« Tiens ! se dit Jacquot, Leduc n’est pas encore arrivé ! Et ceux-là, qu’est-ce qu’ils font ? Quand je lui dirai, comme il sera content ! »
Sur le sentier du fort, trois soldats étaient réunis autour de la guérite. Jacquot ne les connaissait pas. Il resta debout à les regarder, n’osant leur parler tout de suite. D’ailleurs, Leduc viendrait bientôt ; c’était l’heure où, d’ordinaire, il prenait sa garde. Jacquot pouvait bien attendre quelques instants.
Les soldats causaient.
« Mets-la par terre, là, sur les rochers. Allons ! un coup de main !
— Oui, il faudrait pas que le feu prenne dans les broussailles !
— Tu vois ça ! si on faisait un incendie !
— Couchons-la sur le côté. »
Que faisaient-ils donc avec la guérite de Leduc ? Ils la renversaient, maintenant !
« Tu as apporté la hache ?
— Bien sûr !
— Ça ne sera pas long ! »
L’un d’eux se mit à frapper la guérite avec la hache. Le toit sauta.
« C’est dur ! essaye un peu voir !
— Fais passer l’outil !
— C’est du bon travail ! C’est bien bâti. »
A Jacquot, cela paraissait fou : démolir une guérite, comme ça ! pour le plaisir ! Il se rapprocha.
Les soldats parlaient toujours.
« Tu comprends, toi, pourquoi le colonel a dit de la brûler ? »
Ils allaient donc la brûler aussi ? Jacquot comprenait de moins en moins. Le soldat qui maniait la hache la passait, de temps à autre, à l’un de ses deux camarades et s’essuyait le front.
« Tu sais pas pourquoi qu’on la brûle ! Eh bien, moi je sais ! Le major, il m’a dit. C’est rigolo.
— C’est rigolo ! c’est rigolo ! tu trouves ça rigolo, toi ! Le pauvre bougre ! heureusement qu’il t’entend pas ! T’es vache, Michel !
— C’est toi qui es vache ! je voulais pas dire ça, voyons ! je veux dire que c’est rigolo la raison pourquoi on la brûle !
— Dis-la donc, puisque tu la sais, la raison !
— Voilà ! Le major a expliqué qu’il voulait qu’on brûle le machin tout de suite, et qu’on en mette une neuve. Tu comprends, il disait pas ça à moi, il disait ça au colon.
— Oui, mais la raison ?
— La raison, eh bien, la raison… c’est un mot que j’oublie, mais ça voulait dire que quand il y avait une sentinelle dans une guérite où il était arrivé des choses comme pour Leduc…
— Eh ! Michel ! interrompit brusquement un autre soldat, tourne la grosse planche ! on voit encore une tache ! C’est pas propre et il y a quelqu’un qui regarde. »
Quoi ? Qu’y avait-il de « pas propre ? » La planche du fond, qui portait une tache rousse ? C’était donc que la guérite semblait sale qu’on la brûlait ? Quelle singulière idée !
« Et la raison ?
— Je vais te dire. Eh bien, n’est-ce pas, quand il y a une sentinelle dans une guérite où c’est arrivé, ça lui fait de la peine, je suppose, ou ça le dégoûte, ou il a peur… j’ai pas bien compris, mais ça doit être tout ça à la fois, et alors il fait la même chose !
— Quoi ! Il se fait sauter le caisson aussi ?
— Mais oui ! c’est bien ça qu’a dit le major. C’est arrivé. Il l’a vu déjà, il disait, aux colonies !
— Moi, je ne sais pas, si j’aurais fait ça, mais tout de même, tu sais, j’aurais pas aimé passer ma nuit dans cette guérite-là !
— Ni moi non plus ! ça me donnerait du souci.
— Le pauvre bougre ! c’est du malheur !
— Pour sûr !
— Le pauvre bougre !… et un bon garçon avec ça !
— Quelquefois, il avait du chagrin, on aurait dit.
— Maintenant, il est tranquille.
— Ah ! oui, il est tranquille ! pour longtemps !
— Dis pas des blagues ! T’es vraiment vache, Michel !
— Je dis pas des blagues ! j’ai du chagrin autant que vous ! je dis qu’il est tranquille ! je dis ça comme ça ! »
Soudain Jacquot fut inquiet, d’une inquiétude étouffante qui lui serrait la gorge.
Il se rapprocha encore.
« Messieurs ! pardon, Messieurs ! Leduc ? où est-il, et qu’est-ce que vous faites là ? »
Celui qu’on appelait Michel répondit aussitôt :
« Jeune homme ! vous ne savez pas ? Leduc ? oh ! le pauvre ! il est mort ! il s’est tiré une balle dans la tête et nous allons brûler la guérite parce que le major a donné l’ordre, rapport aux autres soldats de garde. »
Quelque chose s’effondra en Jacquot : quelque chose manqua subitement en lui. Il ressentit un grand vide, un chagrin comme il n’en avait jamais eu. La tête lui tourna d’abord, puis il se raffermit et, paisiblement, il pleura. Il pleura debout, comme un homme.
« Oh ! s’écria-t-il, c’était mon ami !
— Vous connaissiez Leduc ? Gentil garçon, n’est-ce pas ?
— Oh ! oui !
