Chapter 2

# L’internet, «à la fois une menace et une chance»

Quelles sont les retombées de l’internet pour les journalistes? Bernard Boudic, le responsable éditorial du site web du quotidien Ouest-France (site lancé en juillet 1996), explique en juin 1998: «Elles sont encore minces. Nous commençons seulement à offrir un accès internet à chacun (rédaction d’Ouest-France: 370 journalistes répartis dans soixante rédactions, sur douze départements… pas simple). Certains utilisent internet pour la messagerie électronique (courrier interne ou externe, réception de textes de correspondants à l’étranger, envoi de fichiers divers) et comme source d’informations. Mais cette pratique demande encore à s’étendre et à se généraliser. Bien sûr, nous réfléchissons aussi à tout ce qui touche à l’écriture multimédia et à sa rétro-action sur l’écriture imprimée, aux changements d’habitudes de nos lecteurs, etc. (…)

Internet est à la fois une menace et une chance. Menace sur l’imprimé, très certainement (captation de la pub et des petites annonces, changement de réflexes des lecteurs, perte du goût de l’imprimé, concurrence d’un média gratuit, que chacun peut utiliser pour diffuser sa propre info, etc.). Mais c’est aussi l’occasion de relever tous ces défis, de rajeunir la presse imprimée.»

Tous sujets que l'on retrouve quelques années plus tard dans les débuts du livre numérique: rapport accru de l'auteur avec ses lecteurs, version payante et/ou version gratuite, version numérique et/ou version imprimée, etc.

1995 > AMAZON, PIONNIER DU CYBERCOMMERCE

[Résumé] Un nouveau type de librairie naît sur l’internet, avec un site web comme vitrine et des transactions uniquement en ligne, la plus connue étant Amazon. Amazon.com est lancé en juillet 1995 par Jeff Bezos à Seattle, sur la côte ouest des États-Unis. La librairie en ligne débute avec dix salariés et trois millions d'articles. Les vitrines de la librairie sont ses pages web, et toutes les transactions se font via l’internet. Les livres sont stockés dans de gigantesques hangars avant d’être directement envoyés aux clients par courrier postal. En novembre 2000, Amazon compte 7.500 salariés, 28 millions d'articles, 23 millions de clients et quatre filiales au Royaume-Uni (filiale ouverte en octobre 1998), en Allemagne (octobre 1998), en France (août 2000) et au Japon (novembre 2000). Une cinquième filiale est ouverte au Canada (juin 2002), suivie d'une sixième filiale, Joyo, en Chine (septembre 2004). Présent dans sept pays et devenu une référence mondiale du commerce en ligne (avec eBay), Amazon compte 9.000 salariés et 41 millions de clients en juillet 2005.

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Un nouveau type de librairie naît sur l’internet, avec un site web comme vitrine et des transactions uniquement en ligne, la plus connue étant Amazon.

Sous la houlette de Jeff Bezos, Amazon.com ouvre ses portes «virtuelles» en juillet 1995 avec un catalogue de trois millions de livres - à savoir l’ensemble de la production imprimée disponible à la vente aux États-Unis - et dix salariés basés à Seattle, sur la côte ouest. Les livres sont stockés dans de gigantesques hangars avant d’être directement envoyés aux clients par courrier postal.

# Les débuts

Quinze mois auparavant, au printemps 1994, Jeff Bezos fait une étude de marché pour décider du meilleur produit à vendre sur l’internet. Dans sa liste de vingt produits marchands, qui comprennent entre autres les vêtements et les instruments de jardinage, les cinq premiers du classement se trouvent être les livres, les CD, les vidéos, les logiciels et le matériel informatique.

Jeff Bezos relate en 1997 dans le kit de presse d’Amazon: «J’ai utilisé tout un ensemble de critères pour évaluer le potentiel de chaque produit. Le premier critère a été la taille des marchés existants. J’ai vu que la vente des livres représentait un marché mondial de 82 milliards de dollars US. Le deuxième critère a été la question du prix. Je voulais un produit bon marché. Mon raisonnement était le suivant: puisque c’était le premier achat que les gens allaient faire en ligne, il fallait que la somme à payer soit modique. Le troisième critère a été la variété dans le choix. Il y avait trois millions de titres pour les livres alors qu’il n’y avait que 300.000 titres pour les CD, par exemple.»

# Les «associés»

Au printemps 1997, Amazon.com - que tout le monde appelle désormais Amazon - décide de s'inspirer du système d'«associés» en ligne lancé quelques mois plus tôt par l'Internet Bookshop (Royaume-Uni), qui est la plus grande librairie en ligne européenne.

Tout détenteur d'un site web peut vendre des livres appartenant au catalogue d'Amazon et toucher un pourcentage de 15% sur les ventes. L'«associé(e)» sélectionne les titres du catalogue qui l'intéressent, en fonction de ses centres d'intérêt, et rédige ses propres résumés. Amazon reçoit les commandes par son intermédiaire, expédie les livres, rédige les factures et lui envoie un rapport hebdomadaire d'activité avec le règlement correspondant.

Le réseau d'Amazon compte 30.000 sites affiliés au printemps 1998 et 60.000 sites en juin 1998, qui sont autant de vitrines supplémentaires pour la librairie en ligne. Les affiliés sont aussi des sociétés telles que Adobe, InfoBeat, Kemper Funds, PR Newswire, Travelocity, Virtual Vineyards et Xoom.

# L’expansion

Outre les livres, Amazon propose également des CD, des DVD, des jeux informatiques, etc. On peut consulter le catalogue à l’écran, lire le résumé des livres choisis ou même des extraits, puis passer sa commande en ligne. Le contenu éditorial du site change quotidiennement et se veut un magazine littéraire en ligne, avec des conseils de lecture, des articles émanant de journalistes connus (qui travaillaient auparavant dans la presse imprimée), des entretiens avec des auteurs et des commentaires de lecteurs. En juillet 1998, Amazon compte 1,5 million de clients dans 160 pays, le public s’habituant peu à peu aux achats en ligne.

En novembre 2000, Amazon compte 7.500 salariés, 28 millions d'articles, 23 millions de clients et quatre filiales au Royaume-Uni (filiale ouverte en octobre 1998), en Allemagne (octobre 1998), en France (août 2000) et au Japon (novembre 2000). Amazon ouvre plus tard une cinquième filiale en juin 2002, cette fois au Canada, puis une sixième filiale (dénommée Joyo) en Chine en septembre 2004.

# L’eBookStore

Amazon ouvre son eBookStore en novembre 2000 avec un catalogue de 1.000 livres numériques. Avant ce lancement, la librairie en ligne signe deux partenariats en août 2000, l’un avec Microsoft pour proposer des livres lisibles sur le Microsoft Reader, et l’autre avec Adobe pour proposer des titres lisibles sur l'Acrobat Reader.

Amazon conclut ensuite un deuxième partenariat avec Adobe en avril 2001 pour la mise en vente de 2.000 livres numériques lisibles sur l'Acrobat eBook Reader (le nouveau logiciel d’Adobe gérant les livres sous droits). Ces livres sont notamment des titres de grands éditeurs, des guides de voyages et des livres pour enfants.

Présent dans sept pays et devenu une référence mondiale du commerce en ligne (avec eBay), Amazon fête ses dix ans d'existence en juillet 2005, avec 41 millions de clients et 9.000 salariés.

# Barnes & Noble

Le principal concurrent d’Amazon est Barnes & Noble, qui lance sa librairie en ligne en mai 1997. Celle-ci est financée en partenariat avec le géant des médias Bertelsmann pendant six ans, avant que Barnes & Noble ne rachète la part détenue par Bertelsmann (36,8%) en juillet 2003 pour 164 millions de dollars US.

Contrairement à Amazon, librairie uniquement «virtuelle», le site Barnes & Noble.com s'appuie sur une chaîne de librairies qui, en 1997, comprend 480 librairies réparties dans 48 des 50 États que compte le pays. Dès les débuts du site, Barnes & Noble se livre à une guerre des prix avec Amazon, à la plus grande joie des clients qui profitent de cette course aux rabais pour faire une économie de 20 à 40% sur certains titres.

Barnes & Noble.com ouvre ensuite son eBookStore en août 2000, trois mois avant Amazon, pour y proposer des livres numériques, suite à un partenariat avec Microsoft en janvier 2000 pour la vente de livres lisibles sur le Microsoft Reader puis un partenariat avec Adobe en août 2000 pour la vente de livres lisibles sur l'Acrobat Reader et le Glassbook Reader, Adobe ayant racheté la société Glassbook à la même date.

