« Oui, Leduc, un artilleur ! Pas grand’chose, pour sûr ! Je crois qu’elle se paye sa tête ! Ah ! c’est une belle fille ! »
Gaétan éclata d’un rire satisfait.
Jacquot s’éloigna, la tête basse.
Que voulez-vous ! les sous-sols de la villa Mireille ouvrent sur le jardin par un grand soupirail. En passant sur la pelouse, on peut entendre ce que disent les domestiques. Ce n’est pas écouter, cela ! Jacquot a surpris cette conversation sans le vouloir. Gaétan était à la cuisine ; la cuisinière et lui parlaient fort. Jacquot se promenait. Il s’est arrêté, surpris par ce nom : Leduc. Il était question de son ami. Alors, de quelques instants, il n’a plus bougé. Non, ce n’est pas écouter, cela !
Jacquot s’en va vers le fond du jardin. Derrière le treillage, Leduc fait les cent pas.
« Eh bien ! monsieur Jacquot ! Ça va toujours ?
— Ça va toujours, Leduc. Il fait bien beau, ce matin.
— C’est vrai qu’il fait bien beau. »
Et ils se taisent tous deux.
L’heure passe, ensoleillée et pure, joyeuse, fraîche et folle, chantante par ses oiseaux, par ses cigales, par le bourdonnement des mouches, le grésillement des libellules peureuses et, tout au bas de la falaise, par le léger clapotis de la mer. Il fait beau, il fait doux. Ce serait bon de vivre si le cœur ne saignait.
Les deux amis parlent encore. Ils se disent des phrases courtes suivies de longs silences. Ils parlent de la pêche du vieux Pierre, du fort où l’on doit, le lendemain, entreprendre des travaux ; Leduc parle de son capitaine malade ; Jacquot parle de Lucienne, absente jusqu’au soir. Puis, de nouveau, ils se taisent, très longuement.
Ah ! qu’ils voudraient, tous deux, se confier leurs peines ! Mais ils ne peuvent pas. De rester ainsi muet, Leduc souffre davantage. Il n’a pas d’amis à qui se confier ; ses camarades se moqueraient de lui et, vraiment, c’est par trop cruel de rester à souffrir pour soi tout seul. Parler à cet enfant ? Non, ce ne serait pas bien. Et puis, il n’oserait pas, il ne saurait par où commencer. Enfin, ce serait inutile ! Mais, sans rien lui dire, il aimerait tant lui faire comprendre qu’il a très mal ! Si Jeanne ne l’aime pas, il se sent perdu. Leduc aime Jeanne absolument, aveuglément, comme dans son pays, là-bas, on aime les belles saintes des chapelles. Que fait-elle donc ? pourquoi, tout à coup, ne veut-elle plus le voir ? Ce Gaétan ? Est-ce qu’elle aime Gaétan ? Voyons ! si, d’un air tranquille, et sans trembler, il lui disait, demain : « Mademoiselle Jeanne, voulez-vous que nous nous mariions ? » Il faudrait avoir une tenue bien propre, offrir un bouquet, sourire d’un air gentil. « Mademoiselle Jeanne, voulez-vous que nous nous mariions ? » Que répondrait-elle ? Mais peut-être est-il une gourde ? Oui ! oui ! on lui a bien fait entendre que Gaétan, et d’autres aussi… Alors il ne comprend plus ! Il croyait ne pas lui déplaire. Pourquoi donc se refuse-t-elle ?… Non ! des mensonges !… Se mettre en ménage ?… Leduc revient au moulin…
« Mais, j’ai pas le sou ! »
Sans y penser, il a dit ces mots à voix haute.
Jacquot lève la tête.
Pour mieux réfléchir, il s’est allongé dans l’herbe, contre la palissade. A l’aide d’un fétu de paille, il met le désordre dans une petite fourmilière de fourmis rousses. D’un seul coup de lance, il crée une révolution. Cela s’apaise, peu à peu. Alors, Jacquot repique dans le tas.
On pense très bien, ainsi, couché à plat ventre, appuyé sur les coudes, les mollets nus battant l’air, avec, autour de soi, l’herbe courte, les mouches et le peuple distendu des sauterelles. Car il ne prête guère d’attention à son travail perturbateur : d’autres soins l’occupent. Comprendre ! il ne peut comprendre. Il n’ose demander ; il ne sait même pas formuler sa question ; il se sent perdu. Une angoisse trouble, obscure, inexprimable, le torture. Quand Lucienne est là, très bien, on joue ; on travaille avec M. Salvert ; mais, seul, on songe à ce qui vous occupe, et le sujet est parfois si difficile, si compliqué !
Qu’est-ce que tout cela veut dire ?
