—«Non, je ne vous permets pas,» interrompit-elle, et un flot de sang empourpra ses joues minces. «Ce qui se passe en moi, ce n'est pas ce que vous croyez... J'irai jusqu'au bout,» continua-t-elle, après un visible effort de tout son être, en me regardant de nouveau fièrement et bien en face. «Mes sentiments ne sont pas ceux d'une jeune fille qui, ayant engagé sa parole à un homme, s'aperçoit qu'elle s'est trompée et n'ose pas se dégager. Non, je ne me suis pas trompée. Non, je n'ai pas cessé d'aimer mon fiancé. Je l'aime, et je n'aime personne d'autre, entendez-vous, personne d'autre... C'est la vraie Irène qui vous parle en ce moment, c'est la vraie Irène qui sent et qui pense ainsi... Mais il y a une autre Irène en moi, je l'avoue, que je ne connais pas, que je ne comprends pas, qui m'épouvante... Elle a toujours existé, un peu. J'ai toujours, malgré moi, rêvé d'un autre sort, d'un autre milieu, d'autres émotions. A ces chimères, je l'avoue encore, votre arrivée ici a donné comme une forme... Oui. J'ai entrevu une autre existence... Je l'ai entrevue,» répéta-t-elle, d'une voix profonde, «et je n'en veux pas. Je ne l'aurais pas plutôt qu'elle me ferait horreur, à cause de ce qu'il aurait fallu sacrifier pour l'avoir... Déjà la souffrance que je lis dans les yeux de René au retour me rend insupportables nos innocentes promenades. Que serait-ce, si... Et puis...» Ellesemblait avoir oublié ma présence maintenant, et elle se parlait tout haut sa pensée: «Et puis, ce monde où j'entrerais, ce ne serait pas mon monde... J'ai tant réfléchi, ces jours derniers, tant compris pourquoi celles de mes amies qui se sont mariées hors de leur cercle de famille ont été malheureuses... Elles n'avaient été fidèles ni à elles-mêmes, ni aux leurs... Je vous le répète, Monsieur Duménil...» Elle était redevenue pâle et une résolution implacable brillait dans ses prunelles. «J'aime mon fiancé, je l'aime profondément, absolument, avec ce que j'ai de meilleur en moi... Si vous êtes un honnête homme, ne me tentez pas... Quittez Hyères, allez-vous-en...»
Je crois bien vous avoir répété presque exactement les termes dont se servit cette étrange fille. Je ne peux pas vous rendre son accent, son visage, la souffrance dont elle était évidemment déchirée, et qui se traduisit soudain par la seule action dont elle fût capable après ce discours: elle s'enfuit. Avant que je n'eusse eu même le temps de commencer à lui répondre, elle avait raccourci les rênes de son cheval, frappé de sa cravache presque avec violence l'épaule du cob, qui bondit en avant sous cette brutalité inusitée. Cette mince allée cavalière que vous voyez serpenter sous bois existait déjà. Irène s'y enfonçait au grand galop de sa bête... J'avais mis, moi-même, ma jument au galop, épouvanté pour elledu train dont nous allions dans ce sentier, étroit et sinueux, à travers des troncs d'arbres si rapprochés... Tout à coup je pousse un cri. Je venais de voir MlleMiomandre plier en arrière, et glisser de sa selle, tandis que le «cob» rouan, à qui elle avait sans doute, en tombant, donné sur la bouche un à-coup violent, bondissait de côté. Il s'arrêta net, d'ailleurs, et attendit, les naseaux frémissants, la tête droite, comme s'il eût compris le danger de sa maîtresse. Je sautai à terre, en poussant de grands cris pour que le frère arrivât au plus tôt vers Irène. L'accident, qui l'avait jetée à bas de son cheval, aurait pu être mortel. Il avait été rendu inoffensif par un de ces très petits hasards d'où notre vie dépend dans ces secondes-là. Elle avait donné de la tête, dans ce galop fou, contre une branche d'un des pins, tendue à travers la route, juste à la hauteur du rebord de son chapeau, qui avait ainsi amorti le choc. Elle était toute décoiffée, un peu pâle du saisissement de sa chute. Mais, à mes cris, elle avait retrouvé l'énergie de se redresser. Quand j'arrivai auprès d'elle, je la vis qui, déjà assise, essayait de me sourire, et comme, moi-même, la terreur que j'avais ressentie de sa chute et la joie de constater qu'elle n'avait rien, me bouleversaient, je dus m'appuyer à un tronc d'arbre. Je me sentais m'évanouir, et elle me dit:
—«Vous voyez bien qu'il faut que vous vousen alliez..., pour vous aussi!...»
Elle n'attendit pas ma réponse. Elle s'était levée et élancée au-devant de son frère, appelé par mes cris, et qui nous rejoignait, effrayé, aux grandes allures du paisible Fauteuil. En ce moment, ce petit tableau est aussi réel pour moi que cette forêt et que ce ciel... Le cob rouan était là, près de cet arbre, qui arrachait maintenant des pointes de branches et les mangeait en verdissant son mors, son filet et sa gourmette avec délice. Le soleil dorait les cheveux d'Irène, qui courait en relevant son amazone, avec une élégance svelte de jeune page. Son grand dadais de frère l'écoutait, en poussant des exclamations de surprise, penché sur l'encolure de son cheval gris... Une heure après nous étions revenus à Hyères, et j'avais pris congé d'Irène à la porte de sa villa, en lui disant un «Adieu, Mademoiselle,» auquel elle avait répondu un «Adieu» jeté de nouveau d'une voix bien étouffée... Je me rappelle être resté chez moi, après cet adieu, plusieurs heures seul, en proie à une tempête d'émotions contradictoires, qui se termina sur une volonté de départ immédiat, comme elle me l'avait demandé. La certitude s'imposait à moi qu'Irène avait trop raison. Nous étions sur un chemin sans issue. La disputer à son cousin, essayer de transformer l'intérêt qu'elle me portait déjà en un sentiment plus tendre, je pouvais l'essayer. Y réussirais-je?Et ensuite?... Je n'étais plus très jeune. La prendre à sa famille, à son milieu, à ses habitudes, c'était m'engager à lui remplacer ce que je lui ferais perdre. La fantaisie tendre qu'elle avait émue en moi était-elle assez profonde pour tourner à un dévouement absolu, celui que supposait un tel mariage, où je devrais être tout pour elle. J'avais vécu, beaucoup vécu. Je savais que d'un être humain, d'une femme surtout, il ne faut pas attendre des impressions toujours exquises. Je venais d'en éprouver par cette jeune fille de si complètes, de si rares, tandis qu'elle me parlait et que je la sentais à la fois si prise et si révoltée, si vibrante de cette dualité sentimentale dont elle s'effrayait, qu'elle n'acceptait pas, qu'elle subissait cependant. Qui sait? Du fiancé ou de moi, si nous entrions en lutte ouverte, maintenant, peut-être le fiancé l'emporterait-il? Peut-être, s'étant ressaisie, m'en voudrait-elle du trouble qu'elle m'avait montré, et arriverait-elle à ne plus nourrir pour moi que de l'antipathie, à ne plus me regarder qu'avec des yeux où je verrais luire une autre âme?... Et je suis parti le soir même, et je ne l'ai jamais revue!... Vous savez le reste, par ce qu'a raconté le cocher. De tous les fantômes qui hantent ma mémoire, aujourd'hui que je suis de l'autre côté de ma vie, il n'en est pas auquel j'aime davantage à me caresser le cœur. Ce n'est qu'une ébauche d'amour, les quelques lignes d'un dessin,jetées presque au hasard...—et c'est la perle du musée!... Je vous le répète. Vous vieillirez, et vous saurez cela, nos meilleurs bonheurs ne sont pas ceux que nous avons réalisés. Ce sont ceux que nous avons rêvés... Alors, vous comprendrez pourquoi ce pauvre cheval, retrouvé ainsi, m'a donné l'impression d'une ironie trop dure...»