1996 > L'INTERNET ARCHIVE, POUR LES GÉNÉRATIONS FUTURES

[Résumé] Fondée en avril 1996 par Brewster Kahle à San Francisco (Californie), l'Internet Archive a pour but de constituer, stocker, préserver et gérer une archive de l'internet en sauvegardant et stockant la totalité du web tous les deux mois. L'objectif est d'offrir un outil de travail aux universitaires, chercheurs et historiens, et de préserver un historique de l'internet pour les générations futures. L’Internet Archive se présente donc comme «une bibliothèque de l’internet» puis, dans un deuxième temps, comme «une bibliothèque numérique à but non lucratif destinée à procurer un accès universel au savoir humain». En octobre 2001, avec 30 milliards de pages archivées, l'Internet Archive met ses archives en accès libre sur le web grâce à la Wayback Machine, qui permet à tout un chacun d’avoir accès à l’historique d’un site. Les archives du web représentent 65 milliards de pages web (provenant de 50 millions de sites web) en décembre 2006, 85 milliards de pages web en mai 2007 et 150 milliards de pages web en mars 2010.

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L’Internet Archive est fondée en avril 1996 par Brewster Kahle à SanFrancisco (Californie) pour préserver un historique de l’internet.

L’Internet Archive a pour but de constituer, stocker, préserver et gérer une archive de l’internet, en sauvegardant et stockant la totalité du web tous les deux mois, afin d’offrir un outil de travail aux universitaires, chercheurs et historiens, et de préserver un historique de l’internet pour les générations présentes et futures.

L’Internet Archive se présente donc comme «une bibliothèque de l’internet» puis, dans un deuxième temps, comme «une bibliothèque numérique à but non lucratif destinée à procurer un accès universel au savoir humain».

# L’importance d’un archivage du web

Comme expliqué à l’époque sur le site, de tout temps les sociétés ont voulu préserver leur culture et leur héritage pour les générations présentes et futures. Les bibliothèques ont donc eu pour vocation de conserver les traces écrites de ces cultures et de ces héritages, et d’en procurer l’accès au grand public et aux chercheurs. Il paraît donc essentiel qu’elles étendent leur mission aux nouvelles technologies. Paradoxalement, le travail de sauvegarde a souvent été mal fait au début du 20e siècle. Nombreux ont été les premiers films qui ont été recyclés - et donc définitivement perdus - pour récupérer la couche d’argent présente sur la pellicule. Nombre d’émissions de radio et de télévision n’ont pas été conservées. Il importe donc de ne pas reproduire la même erreur pour l’internet, et particulièrement pour le web, un nouveau médium dont la portée, immense, est encore méconnue en 1996. C’est la raison d’être de l’Internet Archive.

# La Wayback Machine

En octobre 2001, avec 30 milliards de pages archivées, l'Internet Archive met ses archives en accès libre grâce à la Wayback Machine, qui permet à tout un chacun de voir l'historique d'un site web - à savoir la présentation et le contenu d'un site web donné - théoriquement tous les deux mois depuis avril 1996, date de la création de l'Internet Archive.

En 2004, les archives du web représentent plus de 300 To (téraoctets) de données, avec une croissance de 12 To par mois. Le nombre de pages web visibles avec la Wayback Machine est de 65 milliards (provenant de 50 millions de sites web) en décembre 2006, 85 milliards de pages web en mai 2007 et 150 milliards de pages web en mars 2010.

# Des collections numériques

En 2000, l’Internet Archive débute la constitution de collections numériques, en hébergeant notamment une partie du Million Book Project (10.520 livres en avril 2005), tout comme des archives de films de la période 1903-1973, des archives de concerts live récents, des archives de logiciels, des archives d’images et de vidéos, les sites relatifs au 11 septembre (2001), les sites relatifs aux élections de 2000 (présidentielles) et 2002 (élection du Congrès et des gouverneurs des États), les sites relatifs aux pionniers du web, etc. Toutes ces collections sont en consultation libre.

Qu’est-ce exactement que le Million Book Project? Lancé en janvier 2000 par la Carnegie Mellon University (Pennsylvanie, États-Unis), le Million Book Project - appelé aussi Universal Library ou Universal Digital Library (UDL) - a pour but de numériser un million de livres dans un grand nombre de langues, en axant ses efforts sur les livres disponibles en Inde et en Chine. En 2007, un million de livres sont disponibles sur le site de l'université, sous forme de fichiers image aux formats DjVu et TIFF, avec trois sites miroirs (Inde, Chine du Nord, Chine du Sud).

Par ailleurs, en réaction au projet Google Books, l’Internet Archive pense qu'une bibliothèque numérique à vocation mondiale ne doit pas être liée à des enjeux commerciaux. En octobre 2005, elle lance l’Open Content Alliance (OCA) dans l'optique de fédérer un grand nombre de partenaires pour créer une bibliothèque planétaire publique respectueuse du copyright et sur un modèle ouvert, avec des collections consultables sur tout moteur de recherche.

1996 > CYLIBRIS, ÉDITEUR ÉLECTRONIQUE

[Résumé] Fondé en août 1996 à Paris par Olivier Gainon, CyLibris (de Cy, cyber et Libris, livre) est la première maison d'édition à utiliser l'internet et le numérique pour publier de nouveaux auteurs littéraires. Vendus uniquement sur le web, les livres sont imprimés à la commande et envoyés directement au client, ce qui permet d'éviter le stock et les intermédiaires. Au printemps 2000, CyLibris devient membre du Syndicat national de l'édition (SNE). En 2001, certains titres sont également vendus en version imprimée par un réseau de librairies partenaires, notamment la Fnac, et en version numérique par Mobipocket et Numilog. En 2003, le catalogue de CyLibris comprend une cinquantaine de titres. CyLibris met fin à cette belle aventure en 2007.

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Fondé à Paris en août 1996 par Olivier Gainon, CyLibris (de Cy, cyber et Libris, livre) est le pionnier francophone de l’édition électronique commerciale.

CyLibris est en effet la première maison d’édition à utiliser l’internet et le numérique pour publier de nouveaux auteurs littéraires et quelques auteurs confirmés, dans divers genres: littérature générale, policiers, science-fiction, théâtre et poésie.

Vendus uniquement sur le web, les livres sont imprimés à la commande et envoyés directement au client, ce qui permet d’éviter le stock et les intermédiaires. Des extraits sont disponibles en téléchargement libre.

# Une maison d’édition spécialisée

Pendant son premier trimestre d’activité, CyLibris signe des contrats avec treize auteurs. Fin 1999, le site compte 15.000 visites individuelles et 3.500 livres vendus tous exemplaires confondus, avec une année financièrement équilibrée.

Olivier Gainon explique en décembre 2000: «CyLibris a été créé d’abord comme une maison d’édition spécialisée sur un créneau particulier de l’édition et mal couvert à notre sens par les autres éditeurs: la publication de premières oeuvres, donc d’auteurs débutants. Nous nous intéressons finalement à la littérature qui ne peut trouver sa place dans le circuit traditionnel: non seulement les premières oeuvres, mais les textes atypiques, inclassables ou en décalage avec la mouvance et les modes littéraires dominantes. Ce qui est rassurant, c’est que nous avons déjà eu quelques succès éditoriaux: le grand prix de la SGDL [Société des gens de lettres] en 1999 pour "La Toile" de Jean-Pierre Balpe, le prix de la litote pour "Willer ou la trahison" de Jérôme Olinon en 2000, etc. Ce positionnement de "défricheur" est en soi original dans le monde de l’édition, mais c’est surtout son mode de fonctionnement qui fait de CyLibris un éditeur atypique.

Créé dès 1996 autour de l’internet, CyLibris a voulu contourner les contraintes de l’édition traditionnelle grâce à deux innovations: la vente directe par l’intermédiaire d’un site de commerce sur internet, et le couplage de cette vente avec une impression numérique en "flux tendu". Cela permettait de contourner les deux barrières traditionnelles dans l’édition: les coûts d’impression (et de stockage) et les contraintes de distribution. Notre système gérait donc des flux physiques: commande reçue par internet, impression du livre commandé, envoi par la poste. Je précise que nous sous-traitons l’impression à des imprimeurs numériques, ce qui nous permet de vendre des livres de qualité équivalente à celle de l’offset, et à un prix comparable. Notre système n’est ni plus cher, ni de moindre qualité, il obéit à une économie différente qui, à notre sens, devrait se généraliser à terme.»

