Elle avait empreint, dans ce dernier mot, prononcé avec un sourire brisé, tant de grâce émue que Chaligny en demeura pénétré et étonné tout ensemble. Il était seul à présent et il restait accoudé à la cheminée du petit salon, en proie à des réflexions si contradictoires que leur incohérence était par elle seule une douleur. Trop d'impressions opposées, trop d'hypothèses aussi se pressaient en lui, et surtout il découvrait trop de nuances confuses de sa propre sensibilité, sans qu'il pût bien les démêler. Depuis qu'il s'était laissé aller à la séduction que la coquette et savante Jeanne avait exercée sur ses sens, ses rapports avec Valentine étaient devenus de plus en plus automatiques, si l'on peut dire, et conventionnels.C'est le grand péril des ménages qui vivent beaucoup dans le monde. Le mari et la femme y remplissent des devoirs de parade, qui finissent par modeler leur existence intérieure et conjugale sur le type de leur existence extérieure et sociale. Quand ils se voient le matin, c'est pour parler des menus arrangements que comporte l'habitude des sorties constantes: qui prier à dîner ou au théâtre, chez qui accepter? Quelques racontars de salon et de cercle par là-dessus, et une heure passe sans qu'une parole vraie ait été prononcée entre eux. Ils déjeunent, et même si aucun ami ni aucune amie ne se sont invités, les allées et venues de leurs gens autour d'eux leur interdisent cette familiarité qui fait la bonhomie, un peu commune, mais propice à l'union, des modestes tables bourgeoises. Plus tard, quand les enfants auront grandi, la présence de l'institutrice et du précepteur ajoutera un élément de froideur à ce second repas, suivi aussitôt d'une dispersion. Le mari va à ses affaires, à ses visites, à son club. La femme vaque aux innombrables courses que comporte l'orbe toujours agrandi de ses relations parisiennes. Ils dînent dehors, ou bien ils ont du monde à dîner. Ils vont au théâtre. Ils compteraient les soirées qu'ils passent en tête à tête, et s'ils pratiquent le système des appartements séparés,—c'était le cas des Chaligny,—ils en arrivent, pour peu qu'ils soient tous lesdeux,—c'était le cas encore,—des silencieux et des renfermés, à ne plus rien savoir l'un de l'autre. Cette ignorance réciproque de leur caractère, entre des époux qui logent sous le même toit, reçoivent ensemble, représentent ensemble dans les figurations quotidiennes d'une existence à la mode, est un des phénomènes moraux les plus fréquents et les plus incompréhensibles pour les spectateurs du dehors. Ainsi s'expliquent, surtout chez les hommes, certains aveuglements qui seraient déshonorants s'ils n'étaient produits par la cause d'illusions la plus puissante: la cohabitation sans sincérité. Ainsi s'expliquent, par contre, certains retours dont l'illogisme déconcerte la malignité de ces observateurs étrangers: un mari a négligé sa femme des années qui en devient subitement amoureux comme s'il venait de la découvrir. Il l'a découverte, en effet, à un accent de voix, à un geste. Heureux quand celle qu'il a méconnue trop longtemps ne se révèle pas à lui dans une grâce épanouie sous la tendresse d'un autre!
Ces remarques sont d'un ordre bien terre à terre, bien humble. Leur triste justesse sera reconnue par beaucoup de ménages auxquels on envie l'éclat de leur luxe. Elles devaient être rappelées pour l'intelligence du monologue que se prononçait Chaligny. C'était comme si, dans cesquelques instants d'entretien, Valentine lui avait révélé en elle une femme qu'il ne connaissait pas. O contradictions douloureuses des sentiments faux! Le mari perfide tremblait pour l'avenir de sa liaison avec sa maîtresse, et, en même temps, il s'efforçait d'abolir en lui, à coups de raisonnements, le soupçon sur sa femme suggéré par la lettre anonyme et confirmé par son saisissement quand il lui avait parlé:
—«Comme elle était émue tout à l'heure!» se disait-il... «Et qu'elle vaut mieux que moi!... J'ai éprouvé le besoin de lui parler de cette misérable lettre! Il a fallu que je lui nommasse cette rue et cette maison!... C'est de la calomnie, ignoble, abjecte, et elle, ce que sa tante est venue lui dire, c'était la vérité, et elle ne m'en a pas parlé!... Elle s'en serait tue, des semaines, des années, toujours, sans le coup que je lui ai porté en lui répétant cette vilenie. Comme elle en a été saisie! C'est trop naturel, du moment qu'elle avait sur le cœur le poids de cette autre dénonciation... Qu'allons-nous devenir maintenant, Jeanne et moi? Valentine se refuse à croire en ce moment qu'il se passe rien entre nous. Soit. Mais elle nous observera désormais, en dépit d'elle-même, et Jeanne est si audacieuse! Que j'eusse accepté de la reconduire dans son coupé, après l'Opéra, avant-hier, et que Valentine l'eût su, c'était une petite preuve à l'appui de l'accusation... Comme les soupçonsviennent vite! Lorsque je lui ai mentionné ce numéro 11 de la rue Lacépède, que je l'ai vue pâlir et qu'elle m'a regardé, une seconde, j'ai entrevu que cette ignominie pouvait être vraie... C'était fou. On ne ment pas avec ces yeux, avec cette voix. On ne pousse pas ce soupir de douleur quand on est coupable... Qu'elle était belle! Avec moi, elle est toujours si froide, si muette!... Si je m'étais trompé sur elle, pourtant? J'ai cru que c'était une femme de devoir, mais de préjugés, très honnête, très droite, mais sans élan, sans rien de cette passion que j'ai rencontrée dans l'autre... Ah! trouver cela dans la même femme, et que ce fût un bonheur permis: l'ardeur et le sérieux, l'amour et l'estime! Alors les méchancetés du monde seraient impuissantes. Qu'elles sont profondes! Que l'on m'ait dénoncé à elle, moi, si c'est sa tante, cela se comprend, quoique ce soit bien dur. On a pu croire qu'on lui rendait service, en l'éclairant... Mais elle, et à moi? Pourquoi cette précision? Pour me faire aller là-bas inspecter l'endroit? Dans quel but?... N'y pensons donc pas, pensons à empêcher que sa défiance ne s'éveille tout à fait. Je ne veux pas la revoir avec cette pâleur de ce matin, et ce regard... Jeanne doit tenir elle-même à ce que ses soupçons s'endorment, pour que notre amour ne sombre pas dans un affreux scandale...»