... Sept ou huit jours après avoir écouté cette confidence, je rencontrai de nouveau, par un hasard cette fois-là cherché, la diligence de Baptistin, comme elle rentrait de la Tour Fondue à Toulon. Je constatai, au premier regard, que le cob rouan, dont l'étique silhouette avait si péniblement surpris l'amoureux d'Irène, n'était plus là à traîner, en compagnie de Smith et de Tardieu, la pesante guimbarde, vide toujours, malgré les vantardises de son automédon.
—«Miomandre est donc mort?» l'interrogeai-je. Il s'était, de lui-même, arrêté pour me dire bonjour, et aussi pour me poser de son côté une question:
—«J'allais vous demander de ses nouvelles?» me répondit cet homme. «On n'a pas travaillépendant des années avec une bête, sans s'y attacher...»
—«Des nouvelles?» fis-je, «et comment en aurais-je?...»
—«Vous ne savez donc pas,» reprit-il, «que Monsieur votre ami l'a racheté à M. Besse?... Té! Le patron a eu du nez de lui en demander un billet de mille. Il l'a donné. Et ce monsieur l'a envoyé à Paris, avec un de nos hommes pour l'accompagner, encore, chez... attendez, chez...» et il me baragouina, en l'estropiant, le nom d'un des grands loueurs de chevaux, où je sais que Perron-Duménil a en effet ses bêtes en pension...
—«Voilà qui est singulier,» pensai-je. Perron m'avait quitté, après avoir dîné avec moi, le soir de sa confidence, en m'annonçant qu'il prenait le premier train pour Nice, le lendemain matin. «Il a acheté le cob rouan?... Pour qu'il ne traîne plus cette diligence, évidemment...» Et je me souviens que, visitant les écuries de Eaton Hall, un palefrenier m'avait montré dans un des boxes le meilleur cheval de course du seigneur du lieu, le célèbre Bend'Or, que l'on laissait vieillir, de sa belle vieillesse—sans plus travailler. «Aurait-il eu une fantaisie de ce genre? Dans ce cas faut-il qu'il ait aimé cette jeune fille, et qu'il regrette de ne pas l'avoir disputée!»
Ma curiosité avait été si fort éveillée que revenu à Paris, et tout en me jugeant moi-même extravagantd'une pareille enquête, un jour que j'étais près de la rue Spontini, où le loueur en question a ses écuries, je m'acheminai droit chez lui. J'entrai dans la longue cour, des deux côtés de laquelle ouvrent les portes des boxes réservées aux bêtes les mieux traitées. Il faisait beau. C'était au printemps, par une après-midi tiède, et les parties hautes et mobiles de ces portes étaient ouvertes, pour donner de l'air aux animaux... Et je reconnus la misérable haridelle, presque blanche à cause de l'âge, que j'avais vue, trottant, les jambes enflées, le long de la route de Giens,—le cob rouan d'Irène Miomandre! Seulement, aujourd'hui, les côtes garnies de graisse, le poil luisant, pansé, nettoyé, la crinière peignée, il avançait sa vieille tête osseuse, trouée d'énormes salières, et montrait ses énormes dents avec la placidité reposée d'un cheval rentier qui mange de l'avoine et du foin tout son saoûl, et qui ne se couche plus que sur une litière fraîche de bonne paille épaisse et choisie...
—«A qui est ce cheval?» demandai-je à un homme d'écurie, en train de refaire, pour la cinquantième fois de la journée, avec du sable jaune, sur les dalles de la cour, de ces dessins chimériques, orgueil des palefreniers, que les pieds des bêtes et des cavaliers détruisent, aussitôt tracés:
—«A M. Perron-Duménil» me répondit ce garçon. «Je voudrais bien finir comme ce lascar-là,»continua-t-il en ricanant. «Il a au moins vingt-cinq ans, si pas plus. On ne lui voit plus l'âge. Il était à un des amis de M. Perron. Pour lors, ce monsieur a demandé dans son testament, paraît-il, qu'on ne l'abattît pas, et mon gaillard vieillit sans rien faire. Nous l'appelons Henri IV ici, à cause de la chanson, vous savez, sur le Pont-Neuf: descends donc de ton cheval, feignant... Si vous l'aviez vu quand on nous l'a amené! Il se remplume. Pas vrai, Riquatre? C'est pourtant pas un hôpital de chevaux, ici. Le patron l'a pris par rapport à M. Perron-Duménil, qui est un des bons clients. Il en garde un cœur pour son ami, cet homme-là, car il vient voir cette bête, toutes les semaines, et lui porter du sucre... Ça a dû être un rude cheval dans son temps... Il sait que l'on parle de lui, le malin. Voyez son œil.»
Et le vieux cheval, en effet, tout en frottant le dessous de sa mâchoire contre le bois de la porte, et réchauffant son crâne bosselé au bon soleil, nous regardait avec ces vagues prunelles troubles où se devine l'éveil d'une conscience confuse, et il avait l'air de dire: «Je ne comprends pas trop ce qui m'arrive; mais c'est très doux...» Et il s'ébrouait gaiement dans la lumière et le vent printanier.
Mars 1903.