# Une double activité

En quoi consiste l’activité d’un éditeur électronique? «Je décrirais mon activité comme double. D’une part celle d’un éditeur traditionnel dans la sélection des manuscrits et leur re-travail (je m’occupe directement de la collection science-fiction), mais également le choix des maquettes, les relations avec les prestataires, etc. D’autre part, une activité internet très forte qui vise à optimiser le site de CyLibris et mettre en oeuvre une stratégie de partenariat permettant à CyLibris d’obtenir la visibilité qui lui fait parfois défaut. Enfin, je représente CyLibris au sein du SNE [NDLR: Syndicat national de l’édition, dont CyLibris fait partie depuis le printemps 2000]. CyLibris est aujourd’hui une petite structure. Elle a trouvé sa place dans l’édition, mais est encore d’une économie fragile sur internet. Notre objectif est de la rendre pérenne et rentable et nous nous y employons.»

# Un éditeur présent sur tous les fronts

Le site web se veut aussi un carrefour de la petite édition. Il procure des informations pratiques aux auteurs en herbe: comment envoyer un manuscrit à un éditeur, ce que doit comporter un contrat d’édition, comment protéger ses manuscrits, comment tenter sa chance dans des revues ou concours littéraires, etc.

En 2001, certains titres sont également vendus en version imprimée par un réseau de librairies partenaires, notamment la Fnac, et en version numérique par Mobipocket et Numilog, pour lecture sur ordinateur ou PDA. En 2003, le catalogue de CyLibris comprend une cinquantaine de titres.

Par ailleurs, l’équipe de CyLibris lance en mai 1999 CyLibris Infos, une lettre d’information électronique gratuite dont l’objectif n’est pas tant de promouvoir les livres de l’éditeur que de présenter l’actualité de l’édition francophone. Volontairement décalée et souvent humoristique sinon décapante, la lettre, d’abord mensuelle, paraît deux fois par mois à compter de février 2000, avec 565 abonnés en octobre 2000. Elle change de nom en février 2001 pour devenir Édition-actu, qui compte 1.500 abonnés en 2003 avant de laisser place au blog de CyLibris.

Olivier Gainon met fin à toutes ces activités éditoriales en 2007 pour passer à d’autres projets.

1996 > VERS UN SAVOIR NUMÉRIQUE

[Résumé] Vinton Cerf, père de l’internet et fondateur de l’Internet Society (ISOC), explique en janvier 1998 lors d’un entretien avec le quotidien Libération: «Le réseau fait deux choses (…): comme les livres, il permet d’accumuler de la connaissance. Mais, surtout, il la présente sous une forme qui la met en relation avec d’autres informations. Alors que, dans un livre, l’information est maintenue isolée.» De plus, l’information contenue dans les livres reste la même, alors que l'internet privilégie les informations récentes et régulièrement actualisées. Lors d'une conférence organisée en septembre 1996 par l'IFIP (International Federation of Information Processing), Dale Spender, professeure et chercheuse, propose une communication sous le titre «Creativity and the computer education industry» en tentant de cerner les changements apportés par l'internet dans l'acquisition du savoir et les méthodes d'enseignement.

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L’information contenue dans les livres reste la même, alors que l'internet privilégie les informations récentes et régulièrement actualisées. Il faut donc complètement repenser notre relation au savoir.

Vinton Cerf, père de l’internet et fondateur de l’Internet Society (ISOC), explique en janvier 1998 lors d’un entretien avec le quotidien Libération: «Le réseau fait deux choses (…): comme les livres, il permet d’accumuler de la connaissance. Mais, surtout, il la présente sous une forme qui la met en relation avec d’autres informations. Alors que, dans un livre, l’information est maintenue isolée.»

# Une nouvelle manière d’enseigner

Lors d'une conférence organisée en septembre 1996 par l'IFIP (International Federation of Information Processing), Dale Spender, professeure et chercheuse, propose une communication sous le titre «Creativity and the computer education industry» en tentant de cerner les changements apportés par l'internet dans l'acquisition du savoir et les méthodes d'enseignement. Voici son argumentation résumée en deux paragraphes.

Pendant plus de cinq siècles, l'enseignement est principalement basé sur l'information donnée par les livres. Or les habitudes liées à l'imprimé ne peuvent être transférées au monde numérique. L'enseignement en ligne offre des possibilités tellement nouvelles qu'il n'est guère possible d'effectuer les distinctions traditionnelles entre enseignant et enseigné. Le passage de la culture imprimée à la culture numérique exige d'entièrement repenser le processus d'enseignement, puisque nous avons maintenant l'opportunité sans précédent de pouvoir influer sur le genre d'enseignement que nous souhaitons.

Dans la culture imprimée, l'information contenue dans les livres restait la même pendant un certain temps, ce qui nous a encouragé à penser que l'information était stable. La nature même de l'imprimé est liée à la notion de vérité, stable elle aussi. Cette stabilité et l'ordre qu'elle engendre ont été l’un des fondements de l'âge industriel et de la révolution scientifique. Les notions de vérité, de loi, d'objectivité et de preuve ont été les éléments de référence de nos croyances et de nos cultures. Mais la révolution numérique change tout ceci. Soudain l'information en ligne supplante l'information imprimée pour devenir la plus fiable et la plus utile, et l'usager est prêt à la payer en conséquence. C'est cette transformation radicale dans la nature de l'information qui doit être au coeur du débat relatif aux méthodes d'enseignement.

# Trois expériences

En témoigne l'expérience de Patrick Rebollar, professeur de français et de littérature française à Tokyo (Japon), qui raconte en juillet 1998: «Mon travail de recherche est différent, mon travail d’enseignant est différent, mon image en tant qu’enseignant-chercheur de langue et de littérature est totalement liée à l’ordinateur, ce qui a ses bons et ses mauvais côtés (surtout vers le haut de la hiérarchie universitaire, plutôt constituée de gens âgés et technologiquement récalcitrants). J’ai cessé de m’intéresser à certains collègues proches géographiquement mais qui n’ont rien de commun avec mes idées, pour entrer en contact avec des personnes inconnues et réparties dans différents pays (et que je rencontre parfois, à Paris ou à Tokyo, selon les vacances ou les colloques des uns ou des autres). La différence est d’abord un gain de temps, pour tout, puis un changement de méthode de documentation, puis de méthode d’enseignement privilégiant l’acquisition des méthodes de recherche par mes étudiants, au détriment des contenus (mais cela dépend des cours). Progressivement, le paradigme réticulaire l’emporte sur le paradigme hiérarchique.»

Robert Beard, professeur à la Bucknell University (États-Unis), écrit en septembre 1998: «En tant que professeur de langue, je pense que le web présente une pléthore de nouvelles ressources disponibles dans la langue étudiée, de nouveaux instruments d'apprentissage (exercices interactifs Java et Shockwave) et de test, qui sont à la disposition des étudiants quand ceux-ci en ont le temps ou l'envie, 24 heures / 24 et 7 jours / 7. Aussi bien pour mes collègues que pour moi, et bien sûr pour notre établissement, l'internet nous permet aussi de publier pratiquement sans limitation. (…) L'internet nous offrira tout le matériel pédagogique dont nous pouvons rêver, y compris des notes de lecture, exercices, tests, évaluations et exercices interactifs plus efficaces que par le passé parce que reposant davantage sur la notion de communication.»

Russon Wooldridge, professeur au département des études françaises de l'Université de Toronto (Canada), explique en février 2001: «Mes activités de recherche, autrefois menées dans une tour d'ivoire, se font maintenant presque uniquement par des collaborations locales ou à distance. (…) Tout mon enseignement exploite au maximum les ressources d'internet (le web et le courriel): les deux lieux communs d'un cours sont la salle de classe et le site du cours, sur lequel je mets tous les matériaux des cours. Je mets toutes les données de mes recherches des vingt dernières années sur le web (réédition de livres, articles, textes intégraux de dictionnaires anciens en bases de données interactives, de traités du 16e siècle, etc.). Je publie des actes de colloques, j'édite un journal, je collabore avec des collègues français, mettant en ligne à Toronto ce qu'ils ne peuvent pas publier en ligne chez eux. (…) Je me rends compte que sans internet mes activités seraient bien moindres, ou du moins très différentes de ce qu'elles sont actuellement. Donc je ne vois pas l'avenir sans.»