Telles étaient les pensées, étrangement contrastées,qui se remuaient dans l'esprit de cet homme, auquel la destinée avait donné ce bonheur dont il rêvait, sous les traits et dans la personne de la plus délicate et de la plus noble des femmes. Et ils n'avaient su, ni elle se montrer, ni lui la voir. Les péripéties finales de cette aventure donneront peut-être aux partisans de l'hérédité le mot des incohérences sentimentales dont Chaligny était la victime. Qui donc a dit que les parents ont des fils qui ressemblent au fond de leurs pensées? Cet homme avait dû être conçu dans des heures de bien intime inquiétude pour être ainsi incertain et farouche, entraînable et cependant épris des choses élevées, avide de passion et amoureux d'honnêteté, si faible par quelques portions de son caractère, et si violent, si implacable par d'autres. Il allait le prouver une fois de plus.
Il en était donc là de ses raisonnements, préoccupé avant tout de la manière dont il organiserait dorénavant une trahison qu'il eût dû, comparant sa femme telle qu'il venait de l'apercevoir à sa maîtresse telle qu'il la connaissait, prendre en horreur. Mais la connaissait-il, cette maîtresse? N'ayant pas lu dans le cœur de Valentine la richesse cachée de la plus brûlante sensibilité, comment aurait-il deviné dans celui de Jeanne toutes les pauvretés de nature, toutes les sécheresses,et une seule ardeur vivante: celle de l'envie? Il devait apprendre, coup sur coup, et quelle âme admirable il avait sacrifiée et à quelle âme dure! Le bruit d'une porte qui s'ouvrait interrompit soudain ses méditations, et il vit entrer, comme la veille à la même heure, l'auteur, encore insoupçonné, de la lettre anonyme, Mmede La Node elle-même. Elle arrivait, mince et svelte dans un costume du matin, ayant marché. Le rose de l'air frais riait sur ses joues, et dans ses yeux bruns luisait une flamme. Elle venait constater l'effet de sa dénonciation. Elle devina aussitôt que Norbert avait parlé de la lettre à sa femme. Les coussins d'une bergère placée au coin du feu racontaient que quelqu'un s'était assis là tout à l'heure, et un mouchoir oublié sur une petite table à côté disait que ce quelqu'un avait dû être Mmede Chaligny. Elle n'était plus là. Jeanne en conclut qu'ayant abouti à ce départ hors de la pièce, cette scène d'explication avait été violente.
—«J'étais venu savoir des nouvelles de Valentine,» dit-elle, et, dissimulant ses observations: «Elle ne s'est de nouveau pas levée?... Elle n'est donc pas mieux?...»
—«Elle s'était levée,» répondit Chaligny, «mais nous avons eu ensemble un entretien qui l'a beaucoup agitée. Elle s'est sentie moins bien. Elle s'est recouchée... Jeanne», ajouta-t-il avec une fermeté singulière, «je ne m'étais pas trompé,on lui a parlé de nous...»
—«Et que lui a-t-on dit?» interrogea-t-elle.
—«Elle n'est entrée dans aucun détail. Elle n'a formulé aucun fait, prononcé aucun nom. Mais j'ai compris. On lui a tout raconté, entendez-vous?... Tout, et elle ne croit rien...»
—«Je ne saisis pas alors pourquoi vous prenez ce ton solennel, quand vous m'annoncez qu'il n'y a rien de changé dans notre situation...» répondit Jeanne, «à moins que...»
—«A moins que?...» demanda Chaligny à son tour, comme elle s'était arrêtée de sa phrase. «Que voulez-vous dire?... Achevez votre pensée...»
—«A moins que vous ne désiriez vous-même que cette situation soit changée. Ah! Valentine est bien forte...» continua-t-elle avec un mauvais sourire. «Elle vous aurait dit qu'elle croyait tout. Vous vous seriez débattu. Vous auriez protesté. Vous nous auriez défendus. Au lieu de cela, elle a fait la généreuse, celle qui ne veut pas admettre que sa Jeanne et son Norbert puissent la tromper! Alors vous vous préparez à me demander d'être prudente, pour la ménager. Avouez-le. Je lis cette phrase sur vos lèvres. Je vous dispense de me la prononcer...»
Elle avait parlé avec une irritation croissante, qui provenait de sa déception profonde. Elle s'était attendue à trouver Chaligny soucieux, à leconfesser, à tirer de lui l'aveu de la lettre anonyme, à obtenir qu'il la lui montrât, et à lui donner le conseil d'une enquête qui devait être la perte de sa rivale. Celle-ci avait déjoué ce plan. Par quel artifice? Jeanne croyait l'entrevoir, sans bien discerner comment cette discussion sur ses rapports avec Chaligny s'était substituée à celle du billet dénonciateur.
—«Jeanne,» répondit Chaligny, de cet accent que l'on a pour répondre aux enfants que l'on ne veut pas gronder, «vous n'êtes pas juste, pas juste pour moi, pas juste pour Valentine. Pourquoi l'accusez-vous d'un calcul qui n'était pas dans sa pensée, je vous le jure? Si vous l'aviez vue, comme moi, ici, tout à l'heure, vous n'auriez pas douté qu'elle ne fût sincère. Elle souffrait, et elle se le reprochait. Voilà toute la vérité. Vous n'y croyez pas?...»
—«Non,» dit-elle avec une dureté dans la voix qui décelait sa haine cachée pour sa cousine. Chaligny venait de commettre la plus dangereuse des maladresses, placé comme il était, par les conséquences de ses propres fautes, entre deux femmes dont l'une ne l'avait pris que par aversion pour l'autre: il avait fait appel à la tendresse et à la pitié, dans un cœur qui n'avait faim que de vengeance. Jeanne répéta: «Non, je n'y crois pas. C'est que je la connais mieux que vous, mon cher, beaucoup mieux, soyez-en sûr.»
