I

Une mouche tournoya longuement dans le rayon de soleil qui tombait sur le tapis rouge de la chambre, fit, en bourdonnant, un crochet dans l’ombre d’un paravent, alla se baigner encore au sein de la poussière solaire pour se poser enfin sur la table de chêne où, dans un vase de terre grise, fleurissait une anémone.

L’enfant suivait ce manège d’un œil charmé. Il aimait les mouches, elles lui tenaient compagnie. Leur vol affairé le séduisait et leur chant continuel lui faisait plaisir. Il se souleva un peu dans son lit pour voir ce que celle-là était devenue, mais, bientôt, son attention fut requise par la belle anémone mauve, largement épanouie dans le vase de terre. Puis, son regard glissa vers la fenêtre.

Une branche de pin, toute noire, barrait le ciel bleu. Sauf cette branche de pin, fourchue, chargée d’aiguilles et de pommes et qui portait aussi un nid de chenilles fait en fils de soie blanchâtres, on ne voyait que l’air bleu, d’un bleu dur de plein jour.

L’enfant se souleva encore. Il voulait s’asseoir dans son lit : là-bas, il y avait la mer avec ses vagues, ses bateaux, les voiles blanches, les voiles rouges, les mouettes, mais il eut beau se hausser, il ne voyait toujours que le ciel bleu. Il n’était pas assez grand. Alors il se laissa retomber dans le lit, se sentant, brusquement, très las. Il ne bougerait plus ; il serait sage. Pour mieux rêver, il ferma les yeux.

Ce matin-là, le docteur Périer avait dit : « Si Jacquot est bien sage, il pourra sortir dans peu de jours. Nous nous sommes inquiétés à tort. » Et Maman avait répondu : « Dieu soit loué ! » Ensuite, ils s’étaient mis à parler de la maladie dont souffrait Jacquot, de cette maladie qui portait un si joli nom : la roséole. Jacquot eût voulu deviner quel rapport son ami, le grand rosier pourpre qui fleurissait au fond du jardin, pouvait avoir avec elle. La roséole… la roséole… joli mot ! Tout de même, quel ennui ! Et le beau soleil l’appelait, l’invitait à sortir, quand il devait rester au lit sans s’être jamais senti très malade. Il n’avait plus causé depuis quinze jours avec le vieux Pierre qui lui racontait tant d’histoires ! toutes si belles ! il n’avait plus visité les coins innombrables du jardin : grottes, cachettes, lieux secrets, connus de lui seul et de Lucienne à qui il les avait révélés, en s’assurant de sa discrétion par des serments terribles. Et surtout, il n’avait plus vu Lucienne, il ne l’avait plus entendu rire sous son grand chapeau rose. Comment pouvait-elle jouer sans Jacquot ? Seule, ne s’ennuyait-elle pas ? Assurément, mais « la roséole est contagieuse ».

Enfin, tout cela finirait bientôt. Dans quelques jours, il pourrait sortir. Ce serait, de nouveau, les passionnantes parties de cache-cache avec Lucienne au chapeau rose, avec Alice aux cheveux pâles tirés en arrière et que l’on taquinait en attachant un grelot au ruban de sa tresse, avec Henri, encore bien petit, (huit ans seulement), avec Paul, qui devait, au début d’octobre, aller à Paris pour suivre dans un lycée la classe de cinquième.

Jacquot s’imaginait déjà les cris et les disputes et les faux pas sur les racines des pins et les belles glissades où les aiguilles piquent les mollets si fort. Oh ! que ce serait donc beau ! Puis le soir viendrait : Alice et Paul s’en iraient le long du petit chemin des douaniers avec MlleStéphanie, Henri serait emporté dans une charrette à deux roues par le cocher de ses parents, et Lucienne n’aurait qu’à traverser la route pour rentrer chez elle, mais, auparavant, Jacquot cueillerait au grand rosier une rose pourpre et la lui donnerait, et Lucienne partirait en souriant, sa rose à la main. La journée eût semblé incomplète si Jacquot n’avait offert à Lucienne une rose pourpre, tant qu’il restait des roses au rosier.

Maintenant, il était seul dans le jardin.

Le soleil baissait, lançant sous les plus de longs rayons aveuglants, pleins de poussière rouge. C’était l’heure où Pierre, le vieux pêcheur, passant dans le petit sentier d’en bas, s’arrêtait pour dire toujours la même phrase :

« Eh ! bonsoir, monsieur Jacquot ! c’est pas encore cette nuit que vous venez à la pêche dans ma barque ? »

Des bêtises, quoi ! Enfin Jacquot, après avoir causé quelques instants avec le vieux, remontait jusqu’à la maison, entrait dans l’antichambre par la porte vitrée, un peu las, un peu courbatu, un peu étourdi par toutes ces belles courses et, pour se laver les mains, gagnait sa chambre d’un pas traînard. La journée était finie, car il n’y avait ensuite que le repas du soir et cela n’offrait aucune espèce d’intérêt.

Oh ! qu’il désirait reprendre cette vie ! Jacquot fermait les yeux pour mieux goûter le précieux souvenir.

La grosse mouche volait de nouveau dans le rayon de soleil que fonçait l’heure tardive ; l’anémone repliait lentement ses pétales ; au dehors, la branche de pin se découpait plus noire encore sur le ciel devenu rouge, et le bruit de la mer paraissait s’assourdir. Mais Jacquot ne prêtait plus son attention à ces choses.

Par un pont mince, fait de lianes tressées, dont l’image se trouve reproduite à la page 127 des « Enfants du Capitaine Grant », Jacquot gagnait un plateau gigantesque où se courbaient les arceaux en fer d’un jeu de croquet ; là, en compagnie de Lucienne qui riait sous son chapeau rose, il poussait des boules de verre multicolores ; les boules ne voulaient pas franchir les arceaux, mais glissaient le long d’un rayon de soleil ; Lucienne et Jacquot les poursuivaient sur le rayon, et Lucienne riait toujours.

Soudain, Jacquot se sentit inquiet.

Au-dessus de lui, se répercutait un grondement singulier, un grondement noir. Était-ce l’orage ? Il demanderait à Pierre qui prévoyait mieux que personne les bourrasques et le temps de pluie. Mais non ! il y avait des paroles dans ce grondement. Deux voix parlaient, chuchotantes ; l’une, plus grave, traînait d’épaisses phrases lourdes, sans inflexions ; l’autre sèche, précise et mince, s’exprimait par monosyllabes pointus.

Peu à peu, Jacquot se déprenait de son rêve, bien qu’il s’y raccrochât de toutes ses forces vives, mais le dernier lambeau finit par se déchirer et, brusquement, après une dernière vision du jardin, de ses fleurs et de la musicale mer, Jacquot se retrouva dans son lit.

Alors il entendit parler la voix lourde :

« Tu vas réveiller l’enfant ! »

Il ouvrit ses yeux encore tout ravis par le songe et vit, au-dessus de son lit, deux visages qu’il connaissait bien, aux sourcils froncés, aux lèvres frémissantes des paroles qu’elles n’avaient pu retenir, deux visages qui se regardaient cruellement ; le visage de l’homme fit une moue de mépris ; une colère froide contracta le visage de la femme. Alors l’enfant sentit, tout à coup, de gros sanglots qui montaient dans sa poitrine, qui montaient, qui montaient vers sa bouche et, saisissant son drap de ses deux petites mains convulsées, Jacquot, plein d’une atroce épouvante, se mit à pleurer.


Back to IndexNext