1996 > LE PROJET @FOLIO, BALADEUR DE TEXTES

[Résumé] Conçu dès octobre 1996 par Pierre Schweitzer, architecte designer à Strasbourg (Alsace, France), le projet @folio se définit comme un baladeur de textes ou encore comme un support de lecture nomade permettant de lire des textes glanés sur l'internet. De petite taille, il cherche à mimer, sous forme électronique, le dispositif technique du livre, afin d'offrir une mémoire de fac-similés reliés en hypertexte pour faciliter le feuilletage. Pierre est aussi l'auteur du logiciel Mot@mot, un logiciel permettant de découper mot à mot les pages scannées du livre. Le but est d’obtenir une chaîne d'images-mots liquide qu'on peut remettre en page aussi facilement qu'une chaîne de caractères pour lire le texte sur un écran de petite taille. Afin de développer @folio et Mot@mot, Pierre fait valider un brevet international en avril 2001 puis crée la start-up française iCodex en juillet 2002.

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Conçu dès octobre 1996 par Pierre Schweitzer, le projet @folio se définit comme un baladeur permettant de lire des textes glanés sur l’internet.

De petite taille, ce support de lecture nomade cherche à mimer, sous forme électronique, le dispositif technique du livre, afin d’offrir une mémoire de fac-similés reliés en hypertexte pour faciliter le feuilletage.

# Les débuts du projet

Pierre Schweitzer, architecte designer à Strasbourg (Alsace, France), explique en janvier 2001: «@folio est un baladeur de textes, simple, léger, autonome, que le lecteur remplit selon ses désirs à partir du web, pour aller lire n’importe où. Il peut aussi y imprimer des documents personnels ou professionnels provenant d’un CD-Rom. Les textes sont mémorisés en faisant: "imprimer", mais c’est beaucoup plus rapide qu’une imprimante, ça ne consomme ni encre ni papier. Les liens hypertextes sont maintenus au niveau d’une reliure tactile. (…)

Le projet est né à l’atelier Design de l’École d’architecture de Strasbourg où j’étais étudiant. Il est développé à l’École nationale supérieure des arts et industries de Strasbourg avec le soutien de l’ANVAR-Alsace. Aujourd’hui, je participe avec d’autres à sa formalisation, les prototypes, design, logiciels, industrialisation, environnement technique et culturel, etc., pour transformer ce concept en un objet grand public pertinent.»

# Le logiciel Mot@mot

Pierre est aussi l'auteur du logiciel Mot@mot, un logiciel permettant de découper mot à mot les pages scannées du livre. Le but est d’obtenir une chaîne d'images-mots liquide qu'on peut remettre en page aussi facilement qu'une chaîne de caractères pour lire le texte sur un écran de petite taille.

Pierre explique à la même date: «La plus grande partie du patrimoine écrit existant est fixé dans des livres, sur du papier. Pour rendre ces oeuvres accessibles sur la toile, la numérisation en mode image est un moyen très efficace. Le projet Gallica en est la preuve. Mais il reste le problème de l'adaptation des fac-similés d'origine à nos écrans de lecture aujourd'hui: réduits brutalement à la taille d'un écran, les fac-similés deviennent illisibles. Sauf à manipuler les barres d'ascenseur, ce qui nécessite un ordinateur et ne permet pas une lecture confortable. La solution proposée par Mot@mot consiste à découper le livre, mot à mot, du début à la fin (enfin, les pages scannées du livre…). Ces mots restent donc des images, il n'y a pas de reconnaissance de caractères, donc pas d'erreur possible. On obtient une chaîne d'images-mots liquide, qu'on peut remettre en page aussi facilement qu'une chaîne de caractères. Il devient alors possible de l'adapter à un écran de taille modeste, sans rien perdre de la lisibilité du texte. La typographie d'origine est conservée, les illustrations aussi.»

# Le rêve de Pierre Schweitzer

Afin de développer le projet @folio et le logiciel Mot@mot, Pierre Schweitzer fait valider un brevet international en avril 2001, puis crée la start-up française iCodex en juillet 2002.

Cinq ans plus tard, en août 2007, Pierre poursuit patiemment sa croisade pour promouvoir son projet. «Il s’agit d’offrir un support de lecture efficace aux textes qui n’en ont pas, ceux qui sont accessibles sur le web. Avec @folio, je reste persuadé qu’un support de lecture transportable qui serait à la fois simple et léger, annotable et effaçable, à bas coût, respectueux de la page et de nos traditions typographiques, pourrait apporter un supplément de confort appréciable à tous les usagers du texte numérique. Une ardoise dont on pourrait feuilleter l’hypertexte à main nue, en lieu et place de l’imprimante…»

En quoi la technologie utilisée est-elle différente de celle des autres tablettes du marché? «La technologie d'@folio est inspirée du fax et du classeur à onglets. La mémoire flash est imprimée comme Gutenberg imprimait ses livres. Ce mode fac-similé ne nécessite aucun format propriétaire, il est directement lisible à l'oeil nu. Le fac-similé est un mode de représentation de l'information robuste, pérenne, adaptable à tout type de contenu (de la musique imprimée aux formules de mathématique ou de chimie) sans aucune adaptation nécessaire. C'est un mode de représentation totalement ouvert et accessible à tous: il supporte l'écriture manuscrite, la calligraphie, les écritures non alphabétiques, et le dessin à main levée, toutes choses qui sont très difficiles à faire à l'aide d'un seul outil sur un ordinateur ou un "ebook" classique. Cette conception technique nouvelle et très simplifiée permet de recueillir une grande variété de contenus et surtout, elle permet un prix de vente très raisonnable (100 euros pour le modèle de base) dans différentes combinaisons de formats (tailles d'écran) et de mémoire (nombre de pages) adaptées aux différentes pratiques de lecture.»

Outre cette technologie novatrice, quel serait l'avantage de la lecture sur @folio? «La simplicité d'usage, l'autonomie, le poids, le prix. Quoi d'autre? La finesse n'est pas négligeable pour pouvoir être glissé presque n'importe où. Et l'accès immédiat aux documents - pas de temps d'attente comme quand on "allume" son ordinateur portable: @folio ne s'allume jamais et ne s'éteint pas, la dernière page lue reste affichée et une simple pression sur le bord de l'écran permet de remonter instantanément au sommaire du document ou aux onglets de classement.»

À la même date, en août 2007, la revue en ligne anglophone TeleRead fait l'éloge du projet @folio en intitulant l'article «Pierre Schweitzer's Dream» (Le rêve de Pierre Schweitzer). Plusieurs spécialistes anglophones, et non des moindres (David Rothman, Mike Cook, Ellen Hage), rendent hommage à la persévérance de Pierre en espérant voir son projet commercialisé un jour.

1996 > LES ÉDITIONS DU CHOUCAS SUR LA TOILE

[Résumé] Basé en Haute-Savoie, le Choucas est une petite maison d'édition spécialisée dans les romans policiers, la littérature, la photographie et les livres d'art. Le Choucas voit le jour en 1992 sous la houlette de Nicolas et Suzanne Pewny. Au prix d'un grand nombre de nuits sans sommeil, Nicolas Pewny crée lui-même le site web du Choucas en novembre 1996. Les manuscrits affluent par courriel. Les corrections apportées aux livres, les illustrations et l’envoi des documents à l'imprimeur se font aussi par courriel. Le Choucas cesse malheureusement ses activités en mars 2001, une disparition de plus à déplorer chez les petits éditeurs indépendants. Nicolas Pewny devient ensuite consultant en édition électronique et met ses compétences au service d'autres organismes.

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Né en 1992, le Choucas est une petite maison d’édition haut-savoyarde spécialisée dans les romans policiers, la littérature, la photographie et les livres d’art, avec un site web dès 1996.

Le Choucas voit le jour sous la houlette de Nicolas et Suzanne Pewny. En juin 1998, Nicolas raconte: «Le site des éditions du Choucas a été créé fin novembre 1996. Lorsque je me suis rendu compte des possibilités qu’internet pouvait nous offrir, je me suis juré que nous aurions un site le plus vite possible. Un petit problème: nous n’avions pas de budget pour le faire réaliser. Alors, au prix d’un grand nombre de nuits sans sommeil, j’ai créé ce site moi-même et l’ai fait référencer (ce n’est pas le plus mince travail). Le site a alors évolué en même temps que mes connaissances (encore relativement modestes) en la matière et s’est agrandi, et a commencé à être un peu connu même hors de France et de l’Europe.»

