« Tiens ! on a fait un feu de joie ! »
Jacquot tourna la tête.
Accoudé au treillage qui séparait la villa Mireille du territoire militaire, un soldat regardait le bûcher qui déjà s’affaissait et n’avait plus de flammes.
« Non, répondit Jacquot, ce n’est pas un feu de joie. On a brûlé des chenilles qui mangeaient le bois de pins.
— Ah ! oui, dit le soldat. C’est de la sale vermine. On n’en a pas comme ça, chez nous. »
Puis, après un silence :
« Dites-moi, Monsieur, est-ce que je pourrais allumer ma cigarette à l’une des branches ?
— Mais oui », dit Jacquot.
Et, comme le soldat s’approchait, ayant enjambé le treillage, Jacquot se dit que ce serait plus poli de lui offrir une des allumettes qu’il portait dans sa poche.
« Tenez ! j’ai des allumettes.
— Merci, Monsieur. »
Il restait debout devant Jacquot, poussant du pied une braise du bûcher.
« C’est de la sale vermine ! murmura-t-il en hochant la tête.
— Gaétan dit la même chose », répondit Jacquot.
Maintenant, le soldat fumait en regardant la mer.
C’était un assez grand gaillard, fort, large des épaules, de ceux dont on dit qu’ils sont « bien plantés ». Les yeux d’un bleu transparent, le nez court, un peu camus, la bouche mobile, le menton carré donnaient à cette figure une expression indécise et double, car certains traits étaient ceux d’un homme volontaire, tandis que le regard et le sourire restaient ceux d’un enfant.
Il se sentait intimidé devant Jacquot, ne sachant par quelle phrase accompagner son départ, et Jacquot, non plus, ne savait plus que dire. Le soldat regardait l’enfant mince, au teint hâlé, aux yeux noirs, aux lèvres d’un rouge sombre et qui, dans son costume bleu marine, avait tellement l’air d’un « petit monsieur ». Ils comprirent, sans doute, qu’ils étaient de la même race nette et franche, car le soldat sourit à l’enfant et l’enfant rendit le sourire.
« Vous appartenez au fort ? » demanda Jacquot.
— Oui, Monsieur. J’attends des camarades. Nous allons poser une guérite, là , tout près du treillage. C’est parce que des étrangers sont entrés, samedi dernier, et qu’ils ont traversé le territoire militaire. Alors, vous comprenez, avec une guérite pour la nuit et les jours de mistral… alors, on ne passera plus sans dire pourquoi.
— Ah ! je comprends ! dit Jacquot. Comment vous appelez-vous ? »
La connaissance était faite. Gentil, ce soldat ; et le soldat, heureux de voir qu’on l’interrogeait, prenait courage.
« Je m’appelle Jean Leduc, dit-il ; je suis de Bretagne, de Plougastel, un joli endroit ; c’est là qu’habite la mère. Le père est mort l’an passé ; et puis, j’ai ma sœur qui est mariée, et il y a aussi un frère qui fait la pêche.
— Comme les pêcheurs d’ici ? demanda Jacquot.
— Non ! oh ! non ! dit le soldat en riant. Il est morutier, il pêche la morue, là -bas, sur les bancs de Terre-Neuve. Moi, je suis le cadet. J’aurais dû faire mon temps, comme lui, dans la marine, mais je me suis engagé dans l’armée de terre. Voyez-vous, je ne sais pas pourquoi ! comme ça ! »
Jacquot réfléchit un instant.
Ce soldat était tout à fait gentil. Il lui devait une réponse.
« Moi, dit-il, je m’appelle Jacques Laurenty, mais on m’appelle Jacquot. Mon père est notaire, en ville. Il descend tous les jours à son étude par le tramway et revient pour les repas. C’est à nous, la villa Mireille, tout ça ! »
Il fit un grand geste circulaire.
« Vous avez de la place pour courir, dit le soldat. Je vous ai vu, il y a quelques jours, avec vos amis.
— Ah ! oui ! dit Jacquot. Il y avait Lucienne, Alice, Paul et le petit Henri. C’est Lucienne que j’aime le mieux.
— Vous vous amusiez bien ! dit le soldat.
— On s’amuse beaucoup, dit Jacquot gravement, mais quand nous jouons à cache-cache, Alice, Paul et Henri ne savent pas se cacher. Ils n’inventent rien de nouveau : toujours la cabane aux outils ou les bosquets de thuya. Quand c’est Lucienne et moi qui nous cachons, les autres ne nous trouveraient jamais, si Lucienne pouvait se taire, mais elle parle tout le temps ; alors, vous comprenez ! Oui, on s’amuse beaucoup. »
Le soldat regarda au loin, sans rien dire, puis, d’une voix basse et prudente, comme s’il craignait de froisser Jacquot, il murmura :
« A votre âge, Monsieur, je travaillais déjà , et je travaillais dur !