—«Vous serez assez bien logé,» dis-je à Roger de Montglat, quand nous fûmes arrivés devant l'étonnant château que le vieux Joseph W. Macdougall, de Philadelphie, s'est fait construire à Newport, sur cette haute falaise d'où se découvre un des plus grandioses paysages de mer qui soient au monde. Le pauvre vieux Joe, comme on continue à l'appeler, n'a pas habité une heure ce palais de briques, à coins de pierre, dans le style de la première moitié du dix-septième siècle français, avec son escalier en fer à cheval, ses toits en éteignoir et ses fenêtres copiées sur celles de l'élégant Courances. Ce roi des mines de cuivre, qui avait commencé, tout petit garçon, par vendre des journaux dans les rues de sa ville natale, et qui a laissé dix millions de dollars à sa veuve et à sa fille unique, est mort, comme il convient à un grandhomme d'affaires des États, d'une attaque, et à son bureau, tué de travail avant d'avoir même atteint sa cinquante-cinquième année. Cet infatigable ouvrier de millions prévoyait-il, en faisant venir d'outre-mer un artiste parisien pour lui construire ce gigantesque bibelot d'architecture, qu'il préparait une demeure d'été à un gendre issu d'un des gentilhommes de Louis XIII? Le jeune homme de trente-deux ans à qui je décochais gaiement cette innocente épigramme appartenait en effet,—il appartient encore, grâce à Dieu—à la lignée de ce marquis de Montglat, chevalier des ordres du roi en 1632, grand maître de la garde-robe et maréchal de camp en 1637, qui nous a laissé de curieux mémoires sur la vie de la cour et celle des camps à l'époque du cardinal de Richelieu. Le marquis actuel n'est pas trop indigne de cet ancêtre par l'esprit, qu'il a très vif, sinon très cultivé. Mais de l'énorme fortune qui, du mémorialiste à ses descendants, avait passé à peu près intacte, son grand-père a dévoré sous la monarchie de Juillet la plus grande partie. Son père a fortement entamé le reste sous le second Empire. Lui-même a continué sous la Troisième République.—Ils ont tous les trois simplement vécu cette vie d'oisifs qui coûte si cher... Et c'est la raison pour laquelle Roger avait suivi de Cannes à Paris, puis à New-York, puis à Newport, la très belle et très riche Jessie Macdougall. C'était même pour meprésenter à elle qu'il m'avait entraîné à Newport, et comme il m'avait fait ses confidences avec cet air de demi-plaisanterie qui lui est volontiers habituel, ma taquinerie,—je n'en défends pas le bon goût,—ne l'offensa point. Il me répondit sur le même ton: «D'autant plus que cela ne me changera pas trop de Montglat, qui était du même temps et du même style...» puis, haussant les épaules: «quand je dis du même style!... Pourquoi la copie d'une bâtisse ancienne, si exacte soit-elle, a-t-elle toujours un air de parodie? Cela paraît si simple de reproduire, à un centimètre près, une façade, un toit, un escalier!... Ah! si vous aviez vu Montglat! Mais nous le rachèterons et nous le restaurerons, pourvu que...»
Il n'acheva pas, et il me sourit de ce sourire qu'il avait chaque fois qu'il faisait devant moi quelque allusion à son mariage possible avec l'héritière des millions de Joe Macdougall. C'est un trait bien français, encore, celui-là, cette disposition à se railler un peu soi-même, pour désarmer les autres. Montglat avait tort cependant de redouter ma critique. Je trouvais parfaitement légitime qu'il offrît des armes et une couronne de marquise à la charmante Américaine, à laquelle d'ailleurs la jolie tournure et la fière mine du jeune homme rendaient cet ennoblissement très agréable. Quant au désir qu'elle avait elle-même de ce mariage, elle m'en donna aussitôt unepreuve, car, sachant l'heure de la venue de son futur fiancé, elle l'attendait en se promenant, par ce commencement d'une belle après-midi d'août, dans une des allées du jardin de la villa. Elle le vit. Elle me vit aussi, et une contrariété à peine dissimulée passa sur son visage qu'une ombrelle de soie rose teintait d'un reflet tendre. Je compris qu'elle trouvait que Roger, pour sa première visite à Newport, aurait bien pu venir seul. Mais il avait tant insisté pour m'emmener avec lui àCliff Lodge, et j'éprouvais une telle curiosité de pénétrer dans un de ces intérieurs de millionnaires dont j'avais entendu parler avec tant d'enthousiasme tour à tour et de dénigrement! Je me résignai donc à jouer ce rôle duterzo incommodoqui protégeait évidemment les dernières indécisions de mon compatriote. Ce ne fut d'ailleurs qu'une impression d'une minute, aussitôt domptée. A peine Montglat m'eut-il présenté que miss Jessie causait avec moi aussi familièrement que si nous nous fussions connus depuis des années, et elle m'interrogeait, à la manière des gens de son pays, avec cette maladive envie de savoir au juste quelle impression le nouveau monde fait aux enfants dégénérés de la vieille Europe:
—«Vous avez dû trouver New-York bien laid?...» disait-elle. «Quand le grand-duc Paul est venu l'année dernière sur le yacht de Dickie Marsh, il n'a pas voulu y rester un jour. Tout desuite nous l'avons eu à Newport. En revanche il ne voulait plus partir d'ici. C'est que, pour comprendre l'Amérique, il faut se rappeler que nous avons beaucoup de volonté, trop de volonté. Nous distribuons, nous découpons notre existence en des parties aussi distinctes que les ailes de ce petit château... A New-York, comme dans toutes nos autres villes, nos hommes font une vie d'affaires, et seulement d'affaires. C'est pour cela que les rues sont si laides. Ici nous faisons une vie de société, et seulement de société... Oh! Il y a beaucoup de crudités encore. Mais, vous verrez, ce n'est pas ennuyeux... Nous n'avons pas de mesure, même dans le plaisir, c'est vrai. Lord Ronald Strabane, vous ne le connaissez pas? Le fils du duc de Gairloch, disait toujours: «Lasaisonde Newport à côté de lasaisonde Londres c'est le Niagara à côté d'une cascade d'Écosse...»