# Un changement considérable

Quels sont les atouts d’un site internet? «Le changement qu’internet a apporté dans notre vie professionnelle est considérable, explique Nicolas. Nous sommes une petite maison d’édition installée en province. Internet nous a fait connaître rapidement sur une échelle que je ne soupçonnais pas. Même les médias "classiques" nous ont ouvert un peu leur portes grâce à notre site. Les manuscrits affluent par le courrier électronique. Ainsi nous avons édité deux auteurs québécois [NDLR: Fernand Héroux et Liz Morency, auteurs de "Affaire de coeurs", paru en septembre 1997]. Beaucoup de livres se réalisent (corrections, illustrations, envoi des documents à l’imprimeur) par ce moyen. Dès le début du site nous avons reçu des demandes de pays où nous ne sommes pas (encore) représentés: États-Unis, Japon, Amérique latine, Mexique, malgré notre volonté de ne pas devenir un site "commercial" mais d’information et à "connotation culturelle". (Nous n’avons pas de système de paiement sécurisé, nous avons juste référencé sur une page les libraires qui vendent en ligne.)»

Comment Nicolas voit-il l'avenir? «J’aurais tendance à répondre par deux questions: Pouvez-vous me dire comment va évoluer internet? Comment vont évoluer les utilisateurs? Nous voudrions bien rester aussi peu "commercial" que possible et augmenter l’interactivité et le contact avec les visiteurs du site. Y réussirons-nous? Nous avons déjà reçu des propositions qui vont dans un sens opposé. Nous les avons mises "en veille". Mais si l’évolution va dans ce sens, pourrons-nous résister, ou trouver une "voie moyenne"? Honnêtement, je n’en sais rien.»

# D’éditeur à consultant en édition électronique

Le Choucas cesse malheureusement ses activités en mars 2001, une disparition de plus à déplorer chez les petits éditeurs indépendants.

Nicolas raconte en juin 2001: «Comme je le prévoyais, notre distributeur a déposé son bilan. Et malheureusement les éditions du Choucas (ainsi que d’autres éditeurs) ont cessé leur activité éditoriale. Je maintiens gracieusement le site web pour témoignage de mon savoir-faire d’éditeur on- et off-line. (…)

Je ne regrette pas ces dix années de lutte, de satisfactions et de malheurs passés aux éditions du Choucas. J’ai connu des auteurs intéressants dont certains sont devenus des amis… Maintenant je fais des publications et des sites internet pour d’autres. En ce moment pour une ONG [organisation non gouvernementale] internationale caritative; je suis ravi de participer (modestement) à leur activité à but non lucratif. Enfin on ne parle plus de profit ou de manque à gagner, c’est reposant.»

Fort de son expérience dans le domaine de la librairie, de l'édition, de l'internet et du numérique, Nicolas Pewny est maintenant consultant en édition électronique et met ses compétences au service d'autres organismes.

Il écrit en février 2003: «Je vois le livre numérique du futur comme un "ouvrage total" réunissant textes, sons, images, vidéo, interactivité: une nouvelle manière de concevoir et d'écrire et de lire, peut-être sur un livre unique, sans cesse renouvelable, qui contiendrait tout ce que l'on a lu, unique et multiple compagnon. Utopique? Invraisemblable? Peut-être pas tant que cela!»

1997 > LA CONVERGENCE MULTIMÉDIA

[Résumé] La convergence multimédia est la convergence de tous les secteurs liés à l'information (imprimerie, édition, presse, conception graphique, enregistrements sonores, films, radiodiffusion, etc.) suite à l’utilisation des techniques de numérisation. On peut également la définir comme la convergence de l’informatique, du téléphone, de la radio et de la télévision dans une industrie de la communication utilisant les mêmes canaux de distribution, avec accélération du processus matériel de production. La convergence multimédia a de nombreux revers, à savoir des contrats occasionnels et précaires pour les salariés, l'absence de syndicats pour les télétravailleurs, le droit d'auteur souvent mis à mal pour les auteurs, etc. La convergence multimédia amène-t-elle des emplois nouveaux ou bien est-elle source de chômage? Ce sujet est débattu dès janvier 1997 lors du Colloque sur la convergence multimédia organisé par l'Organisation internationale du travail (BIT) à Genève, avec des débats qui se poursuivent les années suivantes.

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La convergence multimédia est la convergence de tous les secteurs liés à l'information (imprimerie, édition, presse, conception graphique, enregistrements sonores, films, radiodiffusion, etc.) suite à l’utilisation des techniques de numérisation.

On peut également la définir comme la convergence de l’informatique, du téléphone, de la radio et de la télévision dans une industrie de la communication utilisant les mêmes canaux de distribution, souvent dénommés autoroutes de l'information (ou inforoutes), avec accélération du processus matériel de production.

# Une approche plus concrète

La numérisation permet de créer, enregistrer, combiner, stocker, rechercher et transmettre des textes, sons et images par des moyens simples et rapides. Des procédés similaires permettent le traitement de l’écriture, de la musique et du cinéma alors que, par le passé, ce traitement était assuré par des procédés différents sur des supports différents (papier pour l’écriture, bande magnétique pour la musique, celluloïd pour le cinéma). De plus, des secteurs distincts comme l’édition (qui produit des livres) et l’industrie musicale (qui produit des disques) travaillent désormais de concert pour produire des CD-Rom.

Pour mémoire, ceci n'est pas le premier bouleversement affectant la chaîne de l’édition, loin de là. Dans les années 1970, l’imprimerie traditionnelle est d’abord ébranlée par les machines de photocomposition. Dans les années 1980 et 1990, le coût de l’impression continue ensuite de baisser avec les photocopieurs, les photocopieurs couleur, les ateliers de PAO (publication assistée par ordinateur) et le matériel d’impression numérique.

Tout contenu est désormais systématiquement numérisé pour permettre son transfert par voie électronique et pour accélérer la processus matériel de production. Dans l’édition, le rédacteur, le concepteur artistique et l'infographiste travaillent souvent simultanément au même ouvrage. Dans la presse, alors qu’auparavant le personnel de production devait dactylographier les textes du personnel de rédaction, les journalistes envoient désormais directement leurs textes pour mise en page.

# Un colloque international

Si la convergence multimédia entraîne de nouveaux emplois dans certains secteurs - par exemple ceux liés à la production de films ou de produits audio-visuels - d'autres secteurs sont soumis à d'inquiétantes restructurations ou même des licenciements en masse. Ces problèmes sont suffisamment préoccupants pour être débattus lors d’un colloque sur la convergence multimédia organisé en janvier 1997 par l'Organisation internationale du travail (OIT) à Genève.

Professeur associé en sciences sociales à l’Université d’Utrecht (Pays- Bas), Peter Leisink explique que la rédaction des textes et la correction des épreuves se font désormais à domicile, le plus souvent par des travailleurs ayant pris le statut d’indépendants à la suite de licenciements et de délocalisations ou fusions d’entreprises. «Or cette forme d’emploi tient plus du travail précaire que du travail indépendant, car ces personnes n’ont que peu d’autonomie et sont généralement tributaires d’une seule maison d’édition.»

Selon Michel Muller, secrétaire général de la FILPAC (Fédération des industries du livre, du papier et de la communication), les industries graphiques françaises ont perdu 20.000 emplois en dix ans, entre 1987 et 1996, avec des effectifs qui sont passés de 110.000 à 90.000 salariés. Les entreprises doivent mettre sur pied des plans sociaux très coûteux pour favoriser le reclassement des personnes licenciées, en créant des emplois souvent artificiels, alors qu’il aurait mieux fallu financer des études fiables sur la manière d’équilibrer créations et suppressions d’emplois lorsqu’il était encore temps.

Walter Durling, directeur du grand opérateur téléphonique AT&T (États- Unis), insiste sur le fait que les nouvelles technologies n’apporteront pas de changements fondamentaux à la situation des salariés au sein de leur entreprise. L’invention du film n’a pas tué le théâtre et celle de la télévision n’a pas fait disparaître le cinéma. Les entreprises devraient créer des emplois liés aux nouvelles technologies et les proposer à ceux qui sont obligés de quitter d’autres postes devenus obsolètes. Des arguments bien théoriques alors qu’il s’agit plutôt d’un problème de pourcentage. Combien de créations de postes pour combien de licenciements?

