XXIII

Le crépuscule de ce jour descendait parmi de petits nuages roses et mauves qui composaient un ciel très tendre. MmeLaurenty rentrait d’une visite dans une campagne voisine. Elle trouva son mari ronflant au fond du fauteuil d’osier de la véranda. Elle se sentait heureuse : sa robe de coutil blanc lui seyait, l’après-midi s’était agréablement laissé vivre (médisances, compliments, cartes et boissons fraîches) et le soir promettait de la brise.

Debout, très fine, malgré la robe de coutil, un peu hanchée à gauche et s’appuyant par un bras tendu contre le chambranle de la porte vitrée, sa silhouette, au seuil de la véranda, était vraiment séduisante.

M. Laurenty s’embrouilla dans un long ronflement, se réveilla, toussa et regarda sa femme. Elle souriait.

« Le pauvre homme ! » pensait-elle.

Tour à tour, elle éprouvait à son endroit des sentiments de haine et des sentiments de pitié presque affectueuse, de l’agacement et puis de la condescendance. La veille encore, elle le détestait pour quelques mots murmurés par Georges Périer, au sujet de Jacquot, mais, dans ce fauteuil, il avait l’air si pacifique et tellement vaincu !

« Vous dormiez, Julien ?

— Eh oui, ma chère ! cette chaleur m’abrutit. J’ai même dormi très longtemps… Oh ! quelle toilette charmante ! Venez que je vous admire ! »

Elle s’approcha :

« Ce coutil vous plaît ?

— Vous êtes exquise ! »

Il la débarrassa de son ombrelle, de son voile de gaze, de son chapeau. Jamais il ne l’avait vue aussi printanière, illuminée d’un tel sourire. Brusquement, il la regarda dans les yeux. C’était là sa femme.

« Asseyez-vous, Hélène ; restez quelques instants. »

Tous deux s’assirent, silencieux et songeant. Elle frémit un peu, car il lui avait baisé les mains, mais, d’abord, ils ne dirent mot. Ils se sentaient envahis d’une gêne sourde, pris par une sorte d’hésitation, non point celle qui nous trouble devant un acte précis à entreprendre, mais celle qui nous saisit devant la vie même, devant une façon d’être que l’on voudrait et que l’on ne voudrait pas adopter, devant un sentiment que l’on désirerait rappeler à soi et que l’on a mis en exil depuis si longtemps ! devant le carrefour de deux chemins mal dessinés l’un et l’autre et dont on ne sait au juste où ils peuvent mener. Douleur profonde et diffuse, inquiétude où se mêle un remords ; ils en souffraient tous deux ; ils n’osaient se le dire.

Et, peu à peu, MmeLaurenty se demanda si elle ne ferait pas bien de quitter son amant. Ne valait-il pas mieux rompre, et pour toujours ? rompre et tâcher de vivre auprès de cet homme qu’elle n’aimait certes pas, que jamais elle ne saurait chérir, mais avec lequel, peut-être, un compromis était possible, en demandant plus de patience, en promettant plus de douceur ? Pourtant, elle aimait son amant ; oui, mais lui, ne se lasserait-il pas ? Alors, à quoi bon ? A quoi bon souffrir ? souffrir en vieillissant ! Oh ! l’atroce pensée : vieillir, aimer encore et n’être plus aimée !

Cependant, M. Laurenty, les yeux à demi clos, évoquait la double image de sa femme et de son enfant. Il se souvenait aussi d’un vieux rêve, d’un très vieux rêve de jadis : se marier avec une jeune fille qu’il aimerait, avoir d’elle un garçon bien portant, d’humeur avisée, qui lui ferait honneur ; vivre ainsi, paisible, vivre ainsi et vieillir sans en demander davantage. Son rêve de vingt ans ! Or, il l’avait vécu sans voir, comme fait un aveugle, sans entendre, comme un sourd, sans savoir, ah ! Dieu ! sans savoir ! et, peut-être, demain, mourrait-il ! Une sueur lui glaça le front. Il pensa que, depuis quelque temps, il s’alourdissait beaucoup. Son père était mort d’un coup de sang, très jeune. Il le revoyait, le soir de l’accident, étendu par terre, la face violette et boursouflée. Finirait-il ainsi, sans avoir joui de rien ? Car le cercle, le casino, les cafés, les charmantes filles de Toulon l’amusaient bien, sur le moment, mais leur souvenir l’ennuyait. Alors, ne pourrait-il, sans trop se découvrir, sans grandes scènes, sans rien manifester, se rapprocher de sa femme, connaître un peu ce beau gamin qui était son fils, rester un peu chez lui, vivre enfin le rêve de ses vingt ans ! Et, par exemple, pourquoi ne passerait-il pas auprès de sa femme et de Jacquot la soirée de ce jour ? Valentine ne l’attendait pas, en somme…

Prudemment, presque honteusement, il reprit la main nerveuse et longue qui reposait sur la jupe de coutil blanc. Il la baisa de nouveau et se sentit devenir très rouge.


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