Elle avait eu, pour laisser tomber cette phrase, un affreux rire. Elle s'était assise, et les yeux baissés maintenant, le front rayé d'une barre d'entêtement, elle maniait entre ses doigts crispés un coupe-papier d'écaille qui traînait sur la petite table placée auprès de son fauteuil. Elle écoutait, obstinément muette, Chaligny l'interroger avec une impatience qui, cette fois, correspondait trop bien aux sentiments qu'elle avait souhaité d'éveiller en lui:
—«Qu'est-ce que cela signifie?...» demandait-il. «Expliquez-vous. Déjà, l'autre semaine, quand nous dînions chez les Sarliève, vous avez eu de ces mots énigmatiques, accompagnés de ce même rire... Prétendez-vous insinuer qu'il y a dans la vie de Valentine des choses que je ne vois pas, que je ne sais pas, et que vous savez, vous?... On ne parle pas à un homme de la femme qui porte son nom d'une manière qui puisse la faire soupçonner par lui, quand on n'a rien de précis à articuler... Voyons. Qu'y a-t-il? Que se passe-t-il? Me répondrez-vous, oui ou non?...»
Elle continuait à se taire. Ses doigts jouaient plus nerveusement avec l'objet dont elle se servait pour soulager une agitation intérieure qui n'était pas feinte. Sur le moment de consommer, par un témoignage direct et personnel, l'œuvre de délation commencée dans son billet sans signature, elle avait peur. Chaligny se taisait à sontour. Une idée traversait son esprit, qui n'y était pas apparue jusqu'à cette seconde. Il ne l'eut pas plus tôt conçue qu'elle fit certitude dans sa pensée. Brusquement, il saisit sa maîtresse par le poignet, et il la força de le regarder:
—«Jeanne?...» dit-il «C'est vous qui avez écrit la lettre?...» Et, la voix comme étranglée par l'indignation: «Tu as écrit la lettre! Tu as écrit la lettre!... Mais avoue-le donc...»
—«Vous me faites mal,» répondit-elle en se levant et en se débattant contre cette brutale étreinte. «C'est honteux. Lâchez-moi.»
Chaligny l'avait laissé aller. Il passa sa main sur son front, et réveillé de son égarement, honteux, presque suppliant:
—«C'est vrai, c'est honteux. Jeanne, je te demande pardon... Mais je t'en conjure maintenant, sans violence, tu vois, réponds-moi. J'ai reçu hier une lettre anonyme. Je l'ai déchirée, et je me suis défendu de penser à ce qu'elle contenait. Si elle venait de toi, tout est changé. C'est qu'alors ce qu'elle renfermait était vrai. Venait-elle de toi?»
—«Elle venait de moi,» répondit-elle, après un nouveau silence.
—«Alors,» et la voix de Chaligny s'étouffa dans un râle pour articuler la question suprême, «alors, c'est vrai?...»
—«C'est vrai...», affirma-t-elle. Puis, les yeuxde nouveau baissés, hâtivement, comme si elle voulait ne pas se donner le temps d'être arrêtée par le remords de l'affreuse chose qu'elle faisait, mais l'avoir faite et que cela fût irréparable, elle commença le récit des événements que l'on connaît. Elle dit la rencontre au grand magasin de la rue de Rivoli avec Valentine, la sortie de celle-ci par une porte différente de celle où elle avait laissé son coupé, son départ en fiacre, son mensonge le soir sur l'emploi de son après-dîner; comment elle-même Jeanne s'était promis de se taire, de ne rien lui révéler, à lui Norbert. Elle raconta ensuite la seconde rencontre, en ayant soin de la mettre sur le compte du hasard;—et comment ayant vu, l'avant-veille, sa cousine sortir à pied, elle l'avait suivie presque machinalement;—comment, l'autre ayant de nouveau pris un fiacre, elle n'avait pu se retenir d'en prendre un aussi et qu'elles étaient arrivées, l'une derrière l'autre, dans ce quartier perdu, près du Jardin des Plantes;—et le reste: Mmede Chaligny quittant sa voiture devant l'hôpital, sa marche à pied jusqu'au pavillon de la rue Lacépède, son entrée dans cette maison, et, quelques minutes plus tard, l'arrivée de ce personnage en coupé de remise qui avait consulté sa montre avec l'impatience du retard à un rendez-vous.
—«Et j'aurais continué de me taire,» conclut-elle, «je te le jure. Mais quand je l'ai vue,avant-hier et hier, jouer la comédie du soupçon contre nous, j'ai compris qu'elle savait que je tenais son secret. Ce n'est pas la tante Nerestaing qui nous a dénoncés à elle. C'est elle qui nous a dénoncés à la tante Nerestaing. Elle a pensé que je te parlerais. Elle veut prendre les devants, s'en aller d'ici en nous accusant... Alors j'ai perdu la tête. Je me suis dit que nous étions solidaires, toi et moi; que je ne pouvais pas permettre qu'elle te fît cela, t'ayant trahi, et je t'ai écrit, une première fois... Puis, au moment de t'envoyer la lettre, j'ai eu peur que tu ne me méprises... C'était pour toi, cependant, pour toi seul que je t'écrivais. Oui, j'ai eu cette peur, et j'ai déguisé mon écriture, et je n'ai pas signé!... Tu sais tout, maintenant. Dis-moi que tu comprends que je n'ai agi qu'à cause de toi, pour que tu pusses te défendre avant qu'elle ne t'eût frappé. Dis que tu ne me méprises pas d'avoir employé ce moyen pour t'avertir. Oh! dis-le, mon amour, mon Norbert, dis-le...»
Il l'avait écoutée, sans l'interrompre, avec une physionomie que chaque détail donné par l'accusatrice assombrissait jusqu'à la rendre terrible. S'il est vrai, dans les petits domaines comme dans les grands, suivant le mot du Livre Éternel, que «ses iniquités saisissent le coupable», et que nos mauvaises actions se punissent elles-mêmes en s'accomplissant, l'envieuse était déjà châtiéede sa hideuse délation par cette attitude de Chaligny. Elle lisait sur ce visage la cruelle vérité: en ce moment elle n'existait plus pour cet homme. L'amant avait disparu et le mari survivait seul. Il ne répondit même pas à la supplication que lui adressait Jeanne, épouvantée de sa propre œuvre. Il ne pouvait pas lui dire qu'il la méprisât ou non. Il ne voyait devant sa pensée que sa femme—sa femme!—s'en allant à ce rendez-vous caché.