Elle souriait, elle aussi, en prononçant ces phrases et d'autres pareilles, avec un peu de cette ironie défensive qu'avait eue Roger quelques instants auparavant, pour parler d'elle. Cependant, et je sentis cela sur place, avec une extrême intensité, il y avait, dans leurs railleries-paratonnerres, cette différence. La jeune Américaine avait beau être touchée de snobisme international, comme l'attestait l'abus des références nobiliaires rappelées dans sa conversation, elle était profondément, intimement fière de son pays.Si l'on eût fait un écho trop fidèle aux critiques qu'elle se permettait sur sa patrie, ses beaux yeux bleus se fussent foncés bien vite d'irritation. Montglat, au contraire, malgré ses allures de Parisien blasé, avait un peu honte de viser un mariage si riche, et il y avait dans son ironie à lui comme une supplication que l'on ne fût pas trop de son avis. Il répondit cependant à miss Macdougall avec une complaisance que je savais n'être qu'à moitié sincère. Elle ne s'expliquait que par la galanterie d'une cour déjà très avancée:
—«Mais vous calomniez New-York,» disait-il. «Vous vous rappelez mon impression le lendemain de mon arrivée, quand votre mère et vous m'avez mené au Parc Central? Ce sera dans vingt-cinq ans une des plus belles villes du monde. Dès maintenant ces énormes maisons à tant d'étages, ce n'est pas la vilaine bâtisse médiocre de notre boulevard Haussmann. Il y a là comme l'ébauche d'un art nouveau. N'est-ce pas?...» Et il se tournait vers moi, qui ne lui donnais pas de démenti! Mais que cela me déplaisait de le trouver si souple, si prêt à cette duplicité! D'où viennent ces sympathies pour des demi-inconnus, comme celui-ci l'était pour moi, et que l'on voudrait étrangers à de certains calculs, afin de les aimer tout à fait? Je n'avais jamais eu avec Roger que des rapports très superficiels, rendus à peine plus intimes par notre rencontredans cet ahurissant New-York, où nous avions débarqué à huit jours de distance, et déjà j'étais peiné qu'il se préparât à ce mariage sans amour. Car, je le sentais une fois de plus jusqu'à la dernière évidence, en le regardant auprès de Jessie Macdougall, il ne l'aimait pas. Cela encore était une pitié. Si jamais héritière mérita d'être épousée pour elle, et non pour sa fortune, c'était assurément cette admirable créature. Peut-être la beauté de la jeune fille achevait-elle de me rendre plus pénible l'idée que ce charmant Roger n'eût pour elle que ce sentiment intéressé. Un projet de mariage brutalement arrangé par un viveur avec une fille très riche et très laide comporte moins de mélancolie... Je me souviens. Ce ciel de l'été américain était si bleu ce jour-là! L'horizon de l'Atlantique développait dans une gloire si lumineuse son azur mouvant, taché de blanches voiles! Les plantes autour de nous frémissaient si hautes, si fraîches! Un air si chargé d'arômes vivifiants courait sur cette falaise, dont le gazon nourri d'embruns verdoyait si intensément! La maison vers l'escalier de laquelle nous nous acheminions donnait une telle impression d'un asile comblé! Avec la mousseline de soie de sa toilette, claire et semée de fleurs mauves, sa taille de princesse, son teint éclatant, l'or de ses cheveux, le sourire de ses blanches dents entre leurs lèvres pourpres, la finesse de ses doigts qui maniaient lemanche en émail vert sur fond d'or d'une ombrelle de Faverger, la minceur de ses pieds qui se cambraient dans des souliersQueen Annà boucles d'argent, Jessie Macdougall était une telle apparition de grâce jeune! Elle avait, malgré son air trop paré, un si évident naturel! Et Roger lui-même, quelle délicate physionomie que virilisait le regard très franc de deux grands yeux bruns! Comme sa bouche avait des lignes spirituelles sous sa moustache aux reflets fauves! Avec les souplesses de sa taille demeurée svelte et l'élégance de toutes ses façons, comme il donnait l'impression d'un de ces amoureux-nés, vivante illustration du vers célèbre:
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après lui!...
Charmant, jeune, traînant tous les cœurs après lui!...
Et je savais, moi, que ce décor d'opulente idylle n'était qu'un mensonge. Ce délicieux jeune homme ne voyait dans cette délicieuse jeune fille qu'un carnet de chèques à effeuiller, et cette délicieuse jeune fille dans ce délicieux jeune homme, selon toute vraisemblance, qu'un blason sur un panneau de coupé et l'entrée définitive dans l'Olympe de notre faubourg Saint-Germain.
—«Voilà pourtant ce que la Haute Vie fait de la jeunesse et de l'amour!...», songeais-je en regardant marcher ce couple dont l'union prochaine serait annoncée dans tous les journaux des deux mondes. On publierait la liste royalede leurs cadeaux de noce. On les envierait sur l'une et l'autre rives de cet Océan dont le souffle pur rosait leurs joues à tous deux, et ce beau couple comblé aurait en effet tout de la vie, tout, excepté la seule chose qui vaille la peine que l'on vive—un sentiment vrai...
Je ne saurai jamais si, en pensant de la sorte, je me trompais ou non sur la sensibilité de miss Macdougall. Trouvait-elle le moyen, comme tant de filles dans son pays, d'être à la fois sentimentale et positive, romanesque et pratique? Tout en souhaitant de s'appeler:la marquise de Montglat, peut-être préférait-elle sincèrement à un autre fiancé le porteur de ce titre désiré. Quant à lui, je devais avoir presque aussitôt, et d'une façon bien inattendue, la preuve que sa silhouette d'exquis jeune premier ne mentait pas: il ne jouait le personnage de coureur de dot qu'à son cœur défendant, et, si singulière que paraisse cette expression, par devoir. Les jeunes Parisiens de sa classe sont parfois ainsi, roués par principe, intéressés et cyniques par point d'honneur, et toujours à la veille de détruire, dans un caprice d'attendrissement,l'échafaudage de leur propre ruse. Certes il ne se doutait pas plus que moi de la volte-face soudaine dont il allait me donner le spectacle, lorsque nous pénétrâmes dans lehall, et que, regardant le plafond à poutrelles peintes, il me dit à voix basse, avec une malice d'enfant:
—«Penser que dans deux ou trois siècles, je serai portrait d'ancêtre sur un de ces panneaux! Quel peintre me conseillez-vous?...» Et tout haut, comme l'héritière, qui était allée ouvrir la porte d'un petit salon voisin, revenait:—«Miss Jessie, nous étions en train de nous demander où vous aviez fait faire le plafond?...»
—«Comment, fait faire?» répondit la jeune Américaine avec un peu d'indignation, «mais c'est un morceau absolument authentique, du plus pur quinzième siècle. Nous l'avons acheté au cours de notre voyage en Touraine, maman et moi, dans un vieux château; on l'a transporté ici, poutre par poutre... Maman a sans doute été obligée de sortir, car je ne la trouve pas. Je vais vous montrer seule nos quelques bibelots. Ils ne sont pas tous aussi rares. Mais il n'y en a pas un qui ne soit authentique, entendez-vous, monsieur de Montglat, malgré votre peu de confiance dans notre goût, à nous autres pauvres barbares des États...»
—«Des barbares qui conquièrent tout ce qu'il y a de beau en Europe,» dit Montglat... «Maisc'est un musée ici... Que de merveilles!» répétait-il, «que de merveilles!...»
Je fis écho à son exclamation. Beaucoup des curiosités appendues aux murs de ce hall n'auraient pas déparé le Louvre. Le seul défaut de cette collection était l'incohérence. Là se trahissait l'origine improvisée. Pêle-mêle, à coups d'argent, le magnat du cuivre avait acheté deux tapisseries du moyen âge, dignes de figurer au musée de Cluny, avec: «La Dame à la Licorne», quatre sarcophages antiques, un bas-relief en terre-cuite coloriée de l'un des Robbia, uncassoneavec un devant peint dans la manière Florentine, et, pêle-mêle, des tableaux de Philippe de Champaigne et de Courbet, du Pérugin et des plus récents impressionnistes modernes. Cela sentait la hâte et l'à-coup d'une avidité sans discernement. On devinait, derrière cette réunion de choses trop disparates, les voyages mal préparés en Europe, et l'accaparement inconsidéré d'une masse d'objets indiqués par quelque connaisseur,—moyennant une forte commission. La trace du culte pour Napoléon, si fréquent chez les citoyens de la Grande République, se retrouvait dans ce splendide bric-à-brac: un portrait de Robert Lefèvre, réplique de celui de Gros-Bois, dominait un drapeau d'un régiment de la Garde, arrivé là après quelle odyssée? La soie décolorée pendait sur la hampe. Les noms prestigieuxde Marengo, d'Austerlitz, d'Iéna, d'Essling, de Wagram s'y lisaient brodés en lettres d'or flétries. Cet héroïque haillon, chose morte parmi d'autres choses mortes, faisait un commentaire saisissant à la phrase de Roger sur la conquête du vieux monde par le nouveau, et je ne pus me retenir de demander à miss Macdougall d'où venait cette relique.
