Jacquot descendit dans le jardin et s’y promena quelques instants. M. Laurenty disait vrai : la nuit était douce. Toute noyée par l’éclat de la lune, elle semblait de verre, d’un verre magique, bleu pâle, fait d’argent, d’eau et d’azur, mais Jacquot, préoccupé par des soucis plus graves, ne regardait guère la nuit.
Tel autre jour, quel plaisir c’eût été de courir tout seul dans le jardin, à cette heure ! Aujourd’hui, Jacquot souffre trop. Tant de chagrins le tourmentent, si nombreux et si divers ! Il en reprend le compte, mais il ne pleurera pas : il est devenu un homme. Il se raidira. Il sera héroïque à la façon des gens dont on parle dans les livres. Pourtant, quand il pense à ces choses, il se sent bien peu de courage.
Jacquot va dans le petit bois. Il en connaît tous les détours. C’est un lieu choisi pour être malheureux. Les arbres noirs sont proches, sont familiers. Si l’on a peur de la nuit, il y a toujours une échappée de bleu où dort la mer immobile, où chantent des rayons d’argent.
Mais comment regarder tout cela quand on a tant de peine ?
Être consolé ! il voudrait être consolé ! il voudrait que l’on vînt effacer en lui ces images qui le harcèlent. Les arbres noirs font de leur mieux, mais qu’y peuvent-ils, les bons arbres noirs ? qui donc pourrait le consoler ?
Il ne peut aller vers sa mère, il n’oserait. Non point qu’elle soit toujours d’humeur acide, mais avec elle, « on ne sait jamais pour sûr », et Jacquot voudrait un abri dont il ne pût douter.
Son père ? Oh ! il n’y pense même pas ! Son père se montre souvent gentil, mais, comme Lucienne quand elle raconte une histoire, il ne sait pas. Il vint, un soir, à Jacquot cette idée absurde que M. Laurenty avait peur de lui !
Lucienne n’a qu’un défaut grave : elle est inutile. Certes, il l’aime, il l’aime tendrement ; néanmoins c’est toujours lui qui parle ; Lucienne ne dit rien, jamais, ou des bêtises. Pour l’instant, il faut à Jacquot plus qu’un doux regard, plus même qu’un baiser, il lui faut une étreinte forte et ce tendre langage qu’il reconnaîtrait bien, mais a peu entendu.
M. Salvert (oh ! cela est insupportable !) M. Salvert l’aurait consolé tout de suite, sans peine. M. Salvert aurait dit ce qu’il fallait dire pour rendre du courage, mais, maintenant, il ne pourrait plus, car M. Salvert n’est plus le même.
Ces choses pas propres dont on ne peut expliquer la terrible importance, M. Salvert les fait aussi. Jacquot tremble à ce souvenir. Son père l’a dit pendant le dîner. Dès ce moment, tout a croulé. M. Salvert est donc comme les autres ! M. Salvert n’est plus celui vers qui l’on va pour expliquer un problème, pour calmer un chagrin, et qui comprend toujours.
Il avait tant d’affection pour M. Salvert ! tant de confiance en lui ! Jacquot sent son cœur vide et froid. Il n’a pas envie de courir, il n’a plus envie de pleurer. Il marche à petits pas, la tête basse, les mains jointes. Sa bouche tremble un peu, malgré lui. Jacquot n’essaye pas de former des paroles. Jacquot n’a rien à dire ; il ne peut que désespérer.
Et Leduc est mort ; Leduc s’est tué. Cela aussi lui paraît affreux, mais si triste que ce soit, Jacquot y trouve un peu d’allégement, car il a pris une décision, depuis quelques minutes déjà. Sans doute, il ne causera plus avec Leduc, il ne lui rendra plus visite sur le sentier du fort, et jamais plus il ne lui serrera la main. Peut-on se figurer cela ! jamais plus il ne lui serrera la main ! Oui, oui, la décision semble bonne. Les soldats ont dit : « Le pauvre bougre, il est tranquille, maintenant. » Jacquot se répète la phrase. Son père aussi a dit : « Ah ! tenez, je l’approuve, ce garçon ! » Jacquot s’en souvient très exactement. Il a donc raison ; Jacquot va se tuer. Il lui manque un fusil, mais il se tuera quand même. Son chagrin le gêne trop dans la gorge, et dans la poitrine, et dans la tête. La décision est prise. Il serre l’une contre l’autre ses petites mains ; il s’est fait une promesse. Vingt fois, cent fois, on lui a dit : « Ne va pas au bord de la falaise, tu pourrais te tuer ! » Aujourd’hui, seulement, il peut bien désobéir, puisqu’il sera tranquille après, puisque ce sera fini. Il ne peut continuer à vivre de cette façon. Trop d’inconnu l’entoure ; tant de noir que personne ne peut éclairer !
Un instant encore. — Il veut penser. Il s’assied sur le banc. Sans paroles, il dit adieu à ses parents, à M. Salvert (avec une petite bouche honteuse qui fait peine), à Leduc qui est mort, au docteur Périer, à Lucienne, à tous les autres, aux domestiques, à MlleJeanne, là-bas, en ville ; Jacquot se lève et prononce plusieurs fois, à voix basse :
« Adieu ! adieu ! »
Par de petits gestes, presque des baisers, il envoie ses adieux aux deux villas, au bois de pins, au fort, à la colline, aux plates-bandes, à la mer, à toutes les choses qu’il aime, de tous les côtés, partout.
Et maintenant, il va marcher vers la falaise.
Oh ! la mer, là, devant lui, toute bleue ! Oh ! il a peur, il recule.
Mais M. Salvert a dit qu’un homme devait être brave. Il faut sauter.
Non ! non ! c’est trop haut ! non ! il ne peut pas ! il… il se fera mal !
M. Salvert a dit qu’il fallait être brave. Allons !
Oh ! sur le bord, c’est glissant ! les cailloux roulent, ils font du bruit en bas. Tomber comme ces pierres ! oh ! et si longtemps !
M. Salvert a dit… et la mer qui miroite ! si grande ! si claire ! si dure !
Jacquot crie, Jacquot a très peur. Brusquement, il se tait. Une pensée nouvelle se propose.
M. Salvert lui a montré comment on sautait sans avoir peur. Jacquot sait sauter sans avoir peur. On prend son champ, on replie les jambes sous soi… et c’est fait.
Il va chercher le banc. Il le traîne jusqu’au bord de la falaise. Il s’anime, il y met plus de force qu’il n’est besoin. Le voilà droit. Allons ! il sautera. M. Salvert l’a dit. Il aime bien M. Salvert. Il a tout oublié. Allons ! allons ! Il joue. Il part du fond de l’allée. Un, deux, trois ! Le voilà parti ! Il court ! il court ! Il saute d’un brusque élan.