XXXII

M. Salvert se montre vraiment bien gentil ; non pas que sa parole soit spécialement douce, de cette douceur molle qui parfois donne envie de rire chez certaines vieilles gens et qui finit par agacer, mais, quand il explique quelque chose, c’est tout à fait clair, et il continue à expliquer jusqu’à ce que l’on ait bien compris. Et puis encore, ce qu’il dit sert toujours à quelque chose : on s’en apercevra aujourd’hui même, ou demain, ou plus tard, mais l’instant viendra où la leçon portera son fruit.

Hier, un drame s’est passé à la villa Mireille et Jacquot n’en garde aucun sujet d’orgueil. Lucienne, Paul, Alice et lui jouaient à sauter par-dessus le banc de bois vert qui se trouve au fond du jardin. Paul, étant de grande taille, y arrivait sans peine ; Alice, s’abstenait ; Lucienne trichait un peu, sautait en oblique, évitait le dossier ; tout cela d’un air drôle, bien entendu, et sans se cacher, de sorte que l’on riait. Mais Jacquot avait voulu franchir le banc comme faisait Paul, honnêtement. Une fois, il y parvint ; en recommençant, il se prit le pied et culbuta. Des pleurs s’ensuivirent : Jacquot est un peu nerveux depuis quelques jours. Lucienne, par sympathie, ne laissa pas que de pleurer aussi. Paul, qui pose beaucoup au grand garçon, haussa les épaules et s’éloigna non sans dignité. Ce fut toute une scène, et fâcheuse. Dans le coin du jardin où l’on a disposé une table et des chaises rustiques, M. Salvert lisait un gros livre à couverture bleue. Il s’approcha tranquillement, puis, d’un air étonné dont Jacquot perçut le reproche, s’enquit des raisons de cet orage.

« Eh bien ! dit-il, cela prouve seulement, mon cher Jacquot, qu’il faut apprendre à sauter mieux. Le banc n’est pas très haut, et, puisque Paul a su le franchir, vous pouvez en faire autant. Allons ! taisez-vous, Jacquot. Vous ne vous êtes pas blessé ! Ce n’est rien du tout. Rentrez-moi ces larmes ! Allons, Jacquot ! allons ! et maintenant, recommençons ! »

Que M. Salvert saute donc bien ! on dirait qu’il saute tous les jours ! qu’il a l’habitude ! C’est rapide, c’est élégant, c’est vigoureux : Jacquot se souvient d’un acrobate du cirque dont l’élan n’était pas plus sûr.

M. Salvert explique.

« Regardez ! Quand je quitte terre, je plie les jambes de côté, sous moi. Vous voyez l’effet : je gagne de la hauteur. Là… »

M. Salvert saute à merveille ; M. Salvert saute de façon inégalable.

« Là… et quand je retombe, je me laisse aller un peu. Là… Essayez vous-même, par-dessus cette canne d’abord. Encore ! Encore une fois ! Plus haut ! Encore plus haut ! Là… c’est bien. Maintenant, voyez : vous avez, sans vous en apercevoir, sauté plus haut que le banc. Encore une fois, mais par-dessus le banc, cette fois : il est plus bas que la canne. Ah ! vous avez peur, Jacquot ! vous gardez le souvenir de votre chute, et vous avez peur… Allons, Jacquot ! »

Jacquot saute, Jacquot saute encore, Jacquot recommence ; il sauterait vingt fois de suite. Jacquot franchit le banc sans effort.

Et toutes les leçons de M. Salvert sont ainsi.


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