, comme par une bouche, suce et digère le gazon qui l’environne; qu’un pourceau dévore ce fruit et le fait devenir une partie de soi-même, et qu’un homme mange le pourceau, réchauffe cette chair morte, la joint à soi et fait revivre cet animal sous une plus noble espèce. Ainsi, cet homme, que vous voyez, était peut-être, il y a soixante ans, une touffe d’herbe dans mon jardin; ce qui est d’autant plus probable, que l’opinion de la Métempsycose Pythagorique, soutenue par tant de grands hommes, n’est vraisemblablement parvenue jusqu’à nous, qu’afin de nous engager à en rechercher la vérité, comme, en effet, nous avons trouvé que tout ce qui est sent et végète, et qu’enfin, après que toute la matière est parvenue à cette période, qui est sa perfection, elle descend et retourne dans son inanité pour revenir et jouer derechef les mêmes rôles.

Je descendis, très satisfait, au jardin, et je commençais à réciter à mon compagnon ce que notre maître m’avait appris, quand le Physionome arriva pour nous conduire à la réfection et au dortoir.

Le lendemain, dès que je fus réveillé, je m’en allai faire lever mon Antagoniste.

—C’est un aussi grand miracle, lui dis-je en l’abordant, de trouver un fort esprit, comme le vôtre, enseveli dans le sommeil, que de voir du feu sans action.

Il souffrit de ce mauvais compliment.

—Mais, s’écria-t-il avec une colère passionnée d’amour, ne vous déferez-vous jamais de ces termes fabuleux? Sachez que ces noms-là diffament le nom de Philosophe, et que, comme le Sage ne voit rien au monde qu’il ne conçoive et qu’il ne juge pouvoir être conçu, il doit abhorrer toutes ces expressions de prodiges et d’événements de Nature, qu’ont inventés les stupides, pour excuser les faiblesses de leur entendement.

Je crus alors être obligé en conscience de prendre la parole pour le détromper.

—Encore, lui répliquai-je, que vous soyez fort obstiné dans vos sentiments, j’ai vu plusieurs choses arrivées surnaturellement.


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