—«La misérable!...» s'écria-t-il, et il répéta: «La misérable!...» Et déjà il marchait vers la porte qui conduisait à la chambre de Valentine, quand Jeanne se jeta au-devant de lui, en lui disant:
—«Où vas-tu?»
—«Chez elle,» répondit-il. «La forcer d'avouer.»
—«Tu ne feras pas cela,» gémit-elle. «Tu me dois de ne pas le faire. Si tu lui parles maintenant, elle comprendra que tu as tout su par moi. Ne me livre pas à elle, Norbert. Non, tu ne le feras pas, tu n'en as pas le droit...»
—«C'est juste,» fit-il en la regardant. Il la voyait cette fois dans la réalité de sa pauvre et fausse nature. Il lui lisait jusqu'au fond du cœur. Il resta un instant immobile, sans qu'elle osât le questionner; puis, le geste serré, la voix âpre: «Je te donne ma parole qu'elle ne saurapas d'où j'ai été averti. D'ailleurs, il me faut d'autres preuves, et je les trouverai... Je t'en donne ma parole aussi...»
Il sortit de la pièce sur cette menace, prononcée du ton d'un homme qui ne s'arrêtera plus dans la vengeance. Et pour celle qui l'avait mis sur la voie de cette vengeance, pas un mot d'adieu, pas un geste. Elle l'avait regardé sortir, sans plus interpeller elle-même cet agent de sa vieille haine, qu'elle allait assouvir enfin. Qu'allait-il faire? La fureur froide dont il était animé ne reculerait, elle le sentait, devant aucun procédé d'enquête ni devant aucune extrémité de châtiment. Elle eut soudain la vision d'un guet-apens dressé à la porte de la maison mystérieuse, de Valentine arrivant demain, après-demain, un des jours de la semaine, et d'un meurtre... Et c'était elle, Jeanne, qui en serait la cause... Un mouvement d'irrésistible terreur la précipita à son tour vers la porte de sa compagne d'enfance. Il était temps encore de réparer une partie de son crime, en l'avertissant. Puis au moment de tourner le bouton de cette lourde porte, cachée sous sa portière de soie,—grâce à l'épaisseur de laquelle l'éclat de ce tragique entretien n'avait pu arriver à la calomniée—la délatrice s'arrêta. Elle haussa ses minces épaules, et elle s'en alla de l'autre côté, vers la porte qui conduisait à l'escalier de sortie, qu'elledescendit en se disant:
—«M'aurait-elle ménagée, elle, si elle m'avait tenue à sa merci?... La fureur de Norbert va tomber, le temps qu'il mettra à son enquête. Il n'y aura pas de scandale, à cause des enfants. Il la renverra, et alors, ce sera à moi de me faire épouser. Je m'en charge...»
Et ses petits pieds se posaient sur les marches, avec une énergie de conquête. Ils prenaient possession de cet hôtel où elle était sûre maintenant de remplacer l'autre. Ils se crispaient dans leurs minces bottines. C'était comme si elle eût écrasé, sous ses talons, un remords qu'elle n'arrivait pas à anéantir.
LE PORTRAIT
En s'échappant, comme il avait fait, du petit salon où il avait reçu la blessure d'une si terrible révélation, Chaligny n'avait pas raisonné. Il avait senti qu'il ne se possédait plus. Entre l'affreuse découverte et sa première action, il fallait mettre un peu de solitude. Il fallait surtout qu'il ne vît pas Valentine. Il n'aurait pas été le maître de ne pas lui parler, et il nedevaitpas lui parler. Il avait donné sa parole à Jeanne d'abord,et, même sans cela, n'était-il point de toute évidence qu'il ne surprendrait la coupable que s'il dissimulait. Il avait donc quitté l'hôtel, en avertissant qu'il ne rentrerait pas pour déjeuner. Après leur entretien de ce matin, cette brusque sortie, sans un nouvel adieu, était bien de nature à étonner sa femme. Il comptait qu'une fois rentré et redevenu plus fort que ses nerfs, il saurait fournir une explication plausible. Il marchait vite, de peur que Mmede La Node ne fût sortie derrière lui et n'essayât de le rejoindre. La présence, en ce moment-ci, de sa dangereuse maîtresse lui eût été intolérable. Elle avait ébranlé en lui trop brusquement, trop brutalement aussi, une corde trop profonde. Si fines soient-elles, les femmes ne mesurent pas toujours avec exactitude certaines réactions de l'âme masculine, celles surtout qui procèdent de l'orgueil froissé. Où allait le mari, soudain frappé au plus saignant de sa fierté d'homme? Lui-même n'en savait rien. Il entendait distinctement retentir à ses oreilles les paroles inoubliables. Les images, évoquées savamment par l'envieuse, se fixaient, dans le champ lumineux de sa pensée, en formes aussi nettes que s'il eût assisté en personne à son déshonneur: cette montée de la mère de ses enfants dans ce fiacre furtif, cette descente dans le quartier suspect, cette entrée dans la louche maison. Un tel ensemble de faits positifs emportait avec soiune nécessité probante qui ne laissait pas de place au doute dans cet esprit, suggestionné, sans qu'il s'en doutât, par l'intensité de passion haineuse que Jeanne avait déployée. Un travail d'association d'idées, invincible et spontané, rapprochait, coordonnait certaines impressions mal définies, éprouvées dans son étrange vie conjugale, à base de silence. Toutes les timidités ressenties devant Valentine lui refluaient à la fois au cœur. Elles s'expliquaient trop bien à présent par la force d'hypocrisie de cette femme, si réservée, si repliée, qu'il n'aurait même pas osé l'imaginer coupable de la plus minime légèreté, et il en revenait toujours à ces deux scènes que Jeanne avait vues, elle, de ses yeux: sa femme, la marquise de Chaligny, se glissant à travers la foule des acheteurs du grand magasin, pour aller d'une porte à une autre porte, et de son coupé à un fiacre,—sa femme, la pudique, la craintive Valentine, s'aventurant dans cette rue d'un lointain faubourg. La vision se faisait précise, presque hallucinatoire; ce doux et pur visage qui l'avait abusé si longtemps, sur l'expression duquel il s'était attendri, ce matin encore, lui apparaissait dans ce décor d'adultère, et la révolte mettait à l'homme outragé la fièvre du meurtre dans le sang.
