XXII

Ce pin tors et fourchu offrait de trop sérieux dangers. A la branche morte dont il piquait la brise, l’aéroplane risquait toujours de déchirer son aile. Il convenait d’aller autre part, et, pour obtenir des vols satisfaisants, on ne pouvait trouver mieux que le pré des Pêcheurs. Par malheur, il fallait, quand M. Salvert était absent, demander la permission de s’y rendre, M. et MmeLaurenty n’aimant pas que leur fils se commît avec les gamins du quartier.

La licence accordée, Jacquot, embarrassé de son encombrant et léger fardeau, allait sortir de la villa Mireille. Ayant posé l’aéroplane sur l’herbe, il voulut ouvrir la petite grille, pour faire passer l’oiseau avec soin, de biais, sans rien froisser du délicat organisme, mais il s’arrêta, un peu effaré par l’excessif rayonnement de l’heure et regarda la route à travers les barreaux.

Le large ruban de poussière brûlait, chauffé au blanc, et les rails du tramway le marquaient ainsi que d’un double galon luisant et bleuâtre. Plus loin, un fossé, profond en cet endroit et très malodorant, pour la suppression duquel M. Laurenty était en litige ; plus loin, le talus ; plus loin, un mur, blanc comme linge, coiffé d’éclats de verre ; plus loin, les campagnes étagées ; plus loin encore, la montagne grise aux nobles lignes et, plus haut, la roue divine du soleil.

A l’encontre de son père, Jacquot aimait les jours de belle chaleur, les bruits métalliques de l’été et ces minutes de vaste silence qui, parfois, le surprenaient comme un bruit nouveau. Il allait ouvrir la petite grille, quand un enfant parut sur la route. Il marchait vite, faisant tourner et chassant devant lui à coups de fouet une grosse toupie. Il la relançait, la rattrapait, puis, d’un juste cinglon, la relançait encore, tout droit. Jacquot admira cette adresse. Il n’était pas capable de gouverner ses jeux aussi proprement. Sa toupie, il l’eût depuis longtemps jetée contre un mur, à droite, à gauche, n’importe où.

Oh ! ces bonds précis ! ces claquements du cuir souple !… A cet instant même, l’enfant eut un geste malheureux et la toupie tomba dans le fossé. Ce fut tout un drame ! L’eau était bien bourbeuse, bien infecte, et le fossé bien profond ! Comment repêcher l’objet ? Un matelot, qui passait sur la route, offrit son aide, mais la branche dont il voulait se servir était trop courte. On tint conseil. Il semblait impossible, vraiment, de descendre dans ce trou empesté. Survint alors un marchand de vieux habits qui gagnait la ville, haillonneux, poussiéreux et cassé. Il s’arrêta pour savoir ce que l’enfant et le matelot regardaient dans le fossé noir. Point de perche assez longue… Quelqu’un devait se dévouer.

« Eh ! je vais sauter dedans ! »

Il posa sur une pierre le sac d’habits qu’il portait, se déchaussa, releva son pantalon sur de très vieilles jambes, et fit comme il avait promis de faire. En sortant, il tenait la toupie et la séchait sur le bord de sa manche.

« Ça pue un peu ! » dit-il avec un bel accent de terroir.

Il haussa les épaules, agréa le merci de l’enfant, dit quelques paroles au matelot, et s’en fut. Bientôt après, sur l’éclatante poussière, l’enfant relançait sa toupie.

Jacquot avait suivi la scène avec intérêt. Il se baissa pour ramasser son aéroplane. Là, sur l’aile gauche, se voyait encore la blessure qui, grâce à de la colle fournie par Gaétan, était pansée tant bien que mal. Pourtant, le papier gommé eût été d’un meilleur usage, plus léger, plus sûr. Jacquot s’assit dans l’herbe pour mieux voir la chose. L’oiseau volerait bien ainsi ; il volerait bien… mais Jacquot ne désirait plus se rendre au pré des Pêcheurs. Il se sentait trop seul ; cela ne l’amusait plus ! Et si la déchirure se rouvrait, que de complications ! Non ! il resterait à la villa Mireille et se coucherait sous les pins. Plus tard, Lucienne viendrait peut-être, quand la chaleur serait un peu tombée, vers cinq heures, toute rose sous un grand chapeau, le nouveau chapeau bleu ciel. Oui, peut-être…

Jacquot rentra, mit son aéroplane dans le placard de l’antichambre et gagna un coin d’ombre, au fond du bois de pins, avec un livre d’aventures, de belles aventures lointaines.


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