Depuis quelque temps, il entend trop de choses nouvelles. La veille, MmeLaurenty a grondé sa femme de chambre. Le crime ne laissait pas d’être grave, Julie ayant, de façon irrémédiable, brûlé des dentelles en les repassant. Mais, l’après-midi, quel affreux vacarme à la cuisine ! Traitée, à son goût, avec trop de rigueur, Julie ne se possédait plus. Elle parlait de MmeLaurenty et du docteur Périer en usant de mots bien étranges. Assis sur un banc dans le jardin, Jacquot tâchait d’apprendre leSonge d’Athalie, mais les imprécations de la femme de chambre lui parvenaient en bouffées sonores. Qu’il était donc malaisé de retenir des vers !
Un jeune enfant, couvert d’une robe éclatante,Tel qu’on voit des Hébreux…
Un jeune enfant, couvert d’une robe éclatante,Tel qu’on voit des Hébreux…
Un jeune enfant, couvert d’une robe éclatante,
Tel qu’on voit des Hébreux…
Fallait-il prononcer des z’ Hébreux ou des Hébreux ? Des z’ Hébreux, sans doute.
Tel qu’on voit des Hébreux les prêtres revêtus.
Tel qu’on voit des Hébreux les prêtres revêtus.
Tel qu’on voit des Hébreux les prêtres revêtus.
On parlait aussi de M. Laurenty, en termes très grossiers. Oh ! cela devenait insupportable. Se souvenant des conseils de M. Salvert, Jacquot ferma le livre et s’en fut rendre visite au vieux Pierre qui raccommodait un filet pour sa pêche du lendemain.
Et, aujourd’hui encore, ce que Gaétan disait de Leduc !
Jacquot taquinait toujours les fourmis et songeait.
« Qu’est-ce que cela veut dire, tout ça ? Papa fait la noce en ville. Maman couche avec mon parrain, « couche avec… » couche avec mon parrain, et Gaétan, quand il parlait de cette personne qui « se paye la tête de Leduc » disait : « Oh ! je couche avec elle depuis longtemps ! » Il « couche avec elle », et papa « fait la noce » en ville… » Tant de mots dont Jacquot ne sait pas au juste ce qu’ils signifient !
Jacquot sent des picotements à ses yeux. Les fourmis ne l’intéressent plus. Il lâche le brin de paille. Il voudrait se cacher la figure dans l’herbe et pleurer, non pas tranquillement, comme il fait parfois, et sans bruit, à la façon digne des grands garçons, mais en poussant des cris, en donnant des coups de pied, en hurlant, en se démenant. Lucienne a pleuré ainsi, la semaine dernière, puis elle s’est endormie. Oh ! dormir !
A cet instant, Leduc dit à voix haute sa dernière pensée.
« Mais j’ai pas le sou ! »
Et Jacquot lève la tête.
Cela est clair. Il comprend cela.
« Vous n’avez pas le sou, Leduc ?
— Oh ! pardon, Monsieur, j’ai parlé fort sans le vouloir ! Des ennuis, vous savez ! Des chagrins ! Pardon, monsieur Jacquot ! »
Des chagrins, des ennuis, cela aussi est clair ! Mais Jacquot, ce jour-là, ne peut compatir au mal d’autrui. Et, pourtant, Leduc a des ennuis, il souffre. Brusquement Jacquot s’assied, se prend les genoux dans les mains, lève le menton et, regardant son ami droit dans les yeux, demande :
« Leduc, qu’est-ce que cela veut dire : coucher avec ? »
Le soldat est tout secoué d’un haut-le-corps.
« Ah ! comme c’est vilain, monsieur Jacquot !
— Pourquoi, Leduc ?
— Parce que c’est pas des choses à dire !
— Pourquoi, Leduc ?
— Mais… mais qui vous apprend ça, monsieur Jacquot ?
— Je l’ai entendu, Leduc.
— Il ne faut plus, monsieur Jacquot !
— Leduc ! qu’est-ce que cela veut dire : coucher avec ? »
L’enfant ouvre de grands yeux suppliants et sombres. Il veut savoir, et le soldat ne sait comment répondre.
« C’est mal, monsieur Jacquot ! c’est vilain ! c’est pas propre ! c’est un péché ! »
Que peut-il dire d’autre ?
« Ah !… ah ! oui ! mais alors… »
Jacquot réfléchit encore un peu, devant le soldat qui ne souffle mot.
« Merci, Leduc. Au revoir ; à demain ! »
Sa petite figure est grave.
« Nous ne sommes pas fâchés, monsieur Jacquot ?
— Oh ! non ! Leduc. Je vous aime bien ! »
Mais maintenant, la petite figure est désolée.