Il avait cheminé droit devant lui, sans savoir où. Il arriva ainsi, près de la gare Montparnasse. Ils'arrêta quelques instants à ce carrefour, toujours encombré à cause de la station et de l'entrecroisement des tramways. C'est alors, et dans l'incertitude de la route à prendre, qu'une tentation s'empara du promeneur, toute puissante aussitôt, celle de pousser jusqu'à cette rue Lacépède, dont le nom s'associait pour lui, depuis la veille, à son propre nom, d'une manière qui lui avait paru si bouffonne, à lire la lettre anonyme, qui lui paraissait maintenant, après la conversation avec Jeanne, si hideusement insultante. Dans l'enquête qui allait devenir, jusqu'à ce qu'il eût surpris sa femme en flagrant délit, la grande, l'unique affaire de sa vie, n'était-ce pas le premier point à élucider que l'existence de ce pavillon des rendez-vous? Et puis, même sans cette raison, comment Chaligny n'eût-il pas éprouvé un besoin physique de voir cet endroit où se jouait le drame de son honneur conjugal? Toutes les jalousies, une fois éveillées, ont cet appétit de la réalité concrète et vivante qui les supplicie et les assouvit. L'irrésistible instinct de l'homme qui se croit trahi est de connaître chaque détail de la perfidie dont il est victime, de s'en figurer avec une implacable brutalité chaque épisode, quitte à subir un paroxysme de sa douleur à ce contact direct avec l'immobile et indestructible cadre de choses qui fut le théâtre de l'ineffaçable outrage.
Il commença, pour Chaligny, ce paroxysme,lorsque son regard rencontra, sur la plaque du coin de la rue qu'il cherchait, ces syllabes déjà détestées. La mémoire de l'ingénieux naturaliste et de l'adroit courtisan, qu'elles perpétuent dans ce quartier de petite vie, semble si peu faite pour s'associer à des émotions de cet ordre! Chaligny avait continué de marcher, demandant son chemin de temps à autre, comme un provincial égaré dans Paris, tantôt à un sergent de ville, tantôt à un simple passant. La petite activité animale du mouvement avait un peu calmé sa fureur. Elle le reprit, dès qu'il foula enfin de ses pieds les pavés de la rue maudite. Il était entré par le tronçon du haut, que la rue Monge sépare de celui d'en bas, de telle sorte qu'en n'apercevant sur les deux lignes des façades aucune construction à deux étages qui répondît au signalement du pavillon, il avait eu, malgré lui, une seconde de doute, et, par suite, de soulagement. L'inspection des numéros lui fit bientôt comprendre son erreur. Encore quelques pas, et, du côté des nombres impairs, la mystérieuse maison lui apparaissait, telle que Jeanne la lui avait décrite, avec les barreaux de fer peints en noir de ses fenêtres d'en bas, sa porte brune exhaussée de trois marches, les croisées du premier et du second étage bourgeoisement garnies de leurs rideaux de mousseline, le mur du jardinet sous les feuillages des tilleuls. Il pouvait être midi, et le ciel de cebeau jour de novembre se nettoyait des vapeurs grisâtres qui l'avaient voilé durant la matinée. Son azur pâle où flottait une humidité douce baignait les branches des antiques arbres, à demi dépouillées. Le vent détachait d'elles par instants une feuille d'or qui tournoyait lentement et venait tomber par delà le mur. La gaieté de l'heure du déjeuner emplissait de sa détente la rue populaire. Chez un restaurateur borgne, sur la devanture duquel étaient écrits ces mots, prometteurs de repas au rabais: «Marchand d'abats», des ouvriers en blouse blanche commençaient de s'attabler. Deux petites apprenties sortaient de la blanchisserie, en cheveux, pour aller manger sur le pouce dans le petit logement familial, au fond de quelque arrière-cour d'une ruelle avoisinante. Le pavillon, lui, gardait ses fenêtres closes. Mais les volets de toutes les pièces étaient rabattus au dehors, et une fumée sortait de deux des tuyaux de cheminées dressés sur le toit. Chaligny, que l'aspect honnête de la maison avait déjà beaucoup étonné, fut plus frappé encore par ces signes qui prouvaient que cette demeure était habitée d'une façon régulière. Il n'était point là devant le gîte de passage, choisi par deux amants qui veulent se retrouver de temps à autre, quelques heures. D'autre part, cet inconnu que Jeanne avait vu arriver dans un coupé de remise, était-il l'hôte permanent de celogis? C'était peu probable, d'après l'attitude qu'il avait eue, celle d'un homme impatienté de son propre retard et que sa voiture attend pour repartir. Plus le mari de Valentine étudiait la face muette de cette maison, plus sa frénésie froide des premiers instants se mélangeait d'une curiosité, si aiguë qu'elle finit par le pousser à l'acte le plus opposé à son caractère. Avisant un marchand de ferrailles qui fumait sa pipe sur le seuil d'une boutique à quelques pas de là, il s'avança brusquement vers lui, et, sans autre préambule:
—«Voulez-vous gagner un billet de cent francs?» lui demanda-t-il.
—«Cheun'est pas de refus,» répliqua l'autre, interloqué. C'était, comme tant de négociants en vieux clous et vieilles serrures qui abondent dans ce quartier, un de ces Auvergnats à face ronde, qui prononcent le «cheu» classique de Saint-Flour, pour «ce», après trente ans de Paris. Il avait ces yeux jaunes des provinces du Centre, qui gardent jusqu'au bout une finesse montagnarde, laquelle mène d'ordinaire ces infatigables chineurs de la plus misérable échoppe de revendeur à un magasin de bibelots plein de chefs-d'œuvre. La prudence innée du fils du Cantal lui fit aussitôt ajouter—toujours avec cette prononciation si pittoresquement qualifiée decharabia:—«Chadépend du travail à faire,bian chure.»