—«De chez un marchand de curiosités, à Paris, tout simplement,» dit-elle. «Vous voyez que cet étendard n'a pas d'histoire...» Elle énonça cette phrase étonnante tout simplement, elle aussi! Et coquette: Ce n'est pas comme ce portrait de doge que vous regardez avec tant d'attention, monsieur de Montglat... C'est un Palma le vieux, signé et daté. Il vous intéresse?...»
—«Beaucoup,» répondit Roger qui se tenait en effet immobile depuis plusieurs minutes devant la toile du maître vénitien. Il demanda: «C'est le portrait d'un Navagero, si je lis bien l'inscription?...»
—«Exactement,» fit la jeune Américaine, «et je parie que jamais vous ne devinerez ce qu'il a servi à payer... Mais non. Vous perdriez... J'aime mieux vous raconter l'histoire... Je vous la donne,» ajouta-t-elle en se tournant vers moi. Je passe les compliments dont s'accompagna le cadeau... «C'était il y a deux ans et demi,» continua-t-elle, «vers la fin de l'hiver. Nous avions quittéRome, maman et moi, pour courir quelques semaines le nord de l'Italie, à un moment où il n'y a pas trop de monde et pas trop d'acheteurs. A Venise on nous avait recommandées, entre autres personnes, à un vieux prêtre, à un certain abbé Lagumina, un tout petit bonhomme qui portait le chapeau à haute forme, la redingote, les bas et les souliers à boucles. «Vous verrez son église,» nous avait dit notre compatriote, Lincoln Maitland, le peintre. Il disait la messe dans un bijou de petite chapelle, où il y avait une vierge de Bellin, un chef-d'œuvre! Maman lui en a offert vingt mille dollars. Je l'entends encore s'écriant: «Si elle était à moi,cara signora, je vous la donnerais pour rien. Mais elle est au bon Dieu...» Puis, après avoir un peu réfléchi: «Mais si Votre Seigneurie cherche quelque belle peinture, je pourrai la mener dans un endroit...» Il aurait fallu voir sa mine discrète pour insister: «Seulement vous ne raconterez à personne que vous y êtes allées...» Nous lui promettons le silence. Il nous dit: «Demain je vous verrai à votre hôtel. Je saurai s'ilsvendent quelque chose...»
—«Ils,» dis-je en riant, «que je les connais cesils, en Italie! On vous introduit dans une famille annoncée comme illustrissime, et vous trouvez à un troisième étage un taudis habité par un ménage d'usuriers qui vous parlent duquattrocentoen vous offrant des croûtes de la basse école bolonaise.»
—«Vous avez raison,» répondit l'Américaine, «quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent. Cette fois fut la centième... Vous connaissez Venise? Imaginez cet abbé échappé d'unquadrode Longhi, arrivant un soir vers les six heures, à la porte de notre hôtel, en gondole. Il nous fait appeler et nous dit avec un ton de conspirateur que nous pourrons acheter un chef-d'œuvre, si nous nous engageons vraiment d'honneur à ne pas chercher qui nous l'a vendu, ni à retrouver le palais où il va nous mener. Nous montons en gondole après avoir accepté le pacte. Nous allons. L'abbé avait fait signe à son gondolier sans prononcer aucun nom. Après un quart d'heure de détours dans les canaux, durant lequel notre guide nous dit seulement: «Il faudra donner l'argent tout de suite. S'ilsn'en avaient pas besoin pour demain,ilsne vendraient pas...» nous débarquons devant un palais sur un tout petit canal, très écarté. On nous introduit dans un de ces vestibules qui suffirent autrefois à des fêtes royales. Tout y trahissait le délabrement. Là nous voyons arriver un personnage aussi fantastique que notre guide lui-même, un géant boiteux avec deux yeux louches. Il tenait une lampe en cuivre à trois becs, de la forme de celles de Pompéi... «Ah!» gémissait-il, «si le seigneur comte m'écoutait, il ne le vendraitpas. Non, il ne le vendrait pas... Bon! j'ai oublié les clefs...,» ajouta-t-il quand nous fûmes au premier étage. Nous l'entendîmes qui, de son pas inégal, entrait dans une autre pièce. Dans son trouble il négligea de fermer entièrement la porte. Nous étions donc là, sur le palier, et voici que le plus étrange dialogue arrive jusqu'à nous. Cette porte à moitié ouverte donnait évidemment sur les pièces habitées par la famille... Les interlocuteurs parlaient vénitien. Je venais d'en prendre des leçons, assez pour comprendre la dispute: «Il est encore temps, seigneur comte,» disait la voix du géant, qui, dans son désespoir de vieux serviteur, avait trouvé cette dernière ruse pour rompre un marché qui lui faisait horreur. «Ne l'écoutez pas, mon père,» disait une autre voix, celle d'une jeune femme, «ne l'écoutez pas. Si nous ne lui donnons pas l'argent, la Bettina n'apportera pas les costumes. Elle ne veut plus nous faire de crédit. Et il faut que Tea et moi allions à ce bal, il le faut. Quelle excuse donnerons-nous à la Steno?...»—«Tu vois bien que je dois vendre le portrait,» faisait une troisième voix, celle du comte...—«Vendre le portrait pour payer un costume de bal,» gémissait de nouveau la première voix. «Ah! donna Laura, cela vous portera malheur.»—«Aujourd'hui ou demain!...» reprenait donna Laura. Nous devons à tout le monde... Si nous ne paraissons pas à cette fête,on dira que nous n'avons pas eu l'argent de nos toilettes. Les autres créanciers le sauront. Ils viendront tous. Nous vendrons le tableau à perte, comme le dernier—Non, mon père, n'écoutez pas Gigi...»—«N'écoutez pas donna Laura,» répondait l'homme. «Elle veut sa robe parce qu'elle croit qu'il y aura là quelqu'un. Elle sait bien qui... Mais il ne l'épousera jamais...» Pendant que durait ce débat qui nous livrait le secret de la misère de cette famille, le bon abbé Lagumina faisait de vains efforts pour empêcher le comte, sa fille et l'intendant de soutenir ce dialogue à voix si haute. Mais deux des trois au moins étaient trop intéressés à l'issue de cette discussion. Ils ne remarquaient pas les petits appels de toux par lesquels le pauvre abbé les avertissait de notre présence. A un moment ils durent cependant entendre quelque chose, car ils refermèrent la porte... Je vivrais cent ans, je n'oublierais pas cette scène sur cet escalier de ce palais désert. Les trois becs de la lampe posée à terre nous éclairait d'une lueur fantastique et sous les fenêtres clapotait l'eau de la lagune. Le cri des gondoliers résonnait seul maintenant, jusqu'à la minute où le géant reparut avec les clefs. Il ouvrit, sans s'excuser de sa longue absence, la porte d'une galerie abandonnée, où se voyait une suite de cadres, tendus à l'intérieur d'une étoffe verte qui remplaçait les tableaux absents, jusqu'àce qu'il nous eût menées devant ce chef-d'œuvre... Et voilà comment une famille héritière des doges a vendu cet ancêtre—pour payer deux toilettes de bal!... Ne trouvez-vous pas cette histoire très gaie?...»