— Oh ! s’écria Jacquot, moi aussi, je travaille ! C’est monsieur Salvert qui me donne des leçons, tous les jours, excepté le dimanche, et aussi le jeudi, dans l’après-midi. Il est très gentil ; il explique bien les choses. »
Le soldat ne put s’empêcher de sourire. Tout ça, c’était du travail de riche !
Brusquement, Jacquot l’interrogea :
« Avez-vous lul’Ile mystérieuse? Oh ! c’est si beau ! c’est de Jules Verne ! Un jour, je vous dirai l’histoire. »
Non, le soldat n’avait pas lul’Ile mystérieuse. Il réfléchit un instant, cherchant à se rappeler un titre de livre qu’il pourrait citer.La comtesse… la comtesse…C’était bien ça !La comtesse adultère. Il valait mieux n’en point parler.
— Vous savez, Monsieur, on n’a pas le temps de lire, dans le métier. Quelquefois, le feuilleton du journal, mais, un jour, on oublie, et alors on n’y comprend plus rien, et puis, tout ça, c’est des mauvaises lectures. C’est pas pour vous, Monsieur. »
Jacquot savait qu’il se trouvait de bonnes et de mauvaises lectures. Jacquot savait beaucoup de choses. Au début de l’hiver, il s’était passé une scène fort violente à la villa Mireille. Couché dans un coin du divan, Jacquot regardait l’abat-jour rose de la lampe, qui ressemblait au chapeau de Lucienne. Il ne bougeait pas. Il ne disait mot. Il lui suffisait de contempler l’abat-jour rose à fond de soie garni de dentelles. Ses parents l’avaient oublié.
Soudain, M. Laurenty, prenant sur la table un livre à couverture jaune, s’était écrié :
« Hélène ! comment peux-tu lire de pareilles choses ! Ce roman est ignoble ! Et tu le laisses traîner sur la table ! S’il venait à l’enfant l’idée de le parcourir seulement, il y a de quoi lui salir l’imagination à tout jamais ! »
Intéressée par son journal de modes, MmeLaurenty ne répondit pas, tout d’abord, puis, après un temps, mais sans se déranger :
« Je ne suis plus une petite fille, Julien, dit-elle, et vous me ferez la grâce de ne pas surveiller mes lectures. Quant à Jacquot, il lit seulement les livres que je lui donne. »
Elle baissa la feuille de devant ses yeux, et vit le témoin de la scène.
« Et veuillez, reprit-elle, ne plus me parler sur ce ton, spécialement en présence de l’enfant. Je m’étonne qu’il ait encore pour nous le moindre respect.
— Charmant ! » avait grogné M. Laurenty en sortant de la chambre.
« Des mauvaises lectures, Monsieur », répéta le soldat.
Le souvenir était désagréable à Jacquot. Il rompit les chiens.
« Appelez-moi « monsieur Jacquot », comme tout le monde.
— Alors, dit le soldat, appelez-moi Leduc, comme les camarades.
— Je veux bien, dit Jacquot, mais il faudra que nous causions souvent. Je suis presque toujours dans le bas du jardin ou dans la pinède ; quand vous me verrez, faites-moi signe. Nous nous raconterons des choses.
— Volontiers, dit le soldat, mais, vous savez, je n’ai pas l’habitude de causer avec des… Ah ! Monsieur Jacquot, il faut que je vous dise adieu. Voilà les autres qui apportent la guérite. Si vous voulez la voir mettre en place… »
Jacquot enjamba le treillage.
C’était une belle guérite toute neuve, peinte en gris clair. Quatre soldats la portaient. Elle fut dressée à quelques mètres du sentier. Cette grande boîte prenait une étrange importance et changeait la vue si familière.
« Hein ! mon vieux Leduc ! dit un des soldats, c’est toi qui auras son pucelage ! »
Leduc eut l’air gêné, il regarda Jacquot, puis, se reprenant, répondit avec bonne humeur :
« Eh ! oui ! pas plus tard que ce soir !
— Je te promets pour ta garde un joli temps de chien ! Ça souffle déjà et, cette nuit, tu ne te croiras pas dans la coloniale !
— Rentrons, dit un autre. Faut aller aux pommes ! Ce salaud de sergent…
— Au revoir, Monsieur Jacquot, dit Leduc en s’approchant. A bientôt, j’espère !
— Au revoir, Leduc ; à bientôt ! »
Ils se serrèrent la main.
Du bûcher de chenilles, il ne restait plus que des cendres.
Jacquot partit.
« C’est vrai que le vent se lève, pensait-il en remontant par le jardin. Pourvu que Leduc n’ait pas froid, cette nuit ! »