—«Ce n'est qu'une réponse à me donner,»dit Chaligny, et, montrant le pavillon: «Qui habite cette maison?...»
—«Chette maigeon?» répondit le futur antiquaire avec une niaise finasserie, «chonpropriétaire,pardi!»
—«Et qui est ce propriétaire?» insista Chaligny; puis, impérativement: «Je vous paie deux cents francs ce renseignement, si vous me le donnez tout de suite, sinon je vais le demander ailleurs...»
—«Ch'estunMoucheuDumont», dit l'Auvergnat, après avoir réfléchi. Il pensa sans doute qu'un de ses confrères de la rue serait moins scrupuleux, et deux cents francs, à Paris comme à Saint-Flour,ch'estbeaucoup deliards!
—«Il est vieux ou jeune?...»
—«Vieux», reprit l'homme, «etbianmalade. Il estparalyjé. L'année dernière, on lechortaiten voiture.Chetteannée,cheune l'ai pas vu trois fois...»
—«Est-ce qu'il reçoit beaucoup de visites?» interrogea Chaligny.
—«Très peu,» fit le montagnard, à qui les deux billets de cent francs parurent suffisamment gagnés, car il coupa court à l'interrogatoire—il flairait quelque limier venant tout droit de la préfecture de police,—par cette peu compromettante conclusion: «Maiche cheunechuispasbian rencheigné.Ch'estrare quech'aiele temps de metenir enfaignant churle pas de ma porte. Il y en a de quoi trimerichi...» Et il montra avec sa pipe,—qu'il ôta de sa bouche pour la circonstance,—le tas de fragments en métal rouillé, dont sa patiente industrie savait extraire des objets à peu près vendables. Le gentilhomme le sentit: il était arrivé au bout du questionnaire qu'il pouvait se permettre sans se déshonorer à ses propres yeux. Il prit dans son portefeuille les billets promis, et il les glissa dans la main du ferrailleur, lequel le vit, avec une stupeur que son large visage finaud ne dissimula point, traverser la rue et sonner à la porte du pavillon. Le plan de Chaligny était très simple. Il lui était venu, brusquement, en cherchant les billets de banque. Il avait constaté qu'il avait sur lui deux cartes, parmi les siennes, au nom de sa femme. Il s'était chargé de les déposer. Puis, un contre-temps l'en avait empêché. Il avait donc pris une de ces cartes, qu'il tenait à la main et qu'il tendit à la personne qui vint lui ouvrir,—un valet de chambre déjà âgé, dont la physionomie décente et la tenue s'harmonisaient avec l'aspect de la maison plus qu'avec celui du quartier. Son visage rasé, son long tablier blanc de service, ses vêtements propres correspondaient bien à l'idée d'un intérieur bourgeoisement réglé, et davantage encore l'escalier que Chaligny avait devant lui, et qu'il dévorait des yeux:—sa femme en avait gravi les marches l'avant-veille!—Unemoquette épaisse le garnissait. Les murs étaient tendus d'une étoffe rouge qui encadrait de ces morceaux de tapisserie expressivement appelés des «verdures» en argot d'ameublement. Quelques aquarelles se voyaient dans les interstices. Quand le visiteur eut dit: «Je viens de la part de Mmela marquise de Chaligny», la physionomie du domestique demeura aussi complètement inexpressive que si ce nom n'eût jamais été prononcé devant lui. Valentine entrait donc ici sans que cet homme trouvât sa présence extraordinaire. Ce nouvel indice d'un étrange mystère était fait pour porter à son comble la curiosité du mari, qui insista:
—«Remettez cette carte à M. Dumont, et dites-lui que Mmela marquise de Chaligny m'a chargé pour lui d'une commission très importante, et personnelle...»
Le temps que mit le valet de chambre à transmettre son message, puis à revenir, parut si long à Chaligny,—cette absence dura à peine quelques minutes,—que vingt projets plus déraisonnables les uns que les autres traversèrent sa pensée: monter lui-même à ce premier étage, et forcer la porte de ce M. Dumont qui, évidemment, se préparait à le renvoyer, et ce n'était que justice; cette façon de se présenter lui semblait maintenant par trop maladroite;—acheter ce domestique, quand il redescendrait, et obtenir,sur les visiteurs et les visiteuses de la maison, les renseignements que le marchand de ferrailles n'avait pas donnés;—refuser de sortir, quand on arriverait lui dire que M. Dumont n'était pas chez lui. Bref, le visiteur s'attendait si bien à des difficultés qu'il demeura presque décontenancé lorsque l'homme reparut, et, l'ayant prié de monter, l'introduisit dans une pièce étroite qui servait d'antichambre au premier étage. Il s'en alla en disant:
—«M. Dumont s'excuse de faire attendre un peu monsieur. Il était plus souffrant ce matin. Il sera là dans quelques instants...»
Quoique la certitude d'une explication qui avait pour lui une importance suprême tendît les nerfs de Chaligny dans cette seule et fixe idée: «Comment forcer cet homme, quand nous serons en face l'un de l'autre, à confesser la vérité?» il ne put s'empêcher de regarder autour de lui. Cette chambre d'attente avait sa fenêtre sur la rue. En face s'ouvrait une porte que le domestique, dans sa précipitation, n'avait pas entièrement fermée. Chaligny la poussa d'un geste presque machinal, et il aperçut une seconde pièce dont la physionomie l'étonna: c'était un salon-bibliothèque, qu'éclairaient trois fenêtres donnant sur le jardin, où le pavillon avait sa vraie façade. Cette pièce très longue était meublée avec une élégance personnelle et sobre. Les hauteschaises, garnies de tapisseries, montraient les formes un peu raides du dix-septième siècle, et la patine du noyer où elles avaient été tournées prouvait qu'elles étaient bien de l'époque. Les livres, tous reliés, étaient rangés avec ordre dans des bibliothèques basses, sur la dernière tablette desquelles se voyaient des fragments de marbre et des terres-cuites. Un bureau, placé près d'une des fenêtres du jardin, avait devant lui un fauteuil d'infirme qui justifiait le renseignement fourni par l'Auvergnat sur la maladie du maître du logis, lequel devait beaucoup habiter cette galerie,—le tapis usé en témoignait, et aussi le soin qu'il avait eu de ne laisser sur les murs, entièrement revêtus de boiseries, aucune place où quelque objet ne flattât les yeux. De petites peintures d'intérieur y alternaient avec des aquarelles, des eaux-fortes, des armes ciselées. Devant le bureau, un chevalet drapé d'une étoffe ancienne, d'un rose pâle et broché de grandes fleurs d'argent, soutenait un tableau ovale. Chaligny, qui était entré dans la galerie sans y penser, s'approcha de ce tableau, et, pour le regarder, en fit le tour. Il dut s'asseoir, tant son saisissement à la vue de la figure reproduite sur cette toile fut intense et inattendu. Il venait d'y reconnaître sa mère.
