XXXV

Avant de s’endormir, Jacquot réfléchit. La lecture lui reste interdite parce que cela est mauvais pour les yeux et que, d’ailleurs, les enfants ne doivent pas lire au lit ; encore un agrément réservé aux grandes personnes ; mais nul ne peut empêcher Jacquot de réfléchir.

Réfléchir, c’est, au juste, penser à ce que l’on a fait pendant la journée ; voir si l’on comprend toute la leçon de M. Salvert ; s’imaginer Lucienne jouant avec soi dans le bois et le jardin ; causer avec Leduc comme s’il se trouvait là ; compléter la liste des questions que l’on posera à M. Salvert dès le lendemain. C’est cela, réfléchir.

Parfois un chagrin dérange tout, dès le premier instant ; on ne réfléchit pas, on est malheureux ; on se roule dans son lit, de droite et de gauche, comme si l’on avait la fièvre, ou bien on se pelotonne dans un coin frais, on rentre dans sa coquille à la façon des escargots, et, le matin, en se réveillant, on a mal à la tête. A midi, au déjeuner, l’on dit : « J’ai passé une mauvaise nuit » ; à quoi Maman répond souvent d’un air railleur : « Voyez-vous ça ! Monsieur a passé une mauvaise nuit ! » et l’on devient rouge.

Ce soir, Jacquot est obsédé par des préoccupations multiples. Il ne réfléchira pas, il fera cette autre chose qui rend malheureux et donne la migraine : il pensera à ses chagrins. Il en a ; il en a plus d’un.

L’important est, d’abord, de mettre un peu d’ordre dans tout cela. Encore un conseil de M. Salvert :

« Il fautsérier, Jacquot, mettre les choses dans une mêmesérie(comprenez-vous ?) afin de ne rien embrouiller, et vous le ferez aussi bien pour vos billes que pour vos phrases. Quand vous m’expliquerez quelque chose avec ce système, vous serez beaucoup plus clair, et je saisirai votre pensée tout de suite. »

Alors, voilà : il y a les affaires de Leduc, les affaires de Maman et de Parrain, les affaires de Papa, enfin ses affaires propres à lui, Jacquot, les affaires propres de Jacquot. Pour l’instant, il ne veut s’occuper que des affaires de Leduc, parce que Leduc est très malheureux. Or, M. Salvert, à propos du saut en hauteur, après avoir achevé sa démonstration et le cours des exemples qui l’appuyaient, disait en particulier à Jacquot :

« Écoutez, Jacques ! on ne pleure plus à votre âge ; ce n’est vraiment pas convenable. Vous serez bientôt un homme. Non seulement il faut agir seul, mais porter avec courage la peine de ce que l’on fait. Pleurer, c’est bon pour les enfants et les gens faibles. »

D’autre part, son père et sa mère se sont disputés à table, au début de la semaine dernière. Il s’agissait de savoir si Jacquot devait être accompagné quand il descendait en ville. M. Laurenty a décrété, d’une voix autoritaire et décisive, que Jacquot pouvait se promener seul.

« Moi, disait-il, à neuf ans… »

Les parents commencent souvent leurs phrases par moi, quand ils veulent avoir raison.

Dès lors, Jacquot a donc pu sortir de la villa sans surveillance, dans l’intervalle de ses heures d’étude, à condition toutefois d’y être autorisé. Plusieurs fois, déjà, il s’est promené, tout seul, comme un homme.

En troisième lieu, Jacquot souffre d’un gros chagrin, chagrin mystérieux, chagrin obscur, qui lui fait tourner la tête quand il y songe. Mais, avant d’y songer, il tient à s’occuper de son ami Leduc. Et d’ailleurs, ce chagrin spécial, M. Salvert sûrement l’en guérira.

Le plan commence à se dessiner mieux.

Leduc pleure quelquefois. Jacquot a vu pleurer Leduc. Leduc pleure parce qu’il est malheureux et parce qu’une femme lui fait de la peine : Jeanne, 21, rue du Canon. On ne sait pas au juste en quoi elle lui fait de la peine, mais cela se rapporte à ce même ordre d’idées où se place le chagrin de Jacquot, « série » mystérieuse, pleine de choses inexpliquées, où se trouve le mot « amour », le mot « péché », le mot « amant » et des mots sales qu’il ne faut pas dire, comme les mots « coucher avec »… et cela se relie aussi à l’histoire de la chatte qui criait sur les toits… cela fait peur. Cette femme qui donne tant de chagrin à Leduc, eh bien ! cette femme oblige certainement Leduc à être amoureux d’elle.

Jacquot sourit. Il écarte la pensée pénible. M. Salvert lui expliquera. M. Salvert reste toujours en dehors de ces choses, étant parfait. Mais Leduc…

Soudain Jacquot prend une décision.

Demain, avant l’heure du déjeuner, il montera dans le tramway, tout seul, gagnera la rue du Canon, entrera au numéro 21, demandera MmeJeanne… madame ou mademoiselle ?… lui dira qu’il ne faut plus faire de la peine à Leduc, qu’il ne faut plus… et que Leduc est très malheureux.

Cette mademoiselle Jeanne, Jacquot ne sait encore s’il l’aime ou la déteste. Il lui dira : « Mademoiselle… Mademoiselle… » Il n’a pas décidé ce qu’il lui dira, tout au juste… mais il parlera.

Et Jacquot s’endort tranquille.

Oh ! le beau rêve qui s’approche, qui s’abat sur lui et de ses ailes molles l’évente et qui bientôt l’ensorcelle.

Oh ! le beau rêve !


Back to IndexNext