—«Moi,» répondit Roger après un silence, «je la trouve très triste...» Il avait dit ces quelques mots d'un ton si étrange que nous le regardâmes, Jessie Macdougall et moi, avec une surprise que redoubla l'aspect de sa physionomie soudain toute changée, comme crispée. Il s'aperçut lui-même de notre étonnement:—«Que voulez-vous? Il m'aurait suffi de savoir pourquoi ces pauvres gens vendaient ce tableau. Je n'aurais pas pu l'acheter...»
—«Et qu'auriez-vous fait?» lui demandai-je. L'histoire racontée par la jeune Américaine l'avait jeté dans une irritation qui m'était aussi évidente qu'inintelligible. Je sentais qu'il fallait détourner l'entretien. Je continuai: «Tout a été pour le mieux dans le meilleur des vieux mondes. Miss Jessie a eu son tableau, qui est admirable et qu'elle soigne si bien. Voyez comme la toile est tenue, sous son verre, et comme ces chairs sont peintes, et cette finesse des yeux et ces étoffes!... Donna Laura et sa sœur Tea auront eu leur toilette de bal et se seront amusées, comme des folles, qu'elles étaient sans doute. Les créanciers auront reçu des acomptes. Allons! N'ayez pas demauvaise humeur contre l'inévitable. Il faut que les chefs-d'œuvre voyagent et aillent porter loin du pays où il sont nés leur message de beauté... C'est du pur Ruskin, cela, n'est-il pas vrai, miss Jessie?...
—«Il paraît,» répondit miss Macdougall en s'efforçant de rire «que M. de Montglat n'est pas ruskinien... On dirait qu'il m'en veut d'avoir raconté cette histoire...»
—«Pas le moins du monde,» répondit Roger. «Vous êtes contente d'avoir fait une bonne affaire. C'est très naturel dans votre pays, et vous avez bien raison. Moi, je ne suis ni d'un pays, ni d'une race de gens d'affaires, voilà tout...»
—«Vous n'avez vraiment pas été gracieux pour elle,» disais-je à Montglat, un quart d'heure plus tard, comme nous sortions deCliff Lodge. Après cette injustifiable et presque grossière boutade la causerie avait, comme on pense, cessé d'être cordiale. J'éprouvais la trop naturelle curiosité de savoir quel motif avait déterminé une si bizarre volte-face. J'insistai donc: «Elle n'a rien dit cependant qui pût vous froisser...»
—«Elle ne m'a pas froissé,» répondit-il.«J'ai eu un moment de nerfs, comme une jolie femme que je ne suis pas... Parlons d'autre chose, voulez-vous?...»
Nous parlâmes en effet d'autre chose. Mais, je voyais que son impression avait dû être bien profonde, car sa maussaderie augmentait au lieu de diminuer, de seconde en seconde. Il finit par me quitter avec une soudaineté qui, de tout autre, m'aurait froissé moi-même. Avec lui, je n'eus pas l'idée de m'en offenser. Je m'en rendais trop compte: il avait reçu un coup, dont je ne comprenais d'ailleurs ni la cause ni la nature. Ce fut le soir seulement, et comme je me préparais à descendre pour le dîner, que j'eus le mot de cette énigme. Je me vois encore, regardant la pendule, dans mon petit salon d'hôtel, et envoyant prévenir Roger, comme il était convenu; et je le vois, lui, entrant presque aussitôt... en costume de voyage!
—«Je viens vous dire adieu,» furent ses premiers mots. «Je dînerai dans le train qui part à huit heures et demie...»
—«Vous partez?» lui dis-je. «Vous retournez à New-York? Vous avez reçu quelque mauvaise nouvelle?...»
—«Aucune,» fit-il, «mais je ne veux pas manquer le paquebot de demain matin pour l'Europe...»
—«Vous retournez en Europe?» m'écriai-je.«Voyons! Ce n'est pas sérieux!... Et miss Jessie Macdougall?...»
—«Miss Jessie Macdougall trouvera autant de marquis anglais et français qu'elle voudra pour l'épouser,» répondit-il, «et pour régner en maître parmi les somptuosités deCliff Lodge. Moi, je vais savoir si je n'ai pas manqué ma vie par la plus folle, par la plus indigne des calomnies...»
Qu'il ressemblait peu en ce moment au Parisien railleur de notre arrivée dans le jardin de ce somptueuxCliff Lodge! Et que je l'aimais mieux ainsi, quoique je ne démêlasse toujours pas le lien qui rattachait l'anecdote racontée par la jeune Américaine aux troubles dont je le voyais saisi! Une expérience déjà longue aurait dû m'apprendre que la vie dépasse en hasards inattendus et en rencontres invraisemblables les imaginations de nos livres. Pourtant j'éprouve toujours, et j'éprouvai cette fois encore, une déconcertante surprise à constater comme le monde est petit et comme les événements les plus étrangers en apparence les uns aux autres jouent les uns sur les autres, par des hasards aussi surprenants dans leur ensemble que naturels dans leur détail:
—«Oui,» reprenait Montglat, en réponse aux questions qu'avaient autorisées son commencement de confidence, «l'histoire de la vente de ce portrait, vous l'écoutiez, vous, comme ellevous le racontait. L'anecdote vous intéressait. Moi, elle me bouleversait. C'était le mot surpris là, par la plus fantastique rencontre, d'une énigme qui m'a si souvent tourmenté... Cela vous étonne de m'entendre parler sur ce ton? Vous ne connaissez de moi que l'homme de plaisir, et vous ne le croyez pas très capable de sentiments profonds... Ne vous défendez pas,» continua-t-il, comme je l'interrompais, «c'est très naturel, et vous n'avez pas si tort... Sans l'incident de cet après-midi, ne serais-je pas à la veille de faire sans aucun scrupule cette assez triste opération qui s'appelle un mariage d'argent? Mais je l'aurais fait, ce mariage,—et cela, je n'avais pas à vous le dire,—parce que je n'ai pas fait le seul mariage d'amour qui m'ait tenté dans ma vie, et la vente de ce portrait se trouve avoir été la cause indirecte de cette rupture... Vous allez comprendre. Il y a deux ans et demi, précisément à l'époque où miss Macdougall était à Venise, je m'y trouvais aussi. Alors, je ne savais même pas son nom. En revanche j'étais un visiteur assidu de ce palais Navagero qu'elle vous a décrit tout à l'heure, et chacune de ses paroles éveillait un écho dans mon souvenir. Ce géant boiteux, qui servait de Kaleb à ces patriciens ruinés, qu'il m'a conduit souvent, avec sa lampe de cuivre à trois becs, dans ce petit salon qui donne sur ce palier du premier étage! Et cette voix de la jeune fille que miss Jessie n'apas vue, combien j'en ai aimé le frémissement ému, le chantonnement doux, quand elle parlait le dialecte de la lagune!... Cela me fait mal d'y penser seulement!...»
