IX

Le vieux Pierre raccommodait ses filets et Jacquot le regardait faire. Assis sur l’avant de laMarie-Claire, les coudes aux genoux, les pieds ballants, il écoutait l’histoire que le pêcheur lui racontait. Le vieux Pierre savait raconter une histoire, n’en rien omettre, décrire un paysage, répondre aux questions. L’interroger était le plus souvent un sûr moyen de l’engager dans quelque nouveau récit.

A soixante ans passés, Pierre, ayant regagné son pays natal, se reposait. Il avait beaucoup voyagé, trop pour exagérer, bien trop pour mentir. Parfois, afin de donner à Jacquot une idée d’ensemble de ses voyages, il lui chantait certain vieux noël, d’une voix indécise d’ancien ténor, en battant la mesure avec sa main :

«Yeou ay vis lou Piémoun,L’Italie et l’Aragoun,La Perse et la Turquie,L’Arabie,Et la Chine et lou Geapoun,Et per terreEt per mar,Yeou ay vis l’Angleterre,La Poulogne et lou Danemar…

«Yeou ay vis lou Piémoun,L’Italie et l’Aragoun,La Perse et la Turquie,L’Arabie,Et la Chine et lou Geapoun,Et per terreEt per mar,Yeou ay vis l’Angleterre,La Poulogne et lou Danemar…

«Yeou ay vis lou Piémoun,

L’Italie et l’Aragoun,

La Perse et la Turquie,

L’Arabie,

Et la Chine et lou Geapoun,

Et per terre

Et per mar,

Yeou ay vis l’Angleterre,

La Poulogne et lou Danemar…

« Vous comprenez, monsieur Jacquot, je n’ai pas vu tous ces pays-là, parce qu’il y en a qui ne sont pas au bord de la mer, mais j’ai vu l’Amérique du Sud dont on ne dit rien dans la chanson. »

Il trouvait en Jacquot un auditeur attentif et passionné.

« Oh ! Pierre ! Parlez-moi du détroit de Magellan ! »

Jacquot aimait surtout les détroits et les îles.

« Eh bien, monsieur Jacquot, je vais vous expliquer : c’est comme la Norvège, vous savez bien ! des murailles qui tombent tout droit dans l’eau, des calanques, mais beaucoup plus grand ; je vous ai raconté ; seulement, il fait encore plus froid, c’est plus triste, et les gens du pays, les gens du pays…

« O Pierre ! pourquoi criez-vous ? » interrompit Jacquot, qui détestait que l’on parlât fort.

Et, de fait, sur ses dernières paroles, le vieux Pierre avait tout soudain élevé la voix, lui qui parlait si doucement à l’ordinaire.

« Pardon, monsieur Jacquot. »

Il reprit :

« Je vous disais donc que, dans le détroit de Magellan, il fait très mauvais et que mon bateau, laBonne-Aventure… »

Mais, ce jour-là, Jacquot n’en apprit pas davantage.

« Jacquot ! »

MmeLaurenty était derrière lui, tout près, accompagnée du docteur Périer, sur le sentier de la douane. Jacquot ne les avait pas entendus venir.

« Tu causes avec Pierre ? Bonjour, Pierre.

— Bien le bonjour, Madame, et Monsieur, répondit Pierre d’un ton sec.

— Oui, Maman, Pierre me raconte des choses. Bonjour, Parrain. Est-ce que Lucienne viendra, cet après-midi ?

— Je le pense, mon petit. »

Le docteur Périer posa sa main sur la tête de Jacquot et lui caressa les cheveux, puis il se détourna.

« Allons ! dit MmeLaurenty, quand Lucienne viendra, tu iras jouer avec elle dans le bois.

— Au revoir, Jacquot », dit le docteur Périer.

Ils partirent.

« Pierre ! vous n’avez pas fini ! s’écria Jacquot. Et les pingouins ? Vous alliez me parler des pingouins ?

— Demain, monsieur Jacquot, demain, je vous promets ! Il faut que je raccommode le filet, et, quand je parle en même temps, alors je fais des bêtises.

— O Pierre !

— Et puis, voilà votre petite amie, MlleLucienne. »

Lucienne arrivait, comme toujours, en courant et tout essoufflée, les cheveux à l’aventure, son chapeau rose sur la nuque.

« Alors, Pierre, je m’en vais, dit Jacquot. Mais, demain, n’oubliez pas pour les pingouins ! »

Il laissa le vieux pêcheur à ses travaux et s’en fut. D’ailleurs, Pierre semblait tout à coup de fort mauvaise humeur, car il haussait les épaules et marmottait entre ses dents de vagues injures en patois.


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