# Des suppressions massives d’emplois

À part quelques cas particuliers mis en avant par les organisations d’employeurs, la convergence multimédia entraîne des suppressions massives d’emplois. Partout dans le monde, des postes à faible qualification technique sont remplacés par des postes demandant des qualifications techniques élevées. Les travailleurs peu qualifiés sont licenciés. D’autres suivent une formation professionnelle complémentaire, parfois auto-financée sur leur temps libre, et cette formation professionnelle ne garantit pas pour autant le réemploi.

Les syndicats préconisent pour leur part la création d’emplois par l’investissement, l’innovation, la formation aux nouvelles technologies, la reconversion des travailleurs dont les emplois sont supprimés, des conventions collectives équitables, la défense du droit d’auteur, une meilleure protection des travailleurs dans le secteur artistique, et enfin la défense des télétravailleurs en tant que travailleurs à part entière.

Malgré tous les efforts des syndicats, la situation deviendra-elle aussi dramatique que celle décrite dans une note des actes du colloque, indiquant que «certains craignent un futur dans lequel les individus seront forcés de lutter pour survivre dans une jungle électronique. Les mécanismes de survie établis au cours des dernières décennies - tels que relations de travail relativement stables, conventions collectives, représentation des salariés, formation professionnelle procurée par les employeurs et régimes de sécurité sociale cofinancés par employeurs et employés - risquent d’être mis à rude épreuve dans un monde du travail qui franchit les frontières à la vitesse de la lumière.»

1997 > UN PORTAIL POUR LES BIBLIOTHÈQUES NATIONALES EUROPÉENNES

[Résumé] Mis en ligne en janvier 1997, Gabriel - acronyme de «Gateway and Bridge to Europe’s National Libraries» - est un portail trilingue offrant un point d’accès unique aux services internet des bibliothèques nationales européennes. L’idée d’un tel site naît en 1994 lors de la réunion annuelle de la CENL (Conference of European National Librarians) à Oslo (Norvège). En mars 1995, une nouvelle réunion rassemble les représentants des bibliothèques nationales des Pays-Bas, du Royaume-Uni et de Finlande, qui dessinent un projet pilote et sont rejoints ensuite par les bibliothèques nationales d’Allemagne, de France et de Pologne, suite à quoi un premier site Gabriel est lancé en septembre 1995. Lors de la réunion annuelle de la CENL en 1996 à Lisbonne (Portugal), Gabriel devient un site officiel de la CENL, avec un nouveau portail trilingue (anglais, allemand, français) lancé en janvier 1997.

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Mis en ligne en janvier 1997, Gabriel est un portail trilingue (anglais, allemand, français) offrant un point d’accès unique aux services internet des bibliothèques nationales européennes.

# Le site de Gabriel

Gabriel est l’acronyme de «Gateway and Bridge to Europe’s National Libraries». On lit sur le site que le choix de ce nom «rappelle également les travaux de Gabriel Naudé, dont l’"Advis pour dresser une bibliothèque" (Paris, 1627) est le premier travail théorique en Europe sur les bibliothèques et qui constitue ainsi un point de départ sur les bibliothèques de recherche modernes. Le nom Gabriel est aussi employé dans de nombreuses langues européennes et vient de l'Ancien Testament, Gabriel étant l'un des archanges, ou messager céleste. Il est également présent dans le Nouveau Testament et dans le Coran.»

Plus prosaïquement, le site offre en 1998 des liens hypertextes versles services internet des 38 bibliothèques nationales participantes(Allemagne, Autriche, Belgique, Bulgarie, Danemark, Espagne, Estonie,Finlande, France, Grèce, Hongrie, Irlande, Islande, Italie, Lettonie,Liechtenstein, Lituanie, Luxembourg, Macédoine, Malte, Norvège, Pays-Bas, Pologne, Portugal, République slovaque, République tchèque,Roumanie, Royaume-Uni, San Marino, Suède, Suisse, Turquie et Vatican).

Les services internet sont très divers d’une bibliothèque à l’autre, avec une liste complète disponible par bibliothèque. Ces services sont par exemple des catalogues en ligne appelés aussi OPAC (Online Public Access Catalogues), des bibliographies nationales, des catalogues collectifs nationaux, des index de périodiques, des serveurs web et des gophers (à savoir des systèmes d’information à base de menus textuels à plusieurs niveaux). Une rubrique spécifique informe des projets communs à plusieurs pays. La recherche sur Gabriel est possible par pays et par type de services.

# L’historique de Gabriel

Comment Gabriel voit-il le jour? L’idée d’un projet commun aux bibliothèques nationales européennes naît lors de la réunion annuelle de la CENL (Conference of European National Librarians) en 1994 à Oslo (Norvège). Le projet débute par un tableau d’affichage électronique commun qui est régulièrement actualisé avec les projets internet en cours.

En mars 1995, une nouvelle réunion rassemble les représentants des bibliothèques nationales du Pays-Bas (Koninklijke Bibliotheek), du Royaume-Uni (British Library) et de Finlande (Helsinki University Library), qui dessinent un projet pilote et sont rejoints ensuite par les bibliothèques nationales d’Allemagne (Die Deusche Bibliothek), de France (Bibliothèque nationale de France) et de Pologne (Biblioteka Narodowa). Gabriel décrirait leurs services et collections en tentant d’inciter d’autres bibliothèques nationales à participer au projet.

Lancé en septembre 1995, le premier site Gabriel est géré par laBritish Library, qui s’occupe de sa maintenance éditoriale, avec deuxsites miroirs sur les serveurs des bibliothèques nationales des Pays-Bas et de Finlande.

La seconde étape se déroule entre octobre 1995 et septembre 1996. Les bibliothèques nationales n’ayant pas participé à la phase pilote sont invitées à se joindre au projet puisqu’elles ont débuté en parallèle leur propre site web et leur catalogue en ligne, si bien que le nombre de bibliothèques utilisant Gabriel en tant que portail commun s’accroît.

Pendant sa réunion annuelle en septembre 1996 à Lisbonne (Portugal), la CENL décide de prendre Gabriel sous son ombrelle et de lancer un portail officiel plus conséquent à compter de janvier 1997. Désormais trilingue (anglais, allemand, français), Gabriel est maintenu par la bibliothèque nationale des Pays-Bas (Koninklijke Bibliotheek), avec quatre sites miroir sur les serveurs des bibliothèques nationales du Royaume-Uni, de Finlande, d’Allemagne et de Slovénie.

Beaucoup plus tard, en été 2005, Gabriel fusionnera avec le site web de l’European Library (lancé par la CENL en janvier 2004) pour proposer un portail commun aux 43 bibliothèques nationales européennes. Europeana verra le jour trois ans après, en novembre 2008, en tant que bibliothèque numérique européenne.

# Les bibliothèques publiques

Qu’en est-il des bibliothèques publiques? Sur le site de la Commission européenne, le document «Internet and the Library Sphere» évalue à 1.000 environ le nombre de bibliothèques publiques disposant d’un site web en novembre 1998.

Ces bibliothèques sont réparties dans 26 pays. Les pays les plus représentés sont la Finlande (247 bibliothèques), la Suède (132 bibliothèques), le Royaume-Uni (112 bibliothèques), le Danemark (107 bibliothèques), l'Allemagne (102 bibliothèques), les Pays-Bas (72 bibliothèques), la Lituanie (51 bibliothèques), l'Espagne (56 bibliothèques) et la Norvège (45 bibliothèques). La Russie a un site commun pour 26 bibliothèques publiques de recherche. Les pays nouvellement représentés sont la République tchèque (29 bibliothèques) et le Portugal (3 bibliothèques).

Les sites sont hétérogènes. Certains se contentent de mentionner l’adresse postale de la bibliothèque et ses heures d’ouverture, tandis que d’autres proposent toute une gamme de services, y compris un accès direct à leur catalogue en ligne.

1997 > E INK, TECHNOLOGIE D'ENCRE ÉLECTRONIQUE

[Résumé] Les recherches sur le papier électronique sont en cours dès 1997, les deux projets les plus avancés étant ceux des sociétés E Ink et Gyricon Media. Ce support souple aura une densité comparable au papier plastifié ou au transparent. Il pourra être utilisé indéfiniment, avec un contenu changé à volonté via l’internet. Si le concept est révolutionnaire, le produit lui-même est le résultat d’une fusion entre trois sciences, la chimie, la physique et l’électronique. En avril 1997, des chercheurs du Media Lab du MIT (Massachusetts Institute of Technology) créent la société E Ink pour développer une technologie d'encre électronique. En juillet 2002, E Ink présente le prototype du premier écran utilisant cette technologie, commercialisé en 2004. Suivent des écrans pour diverses tablettes de lecture (Librié, Sony Reader, Cybook, Kindle, Nook, etc.), puis les prototypes des premiers écrans souples, qui annoncent le papier électronique de demain. Un deuxième projet est développé par la société Gyricon Media, émanation du centre Xerox de la Silicon Valley.