Il s'arrêta de sa confidence et je vis qu'il avait des larmes au bord des paupières. Je lui pris la main, et ce mouvement de sympathie achevant de lui ouvrir le cœur, il poursuivit:
—«Je vous remercie de ne pas sourire d'un récit qu'il faut pourtant que je fasse à quelqu'un. Vous jugerez vous-même si mon devoir n'est pas de partir, d'aller tout de suite là-bas demander pardon à celle que j'ai outragée d'un si injurieux soupçon? Donna Laura Navagero, car c'est elle, vous le comprenez, dont je veux parler, était à cette époque une fille de vingt-deux ans. Elle avait un peu de sang lombard dans les veines et avec ses cheveux bruns teints de roux, ses yeux noirs, son ovale allongé, c'était un visage délicieux, comme on en voit dans les vieilles fresque de Milan. Elle avait perdu sa mère très jeune. Ses seuls parents étaient une sœur plus âgée qu'elle d'un an, cette Téa et son père. De ce père, je ne vous dirai rien, sinon qu'ayant hérité une fortune déjà délabrée il en mangeait le reste dans des spéculations de Bourse. J'ajoute, et, vous ne vous en étonnerez par trop, vous qui avez tant vécu en Italie, qu'il nourrissait plusieurs ternes secs au Loto. La sœur était aussi laide que Laura, c'était le nom de monamie, était jolie. Entre ce père et cette sœur, elle vivait, sans direction, sans surveillance. Il était inévitable que, jolie, confiante et coquette—de cette coquetterie de la vingtième année, qui n'est qu'un enfantin désir de plaire—elle donnât prétexte aux médisances. Je vois cela distinctement aujourd'hui, et je le voyais bien dès lors, mais quand on est amoureux, et je le devins presque tout de suite de donna Laura, on ne raisonne pas, on sent!... Voilà qui excuse, qui explique au moins que j'ai cru si facilement au mal que l'on disait d'elle.»
—«Hélas!» l'interrompis-je, «c'est l'éternel malentendu. En amour, comme en religion, les seuls sages sont ceux qui professent la foi du charbonnier. S'ils sont trompés, c'est comme s'ils ne l'étaient pas, puisqu'ils n'en savent rien; et du moins ils ne courent pas le risque de méconnaître un cœur sincère en doutant de lui...»
—«Combien vous avez raison!» s'écria-t-il, «Pourquoi n'ai-je pas pensé ainsi, avant le petit drame où ce portrait de Palma, que nous avons vu aujourd'hui, joue un rôle si complètement inattendu?... Il me faut vous dire d'abord où nous en étions, Laure et moi, lors de ce bal à l'occasion duquel ce tableau fut vendu, et qui se donnait chez cette comtesse Sténo que vous devez connaître... Quoique je visse MlleNavagero deux fois, et souvent trois fois par jour, chez elle, à la promenade,dans le monde, avec la liberté si particulière, même aujourd'hui, à la vie vénitienne, je ne m'étais jamais permis de lui dire que je l'aimais, et elle ne m'avait jamais dit qu'elle m'aimait. Nous savions pourtant tous les deux que nous avions l'un pour l'autre ce vif intérêt qui n'a pas besoin de mots pour s'exprimer. Lorsque j'entrais dans une chambre où elle se trouvait et qu'elle m'apercevait, je la voyais changer de couleur; et moi, quand elle tardait à venir dans un endroit où je savais devoir la rencontrer, j'avais la fièvre d'impatience. Quand nous causions tous les deux seuls, ce qui nous arrivait sans cesse, nous parlions toujours des choses du sentiment, sur lesquelles cette étrange fille avait tantôt des opinions d'une naïveté d'enfant, tantôt des idées si fines, si pénétrantes, qu'elle me donnait l'impression d'une femme, et d'une femme qui aurait aimé. Prononçait-elle ainsi quelque parole trop profonde? Je me souvenais des allusions dénigrantes que telle ou telle personne m'avait faites sur elle, et je commençais de tomber dans ces doutes dont je vous parlais tout à l'heure. Comment vous rendre perceptible en quelques phrases le malaise singulier où je finis par être jeté à son égard, et qui, tantôt aboutissait à la conviction de son innocence absolue, tantôt à celle de sa rouerie précoce, si bien que je prenais un soir la résolution de la demander en mariage le lendemain matin, et, lesoir suivant, celle de quitter Venise sans la revoir et pour ne plus jamais y revenir?...»
—«Et elle?» demandai-je, comme il se taisait, «s'apercevait-elle de vos doutes?...»
—«Hélas!» répondit-il. «Et sa perspicacité justement contribuait à augmenter ce trouble et cette indécision. On eût dit qu'elle lisait en moi à livre ouvert, tant elle discernait les moindres passages de mon humeur intime. Étais-je triste et feignais-je la gaieté? Elle devinait que je n'étais pas sincère et elle me questionnait jusqu'à ce que j'eusse inventé une explication à laquelle elle faisait semblant de croire. Je voyais si bien qu'elle n'y croyait pas... Jusqu'à un certain jour où elle me demanda anxieusement, douloureusement à l'occasion d'un de ces moments de mélancolie:—«Voulez-vous que je vous dise ce que vous avez? On vous a dit du mal de moi...» Elle me regardait, en prononçant cette phrase, avec des yeux qui firent baisser les miens.—«Oui,» lui répondis-je après un silence. J'en avais assez de lui mentir, et je me préparais à tout lui répéter. Cela aurait mieux valu pour nous deux. Elle le comprit et elle m'arrêta. Elle voyait distinctement sur mes lèvres les mots que j'allais prononcer.—«Je ne veux rien savoir de ces vilenies,» fit-elle avec une fierté qui, sur le moment, eut raison de ma défiance.—«Mais regardez-moi donc,» et une si impérative supplication émanad'elle que je la regardai:—«Croyez-vous que j'aie jamais été capable, dans ma vie, de faire quelque chose que je n'aurais pas dû faire?...»
—«Mais, que vous disait-on d'elle?» interrogeai-je, «et qui vous en parlait?»
