XLIV

Une heure passa.

Le jardin bleu n’était occupé que par le bruit d’une famille d’oiseaux, réveillée subitement au passage d’une chauve-souris. Ses membres s’interpellaient avec ardeur, et se plaignaient, et protestaient. Ils gazouillèrent encore quelque temps, puis s’endormirent de nouveau. On n’entendit plus alors que le chant de la mer, monotone, très doux et régulier, au pied de la falaise.

Les plates-bandes avaient un peu foncé, depuis une heure ; elles perdaient peu à peu leur ton verdâtre de turquoise, elles devenaient violettes et bleues, d’un bleu de saphir, tandis que les pins de la lisière du bois, noir de velours, maintenant, semblaient, contre le ciel où se couchait la lune et contre les rochers pâles, de très subtiles et japonaises découpures.

Mais le jardin restait toujours magique, délicieux par son détail et son ensemble, avec quelque chose d’ensorcelé et de charmant, d’une couleur de conte et d’un dessin d’estampe exotique. Que ce fût d’amour, de poésie ou de pays lointains, on eût rêvé là toute une nuit.

Sur la plage, un flot souple, tranquille et long, venait mouiller le sable, se retirait et revenait à petit bruit, en jouant avec le clair de lune. Il jouait avec le clair de lune ; il brassait des fragments de miroirs, devant la falaise rouge et triste qui le regardait.

A quelques pas de l’endroit où le vieux Pierre amarrait son bateau, il y avait un petit tas de choses grises que l’on voyait à peine, tout ramassé, tout humble, qui ne prenait presque pas de place. La pointe du flot parvenait juste à en toucher le bord, mais, quand il se retirait, on eût dit qu’il en ramenait chaque fois quelque chose de sombre, de liquide et de sombre, qui se perdait bientôt.

Là-haut, dans le jardin, quelqu’un criait :

« Jacquot ! Jacquot ! »

M. et MmeLaurenty étaient tous deux sur le perron de la villa.

« Ma chère ! cet enfant abuse des permissions qu’on lui donne.

— Où peut-il avoir passé ? Jacquot ! Jacquot ! »

La voix de MmeLaurenty était perçante et maigre.

« Jacquot ! Jacquot ! »

La voix de M. Laurenty sonnait plus lourd et portait moins loin.

Ils crièrent ensemble :

« Jacquot ! Jacquot ! »

« Ce que je vais lui tirer les oreilles ! ajouta M. Laurenty.

— Je commence à être inquiète », ajouta MmeLaurenty.

On héla les domestiques. Le jardin fut plein de cris. Surpris par ce tumulte, le docteur Périer accourut :

— Qu’y a-t-il, mes amis ?

— Jacquot a disparu !

— Il doit être sur la route ! »

On chercha.

Le vieux Pierre, qui rentrait du cabaret, passa devant la grille. On requit son aide.

« M. Jacquot ? il doit être dans le petit bois.

— Allez voir par là-bas, mon brave Pierre, dit MmeLaurenty, mais il nous aurait entendus. Allez-y tout de même. »

Le vieux Pierre s’en fut parcourir le bois.

« Monsieur Jacquot, criait-il. Voyons ! Monsieur Jacquot ! vous vous cachez ! Je vais me fâcher, monsieur Jacquot ! »

Il se renseigna auprès du soldat qui montait la garde à côté d’un tas de cendres.

Depuis longtemps, le soldat n’avait vu personne. Alors, comme il se sentait inquiet et de mauvaise humeur, le vieux Pierre lui reprocha le tas de cendres, si près des buissons.

« On fait attention, bon Dieu ! C’est comme ça qu’on fout le feu ! »

Mais le soldat haussa les épaules.

« Peut-être qu’il est allé voir ma barque », pensa le vieux Pierre.

Il descendit par le sentier et les deux escaliers menant à la plage.

« Monsieur Jacquot ! voyons ! Monsieur Jacquot ! C’est pas raisonnable ! »

Puis il aperçut, à quelques pas, sur le sable, une chose grise, couchée.

« Ah ! Bonne Mère ! cria-t-il, monsieur Jacquot est tombé ! »

Il se sentit très vieux, tout à coup ; il avait froid ; il tremblait.

« C’est monsieur Jacquot ! c’est bien lui ! »

Il tâcha de soulever le corps, mais, en vérité, ses bras refusaient tout service. Accroupi sur le sable, il prenait les mains de l’enfant, il pressait sa poitrine, il touchait son visage. C’était inutile. De quelques instants, il n’osa point appeler. Lui qui ne craignait pas les nuits de pêche en plein hiver, il grelottait dans ce clair de lune de septembre.

« Faut pas faire la femme, murmura-t-il. Faut pas pleurer. »

Le vieux Pierre souleva Jacquot.

MmeLaurenty criait toujours dans le jardin d’une voix exaspérée. Lucienne, qui venait de se coucher, la fenêtre ouverte comme à l’ordinaire, fut intriguée par les clameurs de cette voix perçante. Elle sauta du lit et regarda dans le jardin de la villa Mireille. Le beau jardin bleuâtre avait l’air calme et doux.

« Comment que je vais leur dire ça ? pensait le vieux pêcheur en remontant la pente rude et caillouteuse. Ah ! quel malheur ! bon Dieu ! quel malheur ! »

Et ces cris, là-haut ! tous ces cris obstinés ! tous ces cris inutiles !

Le vieux Pierre tenait Jacquot dans ses bras, doucement, religieusement ; parfois il s’arrêtait pour le regarder encore et parfois il le pressait contre lui.

Peu d’instants plus tard, Lucienne, au moment même où elle allait se recoucher, aperçut le vieux Pierre qui débouchait dans le jardin par le sentier de la falaise, tenant dans ses bras quelque chose qui ressemblait à un sac.


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