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Les recherches sur le papier électronique sont en cours dès 1997, les deux projets les plus avancés étant ceux des sociétés E Ink et Gyricon Media.

Ce support souple aura une densité comparable au papier plastifié ou au transparent. Il pourra être utilisé indéfiniment, avec un contenu changé à volonté via l’internet. Si le concept est révolutionnaire, le produit lui-même est le résultat d’une fusion entre trois sciences, la chimie, la physique et l’électronique.

# La technologie E Ink

En avril 1997, des chercheurs du Media Lab du MIT (Massachusetts Institute of Technology) créent la société E Ink pour développer une technologie d'encre électronique. Très schématiquement, la technologie est la suivante: prises entre deux feuilles de plastique souple, des millions de micro-capsules contiennent chacune des particules noires et blanches en suspension dans un fluide clair. Un champ électrique positif ou négatif permet de faire apparaître le groupe de particules souhaité à la surface du support, pour afficher, modifier ou effacer les données.

En juillet 2002, E Ink présente le prototype du premier écran utilisant cette technologie, un écran de haute résolution à matrice active développé en partenariat avec les sociétés Toppan et Philips. Cet écran est commercialisé en 2004. Suivent des écrans pour diverses tablettes de lecture (Librié, Sony Reader, Cybook, Kindle, Nook, etc.) puis les prototypes des premiers écrans souples, qui annoncent le papier électronique de demain.

La première tablette de lecture disposant d’un écran E Ink de 6 pouces (au lieu de l’écran LCD habituel) est le Librié, lancé en avril 2004 par Sony au Japon. Suit le Sony Reader lancé en octobre 2006 aux États- Unis, avec un écran utilisant une technologie E Ink plus avancée, à savoir «un écran qui donne une excellente expérience de lecture, très proche de celle du vrai papier, et qui ne fatigue pas les yeux» (Mike Cook, auteur du site epubBooks.com). Le CyBook Gen3 lancé par Bookeen en juillet 2007, le Kindle lancé par Amazon en novembre 2007 et le Nook lancé par Barnes & Noble en novembre 2009 disposent également d’un écran E Ink.

# La technologie Gyricon

Un autre projet d’encre électronique est développé par Xerox. Le centreXerox de la Silicon Valley (Californie), dénommé PARC (Palo AltoResearch Center), travaille depuis 1997 à la mise au point d’unetechnique d’affichage dénommée Gyricon.

Le procédé est un peu différent de celui de la société E Ink. Très schématiquement, la technologie est la suivante: prises entre deux feuilles de plastique souple, des millions de micro-alvéoles contiennent des micro-billes bicolores en suspension dans un liquide clair. Chaque bille est pourvue d'une charge électrique. Une impulsion électrique extérieure permet la rotation des billes, et donc le changement de couleur, pour afficher, modifier ou effacer des données. Dénommé SmartPaper, ce papier électronique est destiné à être produit en rouleaux, tout comme le papier traditionnel.

En décembre 2000, des chercheurs de PARC créent la société Gyricon Media dans le but de développer et commercialiser le SmartPaper. Le marché pressenti est d'abord celui de l'affichage commercial, qui utilise le système SmartSign, développé par Gyricon Media en complément du SmartPaper. La vente d’affichettes fonctionnant sur piles débute en 2004. Viennent ensuite les panneaux de signalisation électroniques puis les premiers prototypes de papier électronique et de journal électronique. La société Gyricon Media disparaît en 2005, les activités de recherche et de développement se poursuivant au sein de Xerox.

# Le codex numérique

Christian Vandendorpe, professeur à l’Université d’Ottawa (Canada) et spécialiste des théories de la lecture, écrit en mai 2001: «Lorsque le procédé de l’encre électronique sera commercialisé sous la forme d’un codex numérique plastifié offrant une parfaite lisibilité en lumière réfléchie, comparable à celle du papier - ce qui devrait être courant vers 2010 ou 2015 -, il ne fait guère de doute que la part du papier dans nos activités de lecture quotidienne descendra à une fraction de ce qu’elle était hier. En effet, ce nouveau support portera à un sommet l’idéal de portabilité qui est à la base même du concept de livre. Tout comme le codex avait déplacé le rouleau de papyrus, qui avait lui-même déplacé la tablette d’argile, le codex numérique déplacera le codex papier, même si ce dernier continuera à survivre pendant quelques décennies, grâce notamment au procédé d’impression sur demande qui sera bientôt accessible dans des librairies spécialisées. Avec sa matrice de quelques douzaines de pages susceptibles de permettre l’affichage de millions de livres, de journaux ou de revues, le codex numérique offrira en effet au lecteur un accès permanent à la bibliothèque universelle. En plus de cette ubiquité et de cette instantanéité, qui répondent à un rêve très ancien, le lecteur ne pourra plus se passer de l’indexabilité totale du texte électronique, qui permet de faire des recherches plein texte et de trouver immédiatement le passage qui l’intéresse. Enfin, le codex numérique permettra la fusion des notes personnelles et de la bibliothèque et accélérera la mutation d’une culture de la réception vers une culture de l’expression personnelle et de l’interaction.»

1997 > OVOSITE, ESPACE D’ÉCRITURE HYPERMÉDIA

[Résumé] Principe de base du web, l’hyperlien relie des textes et des images entre eux, et les relie aussi à des bandes sonores ou des vidéos. Des écrivains férus de nouvelles technologies ne tardent pas à en explorer les possibilités, par exemple dans des sites d’écriture hypermédia ou des oeuvres d’hyperfiction. Mis en ligne en juin 1997, oVosite est un espace d’écriture hypermédia conçu par un collectif de six auteurs issus du département hypermédia de l’Université Paris 8: Chantal Beaslay, Laure Carlon, Luc Dall’Armellina (qui est aussi le webmestre d'oVosite), Philippe Meuriot, Anika Mignotte et Claude Rouah. Luc Dall’Armellina explique en juin 2000: «oVosite est un site web conçu et réalisé (…) autour d’un symbole primordial et spirituel, celui de l’oeuf. Le site s’est constitué selon un principe de cellules autonomes qui visent à exposer et intégrer des sources hétérogènes (littérature, photo, peinture, vidéo, synthèse) au sein d’une interface unifiante.»

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Mis en ligne en juin 1997, oVosite est un espace d’écriture hypermédia conçu par un collectif de six auteurs issus du département hypermédia de l’Université Paris 8.

Principe de base du web, l’hyperlien relie des textes et des images entre eux, et les relie aussi à des bandes sonores ou des vidéos. Des auteurs férus de nouvelles technologies ne tardent pas à en explorer les possibilités dans des sites d’écriture hypermédia, par exemple oVosite, dont les auteurs sont Chantal Beaslay, Laure Carlon, Luc Dall’Armellina (qui est aussi son webmestre), Philippe Meuriot, Anika Mignotte et Claude Rouah.

Luc Dall’Armellina explique en juin 2000: «oVosite est un site web conçu et réalisé (…) autour d’un symbole primordial et spirituel, celui de l’oeuf. Le site s’est constitué selon un principe de cellules autonomes qui visent à exposer et intégrer des sources hétérogènes (littérature, photo, peinture, vidéo, synthèse) au sein d’une interface unifiante.

"Les récits voisins", la première cellule active, met en scène huit nouvelles originales - métaphores d'éclosion ou de gestation - à travers des ancrages variant selon trois regards: éléments de l'environnement (rouge), personnages de l'histoire (violet), correspondances poétiques (bleu). L'interprétation de ces regards, c'est-à-dire le choix des liens pour chaque élément de texte, incombe à chaque auteur et dépend de sa perception individuelle du sujet au sein de son univers intime. "Les récits voisins" est une oeuvre collective, un travail d'écriture multimédia qui s'est étendu sur près de six mois.

"Désirs" est une proposition de fragmentation d'un poème anonyme (texte de 1692) et qui occupe l'espace sur le mode de l'apparition des phrases reliées à des mots qui s'affichent et disparaissent au gré d'un aléatoire mesuré.»