—«Qui? Presque tout le monde dans ce milieu très malveillant où se déroulait notre silencieuse idylle. Laure avait tant d'envieuses! Elle était si imprudente et elle s'était fait tant d'ennemis, sans doute, par ces commencements d'intérêt qui laissent de tels ferments de rancune dans l'amour-propre des hommes, lorsqu'une femme d'abord toute gracieuse ne leur montre plus que de l'indifférence... Ce que l'on disait? Tenez, j'ai honte de vous le répéter. Mais j'ai besoin de confesser que j'y ai cru... C'était l'éternelle calomnie. Elle avait le goût de la toilette; elle s'habillait avec autant d'élégance que les plus riches d'entre les grandes dames autrichiennes et russes qui faisaient la mode à Venise. On la savait ruinée... Et alors... alors... on disait qu'elle se faisait payer ses notes par ses amants...»
—«Et vous l'avez cru!» m'écriai-je, «et vous l'aimiez! Je comprends tout. Dieu! La pauvre enfant!...»
—«Mais, est-ce que je pouvais savoir?» reprit-il d'une voix presque suppliante... «Pourquoi ce père orgueilleux se cachait-il de vendre, un par un, à de riches étrangers de passage les tableauxde cette galerie où je ne suis jamais entré, vous entendez bien, jamais? Le vieux Navagero avait honte de ce commerce. Il ne se doutait pas que, pour s'épargner à lui-même cette humiliation, il faisait peser sur sa fille un tel opprobre et que ce doute déshonorant planait sur leurs vraies ressources... J'arrive au soir de ce bal Steno pour lequel elle s'était commandé un magnifique costume de Reine Cornaro d'après la toile du Titien. Ah! quelle était belle, si belle que son entrée souleva un murmure d'admiration!... Et moi, imaginez-vous ma douleur de la voir, qui, souriante, enviée, admirée, parcourait ces salons, au bras de quelqu'un dont on m'avait prononcé le nom à propos d'elle le soir même, comme un de ceux qui aidaient à ses toilettes, un certain marquis Vanini? C'était un homme plus âgé qu'elle de vingt ans, de basse mine, marié et très riche, qui ne se cachait pas de son admiration pour Laura. J'entends, j'entendrai toujours la voix d'un Vénitien, celui qui précisément m'avait le plus calomnié la jeune fille, me soufflant tout bas devant ce groupe: «Vanini a bien fait les choses. Il paraît qu'ils doivent partout et que la Bettina, la couturière, avait pris peur. Elle avait dit qu'elle ne livrerait ce costume que comptant...» Devant cette affirmation qui se trouvait correspondre à quelques propos que j'avais déjà surpris sans bien les traduire sur les probabilités de la présenceou de l'absence de donna Laura à ce bal, une horrible angoisse me serra le cœur. Le soupçon m'envahit, un de ces soupçons de démence où l'on sent d'instinct qu'il faut se cacher pour ne pas jeter à l'être soupçonné ainsi d'irréparables outrages. Je me retirai donc, Laura entrée, par cette belle nuit de printemps, sur un angle de balcon d'où je voyais à ma droite la lagune noire et sillonnée par les gondoles, à ma gauche les salons radieux de lumières. Les couples tournaient au son d'une enivrante musique hongroise, sous un plafond décoré par un élève de Véronèse dans une manière large et voluptueuse. Il me sembla subitement que le secret caractère de la fille des Navagero s'éclairait pour moi tout entier. N'était-elle pas la descendante d'une de ces familles patriciennes où s'est transmis comme un héritage séculaire le goût effréné du luxe et du plaisir? Elle dansait, pendant que je m'abîmais ainsi dans ces réflexions, visiblement heureuse, et je le devine aujourd'hui, m'attendant, s'étant parée pour moi. Ce quelqu'un dont le vieux domestique parlait avec une familiarité toute italienne, c'était moi, et la première parole qu'elle me dit, quand je me décidai enfin à quitter mon poste d'observation pour venir la saluer, n'avait pas d'autre sens. Son succès de cette soirée, la fièvre du bal, la joie de se sentir si belle, allumaient dans ses prunellessombres, sur son teint éclatant, autour de ses cheveux à reflet d'or comme une phosphorescence de bonheur qui s'éteignit à mon approche. Une fois de plus elle avait lu sur ma physionomie cette irritation intérieure dont elle devinait, comme l'habitude, la cause. Mais cette fois j'eus la dureté, l'inqualifiable dureté de ne la lui pas cacher.—«Qu'avez-vous?» me demanda-t-elle à voix basse, quand nous pûmes causer tête à tête au milieu de cette foule dont l'ondoiement bruyant exaspérait ma colère contre sa beauté. «Ne suis-je donc pas à votre goût?...» Elle implorait une réponse amie, et je lui dis:—«Qu'est-ce cela vous fait, pourvu que vous soyez au goût du marquis Vanini?»—«Du marquis Vanini?» demanda-t-elle. Puis, hautaine soudain:—«Que voulez-vous dire?» «Vous le savez bien...» lui répondis-je... «Adieu!»—«Ne vous en allez pas,» reprit-elle en me retenant, «vous me devez de vous expliquer. On vous a encore dit du mal de moi et à propos de Vanini?...» Elle s'arrêta, et elle me questionna brusquement:—«Et vous l'avez cru?»—«J'ai cru,» répondis-je, «qu'une jeune fille qui ne veut pas être soupçonnée ne doit pas être coquette comme vous venez de l'être avec lui, ni venir au bal avec des toilettes comme celle que vous avez ce soir, quand elle n'a pas le moyen de les payer...» Je prononçais le mot de démence tout à l'heure, et vous voyez bien que c'était de la démence eneffet, puisque j'ajoutai:—«Quand elles les paie, ce luxe-là coûte trop cher...» Je n'eus pas plus tôt dit cette phrase d'un sous-entendu atroce que je la vis rougir, puis pâlir jusqu'à la naissance de ses admirables cheveux. Un rire convulsif s'empara d'elle, et comme le marquis Vanini passait à ce moment même, pas très loin de nous, elle me lança un effrayant regard, et d'une voix très haute:—«Cher marquis, voulez-vous que nous dansions cette valse?» Et déjà elle tournait dans les bras de cet homme avec un air de défi triomphant où je voulus voir à cette minute toute la fureur de l'hypocrisie démasquée...»
—«Et ensuite?...»
—«Je quittai le bal aussitôt,» fit-il tristement, «et Venise, le lendemain matin. Je sentais qu'après cette horrible scène et ce soupçon sur le cœur, je ne pourrais plus la revoir sans l'outrager. Et je ne l'ai plus revue, et je n'ai plus rien su d'elle, je n'ai voulu en rien savoir, mais je ne l'ai jamais oubliée!... Sentez-vous maintenant à quelle profondeur le récit de Jessie Macdougall m'a remué, et comprenez-vous ce qui m'a été soudain révélé,—tandis que cette fille de millionnaire nous racontait en riant sa visite au palais Navagero et cet achat de tableau? Vous étonnez-vous maintenant que je veuille aller où je veux aller?...»
—«A Venise?» lui demandai-je.
—«A Venise.»