Sa mère?... Oui, c'était bien elle, et peinte par un artiste dont il reconnut aussitôt le faire et lasignature: Miraut. Il existait d'elle un portrait, exécuté par le même maître, en pied, et qui se trouvait dans le salon de l'hôtel de Chaligny. Ce grand portrait avait été fait à cette même date,—rappelée dans le coin de ce portrait-ci: 1875. C'était l'époque où ce portraitiste, aujourd'hui vieilli, eut sa pleine vogue. Le fils n'avait jamais vu cette réplique qui, de la plus large toile, répétait seulement un motif: la tête et la naissance du buste. Oui, c'était sa mère, non pas telle qu'il l'avait contemplée sur son lit de mort, quatre ans auparavant, vieillie avant l'âge par l'affreuse maladie qui l'avait emportée, un cancer au foie, avec un profil amaigri, jauni, sculpté en douleur,—mais la «maman» de sa toute première enfance. Il retrouvait ses beaux yeux veloutés d'alors, si noirs, si doux dans son visage d'une idéalité digne de Prudhon; son sourire heureux sur ses lèvres sinueuses et souples; les masses brunes de ses cheveux qu'elle portait divisés sur son front en deux bandeaux ondulés à la mode d'alors; la ligne fine et pleine de ses joues, où son teint prenait une délicatesse de pétale de fleur. Par quel inexplicable hasard ce portrait se trouvait-il, devant ce bureau, dans le salon de cette maison où il venait, lui, le fils de cette femme, chercher le mot d'un secret qui touchait à son honneur de mari?... Un hasard? Non. Sur le bureau même, un cadre en cuir à trois compartimentsétait posé, où il reconnut trois photographies de sa mère encore, à trois autres moments de sa vie:—une plus jeune que le portrait, une à l'âge de quarante ans et une troisième à l'âge de cinquante. Tout à côté, dans un cadre oblong, noir celui-là, il vit une reproduction d'une autre photographie qu'il avait fait faire, lui, Chaligny, d'après la morte! Une mèche de cheveux grisonnait sous le verre, et la date de cet anniversaire sacré: «5 septembre 1897», se lisait sur le cuir sombre. Rêvait-il? Voici que, dans un troisième cadre, placé près du premier, sur ce même bureau, des photographies de lui-même lui apparaissaient: une qui le représentait tout enfant, une jeune homme, une plus récente!... Il aurait vu, comme dans certains cas d'hallucination, son «double» surgir, qu'il n'aurait pas éprouvé une impression plus violente, si violente qu'elle allait jusqu'à de la terreur... Où était-il?... Et chez qui?... Quel lien caché et qu'il n'avait jamais soupçonné le rattachait à la personne qui vivait, parmi ces objets, et qui le connaissait, lui, depuis son enfance; qui avait connu sa mère depuis tant d'années; qui connaissait sa femme,—à son insu? Un nouvel indice, et qui acheva de confondre sa raison, confirmait la dénonciation qui l'avait conduit ici: contre la croisée, un paravent d'étoffe montrait, parmi des miniatures de famille accrochées là,celle de Valentine avec leurs deux enfants!...
L'étrangeté d'une découverte, si complètement imprévue qu'elle touchait au fantastique; le silence de cette pièce ménagée en retrait, où les bruits de la rue, silencieuse elle-même, arrivaient à peine; le contraste entre ce qu'il était venu chercher ici et ce qu'il y trouvait,—tout avait contribué à frapper Chaligny d'une sorte d'hypnose dont il fut réveillé d'un coup par l'approche de l'homme auquel il se préparait, dix minutes plus tôt, à imposer une explication, fût-ce en le menaçant. Une porte à deux battants, située entre deux des corps bas de la bibliothèque et que dissimulait une tapisserie, venait de s'ouvrir. Le bruit d'un lourd fauteuil manœuvré sur des roues annonçait l'arrivée du malade. M. Dumont,—car c'était lui,—était immobile dans ce siège mécanique, que poussait un infirmier et que précédait le domestique qui avait ouvert au visiteur. Le paralytique était un homme, de soixante ans peut-être, tout blanc. Il avait dû être très beau, car son visage, émacié par de longues souffrances, gardait ces larges et nobles lignes qui révèlent la race. De toutes légères déformations: le coin de la bouche tiré en haut vers la gauche, l'œil droit un peu dévié, marquaient, sur ce masque d'une infinie mélancolie, les stigmates de l'inexorable névrose. Son bras gauche, celui qui ne pouvait plus bouger, reposait inerte sur sa jambe,tandis que, de sa main droite, il actionnait lui-même une poignée de cuivre attachée au fauteuil et qui en assurait la direction. Sa toilette, mieux que propre, presque recherchée, trahissait la minutie de ces soins personnels, rare chez ces condamnés à mort, et qui sont une dernière et pathétique protestation contre leur déchéance. L'éclat des yeux, si remarquable dans ces longues agonies, dénonçait la lutte désespérée de l'énergie animale contre la fin toute voisine. Ils n'exprimaient, ces yeux brûlants et très noirs, tandis que les roues caoutchoutées du fauteuil glissaient vers la porte, aucun pressentiment de l'impression qui allait y apparaître tout à l'heure. Il faut ajouter,—et c'est l'explication de la facilité avec laquelle le visiteur avait été reçu,—que, lors de sa dernière visite rue Lacépède, ce funeste lundi, Mmede Chaligny avait parlé au malade d'un marchand qui avait de jolies statuettes du dix-huitième siècle. L'achat de quelque bibelot capable de prendre place sur une de ses bibliothèques ou dans sa grande