M. Laurenty est de fort mauvaise humeur : Valentine, qui joue le rôle de la commère dans la Revue, l’a trompé. Cette trahison ne peut être mise en doute. Le complice est un jeune officier de marine qu’il connaît pour l’avoir plus d’une fois rencontré au cercle. Valentine l’a même trompé avec insolence, sans grâce, sans charité. Certes, Valentine est une grue, il se le répète tous les jours, mais cette constatation ne rend pas l’incident moins pénible ; M. Laurenty ne souffre pas, précisément : son déplaisir se répand en mauvaise humeur ; il trouve, à se montrer intolérable, une manière de consolation. Aussitôt rentré, il s’est donc plaint de diverses choses et sa voix bourrue a grondé parce que son veston d’intérieur portait à l’épaule gauche une presque invisible tache de graisse, parce que les plates-bandes du jardin n’étaient pas droites (jamais elles ne le furent), parce que le vent d’est soufflait, et pour mille autres raisons.
Il eût aimé faire aboutir ses plaintes en querelles, mais, par malheur, MmeLaurenty, se sentant d’esprit calme, ne voulut pas s’y prêter. Il fut seul à lancer des flèches, au hasard de l’occasion ; personne ne riposta. Cela lui procurait un agacement plus vif encore.
MmeLaurenty fit quelques essais de conversation. Elle parla d’un bal prochain que l’on devait donner sur un des cuirassés de l’escadre, d’une invitation à Marseille pour la fin du mois, d’une tournée théâtrale, d’un livre nouveau ; tout cela sans succès. Mais elle était bien décidée à ne pas se fâcher : elle ne se fâcherait à aucun prix, quoi que M. Laurenty pût faire ou dire, et elle gardait un air distrait, à la fois absent et souriant. Elle savait, par une indiscrétion d’amie, que la maîtresse de son mari se montrait peu fidèle ; si c’était la raison de cette méchante humeur, un front impassible restait le meilleur des masques.
MmeLaurenty tâcha d’aborder un sujet nouveau, dès que l’on fut assis à table.
« Julien ! avez-vous appris le triste accident dont tout le monde parle ?
— J’arrive à peine, ma chère ! comment l’aurais-je appris ?
— Un soldat du fort s’est suicidé, la nuit dernière. On a cru d’abord à un geste malheureux, mais le major a déclaré qu’il avait voulu se tuer. On ne sait rien d’autre. Le pauvre homme ! quel crime d’attenter ainsi à ses jours ! »
MmeLaurenty ajoutait cette dernière phrase pour Jacquot. Pourquoi, songeait-elle, parler de suicide devant l’enfant ? Elle allait moraliser encore son récit, quand elle fut interrompue.
« Quel crime, dites-vous, ma chère ? quel crime ! N’a-t-on plus le droit de sortir de la vie quand on a suffisamment goûté de son fiel ? Ah ! tenez ! je l’approuve, ce garçon ! Il était malheureux ; maintenant, le voilà tranquille. Eh bien ! qu’est-ce que tu as, toi ?
Jacquot avait tressailli.
Les mêmes paroles ! les mêmes ! tout à fait les mêmes paroles !
« Voyons, Julien, ce ne sont peut-être pas des sujets à traiter devant un…
— Oui ! oui ! vous avez raison, ma chère ! vous avez toujours raison ! mais, si notre enfant était mieux élevé, il n’écouterait pas les conversations à table. »
Jacquot mit le nez dans son assiette.
« A propos de Jacquot, dit MmeLaurenty, hâtivement et pour rompre les chiens, M. Salvert m’a prié de l’excuser, demain, de deux à cinq. Il m’a dit avoir une occupation importante et ne viendra que mercredi. Vous n’y voyez aucun inconvénient, n’est-ce pas Julien ? »
Mais M. Laurenty ne pouvait plus répondre.
Il riait ! il riait d’un grand rire aigre, coupé de hoquets et comme d’un bruit de déchirure ; il riait, renversé sur sa chaise. Bientôt, il se leva en titubant et s’effondra plus loin dans un fauteuil, près de la cheminée : il riait trop pour rester à table ! Son rire variait, tantôt méchant, tantôt large et vraiment joyeux ; il riait sans pouvoir s’en retenir ; il avait été frappé par le rire ; il riait sans mesure.
« Qu’y a-t-il, mon ami ? qu’y a-t-il ? vous m’effrayez ! »
M. Laurenty se serra les joues et dit, d’une voix à peine compréhensible :
« Salvert !… Salvert !… occupation importante ! ah ! ah ! ah !… occupation importante ! voulez-vous savoir ? on me l’a dit au cercle ! ah ! ah ! il va, cet homme grave, il va aux gorges d’Ollioules avec une petite femme ! il manque sa leçon pour aller faire la noce !… ah ! »
Ici, néanmoins, MmeLaurenty se fâcha.
« Julien ! je vous en prie ! Julien ! vous n’y pensez pas ! Julien !
— N’importe qui ! ma chère ! n’importe qui ! pas lui ! lui ! le philosophe ! le moraliste ! ah ! »
Il riait encore, il n’était plus gai. Cela l’agaçait, en somme, que Salvert fût l’amant de la jeune Arlette. Il riait… il l’aurait battue, cette adolescente blonde qui ressemblait à Valentine, qui sortait avec Salvert ! Voyez-vous cela ! Salvert !… Mais il riait toujours.
« Julien ! je vous en conjure ! taisez-vous ! »
Soudain, il pensa à Jacquot. Son rire mourut. De cette crise, il restait tout secoué. Où donc se trouvait Jacquot ?
Jacquot s’était levé de table. Assis dans un coin de la pièce, il regardait le tapis, un peu trop fixement.
« Il est ému, dit MmeLaurenty, par cette histoire du soldat qui s’est tué. »
M. Laurenty avait l’air assez honteux. Il tira de son étui un cigare et l’alluma pour se donner une contenance.
Très pâle, Jacquot demanda s’il pouvait aller se promener dans le jardin.
« Laissez-le sortir, dit M. Laurenty, le soir est doux.
— Va, mon enfant ! »
Jacquot embrassa ses parents et sortit.
« Il faudra surveiller vos paroles, mon cher Julien. Cette conversation à propos du soldat l’a certainement troublé, et puis votre fou rire lui a peut-être fait peur. »