— Pleurez point ! ça vous ferait du mal ! Il est tranquille, maintenant ! bien tranquille ! Eh ! Michel ! c’est tout des planches à cette heure ! Si on les mettait en tas sur le bord du chemin ?
— Allons-y ! »
Ils construisirent un bûcher avec ce qui restait de la guérite. Jacquot se souvenait d’un bûcher construit au même endroit (quelques pas plus à gauche), un bûcher de branches de pins où s’accrochaient des nids de chenilles, préparé par Gaétan, ce jour déjà lointain où Jacquot avait vu Leduc pour la première fois. Et déjà, ce jour-là, Leduc était si gentil !
Jacquot pleurait toujours. Ses joues ruisselaient de larmes lourdes. Sa gorge lui faisait mal. Il aurait voulu crier.
« Voilà qui est fini ! dit le soldat Michel ; t’as pas une allumette ?
— Eh oui ! mais… attention !
— Aie pas peur ! on veillera ! »
Au bûcher des chenilles, Jacquot se souvenait d’avoir aidé à mettre le feu lui-même.
« C’est fait, fous-y seulement un peu de bois mort et de la broussaille ! ça manque pas dans le pays ! »
Bientôt les planches flambèrent, il y eut une épaisse fumée, puis des crépitements, de longues flammes pointues, de sinistres craquements qui donnaient envie de s’en aller, et le feu s’éclaircit enfin. Cela devint tout jaune et rouge avec un peu de fumée dans le haut, que balançait le vent.
Les parties peintes de la guérite grésillaient, mais cela aussi fut court. Enfin le bûcher s’effondra, on vit des braises rouges, et la fumée s’épaissit de nouveau.
« Plus de danger maintenant !
— Attends encore un peu.
— Pas besoin ! »
Mais ils restaient toujours autour du bûcher pour regarder les dernières flammes, et tous les trois, ils avaient l’air très triste.
« Voyons ! pleurez donc pas, Monsieur ! Il est tranquille, votre ami Leduc ! Probable qu’il avait du chagrin, trop de chagrin ! alors comme ça, il a perdu le bon sens ! C’est malheureux, je sais bien, mais faut pas se rendre malade ! Pleurez donc pas ! »
Le bûcher était presque éteint. Les trois soldats partirent.
« Faut aller dire au major que c’est fini. Bonsoir, jeune homme !
— Bonsoir ! » murmura Jacquot d’une voix étouffée.
Il partit aussi. Il rentra chez lui d’un pas lent. Il monta dans sa chambre et se baigna les yeux. En se penchant à la fenêtre, on voyait encore, sur le bord du sentier, une longue spirale de fumée grise.
« Oh ! Leduc ! Leduc ! s’écria-t-il, oh ! Leduc ! j’ai bien du chagrin ! »
Jacquot resta quelque temps encore penché à la fenêtre. Il regardait cette douce fumée grise qui lui faisait tant de peine, il en suivait les mouvements. Elle s’élevait comme une tige un peu tordue, mais la brise l’écimait ; tout le haut se perdait ainsi et fuyait vers la mer. Bientôt, ce nuage lui-même disparut. Il n’y eut plus rien. C’était fini. Oh ! qu’il avait mal !
Jacquot tourna quelques instants dans sa chambre, déplaça des objets, bouscula une chaise, ouvrit un livre, s’assit, se releva. Il était seul, il était tout seul. Même la fumée n’était plus là. Il redescendit dans le jardin et courut à la villa Périer. Il voulait voir quelqu’un. Il fallait absolument qu’il vît quelqu’un. Il ne pouvait continuer à vivre ainsi.
« Est-ce que mademoiselle Lucienne est à la maison ? demanda-t-il à la cuisinière.
— Je ne sais pas, monsieur Jacquot. Je crois bien qu’elle est sortie avec Monsieur, mais je ne suis pas sûre.
— Merci, Hortense, je vais aller voir si elle est dans sa chambre. »
Il monta. La chambre était vide. Il s’allongea sur une petite chaise longue dont Lucienne s’était beaucoup servie après sa bronchite. Il regardait autour de lui. Ces murs verts et roses lui plaisaient. Il se sentait plus calme.
Cela ressemblait à une devanture de magasin, bien propre et bien en ordre. Lucienne était une personne très ordonnée. Souvent elle taquinait Jacquot parce qu’il ne savait retrouver ni ses jouets, ni ses livres. Dans la chambre de Lucienne (papier vert clair avec des canards blancs et des fleurs) chaque chose gardait une place invariable.
Et cela, qu’était-ce, à la tête du lit ? Ah oui ! le docteur Périer avait donné à sa fille un grand crucifix d’ivoire qui, jadis, appartenait à MmePérier : un crucifix « de famille », comme on disait. Cela servait pour les leçons de M. l’abbé Duprin. Jacquot ne connaissait pas encore ce crucifix. Immobile sur la chaise longue, il le regarda.
La tête penchée avait l’air si triste ! oh ! si triste ! Jacquot se sentit accablé d’une détresse nouvelle.
Lucienne lui parlait quelquefois des leçons de M. l’abbé Duprin, M. l’abbé lui racontait de belles choses, mais, voilà, Lucienne expliquait toujours mal ; Jacquot s’ennuyait bientôt.
Oh ! quelle expression sur ce visage ! Comme le Christ devait avoir du chagrin !
Jacquot se leva. Il ne savait rien dire au crucifix. Il eut peur. Il partit.