vitrine, au fond de sa galerie, était la seule joie de l'interné. Un de ces malentendus qui tiennent de la fatalité, et qui sont sans doute une forme de notre destinée, avait voulu qu'à la réception de la carte de Valentine le collectionneur se souvînt de la demi-promesse qu'elle lui avait faite de lui envoyer cet homme. Lorsque son fauteuil roulant passa leseuil et qu'il aperçut, au lieu du brocanteur attendu, la silhouette de Norbert de Chaligny, sa main vivante se crispa sur le bras du meuble, d'un mouvement presque convulsif. Son buste se redressa à demi. Une émotion d'une intensité extraordinaire décomposa ses traits. Un cri s'échappa de sa bouche pantelante. Il dit aux deux serviteurs qui le conduisaient un: «Arrêtez, arrêtez...» étouffé comme un râle. Ceux-ci s'arrêtèrent en effet, juste assez de temps pour que Chaligny, immobile lui-même de surprise devant cette étonnante apparition, vît deux grosses larmes jaillir de ces prunelles fixes et glisser sur ces joues ridées et creuses. Puis, de sa voix, toujours râlante, le vieillard gémit: «Rentrez, mais rentrez donc, rentrez...» L'angoisse de son accent et de son visage épouvanta sans doute les domestiques, habitués à ces prodromes d'une dangereuse crise. Ils se hâtèrent de tirer le fauteuil en arrière et de refermer les portes. Chaligny n'était pas encore remis du frisson que lui avait donné cette scène, aussi terrible qu'elle avait été courte, quand un des serviteurs, celui-là même qui l'avait introduit, reparut, tremblant de tout son corps et littéralement affolé:
—«Monsieur a une attaque,» répondit-il à l'interrogation du visiteur, «et il n'y a personne à la maison que l'infirmier et moi...»
—Quelle est l'adresse de son médecin?»interrompit Chaligny, «je me charge d'aller le prévenir.»
—«Ah! monsieur!» dit l'homme. «Je n'osais pas vous le demander!... Mais vite, vite. A midi et demi vous le trouverez encore chez lui. C'est monsieur le docteur Salvan. Il habite 30, boulevard Saint-Germain...»
L'ÉNIGME
De la rue Lacépède à la maison de l'extrémité sud de l'interminable boulevard Saint-Germain, où le célèbre spécialiste en maladies nerveuses s'est logé, pour rester à proximité de la Salpêtrière, son hôpital, la distance n'est pas grande. Durant le demi-quart d'heure que Chaligny mit à la franchir, il n'essaya pas de raisonner sur la suite des faits, pour lui absolument incompréhensibles, qui venaient de se produire. Dans le bouleversement de toute sa pensée par l'énigme à laquelle il se heurtait d'une manière presque affolante, un point de lumière apparaissait très au loin: ce visage du paralytique, surgi devant lui au seuil de cette bibliothèque étrangère, où il avait trouvé avec stupeur les portraits de sa mère, les siens, ceux de sa femme, de ses enfants, il se rappelait maintenant l'avoir déjà rencontré...Mais quand? Mais où?... Il revoyait, dans les plus obscures profondeurs de ses souvenirs, une physionomie d'homme jeune encore, sur laquelle ce masque de vieillard et de moribond se juxtaposait. C'était une de ces réminiscences si lointaines, si noyées d'incertitude, que la réalité s'y confond avec le rêve... «M. Dumont?... M. Dumont?...» Chaligny se répétait ce nom mentalement. Il n'arrivait pas à l'associer aux images, vagues et pourtant discernables déjà, qui remuaient dans sa mémoire. Des lambeaux de scènes s'estompaient dans les portions à demi-inconscientes de son intelligence, et, à toutes ces scènes, sa mère et le mari de sa mère,—celui qu'il avait toujours cru, qu'il croyait toujours son père,—étaient mêlés. Mais comment s'appelait alors ce personnage qui avait bien les grands traits nobles, les yeux profonds du malade?... Et voici que des syllabes indistinctes commençaient de se prononcer en lui toutes seules: «Magneville?... Raneville?... Layneville?...» En même temps,—par quel mystérieux travail de son esprit angoissé?—il revoyait le regard de son père, du défunt marquis de Chaligny dont il avait conduit le deuil, il y avait longtemps déjà. A quel propos s'en souvenait-il, et pourquoi éprouvait-il de nouveau, après des années, l'indéfinissable malaise trop souvent ressenti en présence de cet homme, auquel il n'avait pourtant jamais eu rien à reprocher, sinon unepréférence marquée pour son frère aîné? Mais tous deux, ce frère et lui, n'avaient-ils pas été élevés de même, placés chez les Pères au même âge, dans les mêmes conditions? Sans doute, si ce frère n'était pas mort un peu de temps avant leur père, il eût été très fortement avantagé dans l'héritage. Un document, retrouvé parmi les papiers du marquis, prouvait qu'il avait voulu réserver à son aîné toute la quotité dont les lois lui laissaient la disposition. Norbert connaissait trop les idées du défunt gentilhomme pour s'être étonné de cet essai de reconstitution du droit d'aînesse. Quel rapport établissait-il donc tout d'un coup entre ces indices de la froideur paternelle et l'événement auquel la dénonciation de sa femme par sa maîtresse l'avait mêlé? Il n'aurait pas su le dire, ni quelle hypothèse s'esquissait, douloureusement, obscurément, dans son imagination, hypothèse aussitôt rejetée, comme sacrilège autant qu'insensée... Absurde cauchemar, que dissipa l'arrêt de sa voiture devant la maison du professeur Salvan!
—«Je saurai quelque chose par lui,» se dit-il. «Pourvu qu'il soit là!...»