# L’hyperlien et l’écriture

Les possibilités offertes par l’hyperlien ont-elles changé son mode d’écriture? La réponse de Luc est à la fois négative et positive.

Négative d’abord: «Non - parce qu’écrire est de toute façon une affaire très intime, un mode de relation qu’on entretient avec son monde, ses proches et son lointain, ses mythes et fantasmes, son quotidien et enfin, appendus à l’espace du langage, celui de sa langue d’origine. Pour toutes ces raisons, je ne pense pas que l’hypertexte change fondamentalement sa manière d’écrire, qu’on procède par touches, par impressions, associations, quel que soit le support d’inscription, je crois que l’essentiel se passe un peu à notre insu.»

Positive ensuite: «Oui - parce que l’hypertexte permet sans doute de commencer l’acte d’écriture plus tôt: devançant l’activité de lecture (associations, bifurcations, sauts de paragraphes) jusque dans l’acte d’écrire. L’écriture (ceci est significatif avec des logiciels comme StorySpace) devient peut-être plus modulaire. On ne vise plus tant la longue horizontalité du récit, mais la mise en espace de ses fragments, autonomes. Et le travail devient celui d’un tissage des unités entre elles. L’autre aspect lié à la modularité est la possibilité d’écritures croisées, à plusieurs auteurs. Peut-être s’agit-il d’ailleurs d’une méta-écriture, qui met en relation les unités de sens (paragraphes ou phrases) entre elles.»

# «Des situations nouvelles»

Luc écrit aussi: «La couverture du réseau autour de la surface du globe resserre les liens entre les individus distants et inconnus. Ce qui n’est pas simple puisque nous sommes placés devant des situations nouvelles: ni vraiment spectateurs, ni vraiment auteurs, ni vraiment lecteurs, ni vraiment interacteurs. Ces situations créent des nouvelles postures de rencontre, des postures de "spectacture" ou de "lectacture" (Jean-Louis Weissberg). Les notions de lieu, d’espace, de temps, d’actualité sont requestionnées à travers ce médium qui n’offre plus guère de distance à l’événement mais se situe comme aucun autre dans le présent en train de se faire. L’écart peut être mince entre l’envoi et la réponse, parfois immédiat (cas de la génération de textes).

Mais ce qui frappe et se trouve repérable ne doit pas masquer les aspects encore mal définis tels que les changements radicaux qui s’opèrent sur le plan symbolique, représentationnel, imaginaire et plus simplement sur notre mode de relation aux autres. "Plus de proximité" ne crée pas plus d’engagement dans la relation, de même "plus de liens" ne créent pas plus de liaisons, ou encore "plus de tuyaux" ne créent pas plus de partage.

Je rêve d’un internet où nous pourrions écrire à plusieurs sur le même dispositif, une sorte de lieu d’atelier d’écritures permanent et qui autoriserait l’écriture personnelle (c’est en voie d’exister), son partage avec d’autres auteurs, leur mise en relation dans un tissage d’hypertextes et un espace commun de notes et de commentaires sur le travail qui se crée.»

1997 > NON, ROMAN MULTIMÉDIA

[Résumé] Lucie de Boutiny est l’auteure de NON, un roman multimédia débuté en août 1997 et publié en feuilleton par Synesthésie, revue en ligne d’art contemporain. Elle raconte en juin 2000: «NON est un roman comique qui fait la satire de la vie quotidienne d’un couple de jeunes cadres supposés dynamiques. Bien qu’appartenant à l’élite high-tech d’une industrie florissante, Monsieur et Madame sont les jouets de la dite révolution numérique. (…) NON prolonge les expériences du roman post- moderne (récits tout en digression, polysémie avec jeux sur les registres - naturaliste, mélo, comique… - et les niveaux de langues, etc.). Cette hyper-stylisation permet à la narration des développements inattendus et offre au lecteur l’attrait d’une navigation dans des récits multiples et multimédias, car l’écrit à l’écran s’apparente à un jeu et non seulement se lit mais aussi se regarde.»

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Lucie de Boutiny est l’auteure de NON, un roman multimédia débuté en août 1997 et publié en feuilleton par Synesthésie, revue en ligne d’art contemporain.

Elle raconte en juin 2000: «NON prolonge les expériences du roman post- moderne (récits tout en digression, polysémie avec jeux sur les registres - naturaliste, mélo, comique… - et les niveaux de langues, etc.). Cette hyperstylisation permet à la narration des développements inattendus et offre au lecteur l'attrait d'une navigation dans des récits multiples et multimédia, car l'écrit à l'écran s'apparente à un jeu et non seulement se lit mais aussi se regarde.

Quant au sujet: NON est un roman comique qui fait la satire de la vie quotidienne d'un couple de jeunes cadres supposés dynamiques. Bien qu'appartenant à l'élite high-tech d'une industrie florissante, Monsieur et Madame sont les jouets de la dite révolution numérique. Madame, après quelques années de bons et loyaux services d'audit expatriée dans les pays asiatiques, vient d'être licenciée. À longueur de journées inactives, elle se pâme d'extase devant une sitcom sirupeuse et dépense sans compter l'argent du ménage dans des achats compulsifs en ligne. Monsieur fait semblant d'aimer son travail de vendeur de bases de données en ligne. Il cherche un sens à sa vie d'homme blanc supposé appartenir à une élite sociale: ses attentes sont calquées sur les valeurs diffusées par la publicité omniprésente. Les personnages sont des bons produits. Les images et le style graphique qui accompagnent leur petite vie conventionnelle ne se privent pas de détourner nombre de vrais bandeaux publicitaires et autres icônes qui font l'apologie d'une vie bien encadrée par une société de contrôle.»

# Une concentration maximale

Les romans précédents de Lucie de Boutiny sont publiés sous forme imprimée. Un roman numérique requiert-il une démarche différente? «D’une manière générale, mon humble expérience d’apprentie auteur m’a révélé qu’il n’y a pas de différence entre écrire de la fiction pour le papier ou le pixel: cela demande une concentration maximale, un isolement à la limite désespéré, une patience obsessionnelle dans le travail millimétrique avec la phrase, et bien entendu, en plus de la volonté de faire, il faut avoir quelque chose à dire! Mais avec le multimédia, le texte est ensuite mis en scène comme s’il n’était qu’un scénario. Et si, à la base, il n’y a pas un vrai travail sur le langage des mots, tout le graphisme et les astuces interactives qu’on peut y mettre fera gadget. Par ailleurs, le support modifie l’appréhension du texte, et même, il faut le souligner, change l’oeuvre originale. Et cela ne signifie pas: "the medium is the message" - je vous épargne le millionième commentaire sur cette citation. Il n'y a pas non plus dégradation de la littérature mais déplacement…

Par exemple un concert live de jazz ,écouté dans les arènes de Cimiez, n'est plus le même une fois enregistré, donc compressé, puis écouté dans une voiture qui file sur l'autoroute. Et pourtant, le mélomane se satisfait du formatage car ce qui compte est: "j'ai besoin de musique, je veux l'entendre maintenant". Notre rapport à la littérature évolue dans ce sens: il y aura de plus en plus d'adaptations, de formats, de supports, de versions, mais aussi différents prix pour une même oeuvre littéraire, etc. Comme pour la musique aujourd'hui, il nous faut être de plus en plus instruits et riches pour posséder les bonnes versions.»

# Des allers-retours papier-pixel

Lucie de Boutiny ajoute aussi: «Mes "conseillers littéraires", des amis qui n’ont pas ressenti le vent de liberté qui souffle sur le web, aimeraient que j’y reste, engluée dans la pâte à papier. Appliquant le principe de demi-désobéissance, je fais des allers-retours papier- pixel. L’avenir nous dira si j’ai perdu mon temps ou si un nouveau genre littéraire hypermédia va naître. (…) Si les écrivains français classiques en sont encore à se demander s’ils ne préfèrent pas le petit carnet Clairefontaine, le Bic ou le Mont-Blanc fétiche, et un usage modéré du traitement de texte, plutôt que l’ordinateur connecté, c’est que l’HTX [HyperTeXt Literature] nécessite un travail d’accouchement visuel qui n’est pas la vocation originaire de l’écrivain papier. En plus des préoccupations du langage (syntaxe, registre, ton, style, histoire…), le techno-écrivain - collons-lui ce label pour le différencier - doit aussi maîtriser la syntaxe informatique et participer à l’invention de codes graphiques car lire sur un écran est aussi regarder.»


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